Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 37
La joie de la mission de Notre-Dame de la Délivrande fut le baptême, le 2 juillet 1917, de douze Esquimaux bien instruits, dûment éprouvés, maintenant fervents chrétiens, et que n’arrivent pas à troubler les incessantes moqueries de leurs congénères païens. C’était le premier fruit de cinq années d’un travail sans trêve.
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Le quatrième champ de l’apostolat esquimau fut confié en 1911, par Mgr Breynat, aux Pères Rouvière et Le Roux.
Etendu sur les confins de l’océan Glacial, il comprend le bassin du fleuve Coppermine, le golfe du Couronnement--_Coronation Gulf_--avec ses archipels, du cap Bexley à la presqu’île de Kent, et la grande île Victoria.
Le _Coppermine_--_Mine de cuivre_--, fleuve profondément encaissé, souvent torrentueux et d’un énorme débit, tombe obliquement, à 8 kilomètres du golfe du Couronnement, son embouchure, dans une longue crevasse, qui reçut en 1771, du premier explorateur, Samuel Hearne, le nom de _Bloody Fall_--_Chute du Sang_[76]. Ce fleuve prend sa source et accomplit tout son parcours dans le _Barren Land_.
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Le _Barren Land_--la _Terre Stérile_--, nous l’avons déjà dit, semblable à la _toundra_ de Russie, est une vaste région bordant la mer Glaciale, et plongeant très avant dans le continent. Une ligne tirée du milieu du delta du Mackenzie à l’embouchure du fleuve Churchill, et un peu arquée vers le sud, la circonscrirait assez exactement. Rocailleuse, ondulée, montagneuse parfois, elle sertit dans ses vallons d’innombrables petits lacs. L’aridité éternelle s’est établie sur ce rendez-vous des tempêtes polaires. Le Coppermine garde sa rive ouest boisée jusqu’à 35 kilomètres de la mer, il est vrai, mais ses parages n’accordent la vie qu’à de misérables petits sapins, blottis à l’abri des rochers. Durant le court été, certains abords du _Barren_ occidental, que l’on a comparé aux landes de Bretagne ou aux _moors_ d’Irlande, se chamarrent de fleurettes et s’animent des chansons d’une multitude de petits oiseaux migrateurs. Cette transition parfumée et mélodieuse de la vie à la mort est refusée au _Barren_ de l’est. Plus la toundra s’élargit vers la baie d’Hudson, plus elle se marque du brusque stigmate de l’infécondité: le même lac, le même cours d’eau verront leur rive sud plantureusement couverte, et leur rive nord tout à fait dénudée; dans la plaine, un sillon de charrue ne séparerait pas plus nettement la végétation de la désolation: par delà le sillon, il n’y a plus que le roc, la terre gelée, l’abondance du lichen et des mousses spongieuses, nourriture du renne et de l’ovibos.
On assure que les couches granitiques de la _Terre Stérile_ recèlent des gisements de métaux précieux. Dans le bassin du Coppermine, le cuivre natif se trouve à fleur de sol, soit en paillettes légères, soit en blocs massifs: les Esquimaux lui donnent, en le martelant, toutes les formes utiles.
Les abords du Coppermine, les archipels du golfe du Couronnement et l’île Victoria constituent le domaine de plusieurs tribus, qui reçurent, en 1910, de l’explorateur Stéphanson, le nom de _Copper Group_--_Groupe de Cuivre_.--Leur vie s’écoule à la chasse de la baleine dans les eaux marines, du morse et du phoque sur le littoral, et du gibier qui peuple la _Terre Stérile_: troupeaux de rennes, renards de toutes couleurs, ours noirs, gris ou blancs, loups, ovibos (bœufs musqués), etc...
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Au printemps de 1911, Mgr Breynat, ayant appris que deux centaines de ces Esquimaux devaient visiter les Indiens Peaux-de-Lièvres et Plats-Côtés-de-Chiens du Grand Lac de l’Ours[77], décida de mettre aussitôt à exécution le projet d’évangélisation qu’il avait tant à cœur.
Son choix se porta sur le Père Jean-Baptiste Rouvière, enfant du diocèse de Mende, âgé de 30 ans, et doué de toutes les qualités dont Dieu se plaît à munir ses grands ouvriers apostoliques. Un séjour de quatre années consécutives à la mission de Good-Hope avait rompu à la vie de l’Extrême-Nord ce Cévenol ardent et robuste. La connaissance approfondie qu’il y avait acquise de la langue Peau-de-Lièvre devait l’aider à lui faire trouver, parmi les sauvages du Grand Lac de l’Ours, des interprètes pour ses premiers rapports avec les Esquimaux.
Il partit joyeusement, le 5 juillet 1911, remonta le Mackenzie depuis le fort Good-Hope jusqu’au fort Norman, s’engagea, avec sa chapelle, quelques outils et des provisions de bouche, dans la rivière de l’Ours, et atteignit le Grand Lac de l’Ours dont elle est le déversoir. Traversant ensuite les 250 kilomètres du lac, il aborda sur la rive nord, au fond de la baie Dease.
Hélas! les Esquimaux avaient déjà levé leur camp, pour s’acheminer vers leurs quartiers d’hiver, sur l’océan Arctique. Mais, loin de se laisser abattre, le Père Rouvière poursuivit sa route sur leurs traces.
Il lui fallait remonter l’affreusement sinueuse et rapide rivière Dease, traînant son canot et marchant dans l’eau, la moitié du trajet. Lorsque l’esquif refusa d’escalader les cascades de plus en plus menaçantes, il l’abandonna et continua à pied sa marche intrépide...
Enfin, lorsqu’il eut bien peiné, bien pâti, bien soupiré après ses chers Esquimaux, la douce Vierge Marie daigna les lui montrer.
Ecoutons-le raconter lui-même, dans une lettre crayonnée sur ses genoux, et adressée à son évêque, dans quelles circonstances eut lieu sa première entrevue avec ses ouailles tant désirées:
Vous m’avez envoyé évangéliser les Esquimaux. La rencontre a eu lieu le 15 août, vers 7 heures du soir; et c’est la Sainte Vierge, que je n’ai cessé de prier, qui a guidé mes pas.
Depuis trois jours j’avais quitté mon canot et je parcourais les steppes, lorsque j’aperçus tout à coup, sur le sommet d’une colline, trois êtres vivants... Etaient-ce des rennes, étaient-ce des hommes? Pour m’en assurer, je hâtai le pas dans leur direction. Au bout de dix minutes, j’aperçus une foule de gens sur le versant du monticule. Il n’y avait plus à douter: c’étaient des Esquimaux.
«A ma vue, ils accourent; mais, arrivés à une certaine distance, ils font halte. L’un d’eux prend les devants; mais bientôt il s’arrête, lève les bras au ciel, penche la tête à droite, puis incline tout son corps vers la terre. Il répète ces gestes à plusieurs reprises. Je lui réponds en levant les bras. Alors, il se rapproche de moi, et tous les autres se précipitent à sa suite... C’était leur signe de salut.
Quand le premier Esquimau fut assez près pour me reconnaître, il se retourna en criant: «_Krablouma_,--c’est un Blanc!» Il arriva alors vivement jusqu’à moi, tout souriant et me tendant la main. Je la serrai entre les miennes. Aussitôt il me prit par le bras, pour me présenter à tout le monde. J’avais ma soutane et ma croix d’Oblat. Ce signe sacré les frappa vivement. Ils ne se lassaient pas de le regarder. Je leur donnai quelques médailles de la Sainte-Vierge, que je leur passai moi-même au cou. Ils étaient radieux.
Ensuite j’allai à leur campement, et je donnai la main à tous les gens qui étaient là. Ils m’invitèrent à leur table. Je n’eus garde de refuser; car, marchant depuis le matin sans manger, j’étais affamé.
Après le repas, ils m’accablèrent de questions. Je m’efforçai de leur faire comprendre que j’étais venu pour rester parmi eux...»
Le Père Rouvière prit aussitôt ses dispositions pour hiverner au lac _Imerenick_, à une centaine de kilomètres au nord de la baie Dease, parmi les «derniers misérables sapins secs», qu’il rencontra dans la _Terre Stérile_[78]. Habile charpentier, il eut vite fait d’équarrir et d’ajuster les troncs d’arbres qui devaient composer sa pauvre demeure. Il y célébra le saint sacrifice, pour la première fois, le 17 septembre 1911.
Jusqu’à la fin d’octobre, beaucoup d’Esquimaux, retournant à la mer par ce chemin, vinrent l’y visiter, famille par famille. Coïncidence touchante, ils arrivaient toujours plus nombreux aux fêtes de la Sainte Vierge. Le missionnaire écrit, dans son _Journal_, le 8 septembre:
Marie sera vraiment la protectrice de cette mission, car c’est toujours un de ses jours de fête qu’elle les ramène autour de moi. Merci, ô ma Mère! faites que je sois digne de la mission qui m’est confiée!
Après le départ des derniers Esquimaux, il passa l’hiver dans la solitude, la prière et le travail des mains.
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Au mois d’avril 1912, il attela ses chiens et se rendit au fort Norman, afin d’y prendre le compagnon d’apostolat qui lui avait été promis.
C’était le Père Guillaume Le Roux, né dans le diocèse de Quimper, en 1885, et qui, depuis un an, était arrivé du scolasticat de Liége. Brillamment doué des dons de l’esprit et du corps, linguiste remarquable, il était fait pour les longs voyages arctiques et pour l’organisation des missions nouvelles et difficiles auxquelles l’appelait le vicaire apostolique du Mackenzie.
Les deux apôtres partirent du fort Norman, pour la _Terre Stérile_, à la mi-juillet 1912. Le 27 août, ils entraient dans la maisonnette du lac Imerenick.
Ils eurent la joie de voir beaucoup d’Esquimaux durant l’automne; et le Père Le Roux se mit de toute son âme à étudier leur langue.
Mais ils ne tardèrent pas à comprendre qu’à moins d’établir leur résidence sur l’océan Glacial même, ils ne pourraient songer à les convertir. Au Grand Lac de l’Ours et au lac Imerenick, il ne viendrait jamais qu’un petit nombre d’indigènes, et encore trop affairés et pour trop peu de temps. Ils résolurent donc d’aller, l’automne suivant, au golfe du Couronnement.
Cependant, ils auraient bien voulu avoir l’avis de leur évêque et son assentiment formel à une si redoutable entreprise.
Sans doute, Mgr Breynat leur avait donné l’autorisation d’agir selon leur jugement; mais, espérant toujours pouvoir communiquer avec lui au cours des mois suivants, ils ajournèrent l’exécution de leur projet.
Le printemps et l’été se passèrent sans qu’ils pussent trouver le moyen de lui faire part de leur plan d’apostolat.
Le 30 août 1913, ils reçurent une lettre du capitaine de goélette Joe Bernard, qui leur disait qu’après avoir séjourné lui-même deux ans parmi les Esquimaux du golfe du Couronnement, il jugeait le moment favorable pour y établir une mission. Il les suppliait de se presser et leur promettait son appui.
Comme l’Indien qui avait apporté la lettre du capitaine retournait aussitôt au fleuve Mackenzie, le Père Rouvière lui remit, pour Mgr Breynat, les lignes suivantes:
Je vous envoie ce mot de Joe Bernard. Il nous décide tout à fait. Nous allons partir. Bénissez-nous, Monseigneur. _Et que Marie nous garde et nous dirige!_
Puis, un long et angoissant silence se fit. Trois années devaient s’écouler avant qu’on sût ce qui s’était passé.
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En 1914, un explorateur, M. d’Arcy Arden, qui s’était aventuré dans la _Terre Stérile_, y rencontra des Esquimaux, affublés de soutanes et d’ornements sacerdotaux. Les ayant interrogés sur les «hommes blancs» venus en leurs parages l’année précédente, il n’obtint d’eux que des réponses évasives et contradictoires.
Cette découverte était de mauvais augure... Mais ces gens pouvaient avoir dévalisé la cabane du lac Imerenick, en l’absence des missionnaires... En somme, il n’y avait pas d’indication positive du malheur irréparable que l’on redoutait.
Une dernière espérance s’attachait à une parole rapportée par un Peau-de-Lièvre, venu du Lac de l’Ours:
«--Lorsque les pères sont partis, assurait-il, ils nous ont déclaré: «Nous allons suivre les Esquimaux aussi loin qu’ils iront... Peut-être ne reviendrons-nous pas avant deux ans.»
On conservait donc une lueur d’espérance: «Ils seront allés, se disait-on, jusqu’à l’île Victoria; et surpris par un précoce dégel de la mer, n’osant, d’autre part, se confier aux frêles _krayaks_ (embarcations esquimaudes), ils attendent, pour revenir, les glaces d’un autre hiver...»
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Lorsqu’au printemps de 1915, il ne fut plus possible de mettre en doute une issue fatale, Mgr Breynat fit appel au gouvernement canadien et demanda qu’un détachement de gendarmes fût envoyé dans la région où ses missionnaires avaient dû vraisemblablement trouver la mort. Le gouvernement accéda très libéralement à cette requête.
L’inspecteur La Nauze et les gendarmes Wight et Withers partirent, avec des vivres et des munitions pour deux années. Mais lorsqu’ils arrivèrent dans la _Terre Stérile_, le plus imprévu des contretemps les y attendait. Comme s’ils eussent soupçonné les investigations dont ils allaient être l’objet, les Esquimaux n’avaient point paru cet été. La cabane des missionnaires, au lac Imerenick, était tout en ruines. Le Père Frapsauce, qui avait accompagné jusque-là les gendarmes, dut retourner au fort Norman, navré de n’avoir rien à apprendre à ses supérieurs.
Quant aux gendarmes, ils attendirent, logés dans une maison que les pères s’étaient construite au printemps 1913, à la baie Dease, le retour de la saison favorable.
A la fin d’avril 1916, ils se remirent en route vers le Nord, atteignirent, au mois de mai, le premier village de l’embouchure du Coppermine, et procédèrent immédiatement à leur difficile enquête.
Ils interrogèrent adroitement les Esquimaux sur les «deux hommes blancs». Mais tous leurs efforts pour obtenir indirectement la vérité restèrent sans résultat.
L’un des gendarmes eut enfin l’idée de dire à l’interprète:
--Demande-leur carrément qui a tué les prêtres. Pose la question sans détour.
L’interrogation, ainsi formulée dans sa franche brutalité, fut aussitôt suivie de cette réponse:
--Les Blancs ont été tués par Sinnisiak et Oulouksak.
A l’instant, les langues se délièrent, et chacun raconta ce qu’il savait. Tout le monde avait été informé, dès le lendemain du crime. On se montrait en même temps fort peiné du meurtre des «bons Blancs».
Les dépositions consignées par écrit, les aveux des meurtriers, les renseignements de M. Arden, et la découverte, à l’endroit même de l’assassinat, des débris du _Journal_ de pauvre papier rugueux, sur lequel le Père Rouvière écrivait au crayon indélébile ses notes quotidiennes, ont permis de reconstituer presque tous les actes de la sanglante tragédie.
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Les missionnaires étaient partis du lac Imerenick, le mercredi 8 octobre 1913, tous deux malades, le Père Le Roux souffrant d’un rhume, et le Père Rouvière d’une blessure qu’il s’était faite en bâtissant la maison de la baie Dease. Un groupe considérable d’Esquimaux étaient venus, la veille, pour les emmener. Parmi eux se trouvaient Sinnisiak et Kormick.
Les voyageurs mirent une douzaine de jours à parcourir les 140 kilomètres qui les séparaient de la mer Glaciale. Le _Journal_ note continuellement «des froids intenses», «des temps affreux», «des chemins difficiles», «des vents contraires», la «fatigue des chiens affamés»...
Le terme de ce voyage fut une île située dans l’estuaire du Coppermine.
Le 20 ou 22 octobre, le Père Rouvière écrivait:
«--Nous arrivons à l’embouchure de la rivière de Cuivre (Coppermine). Des familles sont déjà parties. _Désenchantement_ de la part des Esquimaux. Nous sommes menacés de famine; aussi, nous ne savons que faire.»
C’est la dernière phrase écrite par le missionnaire.
Le mot _désenchantement_ apparaît, non souligné, mais fortement appuyé. C’était la première fois que le Père Rouvière parlait avec quelque amertume de ses ouailles.
La famine menaçait le camp, parce que la pêche était précaire et que le renne faisait défaut. Les pères s’étaient munis de provisions; mais elles leur furent bientôt volées. Une nuit, l’Esquimau qui hébergeait nos confrères depuis près d’une semaine, se glissa au chevet du Père Le Roux, lui enleva sa carabine et la cacha.
Quel que fût le protocole indigène, qui prescrit de ne point refuser ce que l’on vous demande, les missionnaires ne pouvaient tolérer ce dernier larcin. Se risquer sans fusil dans ces pays, c’est, pour un blanc, se condamner à mourir de faim. L’arme fut donc reprise par son propriétaire. Ce que voyant, Kormick entra en colère et se rua sur le Père Le Roux pour le tuer. Mais un brave vieillard, Koha, saisissant l’agresseur à bras-le-corps, le maîtrisa.
Koha, prenant à part les missionnaires, leur représenta alors que leur vie était en danger:
«--Kormick et ses gens, leur dit-il, vous feront un mauvais parti. Vous devriez retourner tout de suite à votre cabane du lac Imerenick. Vous reviendriez l’année prochaine en meilleure compagnie.»
Il les aida à appareiller leur équipage, qui consistait en un traîneau et quatre chiens. Puis, il les accompagna durant une demi-journée, autant pour les défendre d’autres attaques possibles que pour les placer dans la bonne direction. Il s’attela même au traîneau avec les chiens. Lorsqu’ils eurent remonté le fleuve jusqu’au chemin qui s’engage dans la _Terre Stérile_, il leur dit:
«--Il n’y a pas d’arbres ici. Continuez d’avancer aussi loin que vous le pourrez. Après cela vous n’éprouverez plus autant de difficulté. Je vous aime et je ne veux pas qu’on vous fasse de mal.»
Et, sur une cordiale poignée de main, ils se séparèrent.
Quatre nuits devaient encore rester aux missionnaires. Comment passèrent-ils les trois premières? Nous ne l’apprendrons jamais. Ils durent souffrir beaucoup; car il faisait très froid, et ils n’avaient ni tente pour s’abriter, ni bois pour se chauffer.
C’est pendant la seconde de ces nuits que Sinnisiak et Oulouksak quittèrent à la dérobée la tribu endormie, et se mirent à suivre les traces laissées dans la neige par le traîneau. Ils rejoignirent les missionnaires vers le milieu du jour. Ceux-ci comprirent leurs desseins perfides. Ils connaissaient la mauvaise réputation de Sinnisiak et ses relations avec Kormick. Ils leur firent cependant bon accueil.
Afin d’expliquer leur présence, et surtout de se donner le temps de choisir le moment favorable, les Esquimaux dirent qu’ils allaient au devant d’un groupe de leurs parents, attardés dans leur retour du Grand Lac de l’Ours à la mer, et qu’ils avaient, à cette fin, amené deux chiens de relai.
«--Puisque nous allons dans la même direction, proposèrent-ils, nous vous aiderons à traîner votre charge, jusqu’au moment où nous rencontrerons notre monde.»
Leu Esquimaux trouvent naturel de prendre le harnais d’un traîneau et n’estiment pas qu’il y ait rien d’humiliant dans ce travail. Au cours des longs voyages, tous les membres de la famille s’y emploient; les femmes halent en tête, les chiens sont au milieu, et les hommes en queue. Et combien de fois les missionnaires du Nord n’ont-il pas rendu ce service à leurs coursiers trop faibles!
Le soir venu, Sinnisiak et Oulouksak se retirèrent vers le fleuve, afin de camper à part.
Le matin, ils revinrent au traîneau; mais ils ne purent encore frapper, ce jour-là.
Pour la nuit suivante, ils construisirent un _Iglou_, et tous quatre s’y abritèrent, côte à côte. Nos pères pouvaient compter sur la loi de l’hospitalité qui rend inviolable tout étranger, tant qu’il se trouve sous la hutte de neige de l’Esquimau.
Le lendemain, la caravane se remit en marche. En avant, le Père Rouvière battait la neige de ses raquettes, pour frayer le passage. Le Père Le Roux était à la tâche, non moins pénible, de retenir, avec des cordes, l’arrière du traîneau qui, sans cela, aurait chaviré à chaque cahot.
Chemin faisant, le vent se leva et une tempête se déchaîna. La neige tourbillonnait en flocons aveuglants. La marche devenait de plus en plus pénible...
Sinnisiak jugea le moment propice. Il murmura quelques mots d’ordre à l’oreille d’Oulouksak; et tous deux se débarrassèrent du harnais.
Sinnisiak s’en alla derrière le traîneau; mais le Père Le Roux, mis en défiance, le suivit du regard... Le misérable eut alors recours à un stratagème: il fit mine de détacher sa ceinture en disant qu’il avait à satisfaire un besoin naturel. Le prêtre détourna les yeux; et le scélérat, se rapprochant de lui vivement, le frappa, de son grand coutelas, dans le dos.
Le blessé se précipita en avant, en poussant un cri; mais à peine avait-il dépassé le traîneau qu’Oulouksak, à son tour, se jetait sur lui, pendant que Sinnisiak disait:
--Achève-le. Moi, je vais m’occuper de l’autre!
Le Père Le Roux saisit les épaules du sauvage en faisant appel à sa pitié. Mais, sourd à ses supplications, Oulouksak lui porta deux coups de couteau: le premier dans les entrailles, le deuxième dans le cœur.
Cependant, averti par le cri de détresse de son confrère, le Père Rouvière accourait. En le voyant s’affaisser sur le sol, et Sinnisiak armer la carabine qu’il avait prise dans le traîneau, le missionnaire s’enfuit vers le fleuve. La première balle que lui envoya l’assassin le manqua; mais la seconde l’atteignit dans les reins, et le fit tomber assis sur la neige.
Les deux Esquimaux accoururent.
--Achève-le! commanda de nouveau Sinnisiak.
Oulouksak lui plongea dans le flanc sa lame encore fumante.
Le pauvre père, alors, s’étendit tout de son long dans la neige rougie... Comme il respirait et que ses lèvres remuaient encore, Sinnisiak alla chercher, au traîneau, la hache de travail des missionnaires; et, revenant au moribond, il lui coupa les jambes, les mains et la tête.
Puis, déchirant les entrailles, Oulouksak arracha une portion du foie; et les deux monstres en mangèrent.
Ayant jeté le corps dans un ravin, ils retournèrent au Père Le Roux, l’ouvrirent et lui dévorèrent pareillement le foie.
L’horrible festin fini, ils s’emparèrent des carabines et munitions et revinrent au camp où ils racontèrent ce qu’ils avaient fait.
--Nous avons déjà tué les Blancs, dirent-ils à Kormick, en arrivant.
Le crime fut commis, entre le 28 octobre et le 2 novembre 1913, l’après-midi, à une trentaine de kilomètres de l’océan Glacial, sur la rive gauche du Coppermine, trois lieues en amont de la _Chute du Sang_.
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Le lendemain, un certain nombre de bons et de méchants Esquimaux s’en furent au lieu du carnage, où ils trouvèrent les quatre chiens faisant la garde de leur maître.
Les uns--Kormick en était--se distribuèrent les divers effets. Les autres, comme Koha, regardèrent avec douleur «comment les _bons Blancs_ étaient morts».
J’étais très chagrin de la mort des bons Blancs, dit Koha, et je voulus aller les voir. En arrivant, j’aperçus le corps d’un homme sans vie, à côté du traîneau: c’était _Ilogoak_ (le Père Le Roux); et je me mis à pleurer. Je ne vis pas _Kouliavik_ (le Père Rouvière). La neige recouvrait le visage d’Ilogoak, laissant le nez à découvert: il était étendu sur le dos, la tête relevée... J’aimais beaucoup les _bons Blancs_. Ils étaient très bons pour nous.