Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 20
Je vous demande du papier à dessin, pour faire un chemin de croix d’un demi-pied environ de grandeur. J’ai pensé que ces petits dessins sur de tels sujets seraient propres à ranimer un peu ma ferveur. Vous savez en outre combien un chemin de croix est utile. Si vous craignez cependant que je perde trop de temps à ce travail, vous supprimerez cet article. Je dois vous dire que j’ai appris, pendant deux ans et demi, à dessiner. (Allusion à ses études de Polytechnique.)
Et ce passage d’un compte rendu qu’il eut à faire, par obéissance:
...J’allais régulièrement assister le pauvre Cayen (un ancien persécuteur des missionnaires) au fort Résolution. Les autres sauvages que j’ai exhortés à la mort me paraissaient mourir, ou plutôt voir venir la mort, je dirai avec trop de confiance, à mon avis. Celui-ci s’est montré, au contraire, au commencement de sa maladie, bien effrayé. Il n’avait certes pas grand’chose à regretter dans la vie. Sans parents, ne marchant qu’avec des béquilles, depuis plusieurs années, il était réduit l’hiver à une espèce d’immobilité. Cette fois, le _mauvais mal_ lui ôta peu à peu l’usage de ses membres et même de ses doigts. Enfin, une semaine avant sa mort, il me parut se résigner plus résolument. Son corps était devenu comme un cadavre qu’il fallait retourner et remonter à chaque instant, dans son lit, ou, à vrai dire, sur les haillons pourris et puants sur lesquels il reposait. La seule femme sauvagesse qui se trouvait au fort se dégoûta bien vite d’une pareille besogne, de sorte que toutes les fois que je venais, c’est-à-dire tous les jours (dix kilomètres de marche), je lui rendais ce service peu agréable, mais qui ne me répugnait pas trop, ayant si rarement la bonne aubaine de pouvoir soigner de mes mains les membres souffrants de Notre-Seigneur. Je fus même obligé de lui rendre des services encore plus bas, tellement la vie avait abandonné ce corps.
Le Père Eynard mourut, le 6 août 1873, dans le lac Athabaska, au pied de la chapelle de la Nativité.
Des bains froids lui faisaient du bien. Il était excellent nageur. Myope et délicat, il voulait prendre l’assurance que les sauvages n’apercevraient pas ses mouvements. C’est pourquoi il se levait avant le jour. Il faisait sa prière, sa demi-heure de méditation, et passait au lac. Ses ébats finis, il continuait à prier jusqu’à cinq heures, temps de sonner le réveil de la mission.
Le matin du 6 août, le Père Laity, étonné de ne pas entendre la cloche, s’en fut à l’église. Le livre de méditation du Père Eynard était là, ouvert à la page de la Transfiguration. Sa croix était posée sur le bord du gros bénitier, taillé jadis par Mgr Faraud dans un _bois de grève_. Le Père Laity courut au lac. Il ne trouva que les habits dans un pli de rocher. Avec l’aide du commis du fort, on fouilla la baie, et l’on trouva, tout près du rivage, sous quatre pieds d’eau seulement, le corps du missionnaire, les bras presque croisés, la figure sereine. Il avait dû mourir subitement.
Le deuil fut général à Athabaska. Protestants et catholiques pleurèrent le missionnaire tout aimable.
«--Je n’ai point connu de religieux plus parfait que lui», disait Mgr Grandin.
Mgr Faraud, perdant le premier de ses collaborateurs, s’écriait:
«--C’était le modèle du religieux et du prêtre, que rien ne pouvait distraire de l’accomplissement de ses devoirs. C’était l’homme du dévouement et du bon conseil. Quel vide dans le vicariat!»
* * * * *
MGR EMILE GROUARD[39] (1840)
Mgr Grouard naquit à Brûlon, diocèse du Mans, le 2 février 1840. Petit cousin de Mgr Grandin, il entendit de bonne heure parler de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée et des missions sauvages.
Il s’embarqua en 1860, avec Mgr Grandin lui-même, qui venait d’être sacré.
Il devait finir sa théologie au grand séminaire de Québec, passer dans l’ombre et le silence son année de noviciat et être dirigé ensuite sur l’Extrême-Nord.
Mais une lettre d’alarme, lancée du lac Athabaska par Mgr Grandin à Mgr Taché, vint défaire tous les plans, dès 1861:
Il faut de toute nécessité un compagnon au Père Clut, qui est malade et ne peut rester seul, ici, à la Nativité. Déjà il crie famine. Ne pourriez-vous pas lui faire venir le jeune abbé Grouard, que j’ai laissé à Québec? Il pourrait faire son noviciat sous lui. Le Révérendissime supérieur général m’avait cependant dit qu’il fallait qu’il le fît avec vous ou avec moi. Mais, vu notre embarras, je suis certain qu’il passerait là-dessus, d’autant plus que je pourrais l’installer moi-même, et même l’ordonner, si vous n’aviez pu le faire; et, dans ce cas, il ne devrait pas oublier de m’apporter mon pontifical de l’Ile à la Crosse.
Mgr Taché manda immédiatement l’abbé Grouard à Boucherville (Bas-Canada), où il l’ordonna prêtre, le 3 mai 1862. Il le conduisit aussitôt jusqu’à Saint-Boniface, où il lui donna l’habit religieux. Le lendemain 8 juin, jour de la Pentecôte, il le fit partir pour le lac Athabaska.
Le Père Grouard arriva, à la Nativité, le 2 août 1862.
Le Père Clut fut son maître de noviciat et son professeur de langue montagnaise.
Le novice se mit, dès qu’il fut capable de se faire comprendre--et ce fut bientôt--au ministère des âmes.
La première impression que lui firent les Indiens fut assez heureuse:
Le caractère des Montagnais me plaît, moins leur manie de vouloir tout ce que nous possédons. Je les trouve gais, plaisants et même spirituels dans leur genre. Il ne me serait jamais venu à l’esprit que je trouverais par ici les femmes si loquaces et si rieuses. On voit bien que c’est partout la même farine. La croûte ou l’enveloppe est moins soignée qu’ailleurs, quoique le _vernis_ ne manque pas.
Quant à l’élève en montagnais, il devait démontrer à son professeur, l’année 1865, que ses leçons n’avaient pas été vaines. Le Père Clut, redevenu solitaire à la Nativité, n’espérait pour longtemps de visite fraternelle. Le Père Grouard, cependant, ayant eu l’occasion de venir de la Providence au Grand Lac des Esclaves, continua jusqu’au lac Athabaska. Il entra, accoutré comme un Montagnais, couvert de frimas, et tenant ses raquettes sous le bras. Il soutint la conversation, prenant si bien le style des Montagnais et faisant si pareillement claquer les gutturales et siffler les dentales, que le Père Clut pensa avoir affaire à un authentique sauvage. La mystification finit par l’explosion plus forte de l’affection. Laissant tomber son capuchon de caribou, le visiteur se jeta au cou de son _Père maître_ qu’il n’avait plus revu depuis le noviciat, et lui procura ainsi l’une des joies inoubliables de sa vie.
Sitôt l’année de noviciat terminée, le Père Grouard fut appelé de la Nativité à la Providence, où il arriva le 18 août 1863.
Le 21 novembre, il fit sa profession perpétuelle, devant Mgr Grandin.
Cinquante ans après, Oblat jubilaire, il écrivait à son supérieur général:
Le bon Dieu et la Sainte Vierge m’ont fait une très grande grâce, dont Mgr Grandin a été l’instrument, en me faisant entrer dans la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.
Comme il se trouvait en ce moment à Saint-Albert, il ajoutait:
Je suis allé au tombeau de Mgr Grandin. Je l’ai prié, lui disant: «Votre corps est ici; votre âme est au ciel. Il y a cinquante ans, vous avez reçu mes vœux de religieux oblat, veuillez en recevoir aujourd’hui la rénovation, que je prononce à vos pieds.» Cela m’a fait du bien.
Entre son arrivée au fort Providence et son _oblation_, le Père Grouard avait fait sa première tournée apostolique au fort Simpson sur le fleuve Mackenzie et au fort des Liards sur la rivière du même nom, affluent du Mackenzie. Nous le retrouverons plus tard en ces parages.
Disons tout de suite que les années qu’il appelle «les meilleures de sa vie» furent dépensées à l’évangélisation de la grande tribu des Esclaves, soit au fort Providence, soit au fort Simpson, soit au fort des Liards, soit au fort Nelson, soit dans les camps disséminés de l’un à l’autre de ces forts.
Il demeura le missionnaire des Esclaves jusqu’à l’automne 1874.
Comme exemple, que l’on devra généraliser et reporter au tableau d’honneur de tous les missionnaires de cette époque, Sa Grandeur ne nous en voudra pas de publier ici une courte lettre--un _communiqué_--qu’elle a peut-être perdue de vue, mais que Mgr Taché, son destinataire, eut soin de conserver. Nous ajouterons, à chaque relais, le chiffre des distances que représentera l’étape parcourue:
Mission de la Nativité, 27 décembre 1869.
Monseigneur et très cher Père.--J’espère répondre au bienveillant désir que m’exprime Votre Grandeur, en venant lui faire simplement l’exposé stratégique et laconique de la vie de juif errant que j’ai continué à mener depuis ma lettre de 1868.
Le 12 mars de l’année dernière (1868), au passage du courrier d’hiver au fort Providence, je menai un traîneau et des chiens jusqu’au fort Simpson (255 kilomètres), car il y avait fort mauvais temps, beaucoup de neige, beaucoup de bordillons, et l’express n’aurait pu emmener mon _petit train_. Du fort Simpson, je renvoyai ma traîne et mes chiens à la Providence et je m’acheminai vers le fort des Liards (350 kilomètres) et le fort Nelson (240). Cependant je dus laisser tout mon bagage et me contenter d’une couverture. Je pus toutefois obtenir d’embarquer sur le traîneau du _bourgeois_ ce qu’il y a de plus indispensable pour la sainte messe. J’arrivai le 5 avril au fort Nelson, après avoir marché tantôt la nuit, tantôt le jour, suivant le temps qu’il faisait, mais presque toujours dans la neige fondante et dans l’eau.
Du fort Nelson, je descendis au fort des Liards (240), en canot d’écorce d’_épinette_ (espèce de sapin). Ces canots sont employés, je crois, rien que dans la rivière des Liards, et, dit-on, dans la rivière la Paix. C’est une très fragile embarcation, faite d’une seule écorce, repliée et tendue par de petites baguettes, grosses comme le doigt, placées d’environ six pouces en six pouces, et retenues à chacune de leurs extrémités par une plus large baguette qui court tout le long du canot et sert de _maître_. Les sauvages, qui vivent tous au large, dans les terres, viennent chaque printemps sur le bord de la rivière, lèvent les plus belles écorces dont chacune fait un assez grand canot, descendent le courant jusqu’au fort, et, arrivés là, ils jettent leurs canots ou les laissent sur la grève, et s’en retournent à pied, à travers le bois. C’est ainsi que le canot avec lequel je descendis ne me coûta que la peine de le prendre. A mon tour, je le laissai en arrivant. On en rencontre souvent sur le bord de la rivière. Ces canots peuvent se faire en une demi-journée; mais ils durent fort peu de temps...
Du fort des Liards à Simpson (350) et à la Providence (255), je retournai avec les barges...
Je repartis de la Providence au commencement de décembre pour reconduire le Père Gascon à Saint-Joseph, Grand Lac des Esclaves (270). Je n’y restai qu’un jour, voulant être de retour pour Noël à la Providence (270). A la Providence, un voyage aux malades et trois voyages pour chercher des orignaux tués par nos chasseurs (pas moins de 200 kilomètres en tout). Vers la fin de février, revenu à Saint-Joseph avec Mgr Faraud (270). De retour à la Providence (270), reparti pour le fort Simpson (255), puis pour le fort des Liards (350). Passé là le printemps; descendu au fort Simpson (350); resté là une semaine; remonté à la Providence (255); continué jusqu’à la rivière au Foin, dans le Grand Lac des Esclaves (130); de retour à la Providence (130), attendant les barges du Portage la Loche. A leur arrivée, embarqué pour le fort Simpson (255); puis pour le fort des Liards (350), puis pour le fort Nelson (240). Revenu au fort des Liards, vers la mi-octobre (240); vivant là en ermite jusqu’au 18 novembre; parti ce jour pour descendre au fort Simpson (350), où j’arrivai le 25; reparti le 30, et arrivé le 4 décembre à la Providence (255), ayant fait en cinq jours ce qui prend ordinairement sept jours; reparti le 6 décembre au soir, et arrivé le 10 au Grand Lac des Esclaves (270), ce qui demande régulièrement six jours; reparti le 13, et arrivé ici, au lac Athabaska (490), faisant en six le trajet de dix jours. Je repartirai après le jour de l’an pour le fort des Liards (1.365). (Total: 8.345 kilomètres).
J’ai fait tous ces voyages d’hiver sur mes jambes, et, les trois quarts du temps, battant la neige devant les chiens. J’ai eu la satisfaction de chanter successivement la grand’messe au fort Simpson, au fort Providence, au fort Résolution, au fort Chipewyan, les premier, deuxième, troisième et quatrième dimanches de l’Avent.
Vous demanderez peut-être pourquoi je suis venu au lac Athabaska. Pour faire visite à mon ancien et bien-aimé compagnon, le Père Eynard, faire connaissance avec le Père Laity, et revoir la Nativité, le berceau de ma vie de missionnaire. Le bonheur que l’on goûte en revoyant quelque ami ne compense et ne surpasse-t-il pas infiniment les petites misères du voyage?
L’année suivante, d’un ton moins allègre, le Père Grouard écrira à Mgr Taché:
Mission de la Providence, 5 décembre.--... Je ne suis plus missionnaire ambulant du fort Simpson, du fort des Liards et du fort Nelson. On m’a rogné les ailes, et l’on m’a confiné dans une belle cage... Je dois confesser, sans humilité, que je n’ai pas les qualités requises pour les fonctions qui me sont imposées. Je suis de nature un peu sauvage et d’humeur aventureuse et vagabonde. En outre, je me crois juste assez de religion pour pouvoir honnêtement enseigner le catéchisme aux pauvres Indiens; et c’est pourquoi je m’estimais, avec présomption peut-être, capable de remplir les devoirs de missionnaire ambulant. Mais il y a loin de là au métier de maître des novices que je fais maintenant, et de directeur de religieuses, que je dois subir aussi! Ce qui me console c’est que la responsabilité du choix de ma personne pour la charge que l’on m’a confiée repose sur mes supérieurs. Je me considère comme une cheville entre leurs mains, et ils peuvent me planter dans n’importe quel trou qu’ils voudront. Je ne pousse cependant pas la perfection jusqu’à n’avoir point de préférences pour mon ancienne vie. Qui me rendra la solitude, la liberté, le dégagement des affaires, l’attention à moi seul et à mes sauvages? Donner des ordres, surveiller autrui, pourvoir aux besoins de tout le monde, au temporel surtout, sont des choses pour lesquelles j’ai une antipathie invincible...
En revanche, j’ai fait un progrès notable, et que je vous communique avec une certaine fierté. C’est que le Frère Boisramé m’a dompté à la scie, cet hiver, et que nous sommes devenus, lui et moi, de fameux scieurs de long. Pour commencer, nous avons scié 1.300 planches, ou madriers, et nous nous proposons d’en scier bien davantage, l’année prochaine, pour notre future chapelle...
L’année 1873 réduisit à l’état de ruine la forte constitution du Père Grouard. On le crut perdu pour les missions. L’une des conséquences, et non la plus grave, de son délabrement était une extinction de voix si complète qu’il ne lui était plus possible de célébrer la sainte messe, ni même de parcourir autrement que des yeux les pages de son bréviaire. Mgr Faraud l’envoya chercher en Europe les soins des spécialistes.
Le missionnaire quitta le fort Providence, où il avait tenu jusqu’au bout, l’automne 1874.
Deux ans de l’air natal et du traitement des médecins de France lui rendirent la santé.
Entre temps, il s’outilla davantage pour le bien des missions, apprenant la typographie, la reliure, et se perfectionnant dans la peinture:
J’ai trouvé, dit-il, le moyen d’employer une partie de mon temps d’une manière profitable, en allant prendre des leçons de dessin chez les Frères des Ecoles Chrétiennes; et je pourrai, j’espère, faire des peintures moins grotesques que celles que j’ai laissées à la Providence et au fort des Liards.
Les peintures murales de Mgr Grouard se rencontrent sur presque tous les maîtres-autels, depuis Saint-Albert jusqu’au fond du Nord.
Au fort Dunvégan, mission trop pauvre pour fournir les vulgaires guenilles dont il se contentait, il peignit, grandeur naturelle, la scène de la mort de Notre-Seigneur, avec Marie, Jean et Madeleine, sur une peau d’orignal.
--Prends ton mousquet, avait dit le missionnaire à un sauvage Castor, et va me tuer un gros orignal. Choisis-le bien, et surtout ne lui troue pas la peau avec ta balle. Tire dans la tête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le tableau, aussi frais et impressionnant encore qu’en 1883, a été enlevé, en 1919, à la chapelle abandonnée de Dunvégan et transporté dans l’église des Oblats de la ville naissante de Peace River.
* * * * *
Lorsque le Père Grouard revint de France, en 1876, Mgr Faraud le retint avec lui au lac la Biche. Il en voulait faire son conseiller, son appui, et le préparer, sans qu’il le soupçonnât, à recevoir son héritage.
Au lac la Biche, il demeura jusqu’en 1888, excepté les trois années, de 1883 à 1886, qu’il passa au fort Dunvégan, sur la rivière la Paix.
A ses occupations de catéchiste, prédicateur, et visiteur des malades, il joignit celles de compositeur, imprimeur, relieur. Il écrivit et imprima des livres sur l’Ancien et le Nouveau Testament, des recueils de prières et de cantiques en cinq langues diverses: montagnais, peau-de-lièvre, loucheux, castor et cris.
Mais il eut un aide:
Heureusement, un apprenti typographe se présenta et se mit à ma disposition. Devinez quel était cet apprenti. Quelque jeune Peau-Rouge sans doute, épris des merveilles de la civilisation, direz-vous? Eh bien, non. Cet apprenti était bel et bien Mgr Faraud lui-même, qui se mit à l’œuvre avec une ardeur toute juvénile, sans se laisser décourager par les _coquilles_, inévitables au début.
En 1888, il fut envoyé, comme supérieur, à la mission de la Nativité.
En 1889, il reçut l’ordre de visiter le vicariat, au nom de Mgr Faraud.
En 1890, il fait connaissance avec les Esquimaux des bouches du Mackenzie, et il apprend assez de leur langue pour leur composer quelques cantiques.
Le 18 octobre de la même année (1890) des bulles de la Propagande le nomment évêque titulaire d’Ibora et vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie.
Il les reçoit, en 1891, à la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, où il s’est réfugié pour les fuir.
Le 1er août 1891, Mgr Taché lui donne la consécration épiscopale, à Saint-Boniface.
Nous avons dit, au chapitre quatrième, quelle impulsion Mgr Grouard imprima au vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Institutions de tous genres, bateaux à vapeur, moulins mécaniques apparurent dans les solitudes glaciales étonnées. Sans repos, l’évêque voyagea, quêta, construisit. Des incendies lui dévorèrent des établissements de première importance, comme la scierie de la Nativité, le couvent-orphelinat du Vermillon: il les refit. Aucune épreuve ne lassa son courage.
A la fin du dernier siècle, la ruée des mineurs sur le Youkon, à l’assaut de l’or et de la misère, lui firent trouver que son vicariat était devenu trop vaste, et il en demanda la division. Elle lui fut accordée en 1901.
Il cédait le Mackenzie et le Youkon à Mgr Breynat, et gardait l’Athabaska, avec les plaines fameuses de la rivière la Paix.
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Il y a trente ans aujourd’hui que Mgr Grouard est évêque, et soixante ans qu’il est missionnaire. A-t-il vieilli? Lui-même admet que l’âge véritable est celui du cœur, et il le dit à son supérieur général:
«--Je n’ai pas roulé tout ce temps dans les neiges du Nord, sans que ma barbe en prit la teinte. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en dépit de l’âge et des glaces du pôle, vous retrouverez le même cœur.»
* * * * *
Qu’il serait captivant de suivre, à leur trace, les voyages d’une telle carrière, à la poursuite des âmes! _Sed non hic locus._ Quelques esquisses, cueillies à fleur des récits qu’il fit lui-même aux annales des missions, nous convaincront que la vie _ambulante_ du vicaire apostolique est encore en harmonie avec la vie _vagabonde_ de l’ancien simple soldat.
On l’appelle tout à coup, en 1898, à un chapitre général des Oblats:
Je partis donc, le 5 février, de la Providence, et j’arrivai, le 26 mars, à Saint-Albert. Cela faisait près de 1.500 kilomètres, dont j’ai parcouru la bonne moitié à la raquette, et le reste en traîne à chiens, campant presque tout le long du chemin dans la neige, à la belle étoile.
En 1900, il refait, à pied et en canot alternativement, le voyage de Mgr Clut au Youkon-Alaska. Seulement, c’est par la rivière au Rat, meurtrière à tant de mineurs, qu’il escalade les montagnes Rocheuses:
Comment vous en donner une idée? Imaginez-vous un immense escalier, non pas en ligne droite, mais faisant des milliers de courbes et de zigzags. De chaque côté, s’élèvent des montagnes dont une masse de pierres se sont détachées et obstruent le chemin. Or, cet escalier est le lit de la rivière. Je vous laisse à penser quel courant, quels rapides, quelles cascades il faut affronter tour à tour. Plus d’une fois nous avons été en danger de périr. Presque à chaque pas, je renouvelais mes invocations à nos anges gardiens, car nous n’étions pas sortis d’un péril que nous tombions dans un autre... Enfin, après douze jours de fatigues excessives, nous arrivions à la ligne du partage des eaux, et passions du bassin du Mackenzie dans celui du Youkon...
En 1906, il accepte une _carriole épiscopale_:
Le frère m’enveloppe de mes couvertures, excepté la tête, car le froid n’est pas rigoureux aujourd’hui, et j’aime à contempler le ciel avec ses milliers d’étoiles, tout en récitant force chapelets, ce qui est le bréviaire du missionnaire en voyage. Cependant les chiens trottent, trottent, trottent toujours, secouant leurs grelots argentins; c’est le seul bruit qui se fait entendre... Cela deviendrait monotone, si quelque petite aventure n’intervenait parfois. Par exemple, il ne faut pas s’imaginer que la surface du lac soit unie comme un trottoir de bitume ou de macadam. Il y a bien, deci delà, quelques aspérités plus ou moins saillantes, un bordillon, un banc de neige, que sais-je! Et comme la carriole n’a pas quarante centimètres de large, il suffit de bien peu de chose pour lui faire perdre l’équilibre. D’où vous comprenez que le pauvre personnage qui y est étendu est maintes fois renversé, non le visage contre terre, mais contre la croûte glacée, dont le baiser vous donne le frisson. Durant le jour, le cher frère qui me conduit peut m’éviter la plupart des accidents; mais, pendant la nuit, il doit se contenter de me relever et de me réintégrer dans ma carriole jusqu’à la prochaine culbute.
Sa prison roulante ne le retiendra pas d’ailleurs plus qu’il ne le voudra: