Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City
Chapter 11
Dans la même localité que ce personnage influent vivait un pauvre homme qui avait le malheur d'avoir une mégère pour femme. Il l'endura très longtemps sans murmures, espérant qu'elle s'adoucirait, mais au contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal. À la fin, étant absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen, qui le réconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout irait bientôt pour le mieux. Peu après, il s'en alla à la chasse et resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais sans succès. Il revint éreinté et affamé au logis, et il y fut reçu par la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette réception l'exaspéra à ce point que, rassemblant toute sa force et son énergie, le galant mari allongea à son épouse un coup de pied qui l'envoya promener par-dessus la rivière, où elle fut changée en une masse de roc qui a subsisté depuis lors, souvenir éloquent de sa méchanceté et leçon solennelle à toutes les mégères futures. Comment il se fait que l'inoffensif époux fut, lui aussi, métamorphosé en pierre sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-être faut-il supposer que le résultat inespéré de son action le pétrifia d'étonnement.
Quoi qu'il en soit de la légende, les deux rocs sont là, et l'on pense qu'autrefois ils étaient reliés par une barrière de pierre que le Yukon a usée et détruite à la longue: la barre a été formée par les eaux tombant en cataracte de cette écluse naturelle.
La rivière de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifères de valeur et de vaste étendue qui ne demandent qu'à être exploités pour donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain équipement de matériel très coûteux à transporter, tandis que la main-d'oeuvre est encore chère. Il est vrai que, chaque année, les prix s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas éloigné où toutes ces richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock monétaire, au bien-être universel.
[image: CONVOI DE MINEURS.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]
Le Yukon franchit le Cercle Arctique à Fort Yukon, à 550 kilomètres de Dawson, après avoir suivi dans son cours une direction généralement Nord-Ouest; il reçoit en ce point l'apport des eaux de la rivière du Porc-Épic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest pour se jeter dans la mer de Bering, après un parcours de 2 420 kilomètres depuis Dawson. De son embouchure, où se trouve le poste de Kutlik, on compte 150 kilomètres jusqu'à Saint-Michel. Ce port, situé sur une île, est le lieu de rendez-vous des vapeurs océaniques qui viennent de tous les points de la côte du Pacifique et des vapeurs fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik à Dawson ou même au White Horse, sur une distance totale de 2 940 kilomètres. À ce dernier point, un transbordement a lieu, à cause des rapides, jusqu'à la tête du cagnon, d'où un autre vapeur navigue jusqu'à Bennett, éloigné de 126 kilomètres, de sorte que la longueur totale des eaux navigables du Yukon s'élève à 3 066 kilomètres.
Il y avait, en juillet, à Saint-Michel, des milliers de personnes cherchant à remonter le Yukon. Les rives du fleuve étaient littéralement bordées de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent passé la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer à temps pour atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.
Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorquées, halées, poussées à la perche, et portant toute espèce de gens et de marchandises. Une barque longue de 30 mètres était chargée de whisky et d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route égalait presque celui des hommes. De fréquents accidents ont eu lieu sur la côte avant d'arriver à Saint-Michel. Ainsi le _Cormorangh_ perdit un remorqueur à vapeur et deux chalands en acier. Le _Portland_ perdit aussi deux chalands; la flottille des steamers Moran était endommagée, et l'on réparait ses bateaux dans un des ports de la côte. On rapporte également que l'_Oil City_, le vapeur de la _Standard Oil Company_, a été mis en pièces.
Les steamers du Yukon sont allongés et étroits; ils ont de 15 à 50 mètres de long, sur 7 à 10 de large; quelques-uns peuvent porter 500 tonnes. Ils sont bâtis sur le modèle des steamers naviguant sur le Mississipi et ont deux étages: l'inférieur contenant la machine, les chaudières, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois coupé le long des rives et chargé au fur et à mesure des besoins; le supérieur, où sont les cabines, les salles à manger, le salon, le fumoir, etc. La guérite du capitaine et du pilote surmonte le tout et est placée tout à fait à l'avant. Généralement ces bateaux portent deux cheminées jumelles et une roue à aubes à l'arrière. Leur vitesse peut atteindre 12 ou 13 noeuds à l'heure dans les eaux sans courant, leur tirant d'eau est de moins d'un mètre.
[image: NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
À la date du 17 septembre dernier, il en était arrivé déjà 57 de Saint-Michel à Dawson, ayant remonté le fleuve en 15 à 20 jours. L'un deux, le _Yukoner_, commandé par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit que huit jours et dix heures, établissant ainsi le record de vitesse. Il espérait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.
Les prix sont encore très élevés à Dawson, et il est certain que le nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la demande de bras. Voici ce que disait, à ce sujet, au printemps 1898, le juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:
«Je me hasarderai sans crainte à avancer que des 16 000 habitants de Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivés ce printemps, 3 000 seulement auraient dû venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte des difficultés de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera trop tard. Le prochain hiver peut être bien plus rigoureux que le dernier, et il est probable que beaucoup périront sur la glace.»
M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit être un pessimiste, qui ne voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donné sa démission parce qu'il ne considérait pas son salaire, de 5 000 dollars par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise à la retraite, il écrivit ce qui suit: «Le Juge du Territoire du Yukon devrait être mieux rétribué qu'un simple manoeuvre; or il n'y a pas de travailleur ordinaire, à Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par an.»
Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898, voici encore deux opinions:
Le major Walsh l'estime à 11 000 000 de dollars, et M. Mac Question, à 8 000 000.
Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant été gouverneur du Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-être le mieux à même de formuler un jugement sur la question. D'un autre côté, le chef du bureau d'essais de l'or des États-Unis à Seattle a publié un rapport officiel constatant que son bureau a reçu du Klondyke de l'or pour une valeur de 4 300 000 dollars, et il déclare qu'une lettre du bureau d'essais de San Francisco annonçait une recette de 3 600 000 dollars de la même source, soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction du produit aurifère du Klondyke, pour 1898, est restée dans le pays pour des opérations ultérieures ou des achats de claims, qu'une autre fraction a été absorbée par la taxe gouvernementale et qu'enfin une autre fraction encore a été débarquée directement à Victoria et Vancouver, on concluera que ces évaluations sont plutôt au-dessous qu'au-dessus de la réalité.
[image: STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se prépare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont augmenter le nombre des vapeurs et développer le service. Il se construit, en ce moment, à San Francisco, un grand steamer dont le capitaine assure qu'il sera de force à remonter les rapides du White Horse. Un autre, l'_Aquila_, sera transporté par le tramway au-dessus des rapides et naviguera dans les eaux des lacs supérieurs, l'été prochain.
Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des États-Unis sont en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intérêt le résultat de cette expérience pour juger de leur utilité en Alaska.
On annonce que la «royauté» (_royalty_) ou taxe de 10 pour 100, prélevée par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du Territoire du Yukon (elle n'existe que là), va être réduite à un taux strictement suffisant pour payer les dépenses dans ce territoire. Cette taxe a été attaquée avec violence par les mineurs, qui prétendaient qu'elle était surtout injuste comme impôt. Eux seuls, disaient-ils, en étaient atteints, alors que les tenanciers et propriétaires de «salons», de tripots, de jeux, d'hôtels, de restaurants, etc., à Dawson, qui font tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sûres que les mineurs, en étaient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims qui, sans cela, pourraient être exploités avec profit, cessent de l'être à cause de la «royauté», car un bénéfice de 10 pour 100 ne tentera que fort peu de capitalistes, qui se décideraient à travailler s'ils retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims ont renoncé à les faire opérer cet hiver, espérant que cette taxe inique serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement réduite. Ils se sont contentés de faire «représenter» leurs claims, c'est-à-dire qu'ils ont payé des individus pour les occuper personnellement pendant trois mois et empêcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.
[image: PÉPITES DU KLONDYKE.--PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.--POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. 1/2; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.--VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.]
La loi minière canadienne ne donne pas le droit de propriété sur le terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession pour une année à partir du jour où il est enregistré et à condition que le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette période ou se fasse représenter par une autre personne. La loi américaine, sur ce point, est plus libérale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il en coûtait 1 000 dollars à quelqu'un pour obtenir un représentant; cet été on en pouvait embaucher à raison de 500 dollars et même à moins. Cette mesure a été imaginée dans le but d'empêcher la spéculation sur les claims et d'obliger le détenteur provisoire à travailler ou à faire travailler le sien sans retard, soit l'année même de son obtention.
XVII
À bord du _Columbian_.--Incendie à Dawson.--Ruines à Selkirk.--Le colonel Evans.--Les pommes de terre de Sixty Mile.--Produits agricoles du Yukon.--Les autres routes.--La barre de Cassiar.--Un campement d'Indiens.--Amour maternel.
Mais le moment approche où il faut prendre congé de Dawson et de ses placers. C'est le commencement de septembre, et les gelées peuvent, d'une nuit à l'autre, transformer la nappe liquide du fleuve en une feuille de glace assez forte pour interrompre la navigation sur le Yukon. En effet, les affiches portent que les derniers vapeurs vont partir dans quelques jours, et tous les mineurs, spéculateurs, mercantis qui n'ont pas à passer l'hiver au Klondyke, s'empressent d'acheter leurs billets de retour, soit en descendant le fleuve par Saint-Michel, soit en le remontant par Skagway ou Dyea. La première route est la moins chère, mais la plus longue; le prix de la cabine est de 160 dollars, repas compris, de Dawson à Seattle ou San Francisco, et le voyage dure environ 25 jours: 10 jours pour descendre le Yukon, et une quinzaine de Saint-Michel jusqu'à destination; la mer de Bering est généralement orageuse, et le trajet est par conséquent assez pénible.
[image: EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.]
La seconde route est plus courte; il faut 9 à 10 jours par vapeur jusqu'à Bennett; le prix du billet est de 140 dollars sans les repas, qu'il faut payer en sus, à raison de 2 dollars chacun. Puis de Bennett à Dyea ou à Skagway, il faut au moins une forte journée ou mieux deux à pied ou à cheval par-dessus les cols; le bagage, s'il y en a, doit être porté à dos de mulet par le White Pass ou par le tramway aérien de Chilkoot Pass. Dans l'un et l'autre cas, c'est une grosse dépense. Enfin, de Dyea ou Skagway à Victoria ou à Seattle, il faut de nouveau payer le passage à bord d'un steamer quelconque faisant le service régulier de l'Alaska, traversée qui demande environ 4 ou 5 jours. Dans ces conditions, le voyage complet de Dawson à l'un des ports du Pacifique est de 15 à 16 jours, si la correspondance se fait sans retard entre vapeurs, ce qui est généralement le cas. Par suite de la concurrence entre lignes rivales, le passage de Skagway à Victoria ou à Seattle ne coûtait en septembre 1897 que 12 dollars.
[image: PASSAGE DE LA DYEA.--PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE]
Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plaît à Dieu! Peut-être te retrouverons-nous à la même place, mais cela n'est pas certain, car un incendie toujours à craindre peut te faire transporter tes pénates ailleurs, par exemple de l'autre côté du fleuve, où l'emplacement serait certainement plus salubre.
Déjà, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville avait été réduite en cendres. Mais c'était un bruit exagéré; il n'y avait guère eu qu'une quarantaine de bâtiments détruits par le feu, ce qui avait occasionné une perte évaluée à 500 000 dollars.
Il y a quelques mois, une pompe à vapeur et une pompe à composition chimique (qui éteint instantanément un feu, même très violent), des dévidoirs et un char à échelles avaient été commandés par la North American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces appareils arrivèrent à Dawson en août, mais pour un motif quelconque ils ne furent pas délivrés ni mis en état de fonctionner, de sorte que deux mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'était prêt. Une demi-douzaine de citoyens ayant précédemment fait partie du corps des pompiers sur la côte du Pacifique s'offrirent pour prendre le commandement de la manoeuvre et réussirent à faire fonctionner la pompe chimique et le char à échelles en peu de temps et avec de bons résultats.
Quant à la pompe à vapeur, il fallut d'abord la décrasser, du vernis et de la graisse s'étant introduits dans les portées. Finalement, après deux heures de ce nettoyage, elle fut en état de servir, et grâce à elle les ravages du feu furent circonscrits.
Plusieurs hommes furent blessés en combattant l'incendie, mais non grièvement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brûlés, mais personne ne fut tué. La ville tout entière y eût passé sans l'intervention et l'énergique défense de plus de 2 000 hommes armés de couvertures mouillées, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait pas à Dawson assez de bois en planches ni de verre à vitres pour refaire le quartier brûlé, que les incendiés étaient en grande détresse et qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.
Nous nous embarquons le 6 septembre à 4 heures de l'après-midi, sur le steamer _Columbian_, bateau neuf et bien aménagé. Ses dimensions sont moyennes: 40 mètres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux. Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si près, et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux. Les inspecteurs ne sont pas gênants dans le Yukon: ils n'existent pas. À 5 heures, le steamer fait rugir la sirène, et, au milieu des acclamations d'une foule considérable entassée sur le quai et la jetée, la roue à aubes fixée à l'arrière bat lentement l'eau du fleuve. Que d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de coeurs palpitants d'émotion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup c'est l'adieu final.
[image: CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Les îles boisées du Yukon, depuis Dawson jusqu'à la rivière Stewart, sont bordées d'interminables piles de bois en stères, appartenant pour la plupart à une association de spéculateurs qui ont obtenu du gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou à des coupeurs de bois qui, en cédant la moitié du produit aux titulaires, ont obtenu le privilège d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart et surtout après Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins fréquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont préparées par des particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans des endroits où ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent même à manquer tout à fait par places, et alors, comme le vapeur doit renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les steamers) au moins une fois par jour, on atterrit à un point favorable, vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientôt la forêt retentit du cri strident de la scie, de la cadence résonnante de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant ses membres dans sa chute. On l'ébranche, on le tronçonne, pendant que d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les bûches sur leurs épaules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont nourris gratuitement à bord.
Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays. Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu leurs illusions et leur argent, sont contents néanmoins d'aller reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient délaissée pour la recherche séduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez, vous diront qu'ils ont des claims à vendre, et semblent fonder sur leurs propriétés de grandes espérances, flairant sans doute en vous un acheteur possible.
Le Bonanza et l'Eldorado, après deux ans de travaux d'exploitation, donnent à peine la mesure de leur capacité; il n'y a pas de doute que la partie inférieure du Bonanza, par exemple, ne soit riche, mais elle est encore à travailler.
Hunker, Dominion, Sulphur et d'autres creeks sont à peine prospectés; c'est cet hiver qui déterminera avec quelque degré de certitude leur valeur, et il est certain que les premiers résultats de leur exploitation correspondront aux prospects préliminaires qui ont été obtenus. En outre, comme nous l'avons vu, les barres aurifères, le long du Yukon et sur les creeks du territoire américain, tels que le Forty Mile supérieur, le Seventy Mile, le Birch, etc., sont riches et payeront de forts dividendes dès qu'elles pourront être attaquées par des moyens mécaniques à l'aide de «géants», de «moniteurs», de pompes et d'élévateurs, comme cela se pratique sur les placers à minage hydraulique de la Californie et de la Colombie Britannique. Mais ce genre de mines ne peut être exploité avec succès que par des compagnies possédant le capital nécessaire pour se procurer l'outillage, qui est coûteux et dont le transport sur les lieux double le prix d'achat original. En dépit de ces difficultés les opérations ont été commencées sur les différents placers, et l'année 1899 verra probablement un déploiement d'activité extraordinaire et rémunérateur. Le capitaliste pourra alors juger ces mines en connaissance de cause, et la spéculation trouvera moins à s'exercer, devant le mouvement d'affaires légitimes et sensées qui ne peut manquer de se produire.
L'automne colore les feuilles en orange et les bords du fleuve présentent un coup d'oeil fantastique, le même ton se répétant sans interruption pendant des centaines de kilomètres. Il doit y avoir très peu de vent, car les arbres ont leur feuillage aussi fourni qu'au commencement de l'été; les eaux très hautes, venant des lacs, annoncent que les pluies doivent avoir été abondantes dans la région des montagnes de la côte, mais ici, dans la vallée du Yukon, le beau temps continue, l'air est doux et léger, et nous avons la perspective d'un voyage facile et agréable; mais l'absence de toute note verte dans le paysage, ainsi que les vols innombrables de cygnes, d'oies, de cigognes, prouvent que l'hiver est imminent.
[image: LE COLONEL EVANS CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Quelques bateaux et barques retardataires sont rencontrés en route; nous invitons les hommes qui les montent à rebrousser chemin en leur disant qu'il n'y a plus rien à faire au Klondyke. Ils répondent en riant et en hochant la tête et passent outre.
Echoué sur la rive, un petit vapeur dont nous ne pouvons apprendre le nom témoigne du danger de la navigation. Il sert d'habitation temporaire à quelques prospecteurs qui explorent le voisinage.
À Fort Selkirk, où l'on s'arrête une demi-heure, nous faisons la connaissance du colonel Evans, commandant en chef des troupes de la milice canadienne envoyées là pour y tenir garnison.
La région possède des richesses minérales; outre les placers cités, on trouve des dépôts aurifères sur plusieurs rivières et ruisseaux; les plus connus sont les Sixty Mile et Forty Mile, tandis que de nombreux cours d'eau charrient de l'or très fin. Plusieurs barres sur le Yukon payent assez bien; l'une d'elles, nommée Cassiar Bar, entre la rivière Teslin et le Big Salmon, fut travaillée en 1886 par quatre mineurs qui en tirèrent quelques milliers de dollars en un mois.
Des fouilles sur le Stewart ont aussi été exécutées sur les barres. Le seul gros or trouvé dans cette région l'a été sur la rivière Forty Mile, la plus grosse pépite ramassée valant environ 200 francs. Elle fut perdue, le mineur qui la possédait s'étant noyé en descendant le cagnon.
Quant à l'or en filons, on n'a rien trouvé de bien jusqu'à présent, seulement çà et là quelques veines peu importantes et en général du quartz aurifère très pauvre. Du cuivre natif a aussi été obtenu en quelques endroits, ou échangé par les Indiens, qui se refusent à désigner les emplacements où ils l'ont découvert.
[image: MILICIENS CANADIENS. CROQUIS DE L'AUTEUR.]
Après avoir quitté Selkirk, nous ne tardons pas à rencontrer quelques barques et canots montés par plus de 120 soldats et officiers de la milice canadienne venant rejoindre leur colonel, après avoir descendu la rivière Teslin (l'_Hootalinqua_ des mineurs).
Les miliciens, reconnaissant parmi les passagers du _Columbian_ la présence du populaire major T..., font retentir leurs acclamations en son honneur et le saluent en poussant leurs «Hip! hip! hurrah!», auxquels on répond du bord avec enthousiasme.
Leur exode à partir de Telegraph Creek, sur la rivière Stikine, sous le 58e parallèle, a été pénible et a duré près de quatre mois. Cette route avait été préconisée par les autorités comme étant plus courte et plus facile que les autres et aussi parce qu'elle était «toute canadienne», c'est-à-dire ne traversant pas le territoire américain. Mais l'expérience de milliers d'infortunés est là pour attester son impraticabilité; c'est ce qu'admit l'aimable et courtois major T..., qui fait route avec nous de Selkirk à Victoria.
Mais reprenons le récit du voyage de retour. Le passage des Five Fingers ne se fait pas sans quelque difficulté; le steamer doit forcer la vapeur pour pouvoir vaincre la résistance du courant; l'espace entre les rochers est étroit et ne laisse que juste la place nécessaire à notre bateau; l'eau comprimée entre les piliers de rocher acquiert une vitesse vertigineuse.