Aux mines d'or du Klondike du lac Bennett à Dawson City

Chapter 10

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Il y a plus de 25 ans que Harper arriva dans le Yukon. Il venait de la contrée aurifère du Caribou. Franchissant les montagnes Rocheuses, traversant les régions du Liard, du Mackenzie, du Porc-Épic, affluents du Yukon, il remonta ce fleuve jusqu'à la rivière Blanche. Mac Question y arriva à peu près vers le même temps, ayant pris le chemin de la rivière de la Paix et du lac Athabasca par le Mackenzie. Ces deux coureurs des bois se rencontrèrent et s'associèrent pour faire le commerce des fourrures. Ils fondèrent ainsi des postes à Forty Mile, Sixty Mile, Fort Selkirk et d'autres endroits. L'or, dont ils n'ignoraient pas l'existence, ne semble pas cependant avoir été l'objet de graves préoccupations de leur part, et, bien qu'ils en eussent trouvé déjà en 1873 sur la rivière Blanche, ils ne sont pas parvenus à la célébrité romanesque à laquelle sont arrivés des explorateurs plus jeunes et plus récents, tels que Mac Donald et Ladue.

[image: JOE LADUE--CROQUIS DE L'AUTEUR.]

Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques années et y prospecta tout d'abord de place en place sans grand succès. Il avait plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la découverte de l'or se répandit, et il fut un des premiers à juger de la valeur extraordinaire des placers. Il piqueta aussitôt des claims sur les creeks et, par de judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses possessions qu'aujourd'hui on ne le désigne pas autrement que du nom de «roi du Klondyke». C'est un Écossais ayant plus de six pieds de haut, de forte taille, épais, dont la figure respire à la fois l'honnêteté et la bonhomie. Il possède quelques-uns des plus riches claims de l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla très jeune dans l'état de New-York, où il travailla comme garçon de ferme pendant plusieurs années. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest l'attirèrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et Cie. Il y a trois ans, il établit une scierie au poste de Sixty Mile, puis en 1897, lors de l'excitation générale causée par les nouvelles découvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratégique, du confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le terrain en question pour y établir une ville. On lui concéda le territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des intérêts considérables dans un bon nombre de claims; c'est un homme d'une quarantaine d'années, comme Mac Donald; il est de taille moyenne, d'une santé très précaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et ont profité de la découverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix millions? Peut-être. Ont-ils moins? Peut-être aussi. Leur fortune est en claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de préciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en Angleterre il y a quelques mois pour négocier ses claims. Il en demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les placer.

Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arrivé en 1895, à moitié mort de faim, venant de Baroda, localité du Michigan. Tout l'été il avait couru, cherché, creusé et lavé sans rien trouver: ses membres n'étaient plus qu'une plaie, tant il avait arpenté le pays en tous sens; il était si las, si découragé qu'il se laissa un jour tomber sur les bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait peu à peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques bourdonnaient autour de ses paupières à demi fermées sous un soleil aussi brûlant qu'un cautère. Et comme il les entr'ouvrait, il aperçut quelque chose qui brillait à travers le cristal du ruisseau. C'était de l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.

Anderson, parti la même année de San Francisco, avait laissé à sa femme de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'être de retour avant ce délai, muni d'une sacoche lourdement bourrée de pépites. Dix-huit mois s'écoulèrent sans que le voyageur donnât de ses nouvelles. Sa femme était réduite à la misère. Trop fière pour mendier, la pauvre abandonnée songeait au suicide. Soudain, le _Portland_ est signalé revenant des pays mystérieux. Elle accourt sur le port, et quand elle voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de pépites, elle roule à terre inanimée.

Bien des femmes ont accompagné leur mari dans l'Eldorado: la première qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme Berry, femme d'un jeune fermier de Californie. À sa suite d'autres vinrent, tentées par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est l'apparition de deux petites Soeurs de la Miséricorde, deux Canadiennes de Québec, c'est-à-dire deux Françaises, venues là, non pas attirées par l'appât de l'or, mais pour prier, pour guérir, pour sauver peut-être les victimes de la fièvre de l'or!

[image: EMBOUCHURE D'UN CREEK.--DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

[image: UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Malgré les déconvenues dont nous avons parlé à diverses reprises, la valeur du Klondyke comme terrain aurifère est indiscutable. Voici ce qu'en dit le Dr Dawson, géologue distingué du Canada: «Parlant du caractère général de la contrée, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est extrêmement riche en or. Elle est pareille à d'autres grands districts miniers, en ce que le métal alluvial lavé par les ruisseaux a le premier été découvert et recueilli. Mais les montagnes d'où ces cours d'eau descendent doivent également être riches en or. Là, un jour, les grandes veines et filons de quartz aurifère seront découverts et travaillés, tandis que les pilons et le matériel de machines seront répartis à profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore à découvrir.

«Le Yukon n'est pas une si mauvaise contrée que beaucoup se l'imaginent, excepté en hiver. Le climat est bon en été, quoique cette saison ne dure pas très longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y travailler. Mais les hivers sont longs et extrêmement froids. Cependant les conditions climatériques ne seront jamais assez rigoureuses pour empêcher le développement minier de cette région.

«La tâche est énorme, avec cette immense surface de pays et les difficultés de locomotion et de transport. Il se passera un temps considérable et des efforts répétés seront nécessaires avant que cette région soit complètement développée. Mais de grandes découvertes de terrains aurifères comme celles qui ont été récemment faites donnent à croire que l'ère de développement futur sera extraordinairement profitable.»

Le Dr Nordenskiold, professeur de minéralogie à l'Université d'Upsal, envoyé dans le Yukon par le gouvernement suédois, dit que la contrée est très riche et sera très productive pour longtemps. Il prétend qu'on trouvera les immenses dépôts de quartz qui ont donné naissance aux graviers aurifères du Klondyke. L'or déjà trouvé provient d'anciens lits de rivières très différentes des rivières actuelles.

Le quartz sera de qualité inférieure et se trouvera près des creeks du Klondyke. L'or n'a pas été porté par les glaciers à une grande distance. Le terrain du district de la rivière Stewart contient beaucoup d'ardoises, par conséquent on y éprouvera quelques déceptions quant à l'or. En somme, le rapport du Dr Nordenskiold est très favorable.

Après l'or, les fourrures sont le principal élément de richesse de la région.

[image: UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

Le plus grand des animaux du pays est l'élan d'Amérique; c'est un animal de la taille d'un fort cheval et pesant jusqu'à 800 kilos; sa chair est excellente et sa fourrure, d'un gris clair, très chaude et très épaisse. Il va en troupes et voyage de préférence le long de la crête des montagnes; le matin, on peut surprendre aisément ses traces dans la neige fraîche et attendre patiemment son retour, qui s'effectue toujours par le chemin même qu'il a pris pour aller pâturer. De plus, il n'a pas conscience du danger, et le plus souvent il ne s'enfuit pas; il est donc facile d'en détruire toute une bande à la fois. Les Indiens, qui vivent de chasse et de pêche, en massacrent parfois des troupeaux considérables en les cernant: les pauvres animaux, saisis de terreur, se serrent les uns contre les autres, sans chercher à se sauver, et sont tous égorgés sur place, souvent sans nécessité.

Le caribou est un cerf de grande taille, qui fournit aussi une fourrure estimée; ses moeurs sont sensiblement les mêmes que celles de l'élan; il a du reste, comme ce dernier, reculé à de grandes distances dans l'intérieur, où cependant il se rencontre en troupeaux de centaines de têtes.

L'ours, le loup et le lynx sont aussi pourchassés avec ardeur, en hiver, car leurs peaux sont très recherchées; celle du lynx est la plus chaude et la plus légère de toutes pour la confection de robes ou de couvertures servant de lit aux explorateurs.

Il y a plusieurs espèces d'ours: d'abord le grizzly, d'une force et d'une taille prodigieuses; c'est le plus grand des ours; puis le _silver tip_ (tache d'argent), ainsi nommé parce qu'il a le haut du poitrail blanc, le reste de la robe étant gris, est beaucoup plus petit. Il est très féroce. Les coureurs des bois prétendent que ces deux variétés ne dorment pas dans leurs gîtes en hiver, comme le font les autres, mais voyagent continuellement et sont redoutables à rencontrer; on les évite donc autant que possible. Les autres variétés, brun, noir, cannelle, sont presque inoffensifs; ils se nourrissent en été, soit des baies, si abondantes sur les versants élevés, soit de saumons pêchés dans la rivière. Le lieutenant Schwatka, qui a exploré l'Alaska, il y a quelques années, rapporte qu'en été les ours étaient si nombreux sur certains ruisseaux, attirés là par le saumon, que les prospecteurs avaient dû leur abandonner la place; il dit aussi que les moustiques attaquaient les ours si obstinément qu'on trouvait parfois certains de ces animaux rendus aveugles par suite de piqûres aux yeux.

L'ours, même le grizzly, n'attaque pas volontiers l'homme, à moins d'être blessé; dans ce cas il devient fort dangereux. Un de nos compagnons d'excursion au Quartz Creek nous a affirmé que dans une partie de chasse, il y a un an, un grizzly se jeta à l'eau pour gagner à la nage le canot d'où un coup de feu l'avait blessé. Ce ne fut qu'après avoir reçu plus de quarante balles dans le corps qu'il cessa de vivre.

Les fourrures peut-être les plus demandées sont celles de renards; il y en a de gris d'argent, de noirs, de bleus et de roux, les deux premières variétés étant les plus estimées. Les renards sont communs et les loups rares, surtout les noirs; dans le Yukon les loutres sont rares aussi; le castor ne se rencontre pas.

Les lièvres arctiques sont tantôt très rares et tantôt très abondants, suivant les années. On a observé à leur égard un fait très curieux; pendant trois ans on n'en voit pas trace, puis, les deux années suivantes, ils sont extrêmement nombreux et se multiplient beaucoup. Ensuite ils disparaissent alors en quelques mois. Ils ont ainsi un cycle de sept années dans lesquelles ils apparaissent et disparaissent mystérieusement sans qu'on ait pu jusqu'ici se rendre compte des raisons de ce phénomène. On ne trouve jamais aucune trace de leurs cadavres.

[image: UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

La martre est soumise aux mêmes règles d'apparition et de disparition.

Les chèvres et moutons (_big horn_) se trouvent sur les pentes des montagnes et sont prisés pour leur chair et pour leur peau, qui fournit une fourrure chaude et épaisse; il en existe une variété tout à fait blanche dans les montagnes du chaînon des Rocheuses, non loin du Yukon, à 60 kilomètres en aval de Dawson.

Les oiseaux sont rares, excepté les canards et les oies sauvages, qui se voient par milliers dans les mois de mai à septembre et qui pondent leurs oeufs ou élèvent leurs couvées sur les innombrables lacs, étangs et mares de l'intérieur.

L'aigle à tête blanche est commun sur la côte, mais assez rare à l'intérieur; une variété d'aigle brun de petite taille est assez nombreuse, de même que les corbeaux; la pie, au contraire, se voit rarement.

La poule de bruyère abonde, la perdrix pas du tout; mais par endroits la perdrix blanche (ptarmigan) est très nombreuse. Parmi les petits oiseaux, les _snow birds_ (oiseaux de neige) courent par bandes sur la neige; en été, des troupes d'oiseaux de la couleur et de la grandeur des moineaux animent les bois du Klondyke; les martinets sont légion le long du fleuve, tandis que les hirondelles décrivent leurs gracieux arcs de cercle dans l'air, au-dessus des toits de Dawson, qui, par parenthèse, sont couverts de verdure et de fleurs. En effet, les planches grossières qui recouvrent en deux plans inclinés les cabanes et les huttes des Dawsoniens sont chargées d'une couche épaisse de terre végétale; les graines s'y développent d'autant mieux que l'intérieur est plus chaud.

Quelques personnes industrieuses ont tiré parti de cette circonstance pour établir des potagers sur le toit de leur habitation. Aussi, dans une simple promenade, un observateur quelconque peut-il juger assez sainement du caractère des gens dont il aperçoit la maison. Voilà des navets, des oignons, des laitues; assurément l'habitant de cette cabane est un ami du bien-être matériel, un gourmand, un épicurien; voici, au contraire, des campanules, des crocus, des églantines; c'est la demeure d'un idéaliste, d'un rêveur...

Un autre oiseau qui a tout à fait la tournure impudente du geai sans en avoir le manteau, c'est le pillard de camp (_camp robber_); le corps est gris, les ailes sont noires, et la tête est ornée d'une huppe donnant à l'animal un air crâne; très hardi, il vient sans hésiter voler la viande suspendue à l'entrée de la tente et ne se laisse pas intimider même par un coup de feu. Dans les forêts pullulent les écureuils rouges.

[image: HALAGE AU BORD DU YUKON.

DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.]

C'est là l'énumération à peu près complète des espèces animales du territoire du Yukon.

Il faut aussi mentionner la découverte sur les creeks, à quelques mètres de profondeur, de restes d'ossements et de dents d'animaux antédiluviens, des fragments de squelettes assez complets, des défenses de mammouth, l'une entre autres mesurant encore plus de 1 mètre de long et évidemment brisée aux deux extrémités. C'est sur le Hunker, l'Eldorado et le Dominion que la plupart de ces débris fossiles ont été exhumés.

Le Territoire du Yukon est administré par un gouverneur général (aujourd'hui M. Ogilvie), assisté d'un conseil composé de six membres ayant pleins pouvoirs et qui peut nommer ou révoquer tous les employés subalternes, à l'exception du juge, qui est indépendant.

Le district ou territoire du Yukon est une province ou plutôt un département du Territoire du Nord-Ouest qui, en fait, embrasse toute cette partie du continent au nord du 60e parallèle et comprise entre les 100° et 141° de longitude occidentale (Greenwich).

Un commissaire de l'or est chargé de tout ce qui concerne les mineurs et les mines, patentes, titres, actes d'enregistrement, etc. Les permis pour la coupe du bois des forêts du gouvernement et pour l'usage du bois flottant et dérivé sur les rivières sont donnés par un agent des forêts. Il y a quatre arpenteurs sous les ordres du commissaire de l'or.

Un corps de police à cheval «ou montée», au nombre de 250 hommes, est réparti sur les lignes de trafic du territoire, avec des stations à Bennett, au lac Tagish, aux rapides du Cheval Blanc, à l'embouchure de la rivière Teslin, à Selkirk, à Dawson (où sont le plus grand nombre de soldats) et à Cudahy, avec de fréquentes patrouilles entre ces différents points pour le maintien de l'ordre.

Il convient de dire que ces patrouilles produisent un excellent effet. L'ordre et la tranquillité règnent dans tout le pays, dans les centres habités comme sur les gisements aurifères. C'est là un résultat admirable et assez surprenant même, dont il faut féliciter grandement la commission du Yukon et les officiers de la police, car on peut bien admettre que dans cette population de gens entraînés vers le nouvel Eldorado, à la recherche de l'or, il s'est glissé un nombre considérable de gens d'une moralité douteuse. La vigueur avec laquelle sont appliquées les lois britanniques, la difficulté de s'échapper du pays, ont empêché jusqu'ici les mineurs de se livrer aux violences si fréquentes dans les anciens camps miniers d'Amérique. Il y a eu, cela va sans dire, des incidents qui se sont dénoués tragiquement, mais ils ont été l'exception.

Quant à la ville de Dawson, elle a été, dans le courant de l'été dernier, érigée en municipalité avec un comité provisoire de six membres. Depuis lors une administration municipale permanente y a été instituée.

À Dawson, en particulier, l'ordre est parfait. Il n'y a jamais de disputes ni de rixes. Personne ne ferme ses portes. L'or est si abondant dans les maisons qu'il ne vaut pas la peine d'être volé. Aussi Dawson s'enorgueillit-elle d'être la ville la plus honnête du monde.

XVI

La rivière Forty Mile et ses placers.--Les gisements de charbon.--Barres aurifères.--Légende indienne.--Les vapeurs du Yukon.--Mouvement commercial du fleuve.--Statistiques et prix courants.--Production aurifère du Klondyke.--La taxe sur l'or.

Tournons pour quelque temps le dos à Dawson; nous laisserons la ville se transformer pendant notre absence, si rapidement qu'à notre retour, au lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit à bandes multicolores en _mackinaw_ et des bottes américaines ou _muckalucks_ en peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gîte confortable au _Fairview_ et au _Yukon Hôtel_. Nous prendrons un des nombreux steamers récemment arrivés de Saint-Michel et qui y retournent après un jour ou deux d'escale à Dawson; la descente du Yukon, qui est facile, nous fournira quelques observations intéressantes. Nous ne la poursuivrons pas d'ailleurs au delà de la région aurifère, bien que, au dire de quelques-uns, la ceinture dorée du continent américain, qu'on peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des montagnes Rocheuses, se continue jusqu'à la mer de Bering, passe le détroit et vienne se relier à une autre ceinture qui s'étend de l'Oural à travers toute la Sibérie.

À 70 kilomètres en aval de Dawson, la rivière Forty Mile, découverte en 1886, débouche dans le Yukon venant de l'Ouest; à son confluent, on trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la rive gauche, séparées par moins d'un kilomètre. Elles se font concurrence; l'une et l'autre ont hôtels, salons, restaurants, grands opéras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est difficile de décider laquelle des deux est la métropole, mais comme les Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un théâtre en _logs_ qui a coûté 1 000 dollars et où l'on joue _l'Homme de l'île Douglas_, on se sent ébranlé et l'on se déclare prêt à lui donner la palme.

À 35 kilomètres de son confluent, la rivière Forty Mile franchit la ligne imaginaire formant la frontière entre le Canada et l'Alaska; c'est tout près d'ici que le premier or en pépites fut trouvé dans la région du Yukon. Bien que de l'or fin ait été rencontré dans plusieurs endroits, entre autres sur le Stewart, en quantités rémunératrices, les mineurs ne se déclarent satisfaits que s'ils trouvent des pépites; en effet, l'or fin est beaucoup plus difficile à travailler, le déchet est considérable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitôt donc que la découverte de pépites se fut produite en 1886, les prospecteurs affluèrent et se dispersèrent dans toute la région.

En 1891, le Rév. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch Creek, rivière qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile, ayant ramassé une pépite, la montra à des mineurs qui aussitôt se mirent à prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fondée pour devenir le quartier général du trafic avec Birch Creek, distant de 30 kilomètres.

[image: FORTY MILE CITY.--DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.]

À 6 kilomètres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se jette dans le Yukon; on a trouvé sur son parcours de nombreuses veines de charbon, lignite de bonne qualité; quelques morceaux en ont été traités par la fournaise à Dawson et ont donné un assez bon coke. On peut se figurer la valeur de ces dépôts carbonifères si l'on pense que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa consommation par tête d'habitant est considérable, puisque c'est l'unique matière employée pour la construction des maisons et des bateaux, qu'il est indispensable à la mise en oeuvre des claims et à leur outillage, et qu'enfin il se vendait l'été dernier, à Dawson, à raison de 20 dollars la corde (environ 4 stères); or, on estime qu'une tonne du charbon découvert sur le Yukon et quelques affluents équivaut à au moins 2 cordes du meilleur bois de la région. Les dernières nouvelles de Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre) à 40 et 50 dollars la corde prise sur le quai. En dépit de ces hauts prix, plusieurs négociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit échoués un ou deux radeaux de troncs d'arbres.

L'_Alaska Commercial Company_ a maintenant une équipe de 12 ou 15 hommes sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie qui naviguent en été sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000 à 3 000 tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.

Sur la rivière Forty Mile, à 12 kilomètres de son embouchure, les collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage assez étroit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de fréquents accidents se sont produits à cet endroit. On trouve sur la rivière de riches barres aurifères: l'une d'un kilomètre de long, appelée «la Pâte aigre» (_Sour Dough_), se trouve juste au sortir du cagnon. Depuis de longues années elle a été la ressource _in extremis_ des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entamées. Ils y gagnaient jusqu'à 20 dollars par jour.

Une autre barre aurifère aussi riche, dit-on, et plus considérable, est la barre de Roger, située sur la rive gauche du Yukon, à 90 kilomètres de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomètres de long et sa largeur est à peu près la même. Elle avance en promontoire au pied d'un groupe de rochers connu sous le nom de «Roc du Vieux», et faisant face à un massif semblable de l'autre côté de la rivière et appelé le «Roc de la Vieille». Une légende indienne nous explique ces deux noms:

Il y avait une fois un puissant _tshaumen_. C'est le nom du médecin des tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles à celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.