Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux

Part 27

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--Bien! fit-elle, à la fin, en regardant les débris qui restaient dans ses mains: c’est à peu près comme ça. Si tu avais eu plus de cheveux, j’aurais pu te faire mieux comprendre. Mais c’est égal; tu peux avoir l’idée de mon chagrin, quand je pense à ma mauvaise action. Bénis-moi, ô père de mon cœur, et demande au bon Dieu de me pardonner!

* * * * *

La maisonnette de 17 pieds de long, qu’avait bâtie le Père Gascon, servit 7 ans au Père Roure. Au bout de 5 ans, il obtint une petite vitre, qu’il put mettre au milieu des _parchemins_ du châssis, et qui lui permit ainsi de lire son bréviaire, à la lumière du jour. Ephémère douceur! Un soir qu’il veillait, à côté de sa lampe de graisse de renne, la vitre vola en miettes, et un sifflement lui rasa la nuque: c’était une balle que lui tirait un sauvage à qui il avait refusé la permission d’échanger sa vieille femme contre une plus jeune. Le sauvage avait passé outre. Le père l’avait «excommunié»; et tous les Plats-Côtés l’avaient mis au ban. De rage, le polygame avait menacé le père de le tuer. Et voilà qu’il essayait de tenir parole. La balle se logea dans l’un des troncs d’arbres qui constituaient le mur. Pacifiquement, le Père Roure se leva de son escabeau et remit un parchemin.

Quant à la stabilité de cette demeure qu’il appelait un «monument sans banc, ni chaise, ni plancher, ni outil d’aucune sorte», n’en parlons pas:

Une fois, dit-il, mon toit s’effondra complètement. C’était durant la nuit du 10 au 11 novembre. Comme je l’entendais _travailler_, et pensant qu’il pourrait bien tomber, au lieu de rester couché à terre, devant mon feu, comme d’habitude, je me levai et j’allai me coucher contre le mur, de manière à ce que, si le toit dégringolait, les poutres ne pussent m’atteindre. Vers minuit en effet tout le toit tomba; mais je n’eus pas de mal. Je me levai de bon matin, le lendemain, pour refaire mon abri.

Sur d’autres missionnaires, le Père Roure eut l’avantage de voir quelques rares rayons de vie intellectuelle ou sociale frapper sa nuit d’isolement. Des représentants de sociétés savantes, des géographes, des délégués d’expéditions internationales vinrent, de temps à autre, prendre leur pied-à-terre au fort Rae, parce qu’il était le plus reculé du monde et le plus voisin du désert arctique. Ils installaient leurs appareils météorologiques; et, entre leurs séances d’observations, ils allaient causer un peu avec le missionnaire, leur ami. Aux célébrités de la science se mêlaient parfois les célébrités du sport, des chasseurs universels, aux trophées desquels il manquait la tête laineuse et cornue d’un ovibos--bœuf musqué--habitant des terres stériles, bête à la cruauté mortelle contre le chasseur qui ne fait que la blesser[53].

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C’est chez les Flancs-de-Chiens que l’on peut toucher le mieux encore à la prunelle de l’âme païenne: la superstition. De tous les Dénés, en effet, ils demeurent les superstitieux émérites. Quoiqu’ils aient admirablement tourné vers la vérité leur naturelle religiosité, ce n’est pas nous, christianisés de vingt siècles et témoins des phobies persistantes du fatidique vendredi, du nombre 13, des salières renversées, des chaises girouettantes, comme des confiances imbéciles aux tireuses de cartes ou de bonne aventure, qui sommes prêts à nous étonner de trouver chez des Peaux-Rouges, convertis d’un demi-siècle, les traces d’un fétichisme ancestral.

Les pratiques directement barbares et sataniques n’ont pas tenu, en présence de l’Evangile; mais les autres ne veulent céder que lentement. On verra les meilleurs chrétiens jeter furtivement à l’eau une pipe, un couteau, un objet de valeur, pendant la tempête «afin d’apaiser l’esprit des vents». Ni hommes, ni chiens surtout, ne doivent manger la chair des animaux à fourrures précieuses: elle est sacrée. Il est défendu de rire des orignaux. Le chasseur a son animal _tabou_, qu’un songe lui a révélé. Ainsi, l’un ne prendra pas de martre; tel autre ne pourra abattre un lièvre, une oie. Pierre Beaulieu n’a jamais tué d’ours; il se contente d’une révérence à ceux qu’il rencontre. Plutôt la mort que de violer le tabou. Le tabou, en retour, envoie les autres bêtes sous les flèches de son fidèle. Les Plats-Côtés-de-Chiens coupent le nez des peaux, ce qui en diminue le prix. Pourquoi? On n’a pu le savoir.

Le Père Bousso faillit trouver mauvais parti pour avoir déchaîné les ouragans d’automne, au fort Rae, en mettant à l’épouvantail un corbeau voleur, qu’il avait occis.

Le Père Breynat, missionnaire des Mangeurs de Caribous, avait achevé un renne d’un petit coup de crosse sur le front. Deux offenses graves: 1º frapper à la tête; 2º tuer avec du bois. Les rennes allaient donc déserter le Fond-du-Lac et vouer à la mort toute la tribu des Mangeurs de Caribous. Mais peut-être le départ du missionnaire--à quoi tient l’affection!--peut-il encore apaiser les esprits des caribous. On le lui dit sans ambages. On l’accepte comme secrétaire pour la lettre demandant son expulsion et qu’il s’agit d’écrire à Mgr Grouard. La lettre partit, le Père Breynat resta, et les caribous revinrent, la saison suivante, plus nombreux que jamais. C’était, croyez-vous, le coup fatal porté au front de la superstition, la confusion des Indiens? Point si vite! Un vieillard, député de la tribu, vint dire au père:

Nous savons pourquoi les caribous sont revenus, car nous avons examiné ton fusil. Regarde-le toi-même; vois ce petit morceau de fer plat qui termine la crosse: c’est sûrement avec ce fer que tu as touché l’animal. Il a bien voulu ne pas se fâcher non plus de ce que tu l’aies atteint à la tête, parce que tu es étranger. Voilà comment il n’a pas rapporté à sa nation ta mauvaise action. Mais ne recommence plus! Nous serions perdus!

C’est la femme, par-dessus tout, que la superstition dénée maintient en défiance. Elle ne doit pas enjamber le bonnet ou le fusil d’un homme: il ne tuerait plus rien; ni marcher sur une peau d’ours: la maladie envahirait le camp; ni voguer par-dessus les filets tendus: les poissons se déprendraient; ni toucher, de sa langue, la langue d’un caribou: le caribou, devenu bavard, _ipso facto_, irait raconter à toute son espèce les défauts des Dénés. Il est interdit très spécialement à la femme de palper et de manger le muffle de l’orignal, morceau de noblesse réservé à l’homme: l’animal quitterait les bois devenus les gémonies de sa honte.

Malgré la vénération que les Indiens conçurent pour les Sœurs de Charité, dès leur apparition, ils cessèrent d’apporter, à la mission de la Nativité, les muffles des orignaux que les missionnaires leur achetaient, de peur que les _femmes de la prière_ vinssent à en manger. A la mission de la Providence, ils consentirent à donner le muffle avec la bête, mais en exigeant la promesse formelle que les religieuses oncques n’en verraient le goût. Il n’y a que peu de temps que l’interdit a été levé par les Montagnais et les Esclaves, à l’égard des Sœurs Grises. Il ne le serait pas de sitôt chez les Plats-Côtés-de-Chiens.

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Les Pères Roure et Duport furent les témoins d’un fait récent qui montre à quelle cruauté la superstition peut encore mener quelques-uns de ces sauvages. Un loup rôdait autour d’un campement Flanc-de-Chien. On savait qu’il avait mangé un homme; et tous se tenaient sur le qui-vive, non pour l’attaquer, mais pour le fuir, car d’avoir dévoré la chair humaine rendait le carnassier _tabou_, inviolable. Un jour, le loup fut aperçu, s’acheminant, du haut d’une colline, vers la loge d’une famille. L’homme prit sa carabine et se sauva dans le bois, tout en défendant à sa femme de remuer. Comme la bête fonçait sur elle, la malheureuse saisit une hache, s’adossa à un sapin, déposa son enfant entre ses pieds et le pied de l’arbre, et soutint la bataille. Labourée de griffes et de crocs, elle parvint à écarter le monstre d’une main, et, de l’autre, à l’assommer. Les cris et les beuglements apaisés, l’homme jugea que le danger était passé et rentra. Voyant le loup pantelant sur la neige, la gueule rouge du sang de la brave mère, il s’emporta d’une colère de démon:

--Comment! lui hurlait-il, tu as tué un loup qui avait mangé un Déné! et avec le fer de ma hache, à moi, un homme! et toi, une femme! Je n’ai plus qu’à te tuer toi-même!

Il l’eût fait, s’il ne se fût souvenu, en voyant le crucifix suspendu dans le wigwam, qu’il était chrétien.

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Pauvre femme dénée! Elle sait aujourd’hui qu’elle a une âme; on lui laisse la vie; on lui accorde une certaine déférence pour ne pas déplaire à Dieu; mais combien lui reste-t-il à souffrir des vieilles superstitions, si lentes à mourir!

Ainsi que n’endure-t-elle pas encore, aux heures, aux jours, aux semaines, où la charité devrait s’incliner, tout en respect et en bienfaisance, vers sa faiblesse! Les Dénés ont pratiqué cruellement, à son endroit, par un froid égoïsme, par la seule crainte qu’il leur arrivât malheur, s’ils se relâchaient de leur intransigeance, les prescriptions que l’Ancienne Loi imposait aux juives, doucement et par symbolisme de la purification spirituelle.

La séquestration s’inflige à la jeune fille qui passe de l’enfance à l’adolescence, et se renouvelle jusqu’au terme de son âge mur. De plus, lors de sa première séquestration, elle ne doit rien manger d’agréable: elle deviendrait gourmande. Elle ne doit pas voir un couteau neuf: elle deviendrait paresseuse. Elle ne doit pas soulever le voile dont on lui cache la figure: elle deviendrait _tête en l’air_, etc...

Séquestrer veut dire, en loi indienne, séparer complètement de la famille et du camp. La femme tabou doit sortir de la tente, ou de la maisonnette, en rampant, par une ouverture basse, ménagée à son intention. Elle aura, au plus, un abri provisoire en branchages. On lui fournira aussi un peu de bois et de nourriture, avec mille précautions. Victime des intempéries et des malaises, beaucoup meurent de froid, de faim, ou brûlées, dans ces réduits, à portée de voix du campement, et appelant en vain au secours.

Lorsqu’elle devient mère, l’épouse est soumise à une dureté redoublée dans sa séquestration. Revêtue des plus mauvais habits, puisqu’il faudra les détruire à son retour, toute seule, à moins qu’une vieille charitable se dévoue à l’assister, elle va s’établir dans la forêt; et là, elle attend son heure. Elle place son enfant dans une mousse préparée et le réchauffe contre son sein. S’il meurt de froid, malgré sa tendresse, l’Indienne suspendra le petit cadavre aux branches d’un cyprès, afin de la soustraire à la dent des loups, et viendra lui chanter, jusqu’au dégel de la terre, la romance de sa douleur. Quelquefois, elle suit de près son enfant dans la mort. Mgr Clut rencontra, par 47 degrés centigrades au-dessous de zéro, une jeune mère, brûlante de fièvre, avec son nourrisson tremblant dans ses bras. L’évêque baptisa le petit, ayant eu toutes les peines à trouver une marraine qui consentît à le toucher tandis qu’il était _impur_. A un parrain, il ne faut pas songer alors. L’enfant expira, le jour même. Le lendemain, la mère succomba à son tour, dans sa fosse de neige, à quelques pas de la tente où elle voyait pétiller un joyeux foyer, et où elle entendait rire et chanter son mari, avec ses autres enfants. Elle était _impure_: nul ne pouvait se souiller, en la portant près d’un feu de famille.

La séquestration dure deux mois pour la mère et pour le nouveau-né, si c’est un garçon; trois mois, si c’est une fille. Après quelques jours cependant, le code sauvage mitige sa rigueur: il est permis à la femme d’occuper le coin aux débarras de l’habitation, mais personne ne lui parlera; pour ses repas, elle aura les restes; les quelques objets mis à son usage seront tenus à part, et anéantis à la fin de l’épreuve.

Si, au temps de la naissance, la tribu se trouve en marche, la femme se retire dans l’écart du bois; et, quelques heures après, portant l’enfant sur son dos, elle reprend ses raquettes pour rejoindre la caravane, au campement indiqué. Cette marche est le martyre de la femme dénée. En tout temps de ses séquestrations légales, elle ne peut suivre le chemin battu par les autres, de peur de paralyser les chasses, les pêches, et d’attirer sur les hommes et sur les chiens des sorts mortels. Force lui est donc de se frayer un sentier, à côté, dans les embarras de la forêt, et de trébucher sans cesse aux broussailles enchevêtrées sous la neige molle et profonde, avec son fardeau. Ainsi va-t-elle, des jours, des nuits, des mois. S’il lui faut, de nécessité, traverser les brisées communes, pour prendre l’autre côté, elle étendra des branches de sapin sous ses pas. Si, durant l’été, l’on arrive à une rivière, à un lac, la _séquestrée_ ne peut trouver place dans l’embarcation. Deux canots sont reliés de front par des perches transversales; la femme s’assied sur ces perches, les pieds dans l’eau, sans toucher même les bords du canot, ni la main des hommes, pour se tenir. Quelle tombe au cours de la traversée, et qu’on ne puisse la repêcher, mieux vaudra sa mort que la malchance de tous.

Par une tempête furieuse, le Père Roure, vit lui arriver une jeune mère avec son enfant sur ce perchoir instable, entre les canots. A chaque plongeon de l’équipage dans les vagues, il croyait ne plus la voir reparaître. Comme il reprochait aux sauvages de s’être engagés sur la large baie, par ce temps:

--Il le fallait, répliquèrent-ils; un de nos enfants a entendu dans les feuilles le _dénédjéré_, _l’ennemi_; nous n’avions pour fuir que ce côté...

* * * * *

Eh bien! se figurera-t-on que les femmes indiennes, sachant les sévices que leur coûtera, chaque fois, l’honneur de la maternité, regardent comme le dernier opprobre de rester épouses sans enfants? Ce sentiment naturel, don du Créateur, qu’il n’y eut que les barbares civilisés à combattre, s’est surnaturalisé dans l’âme de la femme des bois, qui n’escompte sa récompense que d’après le nombre des élus qu’elle aura donnés au ciel. Les condamnées à l’épreuve d’Anna et de Sara sont inconsolables:

--Comment le bon Dieu va-t-il me recevoir, disent-elles, si je n’ai rien fait pour lui, si je ne puis lui montrer des dénés et lui dire: «De toi je les ai reçus, à toi je les rends. Prends-les pour remplacer les mauvais esprits qui t’ont désobéi, et que tu as jetés en enfer!»

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Les heureuses réformes obtenues enfin chez les Montagnais, les Mangeurs de Caribous et les Couteaux-Jaunes font présager la juste émancipation de la jeune fille et de la mère dans toute la nation dénée. Mais l’esprit de superstition ne se laissera vaincre qu’au prix d’un patient combat par la loi de lumière et d’amour.

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Les missionnaires n’hésitent pas à regarder les Plats-Côtés-de-Chiens, malgré les défauts signalés, comme les meilleurs catholiques du Mackenzie, avec la tribu des Loucheux.

Toutes les campagnes organisées par l’hérésie, au fort Rae, ont complètement failli. Elle n’y récolta même pas les «mauvaises herbes» que Luther se plaignait de recevoir du Pape, quand il sarclait son jardin». Ce qui prouve que les Indiens savent raisonner leur foi.

L’évêque anglican Bompas (Low Church of England), dont les efforts de zèle et les avanies, il faut le reconnaître, ne furent dépassés, ni égalés peut-être, par personne, croyant tenir enfin un Flanc-de-Chien, infidèle et polygame obstiné, lui dit:

--J’ai appris que le prêtre ne voulait pas prier pour toi. Viens chez moi, et je te recevrai. En attendant, tiens voilà une casquette.

--Garde ta casquette, _priant anglais_. Quand j’en voudrai une, je l’achèterai avec mes fourrures. Mais sache que le père ne m’a pas rejeté; c’est moi qui n’ai pas voulu me bien conduire. Pour te montrer que la prière catholique et française est la bonne, je vais obéir maintenant.

Le converti du ministre renvoya aussitôt ses femmes illégitimes, se fit baptiser et vécut en bon chrétien.

Tous les sauvages formés par nos missionnaires, et qui n’ont le bonheur de passer que peu de jours à la mission, observent dans leur vie nomade les enseignements et les préceptes de la sainte Eglise. A Noël, «lorsque la grande ourse marque minuit», chaque dimanche et chaque fête (jours indiqués par une croix, dans leur petit calendrier), lorsque le soleil l’été, ou la lune l’hiver, sont à la hauteur choisie par le père pour célébrer la messe, ils se réunissent, par campement, dans la loge de l’un d’eux, à tour de rôle, pour l’office divin. Cantiques, chapelet, sermon du chef, ou du plus ancien, communion spirituelle à l’Hostie immolée, loin de là, dans la petite chapelle: toute la cérémonie se déroule dans une piété, digne des moines du désert. La part de Dieu faite, chacun met au chaudron commun le morceau qu’il a apporté. Le calumet et les projets de chasse achèvent les agapes. Les Indiens observent scrupuleusement le repos dominical; ils considèrent comme une faute de tirer un coup de fusil, le jour du Seigneur, à moins qu’ils se trouvent en extrême besoin. Les prières du matin et du soir, le chapelet quotidien ne sont jamais omis.

La fidélité des Flancs-de-Chiens, en particulier, à ces dévotions frappa un jeune protestant, lauréat d’universités anglaises, que la spécialité de ses études conduisit au fort Rae. Il l’exprima dans son livre:

Les Flancs-de-Chiens observent strictement les pratiques de l’Eglise Catholique. Pas un repas n’a été pris, en ma présence, durant les deux mois que j’ai résidé chez eux, sans être accompagné des _grâces_, en commun; et quelquefois il fallait un grand effort de l’imagination pour voir de quoi ils pouvaient bien être reconnaissants. Les _services_ du dimanche étaient des cérémonies très soignées. Une réjouissance les suivait toujours, lorsqu’on était en lieu de campement. En cours de voyage, ces prières étaient faites avant la marche du jour. Ils déployaient une foi surhumaine à rester à genoux dans les neiges des _terres stériles_, (_barren ground_), pour réciter leurs prières, les dents claquantes de froid, et égrener leurs rosaires de leurs doigts demi-gelés[54].

Le Pape Pie X aima les Plats-Côtés-de-Chiens, dont il se fit raconter la vie par le Père Roure.

Le Père Roure avait passé 35 ans avec eux, sans les quitter d’un jour, quand il leur annonça qu’il avait reçu la permission d’aller revoir son pays de France, «par delà les grandes terres et le grand lac salé». Emotion de la tribu, grand conseil des vétérans qui décident de demander au Père de se rendre jusqu’au _Très Grand Chef de la Prière_, pour lui présenter _tous les cœurs contents des Lintchanrè_. Ils apportent au missionnaire cent paires de mocassins, «vu qu’il usera bien cela, pour faire un si long voyage». Au Pape, ils envoient un morceau de pemmican fait exprès pour lui par la sauvagesse la plus pieuse, une grasse langue fumée de caribou et une paire de souliers fins en peau de renne, damassés en poil de porc-épic.

--Avec cela, _le Chef des Grands Chefs de la prière_ sera content, je pense, dit le chef des Plats-Côtés-de-Chiens.

Oui, le Pape fut content, si content qu’il riait, comme il n’avait sans doute ri depuis qu’il avait dit adieu à sa gondole de Venise, en apprenant ces nouvelles, et d’autres meilleures, de la bouche du Père Roure. Il prit le pemmican, la langue, les mocassins, les palpa, respira leur bonne odeur sauvage, goûta... un peu de ce qui pouvait être goûté, et mit le tout dans un rayon de sa bibliothèque privée, en bénissant les bons Indiens, et en songeant peut-être que si tous les fidèles confiés à sa houlette ressemblaient à ses enfants des forêts arctiques, il serait le radieux Pasteur d’un bercail qui connaît Jésus, et que Jésus connaît.

CHAPITRE XIV

LES ESCLAVES

NON FECIT TALITER OMNI NATIONI--_Mission de Notre-Dame de la Providence, au fort Providence.--Le palais de Mgr Grandin.--«Plus heureux que le Schah de Perse».--Le couvent des Sœurs Grises.--Cinquante ans de leur apostolat.--Le Père Lecorre.--«Oh! qu’elle est belle, ma Bretagne!»--Le_ MAGNIFICAT _de l’expédition 1895.--Qu’est-ce qu’un lièvre?--Mission du Sacré-Cœur, au fort Simpson.--Babel.--Le Père Brochu.--Hospice des Sœurs Grises.--Mission Saint-Raphaël, au fort des Liards.--Le fort des Poux et la danse dénée.--La_ BONNE FEMME _Houle.--Le Père de Krangué.--Champion mutilé.--Mission Saint-Paul au fort Nelson.--Le Père Lecomte.--Le Père Gourdon.--Mission Sainte-Anne, au fort Rivière-au-Foin.--Mort du Frère Hand.--Mission de N.-D. du Sacré-Cœur, au fort Wrigley._

La tribu des Esclaves peut redire l’exclamation d’Israël: «_Non fecit taliter omni nationi._ Dieu n’a fait pour aucune tribu dénée ce qu’il a fait pour nous».

Ils eurent la fleur et le nombre des missionnaires: Nos Seigneurs Grandin, Faraud, Clut, Grouard; les Pères Grollier, Gascon, Petitot, Genin, de Krangué, Lecorre, Ladet, Roure, Dupire, Gourdon, Audemard, Lecomte, Brochu, Ducot, Laity, Constant-Giroux, Gouy, Le Guen, Vacher, Frapsauce, Laperrière, Andurand, Bousso, Moisan, Bézannier.

Privilégiés de tant de travaux et de grâces, ont-ils répondu aux espérances?

Oui, mais faiblement.

Mgr Grouard les caractérisait, en 1871, d’un jugement qu’il n’eut jamais à modifier:

Ces Esclaves n’ont pas de grands vices; mais ils n’ont pas de grandes vertus non plus. Ils sont mous, lents et paresseux pour la prière, et diffèrent en cela des autres tribus montagnaises, où l’on trouve l’élan et la ferveur.

Leur nom français ou anglais, _Esclaves, Slaves_, leur vient des découvreurs qui remarquèrent leur apathie et servilité naturelles. Dans les idiomes dénés, ils sont «_Ceux qu’on laisse vivre_», sous-entendu: parce qu’ils ne valent pas la peine qu’on les extermine. Leur histoire tiendrait sans doute en ces mots de dédain. Avant l’époque de la religion pacificatrice, ils furent chassés du Grand Lac des Esclaves, leur domaine, par les guerriers du Sud et de l’Est. Au Nord, les Peaux-de-Lièvres et les Loucheux leur barrèrent les abords du Cercle polaire. Il resta aux Esclaves l’espace central, immense, de l’Extrême-Nord, le cœur du vicariat du Mackenzie.

MISSION NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE (Fort Providence)

L’épanchement du Grand-Lac des Esclaves sur le Nord constitue le Mackenzie proprement dit. Le _fleuve géant_--_Naotcha_--commence donc sa marche par une source de 35 kilomètres de large. Une peuplade d’îles et d’îlots, les _Iles Desmarais_, sorties tout à coup du sein des eaux, forment à son défilé une entrée triomphale.

A la tête et au milieu de cet archipel, paraît une île à la vaste verdure, et dont les bords sont fréquentés par les migrations poissonneuses du lac et du Mackenzie. Là, fut établi le premier fort-de-traite pour les Esclaves, le fort de la _Grande-Ile_ (_Big Island_).

Là aussi, fut rencontré par le Père Grollier, le 14 août 1858, le premier groupe de la tribu. Le missionnaire appela la future paroisse: Mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie.

Elle ne dura que trois ans.