Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 30
J’ai confiance dans le patronage de saint Paul et dans le zèle actif du Père Lecomte. J’espère que le visionnaire deviendra aveugle et que les aveugles commenceront à voir.
Si l’on cherchait dans la galerie des jeunes saints, honorés par l’Eglise, le modèle que retraça la vie du Père Henri Lecomte, il faudrait s’arrêter devant celui dont le portrait tenait en ce cadre: «Ange à la prière, homme au travail, enfant en récréation.»
Le Père Lecomte ne savait que prier, travailler et sourire.
Il y a trente ans qu’il n’est plus, et rien qu’à le nommer, en présence des sauvages, des commerçants, des missionnaires qui le connurent, les fronts de tous s’éclairent aussitôt de ce rayon qui doit flotter encore sur le front des voyants, au lendemain d’une apparition.
Une conférence de Mgr Faraud, au grand séminaire de Laval, en 1874, lui avait révélé sa vocation à l’apostolat. Il eut à vaincre de grandes oppositions, dont la moindre n’était pas celle de son Ordinaire; mais il partit sur-le-champ. Ayant fait son noviciat à Lachine, près de Montréal, et prononcé ses vœux perpétuels au lac la Biche, il fut ordonné prêtre par Mgr Clut, à la Providence, le 28 octobre 1877.
En 1878, il était nommé _socius_ du Père de Krangué, au fort des Liards.
_Socius_ (compagnon), il le fut à la façon du Nord. Il se rendit au fort Nelson, où il demeura dix ans, ne quittant sa solitude que pour aller se réconforter, une ou deux fois par an, au fort des Liards.
Ces dix années furent les principales de la courte vie du Père Lecomte. Il y assura la conversion des Indiens du fort Nelson, qu’il trouva presque tous païens. Il y contracta ses infirmités fatales.
En 1880, le Père de Krangué pouvait déjà écrire:
A Saint-Paul (fort Nelson), le troupeau s’améliore peu à peu, grâce à Dieu et aussi au zèle du R. P. Lecomte, qui y met tout le sien, soit à l’étude des langues, soit dans l’exercice du saint ministère. Il est aimé et désiré de tous les sauvages. Il est plein de zèle pour les âmes, ardent au travail, confrère gentil à plaisir, religieux exemplaire, et pieux comme un ange... Il vit de peu, et est toujours content.
Le Père Lecomte ne tarda pas à posséder à fond la langue esclave et à la parler avec une aisance que lui enviaient les sauvages eux-mêmes. Il composa un dictionnaire esclave des plus appréciés. Il savait et prononçait si parfaitement l’anglais que les commis protestants se faisaient une fête d’aller entendre ses sermons dans leur langue, aux grandes occasions. Ces occasions étaient surtout Pâques et Noël. Comme il n’y avait pas d’harmonium, le missionnaire jouait les airs sur sa guitare de France, et, de sa voix d’or, chantait les cantiques en français, en anglais et en esclave. Les solennités de la guitare et des cantiques étaient impatiemment attendues de tout Nelson.
Pour payer tant de plaisir, il fallait beaucoup de souffrances. Elles arrivèrent.
A la fin de 1880, Le Père Lecomte écrivit à Mgr Clut:
...Il faut que je vous dise qu’il m’est advenu, le 9 novembre dernier, un malheur, dont je crains que les conséquences soient funestes à toute ma vie. Je me suis fait avec ma hache une plaie profonde dans le genou, à la même jambe que j’avais assez gravement blessée devant vous, sur le Grand Lac des Esclaves, en 1877. Me voilà frappé depuis presque deux mois, et je ne fais que commencer à marcher. Mon genou reste enflé et sans force, ce qui me fait croire que les nerfs et l’os ont été gravement lésés. Je ne puis plier la jambe qu’un tout petit peu, ce qui est fort gênant pour faire les génuflexions, au saint autel. C’en est fait, je pense, de mon agilité d’autrefois. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite!
L’hiver 1885-1886, le Père de Krangué tomba gravement malade, au fort des Liards. Croyant sa fin venue, il envoya deux sauvages prier le Père Lecomte de venir l’administrer.
Afin d’éviter les sinuosités de la rivière Nelson et d’aller plus vite, les sauvages proposèrent au Père Lecomte de le conduire en ligne droite, à travers la forêt. Les voyageurs partirent, portant leurs provisions, leurs couvertures, une hache et un fusil. La marche, croyaient-ils, ne pouvait dépasser une semaine.
En deux jours, ils se trouvèrent au bord de la petite rivière Caribou, comme s’y attendaient les guides: tout allait donc à souhait, malgré la neige et les broussailles. Ils traversèrent la glace, continuèrent, et, quatre jours après, se retrouvèrent au même endroit de la même rivière. Par une inexplicable aberration, ils avaient décrit un cercle.
Se reconnaître égaré, et si près du point de départ, au moment où l’on croit toucher le but, quelle déception! Et les provisions s’achevaient.
Retourner au fort Nelson? Impossible: le Père de Krangué mourant là-bas, au fort des Liards, attendait, il soupirait, il comptait sans doute les minutes!...
Les Indiens promirent d’être courageux, ils refirent la direction, et la marche reprit. Mais les malheureux s’affaiblissaient à chaque pas.
Un soir, il ne resta plus, pour le souper, que les entrailles d’un lièvre, de la chair et de la peau duquel les trois hommes avaient déjeuné et dîné déjà. Plus une bouchée pour le lendemain. Tandis que les jeunes gens employaient le reste de leurs forces à préparer le campement dans la neige, le père, excellent tireur, s’éloigna avec le fusil et les deux dernières charges de plomb. Il vit un lièvre, le troisième que l’on apercevait du voyage. Ajustant l’animal, qui ne bougeait pas, il lâcha le coup. Rien. Le deuxième coup partit, et le lièvre détala. La peur de manquer avait comme halluciné le chasseur. Mais, aux détonations, les _hurrah_ des sauvages avaient répondu; et déjà ils débouchaient du fourré, l’œil enflammé, pour se jeter sur le repas enfin trouvé... Désappointement! Désolation!
L’un d’eux devint fou, cette nuit-là. Furieux par intervalles, il voulait tuer le missionnaire. Il fallut marcher trois jours encore, sans manger, et avec la nouvelle tâche de se défendre contre l’insensé.
La dernière journée--la dix-huitième--le Père Lecomte dit à ses compagnons:
--Maintenant je reconnais les lieux. Restez ici. J’irai tout seul, bien vite, au fort des Liards, d’où je vous enverrai aussitôt du secours.
Il arriva, le soir, «titubant comme un mort qui sortirait d’un sépulcre», ramassa ses énergies pour indiquer où se trouvaient les deux autres affamés, et tomba évanoui, sur le seuil de la mission.
Le Père de Krangué, qui allait beaucoup mieux, prit soin de son pauvre ami.
Cette épreuve abrégea la vie du Père Lecomte, dont la santé du reste n’égala jamais le courage.
L’accident qui devait être mortel arriva au printemps 1888.
Le fort Nelson avait jeûné tout l’hiver. Le pays abondait en orignaux, il est vrai; mais il était impossible de les approcher, à cause du bruit que faisait en craquant la neige, encroûtée par la gelée, après les chauds passages du _chinouk_. Le Père Lecomte et Boniface Laferté, son hôte, n’avaient vécu que d’écureuils.
A l’époque où les ours sortent de leur retraite d’engourdissement hivernal, le père avait à soutenir, par surcroît, une famille de désespérés, venue des montagnes Rocheuses. Il prit sa carabine et s’en fut demander à la forêt la nourriture de ces malheureux. Il tua un ours, le mit en quartiers, et s’en chargea le dos. Comme il se hâtait d’arriver, il fit un faux pas, qui provoqua la rupture d’un vaisseau dans la poitrine. Il rentra, en crachant le sang. La blessure ne guérit jamais. A tout effort violent, elle se rouvrait. Elle dégénéra en tumeur, dans la région du cœur.
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Durant les quatre années qui lui restèrent à lutter contre la mort, le Père Lecomte continua à évangéliser les Esclaves, non plus à Nelson, mais au fort des Liards, au fort Simpson, au fort Wrigley, voyageant plus que jamais.
Au fort des Liards, il eut à goûter d’une autre amertume: une maison, qu’il finissait à peine de construire de ses mains d’habile charpentier, prit feu, et brûla tout entière, sous ses yeux, en une demi-heure.
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En 1892, le jeune missionnaire dut rendre les armes. Il ne pouvait plus supporter que le riz, et, à la mission de la Providence où il se trouvait alors, on lui dit qu’on n’en avait plus. Le moindre bruit lui déchirait la tête, et il lui fallait, pour trouver un docteur et un remède, faire 1.600 kilomètres, dans le vacarme des barges, des rapides, des grincements de rames, des imprécations de bateliers, des cahots de charrettes. Il les fit, en un mois de tortures, qui n’effacèrent pas un instant son sourire d’affabilité et de résignation.
A Saint-Albert, il y avait des médecins, des Sœurs de Charité, les tendresses de Mgr Grandin. Mais il était trop tard. Le 16 septembre 1892, le Père Lecomte mourut, comme mourraient les anges, s’ils pouvaient mourir.
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La veine des souffrances ne devait pas tarir de sitôt, à la mission Saint-Paul, après le départ du Père Lecomte.
En février 1890, le Père Gourdon monta de Saint-Raphaël pour le remplacer. Il perdit tous ses chiens, en route, dans la neige extraordinairement profonde.
Au petit jour du 7 juin suivant--fête du Sacré-Cœur--cette neige, grossie de la neige fondue dans les montagnes, envahit la mission, juchée cependant à une hauteur que l’eau n’avait jamais atteinte. Le Père Gourdon, éveillé par le clapotis du flot contre son lit, n’eut que le temps de dire la sainte messe, de saisir son fusil et de grimper dans un sapin. De là-haut, il vit partir, à la débandade, le bois de chauffage qu’il avait amassé brassée par brassée, son traîneau, tout ce qui n’était pas sa maison. Entre temps, il tirait pour appeler. Le commis, réfugié lui-même dans une barque, vint le délivrer.
Le missionnaire, n’attendant plus les sauvages après ce déluge, rangea son logis et descendit au fort des Liards, quitte à revenir à Nelson, l’automne ou l’hiver de la même année.
Il était à prendre le soleil, devant la mission Saint-Raphaël, l’après-dîner du 16 juillet, lorsqu’il vit flotter, au large de la rivière des Liards, une petite caisse. Ayant lancé un sauvageon à la poursuite de l’épave, il ne tarda pas à reconnaître le tabernacle de la mission Saint-Paul. Il comprit: l’inondation avait recommencé là-bas, avec les pluies; et sa maison s’en était allée. Il ne fut pas long à équiper un canot et à remonter au fort Nelson. Il trouva sa route jalonnée de ses meubles: dans les branches d’un arbre sa soutane de travail, sur une pointe de rocher son ostensoir et sa cloche, ailleurs trois de ses chandeliers et deux pièces de son poêle. Au fort Nelson, plus rien: ni maison, ni chapelle, à peine quelques ruines méconnaissables. Des sauvages _jouaient à la main_ avec la relique de la vraie Croix, qu’ils avaient ramassée sur le rivage...
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Le missionnaire à qui fut donnée la consolation de parfaire la conversion du fort Nelson--consolation achetée par douze années de voyages, de travaux, d’ennuis de toutes espèces--, fut le Père Le Guen.
Il remit au Père Moisan, en 1909, toute la population baptisée, à l’exception d’un seul homme.
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MISSION SAINTE-ANNE (Fort Rivière-au-Foin)
La mission Sainte-Anne nous ramène, pour la dernière fois, au Grand Lac des Esclaves. Elle est sise à l’embouchure de la Rivière-au-Foin, venant de l’ouest, et futur port naturel des navires du Grand Lac.
Le Père Gascon débarqua, le 3 juillet 1869, à la Rivière-au-Foin, pour fonder la mission Sainte-Anne. Il avait pour le seconder le Frère Hand, son compagnon, depuis quatre ans, à la mission Saint-Joseph.
Les deux ouvriers, aidés de quelques sauvages, bâtirent une chapelle.
Le 23 août, de grand matin, le frère Hand se leva, fit sa prière, sa méditation, et, en attendant l’heure de la messe, alla visiter les rets où il espérait trouver les vivres de la journée. A six heures, le Père Gascon entendit des cris:
--Le frère se noie!
Il avait disparu, et son canot flottait, renversé, à l’endroit d’un filet, sur le lac tranquille.
On découvrit son corps, le lendemain.
Le Père Gascon remarqua la figure ensanglantée, sans se demander pourquoi. Il crut que le frère avait simplement chaviré, bien que, marin dans l’âme, il eût fait plusieurs fois, par des gros temps, la traversée du Grand Lac des Esclaves, en canot d’écorce. Les Indiens présents à l’ensevelissement cachèrent la vérité qu’ils savaient. Ils ne la révélèrent que beaucoup plus tard au Père Gourdon. C’était un sauvage, qui, en tirant des canards, avait blessé le frère assez grièvement pour le jeter à l’eau.
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Le Père Gascon tâcha de tenir encore quelques mois, à la Rivière-au-Foin; mais le vide laissé par son collaborateur bien-aimé ne put se combler, et le missionnaire regagna la mission Saint-Joseph, pour la Noël.
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La mission Sainte-Anne ne reçut que de rares visites, jusqu’en 1878. Puis, elle tomba dans l’abandon presque complet, faute de missionnaires, faute aussi de docilité de la part de ces Esclaves.
En 1893, le révérend Marsh, qui avait échoué tout à fait au fort des Liards, vint s’établir, sur la demande des sauvages eux-mêmes, à la Rivière-au-Foin; et, lorsque, l’année suivante, Mgr Grouard s’arrêta pour leur donner les exercices de la mission, il vit la plupart des Indiens refuser de lui _toucher la main_ et lui tourner le dos.
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En 1900, la mission fut reprise par le Père Gourdon. Il y arriva avec le Frère Rio, le 26 mars.
Il ne trouva que trois vieilles femmes métisses restées fidèles à leur baptême. Tous les autres étaient devenus protestants. Il est vrai qu’ils continuaient à dire leur chapelet, au temple, pendant le sermon anglais de leur ministre.
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Voilà vingt ans que le missionnaire, qui n’a plus quitté la mission, cherche à reconquérir le terrain perdu. Les Pères Gourdon, Gouy, Brochu, Frapsauce, Dupire, Vacher, Bousso se sont consumés à cette tâche.
Aux dernières nouvelles, la population se répartissait en 81 catholiques et 42 protestants.
L’épée de Damoclès suspendue encore, et toujours, sur le cœur du Père Bousso, c’est le plaidoyer de l’Esclave pour sa pauvreté, c’est la simonie à rebours de l’Indien:
--Si tu ne me donnes pas du thé, du tabac, des habits, je serai obligé d’aller en chercher chez le ministre. Il m’en offre tant que j’en veux, lui!...
MISSION DE NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR (Fort Wrigley)
La mission Notre-Dame du Sacré-Cœur, extrémité septentrionale de la tribu des Esclaves, nous transporte à 220 kilomètres au nord du fort Simpson:
«--Le poste du fort Wrigley est situé sur la rive droite du Mackenzie, au pied des hautes collines qui nous ferment l’horizon du côté du nord et de l’est. En face, une île jetée au milieu de la rivière ne nous laisse voir qu’un petit chenal, faible portion du Mackenzie. Sur l’autre rive, de hautes collines encore nous empêchent d’apercevoir les montagnes Rocheuses, qui se dressent en arrière dans leur majestueuse blancheur. Au sud seulement, en amont de la rivière, le regard s’étend à perte de vue.
«Le fort Wrigley n’est pas sans charmes pour une âme méditative ou pour un poète: la première de ses qualités, sous ce rapport, c’est la solitude parfaite dont on y jouit, le calme. Rien n’en trouble le silence, si ce n’est le bruit d’un rapide, juste au-dessus de la mission...
«A la tête de ce rapide se trouve une source d’eau pétrifiante, et, dans l’île d’en face, une source d’eau chaude.»
Cette description est du Père Gouy, premier résident du fort Wrigley, en 1897. Il convient de la compléter, en disant qu’en 1910 la mission changea de rive, avec le fort, transporté un peu en aval; et que, devant elle, le large Mackenzie s’étale pour contourner bientôt le légendaire _Rocher-qui-trempe-à-l’eau_, muraille conique de 200 mètres, lézardée par les siècles, et qui, adossée comme pour les contenir à des gradins de montagnes entassées, plonge droit dans le fleuve.
La misère et la mort n’évolueront nulle part en un théâtre de plus imposante beauté.
Il y avait, au fort Wrigley, lorsque le Père Ducot vint le visiter, du fort Norman, en 1881, 300 Indiens. Il en restait 70, en 1915.
Bientôt le silence du désert planera sur Wrigley.
CHAPITRE XV
LES PEAUX-DE-LIÈVRES
_Napolitains du Nord.--Mission Sainte-Thérèse, au fort Norman.--Rivière et Grand Lac de l’Ours.--Le Père Ducot.--Sauvé par un loup...--Le pont de glace.--Noël, le 17 décembre.--Un halo de lune et une aurore boréale.--Mission Notre-Dame de Bonne-Espérance, au fort Good-Hope.--Le Père Grollier._--DA MIHI ANIMAS!--_Sa rapide et douloureuse carrière.--«Je meurs content, ô Jésus!».--Le Père Séguin.--Jusqu’au fort Youkon.--Chez les Loucheux.--La conversion des Peaux-de-Lièvres.--«Le Saint est mort!»_
«Pétulands et enthousiastes, les bons, mais laids, Peaux-de-Lièvres me surprirent par la légèreté apparente de leurs allures. Cela ne ressemblait en rien à ce que j’avais vu jusqu’alors. Au lieu de la taciturnité montagnaise, de la joie calme et lymphatique des Flancs-de-Chiens, de l’apathique abandon des Esclaves, je rencontrais une peuplade alerte et frisque comme une volière de hoches-queues, chaleureuse comme des Napolitains, loquace comme des Juifs, familière et sympathique comme des enfants.»
Cette impression qu’ils firent d’abord sur le Père Petitot, les Peaux-de-Lièvres la refont sur tous les Blancs qui les abordent. Moins coûte le bonheur, meilleure est son espèce. Les miséreux du Nord n’en seraient-ils pas la démonstration? Plus ils s’enfoncent dans les neiges et le dénuement, plus ils paraissent contents de leur fortune. Rien ne ferait plus envie à nos riches préoccupés et moroses que les concerts quotidiens de ces rieurs en guenilles.
Avant l’ère des guenilles, de nos guenilles, la tribu s’habillait--d’où son nom--d’un costume à la samoyède, tissé, de pied en cap, avec des lanières de peau de lièvre. La peau du lièvre oppose au froid une imperméabilité sans égale.
Deux missions s’occupent des Indiens Peaux-de-Lièvres: _Sainte-Thérèse_ du fort Norman _et Notre-Dame de Bonne-Espérance_ du fort Good-Hope.
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MISSION SAINTE-THÉRÈSE (Fort Norman)
Sainte-Thérèse du fort Norman est située à 520 kilomètres au nord du fort Simpson, distance qui marque le record des espaces entre les missions du Mackenzie.
Le petit fort Norman et sa petite mission catholique se sont donné une avenue et un décor des plus grandioses.
Pour les atteindre, le Mackenzie a rompu, depuis 80 kilomètres en aval du fort Simpson, trois bordées de montagnes que lui envoyaient les Rocheuses, comme pour barrer son cours. A l’est, il a coupé à pic les nombreux éperons poussés par les plateaux Laurentiens à la rencontre des Rocheuses. Dégagé, en vainqueur, de ces escarpes titanesques, il a refait sur une étape de 25 lieues, la majesté de son lit, reculant toujours ses rivages, jusqu’au fort Norman.
De la rive droite du Mackenzie, où il est situé, le fort Norman contemple, par delà la largeur du fleuve, et par-dessus les collines moutonnantes de l’ouest, les fines et blanches crêtes des montagnes Rocheuses elles-mêmes.
A un kilomètre en aval de la mission, une eau bleue et froide s’unit, refusant longtemps d’y mêler sa pureté, au boueux Mackenzie: c’est la _rivière de l’Ours_. Elle descend du _Grand Lac de l’Ours_, en longeant, sur sa droite, une chaîne de monts qui s’arrêtent brusquement à leur tour, au confluent, par un énorme _Rocher-qui-trempe-à-l’eau_.
Cette rivière de l’Ours, terreur permanente des missionnaires, dévale d’une hauteur de 200 pieds, sur ses 130 kilomètres de longueur. A un canot qui la descend en une demi-journée, il faut, pour la remonter, des semaines de luttes constantes avec ses flots. Dans certains de ses rapides, le voyageur doit s’arc-bouter sur des perches qu’il appuie aux écueils, assuré, s’il lâche prise, de se voir aussitôt saisi par les bouillons furieux et broyé contre les récifs...
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Le Grand Lac de l’Ours, qui compterait 250 kilomètres du nord-est au sud-ouest, sur 230 du nord-ouest au sud-est, dépasse en superficie le Grand Lac des Esclaves.
L’exacte traduction de son nom sauvage, _Sa-tcho-triè_, serait: _Lac du Grand Ours_. Les Peaux-de-Lièvres racontent qu’un ours blanc polaire avait pénétré dans les bois qui bordent le lac. Un Indien, qui ne connaissait pas cet animal de grande force, lui décocha une flèche. L’ours blessé poursuivit le chasseur jusqu’au village peau-rouge et tua tous les habitants, à l’exception de quelques enfants.
La disposition des cinq baies--Keith, Smith, Dease, Mac-Tavish, Mac-Vicar--qui composent le Grand Lac de l’Ours, comme les lobes d’une astérie, et dont le regard d’un observateur, placé au point central, toucherait presque toutes les lointaines extrémités, suffit à indiquer l’enceinte de liberté qu’offre à tous les vents cette mer sans îles ni jetées.
Les eaux du Grand Lac de l’Ours, fournies par une quarantaine de rivières très pures, gardent une transparence de cristal sur leur conque granitique, et nourrissent, dans leurs profondeurs, des réserves fabuleuses de poisson. La truite saumonée y pèse de 15 à 60 livres; le hareng se jette par millions dans la rivière de l’Ours, unique décharge du Grand Lac. La fraîcheur constamment glaciale du lac et de la rivière bonifie encore ce poisson. La débâcle de la glace, épaisse de 2 à 4 mètres, ne s’effectue qu’à la mi-juillet, et des icebergs, que les chaleurs estivales ne parviennent jamais à fondre, errent sur le large jusqu’au regel général. Les bords du Lac de l’Ours, où les hivers, les aquilons, l’aridité semblent se coaliser pour entretenir la mort, deviennent, aux époques des passages du renne, des champs grouillants de vie. C’est pour attendre le nomade gibier qu’autour des grandes baies vont et viennent sans cesse les groupes extrêmes de toutes les tribus septentrionales: Plats-Côtés-de-Chiens, Esclaves, Peaux-de-Lièvres et Esquimaux.
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Les Indiens du fort Norman, Peaux-de-Lièvres pour la plupart, Esclaves et Plats-Côtés-de-Chiens quant au reste, vivent des chasses et des pêches du Grand Lac de l’Ours, ou des bois arrosés par la rivière de l’Ours. C’est donc là que les cherchera, dans ses courses pastorales, le missionnaire de Sainte-Thérèse.
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Le fort Norman lui-même se trouva, de 1864 à 1872, à l’ouest de la baie Keith, source de la rivière de l’Ours, près des ruines du fort Franklin[57].
A cet emplacement Franklin-Norman, le Père Petitot fit huit visites apostoliques, de 1866 à 1878, venant du fort Good-Hope, en raquette, par terre, _via_ les lacs Faraud, Kearney, Pie IX (400 kilomètres), et retournant, en canot, par la rivière de l’Ours et le Mackenzie (570 kilomètres).
Les Pères Lecorre, Ducot, Houssais, Andurand, Frapsauce, Rouvière, Le Roux, Falaize y repassèrent, venant du fort Norman moderne, par le bassin de la rivière de l’Ours.
Ces visites se répéteront, tant qu’il restera des missionnaires à Sainte-Thérèse et des sauvages au Grand Lac de l’Ours.
Ce fut le Père Grollier qui, le 29 août 1859, en route pour le fort Good-Hope, foula le premier le sol qui portait alors le fort Norman--même emplacement qu’aujourd’hui--, y baptisa quelques enfants, et dédia la mission à sainte Thérèse.
Il y revint, de Good-Hope, le 5 juin 1860. Le 14 juin, il en partit, avec le commis-traiteur, pour remonter, à deux jours de barge, jusqu’au _Castor-qui-déboule_, endroit où l’on transférait justement le fort Norman.
Au Castor-qui-déboule, abordèrent Mgr Grandin, en 1861 et 1862, et le Père Gascon, en 1862 et 1863.