Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 22
En 1910, un autre vicariat fut pris à Prince-Albert: le vicariat du Keewatin, riverain de la baie d’Hudson, et qui s’étend depuis l’Ontario jusqu’au pôle Nord. On le confia à S. G. Mgr Ovide Charlebois, O. M. I., évêque de Bérénice.
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Le diocèse de Prince-Albert multiplie ses œuvres avec l’intensité de la vie qui circule à travers le Nouveau-Monde; et ce fut la suprême consolation de Mgr Pascal d’aller présenter naguère au Pape, avec l’état de son Eglise, l’une des resplendissantes moissons de l’apostolat au Nord-Ouest. La maladie, contractée autrefois dans ses missions de l’Athabaska, acheva de miner le prélat, durant ce dernier voyage _ad limina_. Il tomba, en France, le 12 juillet 1920, désolé de n’avoir pu regagner Prince-Albert, où il désirait mourir. Son corps repose à Aix-en-Provence, au berceau même de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.
Mgr Gabriel BREYNAT (1867)
Mgr Gabriel-Joseph-Elie Breynat naquit à Saint-Valher-sur-Rhône (Drôme), diocèse de Valence, en 1867, le 6 octobre, dimanche de la fête de Notre-Dame du Saint-Rosaire.
Ses études classiques faites au petit séminaire de Valence, et les examens du baccalauréat passés à Lyon et à Aix, il entra au grand séminaire de Romans. Mais ce ne fut que pour peu de temps. Car il avait vu Mgr Clut, son compatriote.
Devenu Oblat de Marie Immaculée, il fut ordonné prêtre par Mgr Grouard, le 21 février 1892, à Liége, en Belgique. C’était les prémices sacerdotales du nouveau scolasticat des Oblats. L’ordinand devait être aussi le premier évêque, formé par l’_Alma mater_.
Le Père Breynat s’embarqua, à Liverpool, le 7 avril 1892, avec Mgr Grouard et les Pères Gouy et Dupé, destinés, comme lui, à l’Athabaska-Mackenzie.
Le 16 juin, il était à la Nativité, et vers la mi-septembre à la mission du Fond-du-Lac.
Il ne quitta Notre-Dame des Sept-Douleurs et les Mangeurs de Caribous que pour prendre les rênes du vicariat du Mackenzie, neuf ans plus tard.
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Sans perdre un jour, il s’adonna à l’étude du montagnais, sous la direction savante du Père de Chambeuil.
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Le Père de Chambeuil avait occupé le poste du Fond-du-Lac, seul presque toujours, depuis le départ du Père Pascal. Durant ces onze années, il n’avait pas moins souffert que son devancier.
Menu de taille, vif, martial, en dépit de rhumatismes dix fois repris, le Père de Chambeuil porte, à un demi-pouce au-dessus de sa moustache en crocs d’argent, la cicatrice valeureuse de ses randonnées sur le lac Athabaska. Il est peu de missionnaires--il n’en est pas--qui n’aient perdu la peau du nez à la bataille. Le Père de Chambeuil alla plus loin: il perdit une portion de narine. Il attribue à une intervention directe de la Sainte Vierge de ne s’être pas gelé à mort, dans ce voyage de 1888, où ses chiens périrent de froid. Ses mains et ses poignets avaient semblé d’abord inguérissables.
Dès son deuxième hiver au Fond-du-Lac, il écrivait à Mgr Clut:
J’ai souvent bien faim. C’est la seconde de mes sept douleurs, mais je n’oublie pas que Marie est ma mère, mon modèle, et que je dois être une copie.
Avec «un courage plus fort que sa santé», il poursuivit le travail du Père Pascal. Il s’attacha aux trousses de plusieurs récidivistes et de quelques _excommuniés_ de vieille date.
Parmi les moyens secondaires de sa pieuse invention, une image d’Epinal de deux sous le servit à merveille. Comme elle représentait les flammes de l’enfer, et montrait, au milieu des damnés grimaçants, «une face qui ressemblait justement au plus vilain des revêches», le missionnaire exposa l’emblème dans la _salle des sauvages_, avec cette inscription montagnaise:
«Ceux qui vont en enfer font pitié.» A la grand’messe, il annonça que les noms des _excommuniés_ seraient inscrits à la place d’honneur de ce tableau d’_horreur_. C’était prendre l’Indien par ses deux touches ultra-sensibles: la terreur du châtiment et la peur du ridicule. Presque tous les endurcis se convertirent.
Moins de huit mois suffirent au Père de Chambeuil pour rendre son élève digne de lui. Le laissant seul en charge des Mangeurs de Caribous, il se rendit à la Nativité, comme missionnaire de la tribu montagnaise.
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Le premier courrier qui arriva de France au Père Breynat lui annonça la mort de son père, et le courrier suivant la mort de sa mère et de sa sœur. La sainte madame Breynat, après avoir lutté contre un long déchirement de l’âme, avait joyeusement embrassé l’épreuve de la séparation, au départ de Gabriel. Dieu semblait n’avoir attendu que la perfection de son sacrifice pour la couronner. Il l’appela à Lui, en la fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Sa jeune fille la suivit dans la tombe, le jour de l’octave. Il ne restait à l’orphelin qu’un frère aîné, l’abbé Joseph Breynat.
Ayant appris ces deuils qui frappaient leur missionnaire, et le voyant pleurer, les Mangeurs de Caribous lui apportèrent des peaux de martres, comme honoraires de plusieurs messes pour ses chers défunts; et l’un des principaux parla au nom de tous:
--Eh bien! maintenant que tu es orphelin, tu nous aimeras encore davantage, car nous allons te servir de père et de mère!
Une consolation était arrivée en même temps que les tristes nouvelles: une lettre de Mgr Grouard, invitant l’Oblat de Notre-Dame des Sept-Douleurs à venir à la Nativité pour faire, avec la petite communauté, la retraite régulière, du 10 au 17 février.
Il fallait, pour cela, parcourir les 280 kilomètres du lac Athabaska.
Le Père Breynat fit cette première traversée d’hiver par un froid qui se tint, durant tout le voyage, entre 45 et 55 degrés centigrades au-dessous de zéro. Il avait pris pour compagnon un Indien de 18 ans, Paulazé. Un métis dévoué, Germain Mercredi, voulut cependant le conduire vingt-quatre heures, afin de lui apprendre la pratique de la raquette au long cours. Trois pitoyables chiens halaient une charge de quartiers de renne, destinés aux orphelins de la Nativité.
Dans l’intention de lui épargner le tourment des ampoules, on avait conseillé au père de s’appliquer sur les pieds une fine peau de caribou, avant de mettre ses _nippes_ de laine et ses mocassins. Mais, par les grands froids, la moindre sueur se glace sur la chair, si une laine spongieuse ne l’absorbe aussitôt.
Dès le premier jour, il sentit comme la piqûre d’une aiguille au pied droit. Se déchaussant, il trouva le gros orteil blanchi et durci. Germain le dégela, en le frottant avec de la neige.
Le lendemain, après le départ de Germain, le missionnaire et Paulazé se relayèrent à courir devant les chiens et derrière le traîneau. Le soir, ils ne trouvèrent qu’un méchant bois de foyer, que la trop basse température empêchait de s’allumer. Les chiens dételés hurlaient de froid. Les efforts violents qu’exige la disposition d’un campement de nuit dans les neiges profondes firent crever une ampoule qui s’était formée à l’orteil affaibli, et le membre se gela de nouveau. Paulazé tâcha d’appliquer, comme l’avait fait Germain, le seul remède qui vaille: la friction de neige. Mais l’enfant se gelait lui-même les mains, tandis que le pied du malade se raidissait tout entier. Afin d’éviter un plus grand malheur, les voyageurs abandonnèrent l’opération et s’ensevelirent dans leur tranchée de neige. Des élancements continuels empêchèrent le missionnaire de dormir.
Le jour n’était pas levé qu’ils avaient depuis longtemps repris leur marche. Vers midi, ils atteignirent une loge sauvage, dressée à la pointe Caribou. Les Indiens examinèrent la plaie que leur montra le Père Breynat. Voyant la matière s’en dégager déjà, ils lui dirent qu’il ne devait plus songer à sauver son orteil. Afin de préserver le reste du pied, ils le lui enveloppèrent avec des peaux de lièvre.
Le blessé courut encore cinq jours, sentant les os se déboîter et les nerfs se contracter dans la chaleur de son lourd pansement.
Le septième soir, on parvint à la pointe de Roche, à 60 kilomètres de la Nativité, distance qui pouvait se couvrir en une seule attelée, à la condition de partir de grand matin. Mais une _poudrerie_ se leva pendant la nuit, et il devint impossible de discerner un point de repère vers le large. Il fallut chercher un abri dans le bois, et y rester les deux jours que dura la tourmente.
Au moment de reprendre la course, le père tomba sur place: sa jambe se dérobait, comme si elle eût été arrachée. Dès le second jour du voyage, il avait déchargé les quartiers de renne, espérant se reposer sur le traîneau; mais il n’avait jamais pu y tenir au delà de quelques minutes, tellement le froid était intense. Cette fois, il n’y avait plus d’alternative. Paulazé enveloppa son infirme de toutes les couvertures, de branches de sapin, de neige; et, doucement, deux journées durant, il le _carriola_ vers la mission.
Cependant l’anxiété était grande à la Nativité. Des sauvages, qui avaient suivi les traces du traîneau en détresse jusqu’à la pointe de Roche, et là les avaient perdues, avaient bravé la tempête, gagné la mission, et annoncé à Mgr Grouard la condition du missionnaire, qu’ils avaient apprise en passant à la pointe Caribou. «--Depuis la pointe de Roche, assuraient-ils, le père et Paulazé ont perdu leur chemin: ils se seront gelés dans la poudrerie!»
Il y avait donc trois jours que les Oblats et les Sœurs Grises étaient en alarmes et en prières, trois jours que les sauvages du fort, à la supplication de Mgr Grouard, battaient le lac, sans rien découvrir, lorsque le traîneau-ambulance fut aperçu. A le voir monter, ainsi couvert, lentement, les chiens abattus, vers le rocher d’où il l’observait, Monseigneur crut que Paulazé lui ramenait le corps inanimé de son jeune missionnaire, et déjà il éclatait en sanglots, lorsque, soulevant ses couvertures, le Père Breynat montra la tête.
--_Deo gratias!_, cria l’évêque.
De joie, il sautait de glaçon en glaçon, au devant du convoi. En deux temps, ses rudes bras eurent enlevé le père au traîneau et l’eurent déposé sur le plancher de la chaude maison.
On défit, avec appréhension, le bandage indien. L’orteil apparut, pendant, noir, gangrené.
--Ta, ta, ta! fit Mgr Grouard. Ce ne sera rien. On n’aura qu’à le couper. Vite, remercions le bon Dieu!
Et, joignant le geste à la parole, il alluma sa pipe, qu’il n’avait plus touchée depuis les mauvaises nouvelles.
Le Frère Ancel affila un vieux rasoir, venu là on ne sait comment, et amputa l’orteil, à la jointure du métatarse. Comme il n’y avait ni chloroforme pour endormir le patient, ni cocaïne pour lui insensibiliser le pied, on s’en passa.
Cette aventure ne devait pas empêcher le mutilé de refaire 45 fois, dont 23 à la raquette et à la course, la traversée du lac Athabaska, le temps qu’il fut le missionnaire du Fond-du-Lac.
Et depuis...?
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Le pressant besoin de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs était une maison-chapelle, capable de contenir la population et d’abriter moins misérablement le prêtre. La scierie mécanique de la Nativité permettait ce qui avait été impossible auparavant.
Le Père Brémond, qui fut trois mois le _socius_ du Père Breynat, écrivait, au sujet de l’habitation construite par le Père Pascal pour remplacer la _hutte_ du Père Grollier, et dans laquelle le Père de Chambeuil avait vécu douze ans, et le Père Breynat lui-même trois ans:
Entrez avec nous. Mais oui, vous avez raison, relevez votre soutane. Dieu! quelle saleté! Quel tas de boue! Oui, on dirait que tout le bousillage du toit est descendu! Pauvre maison! On y voit le jour de toute part. Aussi, si nous voulons être au sec quand il pleuvra, et au chaud les jours de froid, nous pouvons nous hâter de restaurer ce délabrement. Pendant trois semaines, nous voilà devenus maçons bousilleurs. Affublés d’une longue blouse, nous pétrissons de la boue avec du foin, et, armés de la truelle, nous bouchons les nombreuses crevasses du toit et des murs. Quel propre métier, cher ami! Oh, si vous aviez vu comme j’étais beau!
Le Père Breynat, avec l’aide des Frères Hémon et Leroux, bâtit la maison-chapelle désirée, sur 72 pieds de long et 22 de large. Elle suffira longtemps. Si le missionnaire continua de s’y réveiller, chaque matin d’hiver, la barbe collée à ses couvertures par le givre de sa respiration, ainsi que dans les anciennes bicoques, les sauvages venus pour Noël furent dans le ravissement. Clovis ne crut pas davantage que Reims était le vestibule du ciel.
Et la crèche donc!
Elle est faite en papier, raconte le missionnaire, imitant des rochers dont les crevasses ont reçu un peu de mousse et quelques petits sapins. L’Enfant Jésus est couché dans la grotte, sur un peu de paille. La Sainte Vierge et Saint Joseph lui sourient du haut du ciel. Mes Mangeurs de Caribous, le frère et moi, tenons la place à la fois des bergers, de l’âne et du bœuf....
Pour compléter le progrès de la maison-chapelle, il était temps de penser à un jardin.
Afin de procurer un petit secours à la mission, j’ai voulu essayer de faire un petit jardin. Mais quelle besogne! Nous n’avons ici que du sable et des roches. Il faut aller gratter dans les fentes des rochers et ramasser les quelques pouces de terre que le vent y a jetée, mêler cette terre avec de la glaise et du sable, lui confier la semence de pommes de terre; ensuite ce sera au bon Dieu de faire germer et fructifier. L’an passé, j’avais fait un premier essai, mais peu encourageant: deux fortes gelées, arrivées l’une à la mi-juin, l’autre vers la mi-août, ne m’avaient permis de récolter que le double de la semence. La place était mal choisie, me suis-je dit; prenons-en une mieux abritée du vent du Nord et plus exposée au soleil... Je vous en donnerai des nouvelles l’année prochaine. Si le succès est un peu plus heureux, le petit jardin verra grandir ses proportions chaque année, et peut-être fournira-t-il, comme dans d’autres missions, quelques choux et quelques navets: ce sera délicieux, avec le poisson! Mais... attendons.
Pas plus que ses prédécesseurs, le Père Breynat n’échappa aux famines. Il écrivait, en mai 1899, à la Sœur supérieure de la Visitation de Valence:
Vous parlerai-je de mes sauvages? Ces Mangeurs de Caribous sont d’excellents grands enfants, aimant beaucoup notre sainte religion. N’ayant presque pas eu de relations avec les Blancs, ils ont conservé leur bon naturel. Mais quelle vie de misère est la leur! Vous les auriez pris en pitié, cette année surtout. Ils ont eu tant à souffrir de la famine depuis l’automne jusqu’aujourd’hui! Le caribou, qui est leur nourriture habituelle, n’a point suivi son chemin d’autrefois. Le poisson a manqué. Heureusement qu’ici nous avions fait une bonne pêche sous la glace. Pour ma part, j’avais pris plus de 6.000 pièces, c’est-à-dire le double de ce qu’il me fallait pour la mission. J’ai eu ainsi la consolation de sauver la vie à plusieurs et de secourir presque tout le monde. C’était pitié de voir nos sauvages arriver les uns après les autres, fuyant devant la famine. Ils avaient dû marcher deux, trois jours, et plus, dans la neige, par un froid très intense, car l’hiver a été très rigoureux, quelquefois sans avoir une bouchée à se mettre sous la dent. Tous étaient plus ou moins gelés: pieds, mains, figures en portaient les marques douloureuses. Mais en arrivant ici ils oubliaient en quelque sorte leurs souffrances grâces aux _petits_ secours que nous pouvions leur accorder, et ils s’empressaient de faire leurs dévotions pour remercier le bon Dieu de leur avoir permis de revoir une fois encore la maison de la prière.
Jusqu’ici nous n’avons connaissance que d’une victime: un pauvre enfant estropié, qui, s’étant gelé les mains et les pieds, ne pouvait plus suivre sa bande. Ses compagnons, n’ayant pas de chiens ni assez de forces pour le traîner jusqu’ici, l’ont abandonné dans le camp, où il est mort de faim et de froid.
Au cours de la même famine le missionnaire eut le bonheur de ravir à la mort un autre enfant, abandonné en route, lui aussi. Le petit était parti avec son oncle, le vieux Gabriel, pour aller demander assistance au Père, en faveur de toute leur parenté, qui était campée à la baie Noire du lac Athabaska. Ils avaient entrepris ce trajet de quatre journées, à pied,--tous les chiens étant morts et mangés,--avec la moitié d’un brochet pour nourriture. L’oncle arriva seul à la mission, et n’eut que la force de dire qu’il avait été obligé de laisser son compagnon, à 50 kilomètres en arrière, au bord d’un bois, sous un abri de saules, avec quelques branches qu’il lui avait ramassées pour lui permettre de prolonger son feu.
Aussitôt le Père Breynat attela ses chiens et partit. Une tempête l’arrêta tout un jour. Lorsque le calme revint, il se trouva dans un dédale d’îles et de presqu’îles qui se ressemblaient, sous la blancheur uniforme de leur marteau. Il cherchait de tous côtés l’endroit, vaguement indiqué par Gabriel. Mais comment le distinguer?... Enfin, au loin dans le bleu du ciel, il voit des corbeaux monter et descendre, au-dessus du même taillis. Il en conclut que l’enfant doit être là, mort ou mourant, et il court sur les sinistres oiseaux.
C’était lui, en effet, blotti tout contre les derniers charbons, les vêtements en pièces, les dents claquantes. Pauvre petit! Il eut peine à lever un peu la tête, et à dire, avec un faible sourire de reconnaissance qui le faisait beau malgré sa maigreur:
--Ah! Je savais bien que le père ne m’aurait pas abandonné!... Oh! Père, j’ai faim... j’ai faim!
Le père lui fit boire un bouillon léger, préparé d’avance. Rassasier d’une seule fois un affamé serait le tuer: la recette est bien connue, dans le Nord. Il réchauffa les membres demi-glacés de l’enfant et le mit au milieu des fourrures, sur le traîneau. Mais, à tout moment, le petit disait:
--J’ai faim, mon Père... J’ai encore faim!
Le Père arrêtait les chiens pour faire un petit feu et dégeler le bouillon de poisson. Ainsi, de petit feu en petit feu, de bouillon en bouillon, arrivèrent-ils, le lendemain, à Notre-Dame des Sept-Douleurs.
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Si l’on priait Mgr Breynat de dire quelle fut son œuvre de prédilection, lorsqu’il n’était que simple missionnaire, nous sommes assuré qu’il répondrait: «Les visites aux camps sauvages, dans les bois.»
L’Indien ne se livre _entièrement_ au prêtre, et par le prêtre à Dieu, que chez lui, loin du fort-de-traite. Car, au fort, il se laisse distraire par la vente de ses pelleteries, par ses achats, par les airs civilisés qu’il s’étudie à montrer, et par une ombre de respect humain qui n’épargne même pas ces pays si inconnus de l’humanité. Aux camps des bois, se trouvent aussi des âmes qui ne verraient jamais l’_homme de la prière_, si l’homme de la prière ne les allait voir.
Dans le cahier-journal du Fond-du-Lac, il y a ce petit compte rendu, qui en dira aussi long que l’on voudra:
Au lendemain de la Toussaint (1895), le père partait pour une visite dans les camps sauvages, situés au nord de la mission. Il ne faisait que répondre au désir de ses enfants et tenir sa promesse. Son voyage lui prit 35 jours; et s’il eut à souffrir beaucoup du mauvais temps pour aller, il eut la consolation de faire plaisir aux pauvres sauvages, d’entendre un grand nombre de confessions, parmi lesquelles celles de bonnes vieilles qui n’avaient pu voir le père depuis longtemps, à cause de la distance, quelques premières confessions et celles de vieux retardataires qui se donnèrent au bon Dieu quand ils se virent poursuivis si loin.
Ces _missions des camps_ sont, comme vient de l’indiquer le Père Breynat, si consolantes que le missionnaire ne regrette pas les grandes fatigues qu’elles entraînent toujours.
Une fois parmi les familles groupées pour le recevoir, il en est constitué comme le roi. Il est juge de paix, scribe, médecin. Il est prêtre surtout.
Dès son arrivée, il organise une retraite générale, dont voici le programme ordinaire: choix de la maisonnette la moins sale--si maisonnette il y a--, pour servir de chapelle; expulsion des chiens, attelages, hardes, tas de viande sèche et d’ordures. Tout l’appartement sera au bon Dieu, sauf un recoin où l’on dispose les couvertures de nuit de _l’homme de la prière_.
Lorsque l’autel est dressé, le tam-tam convoque le peuple à l’ouverture de la mission. _Office du soir_: cantique, chapelet, sermon, prière du soir et baptêmes s’il y a lieu. _Office du matin_: prière du matin, sainte messe, cantiques et sermon. _A midi_: instruction aux enfants et catéchisme pour tout le monde.
Certain jour, les exercices sont suspendus pour permettre au père d’aller voir les malades.
Tous les temps libres sont employés à entendre les confessions et à écouter les doléances.
Après quelques jours, communion quotidienne de tous ceux qui en sont jugés dignes. La plantation d’une grande croix couronne souvent le travail apostolique. Lorsque les Indiens repasseront là, ils verront cette croix, et se souviendront des instructions du père. Chaque fois ils iront prier près d’elle.
C’est presque toujours la disette de vivres qui clôt la _retraite des camps_. Les provisions apportées par le père ont été mangées les premières, à la table commune. Celle des sauvages épuisées à leur tour, il faut se disperser. Les chasseurs reprennent le bois, à la poursuite du gibier, et le missionnaire rentre chez lui, en jeûnant.
Parfois cette mission tant désirée et préparée depuis longtemps n’est qu’une course vaine. Le Père se met en route à l’époque convenue, et, au bout de trois jours, six jours de voyage, il trouve le camp déserté. Il comprend: la famine est arrivée, et le camp a été forcé de continuer sa marche dans la forêt, sans savoir où il s’arrêterait. La vie du missionnaire peut alors courir les plus grands dangers...
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Les successeurs du Père Breynat, particulièrement les Pères Laffont, Bocquené et Riou, continuèrent cet apostolat nomade. Grâce à leurs efforts, il n’est plus un des 500 Mangeurs de Caribous du Fond-du-Lac qui ne soit fervent chrétien.
Le Père Riou, directeur actuel de la mission, trouva même le moyen de faire bénéficier ses sauvages, grands et petits, du décret libéral de Pie X sur la communion fréquente.
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Les Mangeurs de Caribous savent lire l’écriture en caractères syllabiques, et cette connaissance contribue beaucoup à l’entretien de la foi éclairée. L’évêque-missionnaire dont nous parlons, comme ses devanciers, se fit leur maître d’école. Le succès dépassa son attente. Il ne trouva qu’un récalcitrant qui lui donna, du reste, ses motifs:
--Je ne veux pas apprendre à lire, moi. J’ai de l’esprit, vois-tu. Si je savais lire, on dirait que j’ai pris dans les livres ce que je raconte; tandis qu’autrement tout le monde sait que ça vient de là (montrant son front).
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Pour son bouquet d’adieu, le Père Breynat reçut de ses enfants des témoignages qui lui dirent hautement les qualités de leur cœur. Nous l’avons entendu raconter, avec un plaisir touchant, la conversion de Michel le sorcier et la visite de la vieille Petite-Flèche.
Michel était un scandaleux près duquel avaient échoué tous les efforts des missionnaires. La dernière fois qu’il l’avait rencontré dans les bois, le Père Breynat avait refusé de lui toucher la main,--ce qui est le plus grand affront prévu dans l’étiquette sauvage;--et lui avait dit, en présence de tous: