Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux

Part 21

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Je vous dirai en passant, que j’ai encore fait l’essai de mes jambes, et que vraiment je n’ai pas trop de raison de m’en plaindre. Pour ce qui est de courir, non, j’y renonce, je ne le puis plus. Mais s’il s’agit de faire une _bonne pipe_ à la raquette, comme on dit, je m’en trouve encore capable[40].

L’hiver suivant, après Noël, il est pris dans l’épaisseur d’une forêt, entre le lac Wabaska et le Petit Lac des Esclaves:

Les deux premiers jours, nous allons assez bien, les gens qui sont venus à la fête ayant battu le chemin. Après cela, plus de trace de personne! Le Frère Poulain, mon compagnon, et moi, nous marchons en avant à tour de rôle, une hache à la main afin de couper les arbres renversés par le vent et qui nous ferment le passage. Nous avons à traverser parfois d’immenses forêts dévastées par l’incendie, et, tout à coup, nous nous trouvons en face de barricades infranchissables, formées par des tas de bois calcinés, enchevêtrés les uns dans les autres. Alors il nous faut faire un détour, ce qui ne va pas sans peine ni fatigue. Mais, comme le froid est très vif, la marche et le travail se supportent mieux en nous donnant le moyen de nous réchauffer; et la facilité de nous procurer du bois pour les campements nous est un précieux avantage. Aussi, en avons-nous profité! Et cependant, plusieurs fois, malgré les feux que nous allumions, je ne pouvais presque fermer l’œil durant la nuit, tant il faisait froid. Je n’ai jamais vu d’hiver plus terrible! Le thermomètre n’a cessé de marquer 40, 45, 50 et même 54 degrés centigrades au-dessous de zéro. Deux mois auparavant, je me trouvais à Rome! Cela faisait un contraste assez piquant, et peut-être rendait-il le froid plus sensible.

En 1911, un jeune missionnaire de la Nativité croque, avec ce filial sans-façon, son évêque vénérable:

Mgr Grouard nous arriva, mais en quel accoutrement, grand Dieu! Un Benoît Labre Nº 2. Pour moi, Sa Grandeur se complétait. J’avais admiré la majesté du pontife, le jour où il me conférait le diaconat, à l’ordination du scolasticat de Liége. J’avais maintenant sous les yeux l’apôtre, le missionnaire qui s’occupe, sans penser déchoir, des choses les plus matérielles, dès lors qu’elles rentrent dans l’ordre de l’utile et du nécessaire. Le _gibus_ surtout se distinguait, entre toutes les pièces de l’habillement épiscopal, tellement que le Père Le Doussal, qui n’est pourtant pas un partisan du luxe de toilette, crut devoir, pour une fois, user d’autorité. Il imposa donc à son supérieur de porter un couvre-chef plus convenable, et notre vicaire apostolique se promenait, le lendemain, avec une _sorte_ de huit-reflets. «D’ailleurs, expliquait-il, quand c’est faisable, je préfère avoir du fourniment propre; mais allez donc, vous, vous habiller en _gentleman_ pour passer deux ou trois semaines dans un chaland plein de sacs de farine, de bœufs, de vaches, etc...»

Voyons enfin Mgr Grouard en un autre équipage que le traîneau, dans le district de la rivière la Paix, région des chevaux. Il est à cheval sur le «chemin de charrette raboteux, défoncé, traversant maintes rivières, maintes fondrières», où gisent encore les épaves des voitures brisées des missionnaires qui, pendant plus de cinquante ans passèrent par là. C’était l’unique voie pour aller du Petit Lac des Esclaves au confluent des rivières Boucane, Cœur et la Paix, endroit appelé maintenant _Peace River_[41]:

Mon bidet s’était largement repu dans les hautes herbes de la prairie; et, quand je le sanglai le matin, il avait un ventre parfaitement arrondi. Bon, me dis-je, il pourra fournir une longue carrière. Je l’enfourchai et partis... Il y avait plusieurs heures que je marchais quand je rencontrai le plus vilain des marécages... J’y dirige ma monture. La malheureuse bête y entre, s’y enfonce, s’en retire, s’y replonge plus avant, fait des efforts inouïs et des bonds désordonnés pour s’arracher de la fondrière. Mais le temps n’était plus où elle avait le ventre si plein. La nature avait fait son œuvre. La sangle s’était relâchée, sans que je m’en doutasse. Au milieu de ces secousses répétées pour se tirer du bourbier, la selle s’ébranle, tourne, et me voilà désarçonné, le dos dans la vase. Je me relève, un peu abasourdi de cette chute imprévue sur un sol sans doute assez moelleux, et je me console en trouvant mon cheval immobile et presque aussi penaud que moi. Je lui sus bon gré de me faire une mine aussi sympathique, le pris par la bride, me chargeai de la selle et sortis enfin, non sans quelques éclaboussures. Me remettre en selle et atteindre une vaste prairie qui n’était pas loin de là, lâcher ma pauvre bête dans l’herbe et me sécher moi-même au soleil: voilà toute la suite et la conclusion de ce récit.

Mgr Grouard réside aujourd’hui, à la mission Saint-Bernard du Petit Lac des Esclaves.

Au pied de son large coteau boisé, il voit grandir la riante petite cité, à qui la reconnaissance des colons a confié l’honneur de redire aux siècles le nom de l’évêque missionnaire et pionnier. C’est de _Grouard_ que, se reposant de peu sur son coadjuteur, il continue à nourrir, à soutenir, à gouverner, à visiter ses Sauvages, ses Blancs, ses religieuses, Sœurs Grises et Sœurs de la Providence, ses Oblats et ses prêtres séculiers, qui le chérissent à l’envi.

_Dominus conservet eum, et vivificet eum, et beatum faciat!..._

CHAPITRE X

LES MANGEURS DE CARIBOUS

_Notre-Dame des Sept-Douleurs du Fond-du-Lac.--Le renne de la_ TERRE STÉRILE _et les Mangeurs de Caribous.--Missionnaires_ VISITEURS.--_Mgr Albert Pascal.--Le divin Solitaire.--Evêque de Prince-Albert.--Mgr Gabriel Breynat.--Prémices de Liége.--Elève du P. de Chambeuil.--Deuils sur deuil.--Membre gelé.--Construction de maison-chapelle et fabrication de jardin.--Famine de 1899.--Missions aux camps sauvages.--Bouquets d’adieu.--Vicaire apostolique du Mackenzie._--THE BISHOP OF THE WIND.

La mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, au Fond-du-Lac Athabaska, est l’un de nos joyaux apostoliques.

Son nom pris à la Reine des Martyrs, son isolement, la sincérité de ses sauvages en ont fait la préférée des missionnaires, ses pasteurs. Ils eurent beau la quitter pour entreprendre des œuvres plus grandes, devenir même évêques et conduire des diocèses, c’est à Notre-Dame des Sept-Douleurs que toujours revinrent leurs affections, comme l’hirondelle au nid de ses printemps.

Le lac Athabaska, dont la largeur principale est de 30 kilomètres, s’étend, de l’est à l’ouest, sur une longueur de 350 kilomètres. Le véritable fond du lac est marqué, à l’est, par l’embouchure de la rivière Noire; mais le Fond-du-Lac, tel que désigné par les commerçants et les missionnaires, se trouve à 70 kilomètres en deçà de l’extrémité réelle, et à 280 kilomètres, par conséquent, de la mission de la Nativité. Les bords du lac, s’y rapprochant plus qu’en tout autre endroit, forment un détroit de près de deux kilomètres seulement, où le poisson vient se masser aux époques de la migration, et où le renne, qui recherche les passages resserrés, vient franchir le lac, soit à la nage, soit sur la glace. Les trafiquants trouvèrent là le rassemblement des chasseurs indiens, et ils y fixèrent le fort-de-traite.

Sous un ciel de Monaco, avec ses deux vues sur l’immensité des eaux bleues, un tel Fond-du-Lac serait de toute magnificence. Mais, au Fond-du-Lac subarctique, la maison du missionnaire, perchée parmi les loges indiennes sur des falaises sans rempart, ne saurait perdre une rafale des tempêtes.

Le charme particulier de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs lui vient de ses beaux grands sauvages bronzés, qui n’eurent que peu de contact avec les Blancs et leurs vices. Ce sont des Montagnais, de même souche et de même dialecte que ceux de la Nativité, mais d’un sang resté sans alliage. Le nom qu’ils se donnent, _Etshen Eldeli, Mangeurs de Caribous_, indique assez leur mode d’existence.

* * * * *

Le _caribou_ n’est autre que le renne de la Laponie et du Labrador. On n’ignore pas que ce mammifère ruminant constitue une espèce de cervidés propre à l’hémisphère boréal. Il est caractérisé par un pelage bai-brun largement pommelé, une crinière couvrant les fanons de la gorge, une ramure longue et déliée chez les deux sexes, des jambes courtes et épaisses, de larges sabots fendus et un muffle rappelant celui de l’âne. Sa taille ne dépasse guère 1 m. 20.

Le renne, par sa chair, sa peau, son poil, ses os, son bois et la corne de ses pieds, peut fournir à l’Indien toute sa subsistance, tout son vêtement, tout son logement. Son lait serait gras et délicieux. Quoique très farouche par nature, il s’apprivoise bientôt et devient l’incomparable coursier des neiges. Les Lapons l’attellent à leurs traîneaux. Mais les Peaux-Rouges croient que si l’on capturait l’un de leurs caribous, son esprit irait raconter aux autres caribous que la liberté de la race a été odieusement violée, et que tous déserteraient le pays déné. Aussi, le gouvernement canadien s’est-il buté à un échec aussi total que coûteux, il y a quelques années, dans une tentative d’importer au Mackenzie des rennes domptés de Terre-Neuve et d’enseigner aux Indiens l’art de s’en servir.

Le domaine privilégié du renne est la _Terre Stérile_ (_Barren Land_), _qui borde l’océan Glacial_.

La _Terre Stérile_, dépourvue de toute végétation forestière, est couverte d’une mousse blanchâtre, épaisse et tendre, qui ne semble tirer sa sève que des rochers qu’elle tapisse. Cette mousse est la nourriture recherchée du renne. Il la broute, tout l’été polaire, dans les steppes de la Terre Stérile, sous le soleil sans nuit. Aux approches du froid, il se met en marche vers le sud ou le sud-ouest, afin d’hiverner dans les forêts limitrophes de la Terre Stérile. Il ira, dans ces forêts qui rejoignent le Grand Lac de l’Ours, le Grand Lac des Esclaves et le lac Athabaska, aussi loin qu’il y rencontrera l’abondance des mousses arctiques.

C’est ainsi que le Fond-du-Lac Athabaska se trouve sur le passage du renne nomade.

Autrefois les Mangeurs de Caribous suivaient constamment le renne, l’hiver et l’été; mais, depuis l’établissement du commerce des fourrures, ils ne dépassent plus guère les abords de la Terre Stérile.

C’est généralement vers le 1er novembre que le renne paraît au Fond-du-Lac, s’il doit venir. Il arrive en immenses troupeaux. Pas plus que des oies sauvages de l’ouest du lac, on ne pourrait calculer le nombre des caribous de l’est. Ceux qui ont vu défiler, sur les lacs gelés, ces forêts de ramures et entendu le galop sonnant des sabots sur la glace, renoncent à décrire l’impression de vie que leur a donnée le spectacle. Les camps indiens se forment alors en tirailleurs, au bord des bois vers lesquels se dirigent, allant d’elles-mêmes ou menées par la ruse des chasseurs, ces paisibles légions. Au signal convenu, la fusillade éclate. C’est l’hallali. Les bêtes effarées détalent dans tous les sens, semant des cadavres sur la neige cramoisie de sang. L’abondance règne, cet hiver-là, dans la patrie des Mangeurs de Caribous et de leurs missionnaires.

Mais si le renne ne vient pas; ou bien si, imprudemment traqué par des chasseurs inhabiles, il porte à cent lieues de là ses pénates vagabondes; ou encore si le vent, sur lequel il règle sa marche, s’obstine à souffler de l’est à l’ouest et l’entraîne à des distances que l’homme ne peut plus franchir, qu’arrivera-t-il?

C’était autrefois la famine pour les Mangeurs de Caribous. Les malheureux mouraient, à côté de leurs lacs pleins de poissons, n’ayant point d’instruments de pêche. Habitués à la venaison, ne pouvant croire que le gibier ne viendrait pas à son heure, ils n’avaient cure de s’approvisionner d’un poisson qu’ils dédaignaient. Les missionnaires leur apprirent à se servir de l’hameçon et du filet.

* * * * *

Sur la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie du Nord-Ouest bâtit un fort-de-traite au Fond-du-Lac. Le fort fut dévalisé et tout le personnel massacré par les sauvages. Personne ne s’aventura plus dans ces parages, jusqu’à l’époque des missionnaires.

En 1853, la Compagnie de la Baie d’Hudson recommença l’entreprise. Mais elle était assurée d’un accueil sympathique, car depuis que quelques indigènes du Fond-du-Lac étaient venus au fort Chipewyan apprendre du Père Taché et du Père Faraud que le vrai Dieu a dit: «Tu ne tueras point. Tu ne voleras point», les Mangeurs de Caribous respectaient la vie et le bien d’autrui.

* * * * *

Sur la barge qui fit le premier voyage du fort Chipewyan au Fond-du-Lac, prit place le Père Grollier, premier missionnaire des Mangeurs de Caribous.

Il passa, parmi les 600 Indiens, l’hiver et le printemps 1853-1854. Forcé de retourner à la Nativité, pour permettre au Père Faraud d’évangéliser les régions du Grand Lac des Esclaves et de la rivière la Paix, il revint à ses Mangeurs de Caribous, chaque printemps jusqu’en 1858.

Les missionnaires des années suivantes furent les Pères Clut, Séguin, Eynard et Faraud.

Le principal de ces _visiteurs_ a été Mgr Clut. Il retourna neuf fois au Fond-du-Lac.

En 1862, comme il croyait n’avoir plus que peu d’efforts à faire pour achever sa conquête, il trouva à Notre-Dame des Sept-Douleurs, au lieu de la présence promise de toute la tribu, le désert presque complet et la nouvelle que son bercail s’était laissé reconduire au paganisme par deux faux prophètes. Un grand nombre de Mangeurs de Caribous avaient appris à blasphémer. Quelques-uns avaient transformé leurs chapelets en chaînes de calumet. Beaucoup d’hommes s’étaient replongés dans les hontes de la polygamie.

Le résultat de ma tournée de 1862, dit le prélat, fut de me convaincre davantage que des visites passagères ne produisent que peu ou point de fruit, et que les sauvages ne viendraient plus en nombre et n’amèneraient plus leurs familles du fond des bois aussi longtemps qu’ils ne pourraient compter sur plus de soins.

Dans l’espoir de reprendre le terrain perdu, les missionnaires tâchèrent à se dépenser encore davantage lors de leur voyage annuel; mais l’ivraie reprenait le dessus, pendant les mois d’absence du semeur de la vérité.

Enfin, en 1875, Mgr Faraud fut en mesure de donner à Notre-Dame des Sept-Douleurs des missionnaires _résidents_. La conversion définitive de la tribu fut ainsi assurée.

Les Mangeurs de Caribous se glorifient d’avoir donné à l’Eglise deux _grands chefs de la prière_--_Yaltri Néthé_--Mgr Pascal et Mgr Breynat.

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Mgr Albert PASCAL (1848-1920)

Enfant du Vivarais, Mgr Pascal est né à Saint-Genest-de-Beauzon (Ardèche), le 3 août 1848.

Nous avons dit comment Mgr Clut vint le prendre, simple tonsuré, au grand séminaire de Viviers, en 1870. Il suivit immédiatement, sans revoir son foyer, _relictis retibus et patre_, l’évêque du Mackenzie. Vingt et un ans plus tard, lorsqu’il revint à Viviers pour recevoir la consécration épiscopale, M. Desmartin, son ancien professeur, répéta, à la table du banquet, les paroles que lui avait dites, en s’embarquant, l’aspirant missionnaire:

J’ai considéré qu’il y a beaucoup de prêtres en France, et qu’il y a des peuples sans nombre qui ne connaissent point Jésus-Christ. Il serait dur pour mon cœur de ne pas contribuer pour ma part à étendre le règne du divin Maître. Je sais que je vais causer un chagrin mortel à ma mère, mais elle a la foi; elle sait que nous nous reverrons au ciel: mon sacrifice est fait; je ne la reverrai plus ici-bas. Je pars en prenant Dieu pour père, la Très Sainte Vierge pour mère, Mgr Clut pour directeur, et les sauvages pour mes frères.

De 1870 à 1873, l’abbé Pascal fit son cours théologique à Montréal. Il y fut ordonné prêtre, le 1er novembre 1873.

En juillet suivant, il débarqua à la Nativité.

De 1875 à 1881, il fut le missionnaire de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Mgr Clut, qui remettait au Père Pascal sauvages et logis, nous dit ce que trouva, au Fond-du-Lac, le jeune apôtre:

Bien des désordres régnaient parmi les Mangeurs de Caribous: séparation d’époux, concubinages, négligence à s’approcher des sacrements, abandon de la prière, mariages non bénits, excommuniés incorrigibles, païens obstinés, etc...

Le logis était le «semblant de maison-chapelle» bâtie, en 1855, par le Père Grollier, et qui avait abrité tous les missionnaires passagers:

La hutte a 27 pieds sur 17, continue Mgr Clut. La chapelle est assez grande pour contenir un petit autel, le célébrant et deux servants. Lorsque la porte en est ouverte, l’unique salle sert de nef. Cette hutte est éclairée par neuf petites vitres et deux châssis en _parchemin_. Une alcôve noire sert de chambre au missionnaire. L’édifice est fait en pièces de bois superposées et dont les joints sont enduits de boue en guise de mortier. Les murs ont une hauteur de six pieds. Ils sont maintenus entre eux par des sablières informes que je touche de la tête. Aussi ne puis-je porter la mitre que dans les intervalles des solives, ou leur faire de profondes révérences, plus ou moins liturgiques, quand je passe sous elles. Point de plafond. Des perches allant des murs au faîte, et recouvertes d’écorce de sapin et de boue forment la voûte: voûte pour le nom, car l’eau du dégel et des pluies passe entièrement à travers. Mais, me dira-t-on, c’est réellement trop pauvre et trop misérable. Oui, c’est vrai, et cependant j’en suis content, et je serais heureux d’être si bien partout où je passe, en visitant nos petites missions, où le missionnaire ne demeure point à poste fixe.[42]

Le Père Pascal était _à poste fixe_, dans cette _hutte_, qu’il ne devait remplacer--et par quelle autre hutte!--que deux ans plus tard.

Il écrivit un jour à Mgr Clut:

Est-il sur la terre un pays plus solitaire que ce Fond-du-Lac? C’est comme le bout du monde. Il n’y a ici aucun écho. Enfermé dans un misérable château, je coule ici des jours sous toutes les formes. Heureusement que j’ai avec moi le Très Saint-Sacrement et l’image bénie de Notre-Dame de Lourdes. Sans cela je me croirais au rang des prisonniers. Ce n’est pas que je m’ennuie, car le travail ne manque pas. Je veux seulement vous dire que la solitude sera toujours ici, ce me semble, la compagne du missionnaire. Je prends mon sort avec gaieté de cœur et je chante, je chante, si bien que je crains parfois que le bruit de ma voix ne vienne à disloquer la toiture de ma maison, déjà pas mal penchée...

Deux fois par an, en raquette l’hiver, en canot l’été, le missionnaire de Notre-Dame des Sept-Douleurs s’acheminait vers la Nativité, à 280 kilomètres, pour faire sa retraite et sa confession annuelles:

«--J’avais le temps de faire mon examen de conscience en allant, remarque-t-il, et ma pénitence en revenant.»

Telles furent les seules trêves à sa solitude de sept années.

Mais, seul, l’était-il vraiment? Le missionnaire est-il jamais seul? Le divin Solitaire ne demeure-t-il pas avec lui? Chacun de ceux qui s’isolent, pour le salut des âmes, témoignerait que les consolations de sa vie commune avec Notre-Seigneur suffiraient à prouver la présence de Jésus dans la Sainte Eucharistie.

Cette impression se grava si fortement dans l’âme du Père Pascal, à Notre-Dame des Sept-Douleurs, que dans les sermons ou les conférences qu’il fit ensuite sur les missions du Mackenzie, il omit rarement de parler de ce cœur-à-cœur de Jésus-Hostie et de son prêtre s’immolant tous deux sur l’autel du même Gethsémani.

Le bulletin d’une congrégation religieuse rapportait récemment encore les paroles du prélat, évoquant sa vie de missionnaire:

Un jour, l’isolement dans lequel j’étais plongé se fit sentir d’une manière écrasante. Tout devint si sombre pour moi, que l’âme pleine d’angoisses, et n’en pouvant plus, j’allai me prosterner dans la petite chapelle. Là, la tête appuyée sur l’autel, absolument seul avec Jésus vivant pour moi dans cette étroite prison, je lui parlai, comme un ami à son ami; je lui confiai mes troubles, mes lassitudes, mes tristesses... On dit parfois que le bon Dieu ne parle pas. Mais si, il parle! Sans doute ses paroles ne se formulent pas en sons articulés, entendus de nos oreilles; mais elles s’impriment dans l’âme en lumières, en mouvements, en convictions, en résolutions d’agir, de se dépenser sans hésitation et sans calcul. Combien promptes et claires furent, cette fois, les réponses de l’invisible Conseiller! Aussi je me relevai fort comme un lion. Le doux Captif m’avait versé ses énergies.

Les premières affections survivent à toutes les autres: loi du cœur humain, qui attache à jamais le prêtre aux âmes confiées à sa jeunesse sacerdotale. Si elles sont en même temps les filles de sa douleur, il les aimera comme sans doute doivent aimer les mères. A ces titres, les Indiens du Fond-du-Lac restèrent les Benjamins de Mgr Pascal. Ses souvenirs les revoyaient particulièrement dans cet hiver 1877-1878, où il souffrit avec eux. Des chasseurs partis à la recherche du renne tombèrent avant d’avoir pu le rejoindre. Autour de la mission ce fut le jeûne cruel. Le père voulut _jeûner_ comme ses enfants. Combien sauva-t-il de vies au risque de la sienne, en distribuant, bouchée par bouchée, toutes ses provisions! Il fut réduit à ramasser avec le balai les poussières de viande sèche tombées sur le plancher pour se nourrir lui-même.

* * * * *

Les Mangeurs de Caribous rendirent bien à leur missionnaire la tendresse qu’il leur manifesta.

«--Il est vrai qu’on ne voit pas le cœur, observait l’un d’eux; mais lui, le Père Pascal, quand il nous parlait, on le voyait, son cœur.»

Un vieux métis du Fond-du-Lac, Louison Robillard, qui connut et assista, l’un après l’autre, tous les missionnaires, nous disait:

Ah, il n’était pas fier le Père Pascal. Il était _pareil comme_ nous autres. Il prêchait si bien qu’il nous faisait aimer le bon Dieu, malgré nous. Avec ça, il savait tirer les caribous. Ça, c’est gros pour les sauvages! Des fois, il venait avec nous à la chasse. Il disait que c’était pour nous faire plaisir. Quand son caribou était assez proche, il ajustait ses lunettes, et _bloum!_ ça déboulait! Oui, tout le monde il aimait le Père Pascal.

En 1881, il fut nommé directeur de la mission de la Nativité.

En 1890 il eut à conduire de là, à Saint-Boniface, un frère atteint de démence. Il s’égayait plus tard à redire que son malade le conduisait lui-même à l’épiscopat.

Le concile provincial de Saint-Boniface de 1888 avait demandé au Saint-Siège la division du diocèse de Saint-Albert. La partie détachée constituait le vicariat de la Saskatchewan. Comme il n’y avait pas de prêtres séculiers, il fallait choisir un Oblat. Sur la recommandation du supérieur général, le Père Pascal fut présenté comme _dignissimus_.

Préconisé évêque de Mosinopolis et vicaire apostolique de la Saskatchewan, il fut sacré à Viviers, le 29 juin 1891, par S. G. Mgr Bonnet.

* * * * *

Le vicaire apostolique continua sur un champ plus vaste sa vie de missionnaire.

Le 16 décembre 1907, le vicariat de la Saskatchewan avait atteint un tel développement qu’il était érigé en diocèse de Prince-Albert, avec Mgr Pascal comme titulaire.