Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux

Part 8

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C’est ici, sur le fort Mac-Murray, situé au confluent de la rivière Athabaska, qui arrive du Sud, et de la petite rivière Eau-Claire, qui arrive de l’Est, que nous prions le lecteur de fixer sa particulière attention, s’il veut bien s’intéresser à notre problème des _transports_; problème qui absorba la vie de Mgr Faraud, premier vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, qui fit blanchir son successeur, Mgr Grouard, et qui demeura, jusqu’à ces dernières années, le tourment de Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie.

Mac-Murray marque la fin d’une série de rapides qui commencent 130 kilomètres en amont, et dévalent dans un encaissement de rives, où la nature semble avoir voulu précipiter toutes ses sauvages beautés.

Ce sont _les rapides de la rivière Athabaska_, ou simplement _les rapides_. Si bien que, dans les récits du Nord, dire «les rapides», sans plus, c’est évoquer ceux-là, comme si les autres n’étaient que négligeables, et qu’il n’y eût à compter qu’avec ces terreurs de l’Athabaska pour atteindre le Nord.

Le premier des _rapides de l’Athabaska_, que ses mugissements annoncent de loin aux voyageurs qui descendent la rivière, est appelé le _Grand Rapide_. Mgr Faraud en fit cette description, en 1867, quelques jours après y avoir échappé à la mort:

En cet endroit, la rivière Athabaska est au moins aussi large que le Rhône, et roule un volume d’eau aussi considérable. De chaque côté, s’élèvent des pierres molasses qui surplombent et semblent menacer la tête du voyageur. Leur hauteur doit être en moyenne de trente à quarante mètres. Au-dessus du rapide, elles sont encore plus hautes. Ces énormes blocs, minés par le temps et rompus par les glaces, ont formé au milieu de la rivière une masse compacte recouverte d’alluvion et de sable, où poussent de grands sapins. Cette île, en interceptant le cours de la rivière, a forcé l’eau à s’ouvrir violemment un passage de chaque côté. Le courant étant déjà très fort, au-dessus de l’île, l’eau vient se briser sur les blocs qui lui servent de contreforts, puis retombe en mugissant, et forme des cascades qui se succèdent jusqu’au bas de l’île, où les deux bras de la rivière se réunissent, présentant à leur confluent des houles de deux à trois mètres de haut. Les eaux s’entrechoquant et se brisant contre les rochers font un bruit sourd et strident, plus fort que cent coups de canon de gros calibre partant à la fois.

Inconnus autrement que par les rapports des sauvages, les rapides avaient pris dans l’imagination des commerçants des proportions formidables, et personne ne songea de longtemps qu’il fût possible de les aborder.

Il fallait donc atteindre le fort Mac-Murray autrement que par la rivière Athabaska elle-même.

Deux voies indirectes y pouvaient aboutir: la voie de l’Est, venant de la baie d’Hudson; la voie du Sud, venant de Montréal et passant par la Rivière-Rouge (aujourd’hui villes contiguës de Saint-Boniface et Winnipeg).

C’est au fameux _Portage la Loche_, porte de l’Extrême-Nord, que ces deux voies se rencontraient et se confondaient.

Le Portage la Loche, situé à 100 kilomètres à l’est de Mac-Murray, est un long plateau, étendu de l’est à l’ouest et mesurant 19 kilomètres de largeur, qui marque la ligne de partage des eaux (hauteur des terres) entre la baie d’Hudson et l’océan Glacial. Il touche, au nord, à la rivière Eau Claire, affluent de l’Athabaska, tributaire par conséquent de l’océan Glacial; et, au sud, au lac la Loche, tributaire de la baie d’Hudson.

* * * * *

La voie de la baie d’Hudson au Portage la Loche, qui ne fut suivie que par deux ou trois missionnaires, fut celle de la Compagnie des Aventuriers (Compagnie de la Baie d’Hudson). La Compagnie venait directement d’Angleterre à York Factory (Port Nelson), et remontait le fleuve Churchill, puis d’autres rivières et lacs, jusqu’au Portage la Loche.

La voie de Montréal comprenait deux étapes: la première, de Montréal à la Rivière-Rouge (Saint-Boniface); la seconde, de la Rivière-Rouge au Portage la Loche.

L’étape Montréal-la Rivière-Rouge, que Champlain ouvrit en 1615 par la rivière Ottawa, le lac Nipissing, le lac Supérieur, et que La Vérandrye continua, en 1731, par la rivière Kaministiquia, le lac des Bois et le lac Winnipeg, fut sillonnée par les _canots d’écorce_ de la Compagnie du Nord-Ouest d’abord, et conjointement ensuite par ceux de sa rivale, la Compagnie de la Baie d’Hudson, jusqu’en 1868.

Le _canot d’écorce_, embarcation souple, légère, manœuvrée à la pagaie (_aviron_), eut longtemps les préférences des voyageurs indiens et blancs, à cause de son avantage de n’exiger qu’une eau peu profonde et de se laisser facilement porter dans les _portages_.

La structure en est de toute simplicité. Des écorces de bouleau, cousues ensemble à l’aide de racines ténues de sapin (_watap_), se plaquent sur une mince carcasse de lattes de sapin ployées en demi-cerceaux et fixées dans les mortaises de deux verges longitudinales (les _maîtres_) qui se rejoignent en proue et en poupe. Une application de résine de sapin (_gomme_) bouche les fissures et couvre les coutures. Si l’écorce se déchire, une pièce d’étoffe ou d’écorce, sommairement _gommée_, répare l’avarie. Ces pirogues ont pour défauts d’être très frêles, instables et versantes. Elles demandent de continuelles vigilances. Beaucoup disparurent, avec leurs rameurs, dans les eaux démontées des lacs et des rapides.

C’est dans ces canots d’écorce que les premiers missionnaires, Jésuites au dix-huitième siècle, Séculiers et Oblats de Marie Immaculée au dix-neuvième, ainsi que les premières Sœurs Grises de l’Ouest, du Nord-Ouest et de l’Extrême-Nord, arrivèrent de Montréal à la Rivière-Rouge: voyage qui ne durait guère moins de deux mois.

En 1868, le chemin de fer alla de Montréal à Saint-Paul-Minnéapolis (Etats-Unis), qui fut le terminus, pour le Nord, jusqu’en 1880.

En 1880, le chemin de fer _Pacifique Canadien_ atteignit Winnipeg.

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A la Rivière-Rouge (Saint-Boniface-Winnipeg) s’ouvrait, droit sur le Nord, la seconde étape vers le Portage la Loche. C’était une route de 2.125 kilomètres par rivières, lacs et portages, que nous nous contenterons de rappeler par ces lignes du Père Petitot, écrites en 1875:

Au fort Garry (ancien nom de Winnipeg), on dit adieu à notre brillante civilisation. Plus de chemins de fer, plus de bateaux à vapeur. On s’installe comme l’on peut dans une barque de 30 pieds de quille, lourde, massive, ventrue, parce qu’elle doit résister à plus d’un choc, lutter contre plus d’un rapide; et là, exposé au soleil, au vent ou à la pluie, assis parmi les ballots de marchandises, le voyageur remonte lentement et au prix des efforts souvent désespérés d’un vaillant équipage, les cours d’eau entrecoupés de cataractes ou de lacs qui vont le conduire au grand Portage La Loche. Entre le lac Winnipeg et le plateau culminant, on ne compte pas moins de 36 portages. Qu’on juge par là des difficultés et des lenteurs d’un tel voyage. Aussi, en partant de Saint-Boniface à la fin de mai, on ne peut arriver au lac Athabaska qu’au mois d’août...[10].

Ces interminables détours contre le courant des eaux jusqu’au Portage la Loche furent les seuls à conduire dans l’Extrême-Nord, pendant 23 ans, nos missionnaires et leurs approvisionnements.

Et tout ce qui passait par là, hommes et choses, relevait du bon plaisir des directeurs de la Compagnie des fourrures, sans appel comme sans merci. La Compagnie réglait la date et le mode des départs, le nombre des passagers, la quantité des objets à transporter, les frais à couvrir. Elle déclarait n’assumer aucune responsabilité, au sujet des accidents de corps ou de biens, et rejeter d’avance toute plainte concernant les articles détériorés ou perdus. Il ne restait aux missionnaires que la ressource des humbles prières et des silencieuses patiences.

Une seule des douze _barges_ annuelles de la Compagnie était affectée au service de toutes les missions: deux tiers de sa capacité pour les trois ou quatre ministres protestants et leur famille, le reste pour les missionnaires catholiques, leurs frères coadjuteurs et les Sœurs Grises.

Comment faire tenir, en ce «tiers de barge», le nécessaire d’une année d’apostolat, si l’on considère que l’argent n’a point cours en ces pays, et que l’on achète le gibier et le travail de l’Indien, non pas avec des _piastres_ dont il n’aurait que faire, mais avec l’équivalent en espèces: thé, tabac, poudre, plomb, linge, outils, etc...! Décompte fait des besoins de toutes les missions, quelle place pouvait-il rester, en ce coin de barge, pour les denrées d’échange? A plus forte raison, comment, avec si peu, espérer développer les œuvres, bâtir des orphelinats, des hôpitaux, des églises?

* * * * *

Eh bien! même ce _si peu_, le temps vint où la Compagnie dut refuser de le transporter. Son monopole ayant expiré en 1859, elle voyait s’élever le prix des fourrures, sous la pression commencée des concurrences. Il lui fallut donc augmenter le volume de ses propres effets. Ne voulant pas, d’autre part, multiplier ses barges, elle eut à se débarrasser du service étranger. L’automne 1868, le gouverneur Mac Tavish écrivit à Mgr Faraud:

La Compagnie ne peut plus se charger du transport des pièces de vos missions. Prenez donc les arrangements convenables pour assurer vos transports vous-mêmes.

Ce coup était de force à tuer les missions arctiques, incapables, dans leur pauvreté, de pourvoir elles-mêmes au voyage du Portage la Loche.

* * * * *

Mais un homme au clair regard avait prévu la catastrophe; et, de longue main, par l’une des entreprises les plus hardies, les plus osées, dont l’histoire du Nord ait été le témoin, son énergie en avait préparé le remède. C’était Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface. A ce titre, comme à plusieurs autres que nous dirons, il mérite d’être proclamé le sauveur des missions du Nord. Mgr Faraud, qui se laissa entraîner dans le plan de Mgr Taché, bien plus par sa confiance en son métropolitain que par conviction personnelle, qualifiait ensuite ce plan de «génial»; et ses lettres sont encore aux archives de Saint-Boniface, pour attester que ce fut à l’exécution de ce plan que la foi catholique dût d’avoir subsisté dans son vicariat d’Athabaska-Mackenzie, et de s’être étendue aux confins de la terre.

* * * * *

Comme il s’agissait d’atteindre le fort Mac-Murray, d’où les convois n’avaient plus qu’à se laisser descendre sur des eaux faciles; et où, par conséquent, la Compagnie consentirait toujours à reprendre les transports des missions, Mgr Taché avait tout simplement songé à prendre la route directe des _rapides de l’Athabaska_.

Pour se mettre à la portée de ces _rapides_, il était nécessaire de créer un entrepôt distinct de celui de Saint-Boniface, celui-ci étant par trop éloigné de l’Athabaska-Mackenzie. A ce nouvel entrepôt, les _pièces_ destinées à l’Extrême-Nord se rendraient d’avance, et ainsi pourrait-on tenir la cargaison prête à être lancée, au moment propice, sur les rapides, vers Mac-Murray.

Le choix de Mgr Taché tomba sur le lac la Biche, situé à l’intersection du 55e degré de latitude avec le 113e de longitude, méridien de Greenwich.

Le double avantage du lac la Biche était qu’on le rejoignait, de Saint-Boniface, par la _prairie_, en deux mois de marche seulement, et qu’il conduisait directement à la rivière Athabaska, dont il est le tributaire, au moyen de sa propre décharge, la petite rivière la Biche.

Mgr Taché conçut ce projet, en 1855, alors qu’il était l’unique évêque du Nord-Ouest, et qu’il n’était pas encore question des vicariats de Saint-Albert et de l’Athabaska-Mackenzie.

Il travailla immédiatement à le mettre en œuvre, en envoyant, à la place du Père Rémas, qui végétait depuis deux ans au lac la Biche, deux hommes parfaitement doués pour mener à bien l’entreprise: les Pères Tissot et Maisonneuve.

L’année suivante, 1856, Mgr Taché lui-même arriva sur l’emplacement à peine défriché de la future mission Notre-Dame des Victoires du lac la Biche; et, résolu à dénouer en personne le mystère des _rapides_, il s’engagea, en canot d’écorce, dans l’exploration de cet itinéraire redouté, où son expérience allait entraîner tant de convois: la traversée du lac la Biche, la descente de la petite rivière la Biche, et le _saut_ des _rapides_ de l’Athabaska.

Il a laissé quelques phrases sur son audacieux essai:

Cette partie du fleuve géant était décrite comme pleine de dangers et d’une navigation presque impossible. L’évêque de Saint-Boniface, devant se rendre au lac Athabaska, choisit cette route inconnue et réputée si dangereuse. Il eut le plaisir de constater qu’il y avait beaucoup d’exagération dans tous ces récits effrayants, et que cette rivière ressemble à tant d’autres sur lesquelles on navigue tous les jours. Après sept jours et deux nuits d’une marche heureuse, il arrivait à 2 heures du matin, pour donner le _Benedicamus Domino_ aux missionnaires du lac Athabaska. C’était le 2 juillet, joli jour pour une visite! Les Pères Grollier et Grandin, et le Frère Alexis, réveillés en sursaut à la voix de leur évêque, versèrent des larmes de joie, en voyant leur supérieur plus tôt qu’ils ne l’attendaient, et échappé heureusement aux dangers prétendus, mais supposés réels, de cette navigation.

Mgr Taché parlait donc des plus grands «dangers» du Nord avec l’indifférence que mettent nos poilus à raconter leurs batailles. Il s’y était habitué. Puis, c’était un modeste. Enfin, il écrivait en 1865, date où il importait de ne pas décourager ses missionnaires.

Pendant onze ans, de 1856 à 1867, les _rapides_ furent rendus à leur solitude et aux ébats des Peaux-Rouges, tandis que la mission de Notre-Dame des Victoires se développait dans le sens de son importance à venir.

* * * * *

En 1867, la première caravane blanche des _rapides_ s’organisa. Elle comptait Mgr Faraud, devenu vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie depuis quatre ans, et cinq Sœurs de la Charité, dites Sœurs Grises de Montréal, qui allaient fonder leur premier établissement arctique, au fort Providence, sur le fleuve Mackenzie. Cette odyssée d’aventures et de bravoure, aussi gaiement et simplement racontée par les religieuses elles-mêmes qu’elle avait été accomplie, fut publiée cinquante ans plus tard, pour la première fois, au cours d’un livre qui tâche de résumer les travaux des Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, et que S. G. Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, a dédié, en «hommage jubilaire», _à celles qui travaillèrent avec nous dans la diffusion de l’Evangile_.[11]

Le lendemain de Noël 1869, après avoir veillé à l’installation des Sœurs Grises, au fort Providence, et pourvu aux premiers besoins de leur orphelinat-hôpital, Mgr Faraud «chaussa les raquettes» et s’achemina de nouveau vers le lac la Biche.

Il y arriva, en février 1870, et n’eut que le temps d’aviser aussitôt à l’expédition des colis que Mgr Taché, prévenu de la décision de la Compagnie, avait dirigés, dès 1869, de Saint-Boniface sur le lac la Biche.

* * * * *

Mgr Faraud demeura vingt ans au poste du lac la Biche. Ce fut le champ principal de sa vie d’évêque.

Vingt ans de calculs, de soucis, de correspondances, de travaux manuels exigés par l’arrivée, la mise en ordre et l’envoi des _pièces_, malgré les continuelles souffrances d’un organisme ruiné par la fatigue et les privations. Vingt ans de labeur qui suffirent à établir son vicariat sur des bases qui le supportent encore aujourd’hui, tout dédoublé qu’il soit en Athabaska et en Mackenzie.

Il eut pour l’assister, pendant ces vingt ans, des auxiliaires de tout dévouement, parmi lesquels les Pères Maisonneuve, Tissot, Grouard, Collignon, Leduc, Henri Grandin.

La première expédition, faite du lac la Biche pour Mac-Murray, consistait en une _barge_, contenant 80 _pièces_ de 100 livres chacune. C’était peu; mais c’était beaucoup plus déjà que n’en avait jamais permis la route du Portage la Loche.

Bientôt le convoi se doubla, et les missions purent se doubler aussi. Les deux barges étaient frétées régulièrement, à la débâcle de mai, et partaient, poussées par 17 rameurs, sur les premières eaux.

Plusieurs fois elles échouèrent dans _les rapides_. Elles s’y brisèrent. L’une ou l’autre y laissa, en tout ou en partie, son précieux chargement. Il y eut des retards, des déceptions. Il arriva à des guides sans pitié d’y abandonner les voyageurs. Plusieurs y furent blessés. D’aucuns y furent réduits aux extrémités de la misère. Mgr Faraud lui-même faillit y mourir de faim. Mais, comme si la bénédiction de Mgr Taché eût lié les maléfices de ces rapides de l’Athabaska, nul missionnaire n’y périt, pas plus durant les vingt ans de Mgr Faraud, que durant les vingt-huit qui suivirent, sous Mgr Grouard et sous Mgr Breynat, tandis que des commerçants, explorateurs et touristes y trouvèrent la mort.

Tout en veillant à la marche ordinaire des affaires, Mgr Faraud tenta, dès 1870, la réalisation d’un projet, consistant à tailler en plein bois, du lac la Biche à Mac-Murray, un chemin continu et direct de voitures, qui brûlerait l’étape des rapides. Il y travailla à plusieurs reprises, mais en pure perte, car les moyens d’action trahirent sa volonté; et les 120 kilomètres apprêtés durent être abandonnés, sans avoir jamais servi.

Non découragé par cet échec, il tourna ses efforts contre la petite rivière la Biche, qu’il fallait descendre pour parvenir à la rivière Athabaska, et dont les propres _rapides_, quoique moins périlleux que ceux de l’Athabaska, ne laissaient pas d’être très incommodes par leurs crues capricieuses, leurs eaux souvent trop basses et les retards qui s’ensuivaient. Il envoya le Père Collignon et quelques ouvriers pratiquer dans la forêt une «trouée de 80 kilomètres de long sur 4 mètres de large». Ce chemin fut en usage de 1878 à 1889.

Voulez-vous avoir une idée du premier voyage effectué sur cette nouvelle voie? dit Mgr Grouard, qui conduisit les premières voitures. Le sol, que n’a encore pressé aucune roue, se défonce bientôt, et les mille souches des arbres abattus relèvent leurs têtes contre lesquelles, bon gré mal gré, conducteurs, bœufs et véhicules vont se heurter à chaque pas. Puis, se présente une lisière de terrain bas et marécageux. Le premier bœuf y laisse une profonde empreinte, le second enfonce jusqu’aux genoux, le troisième jusqu’au poitrail, et les charrettes à l’avenant. Le quatrième bœuf en aurait par-dessus les cornes, si l’on ne prenait la précaution de joncher le sol de branches et de fascines, à l’aide desquelles le passage peut s’effectuer. Or, cette succession de souches et de fondrières est presque ininterrompue. Aussi, mainte voiture se disloque ou se renverse, ou même reste hors de combat. Mais, peu nous importe, puisque nous arrivons enfin sur les bords de la rivière Athabaska, et que nos missionnaires recevront encore leurs approvisionnements.

Nous avons dit que le lac la Biche communiquait avec la Rivière-Rouge (Saint-Boniface) par la _prairie_. Ce n’était pas directement toutefois. Il y avait encore, au sud du lac, plus de 160 kilomètres boisés à ouvrir. Le Père Maisonneuve, durant les années de «préparation», défricha ce chemin, qu’il poursuivit jusqu’au fort Pitt, situé à 225 kilomètres au sud-est du lac la Biche, sur la branche nord de la rivière Saskatchewan et sur la grande route de la _prairie_.

* * * * *

_La prairie_, que de souvenirs évoque ce mot!

La prairie ne connaissait jadis que la voie tortueuse et très dure à la touée de la Saskatchewan[12]. Les barques de la Compagnie la remontaient, chaque printemps, pour alimenter les forts-de-traite du Nord-Ouest.

Le premier blanc, qui eut la hardiesse de s’engager à travers la prairie elle-même, fut le Père Albert Lacombe. C’est en 1860 qu’il partit du lac Sainte-Anne, à 64 kilomètres à l’ouest d’Edmonton, pour cette exploration. Il dirigea sa marche sur Saint-Boniface. Rien ne le déconcerta dans cette «traversée» de 1.500 kilomètres: ni les accidents de terrain qui coupaient en tous sens la grande plaine sauvage, ni les bandes de Cris, d’Assiniboines et de Sauteux qui la terrorisaient.

C’est sur ce chemin du large, découvert et jalonné par le Père Lacombe; c’est à sa suite et à la faveur de son prestige sur les brigands indiens--détails singulièrement oubliés par nombre d’auteurs qui se targuent d’exactitude et de justice--que toutes les caravanes du Nord, commerçantes, exploratrices et apostoliques, passèrent pendant trente ans.

Le voyage «par la prairie», relativement facile aux années favorables, devenait extrêmement pénible aux saisons pluvieuses, et deux mois n’y suffisaient plus alors:

Le trajet de Saint-Boniface au lac la Biche, raconte, en 1880, Mgr Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, nous prit soixante-quinze jours. Nos animaux, ne pouvant s’arracher des bourbiers, des marais et des fondrières presque continuels, les missionnaires étaient obligés de marcher dans l’eau glacée et de patauger dans la boue pour leur venir en aide.

Vers le milieu du voyage, une épreuve nouvelle nous attendait. Nous vîmes apparaître des essaims nombreux de maringouins, moustiques et brûlots. L’air en était tout rempli. Aussi mes pauvres missionnaires eurent-ils bientôt les mains, le visage et le cou tout enflés de piqûres. Si, par avance, je ne leur eusse procuré des moustiquaires, ils n’auraient pu résister. Cependant, malgré les insectes, malgré la fatigue, malgré l’intempérie de la saison, tous étaient gais[13].

Les bœufs, «au pas tranquille et lent», furent d’abord les seuls animaux de trait de la prairie. Attelés, chacun à sa charrette, ils ne remorquaient pas plus vite les _brigades_ de l’Ouest canadien que leurs aïeux, par quatre attelés, ne promenaient dans Paris le monarque fainéant...

Les chevaux, essayés ensuite, perdaient à s’enfoncer dans les bourbiers, à casser leurs timons, ce qu’ils regagnaient quelquefois en vitesse. Dételés, il leur arrivait de «reprendre la venelle», et des journées se passaient à les retrouver.

Les charrettes sans ressorts, les charrettes criardes, les légendaires _charrettes de la Rivière-Rouge_, se fabriquaient toutes en bois, même les essieux. C’était afin d’être réparées à l’aide de n’importe quel morceau d’occasion que taillait la hache, afin aussi de devenir _barques_ plus légères, lorsqu’il faudrait les démonter pour les lancer à travers les cours d’eau.

La patience était la première vertu de la _prairie_, et la joviale promptitude à se jeter dans les «mauvais pas», avec bœufs et véhicules, la seconde.

Il n’est soutanes noires ou violettes, il n’est robe grise de ce quart de siècle qui n’eurent à prendre et à reprendre leur bain de boue, du pied au genou toujours, du genou à l’épaule souvent, au-dessus quelquefois, selon les fondrières, et, un peu, selon le savoir-faire... En 1883, à la fin d’une _traversée_ de la prairie, à laquelle avait pris part le R. P. Soullier, assistant du supérieur général des Oblats de Marie Immaculée, et _visiteur_ des missions d’Amérique, Mgr Grandin faisait au supérieur général le compte rendu de l’expédition, lui disant, non sans une légère malice professionnelle: