Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 18
Ils firent, en chemin, plus de 150 baptêmes d’enfants. Les Indiens de l’Alaska, ancienne Amérique Russe, se souvenaient des popes orthodoxes, qu’ils avaient vus autrefois, et semblaient sympathiques au rite catholique.
A Saint-Michel, grande déception. Mgr Clut comptait trouver des Oblats et des provisions. Il avait demandé de faire venir ces renforts, _via_ San-Francisco, par le bateau de la Compagnie de Youkon-Alaska. Mais sa lettre, envoyée depuis plus d’une année, n’était point parvenue, et ne devait jamais parvenir, à Mgr Faraud.
Les missionnaires remontèrent le Youkon jusqu’à Anvik, lieu qui leur parut favorable à l’établissement de la mission. Le Père Lecorre consentit à demeurer seul en Alaska, en attendant le confrère et les secours espérés pour 1874.
Mgr Clut bénit son cher apôtre, et continua sa route, revenant sur ses pas de 1872, jusqu’au fort Providence, où il aborda le 10 octobre 1873[36].
* * * * *
Les brèves narrations des grands voyages que nous venons de faire laisseront-elles entrevoir ce qu’il en fut des quarante ans que durèrent les courses de Mgr Clut?
Si l’on décompte deux rapides tournées, au Canada et en France, la vie épiscopale du coadjuteur d’Athabaska-Mackenzie se passa à exécuter les visites du vicariat, au nom du vicaire apostolique, tant du lac la Biche au fort Mac-Pherson, que du fond du lac Athabaska aux montagnes Rocheuses, sur les rivières Athabaska, la Paix, Liard, Nelson, le fleuve Mackenzie, etc...
Son calcul évaluait à quatre ou cinq ans le temps d’une ronde générale.
On ne montrerait peut-être pas une baie des grands lacs où quelque tempête ne l’ait fait reculer devant l’abîme des vagues, pas une chaîne de rapides qui ne lui ait broyé quelque embarcation, pas une berge des fleuves polaires qu’il n’ait gravie à pied, attelé par un cordeau à sa barque que les rames étaient impuissantes à pousser à l’encontre des courants accélérés. Le travail du rameur, remontant ces cours d’eau, devient, en effet, celui des chevaux de halage de nos rivières et canaux d’Europe, à la différence que, sous les pieds ferrés de l’animal, le chemin, préparé par l’homme, se déroule ferme et uni, tandis que sous le souple mocassin du missionnaire la nature encombre ses rivages de rochers abrupts, d’éboulis monstrueux, ou bien les étend en tourbières visqueuses où le haleur s’enlizerait s’il n’était retenu à l’esquif par son propre attelage. Que de fois aussi, du haut d’une falaise qui s’effrite sous son effort, ou mêlé au pan de grève que son poids achève d’entraîner, le malheureux ne tombe-t-il pas au fleuve! Son cordeau devient encore son salut, s’il ne s’est pas tué dans le trajet même de la chute.
Au bout de ces longs pèlerinages apostoliques, l’évêque trouvait-il du moins toujours le rafraîchissement du repos et la joie? Hélas! Plus d’une fois, l’auguste visiteur put lire sur la figure des missionnaires qu’il venait revoir et réconforter, au lieu du bonheur attendu, et qu’ils eussent voulu lui exprimer, l’inquiétude si mal voilée qu’il comprenait dès l’abord: On _jeûnait_ là; et lui, le pasteur bien-aimé, qu’on avait supplié de venir, en des lettres écrites au temps de l’abondance, devenait, en arrivant pour cet hiver, l’indésirable, la bouche inutile, nuisible même au maintien de la mission. Il le comprenait et aussitôt s’en retournait, sachant qu’il serait peut-être isolé par les glaces, et qu’il n’arriverait à une _mission_, qui pût le nourrir, qu’après des souffrances incroyablement pénibles.
Mgr Clut écrivit, dans son _journal_, le récit courant de ses épreuves. Près de mille pages s’y pressent, sans marges ni interlignes. «Et tout n’y est pas», dit-il. La simplicité et la bonhomie de l’allure achèvent de provoquer l’étonnement et l’admiration. Ces quinze cahiers jaunis seront-ils organisés un jour en un ouvrage, et publiés? Souhaitons-le pour la gloire de l’Eglise. Nous les avons lus et relus avec émotion, savourant, comme en un contact direct, la grande âme d’un missionnaire des petits, qui pouvait bien dire, en l’appliquant à sa vocation, la parole de Jeanne d’Arc, demandant qu’on ne l’empêchât point de sauver la France: «C’est pour cela que je suis née!»
Nous ne prendrons plus à l’épopée du bon évêque que quelques souvenirs sur les voyages de l’hiver, qui furent les principaux de sa vie, comme ils le sont de la vie de tous les missionnaires, au pays des neiges.
* * * * *
De même que, comme pagayeur et comme haleur de grève, Mgr Clut ne trouva jamais son rival, ainsi comme entraîneur de chiens et conducteur de traîneaux, il n’eut point son pareil.
Il excellait à dompter les chiens de trait. Il leur apprenait notamment à redouter son fouet. Savoir appliquer à temps le coup de fouet, savoir surtout stimuler ces grands chiens-loups par le seul geste de leur montrer la mordante lanière, c’est le comble de l’art et le titre au brevet du cocher arctique. Mgr Clut frappait rarement; mais, s’il frappait, la couture s’imprimait sur la peau du paresseux. Traiteurs et sauvages lui enviaient cette spécialité. Au coup de fouet, il joignait le coup de voix haut et strident, qui donne à l’attelage le frisson de vitesse.
«Mais quand les chiens meurent de faim et de fatigue, celui qui les conduit n’est pas haut», dit le proverbe montagnais.
Un équipage valide aux mains du prélat eût été le champion des courses de l’Extrême-Nord. Mais le vicariat n’eut que rarement les moyens de lui procurer des coursiers capables de faire honneur à l’entraînement de leur maître.
* * * * *
L’une des cinq ou six _chevauchées_ qu’il fit, du fort Providence (fleuve Mackenzie) au fort Rae (Grand Lac des Esclaves), «afin de donner au Père Roure la _facilité_ de la confession bisannuelle», comme il disait, Mgr Clut n’avait trouvé au chenil que quatre vieux chiens décrépits, dont l’un déserta, la première nuit. Comme l’itinéraire suivi cette fois était nouveau pour lui, il ne devait pas perdre de vue ses deux compagnons: le sauvage Grosse-Tête, qui _battait la neige_ devant les chiens, et le métis Boucher qui trottait à la suite de Grosse-Tête avec un équipage dispos.
Pendant sept jours l’évêque _poussa la traîne_.
_Pousser la traîne_, consiste à s’arc-bouter continuellement sur les raquettes de course, afin de faire porter la force et le poids du corps sur un bâton, dont une extrémité s’applique sur le creux de l’estomac, et l’autre sur l’arrière du traîneau. Est-il un missionnaire qui n’ait goûté de ce supplice?
Ce n’est donc pas mes trois coursiers qui me traînaient, dit Mgr Clut, mais moi qui les aidais à traîner leur charge. Malgré ce moyen extrême, je n’arrivais généralement que deux ou trois heures après les autres au rendez-vous du dîner ou au campement de la nuit. J’avais beau fouetter mes chiens, ils étaient comme insensibles. J’employai toutes les industries, tantôt les changeant de place, tantôt en dételant un pour le faire reposer. Toutes ces manœuvres ne m’avançaient à rien et m’exposaient à me geler les mains. J’ai eu l’onglée assez forte pour perdre la peau des doigts. Après maints exercices violents dans la neige molle, où j’enfonçai, malgré mes raquettes, je m’échauffai tellement que mes habits de dessous étaient tout trempés, tandis que ceux de dessus, rendus humides par la transpiration, se gelaient et devenaient roides. Chaque soir, après mon souper, je devais passer un temps considérable à me sécher au feu du campement. Mais, tandis que je rôtissais d’un côté, je gelais de l’autre; de sorte que, bon gré mal gré, je devais me coucher plus ou moins mouillé. Le froid d’environ 40 à 43 degrés centigrades me saisissait, et ma chemise me faisait l’effet d’une barre de glace. Que l’on juge si je dormais à l’aise!
Les six fois que j’ai campé à la belle étoile, en ce voyage, je n’ai presque pas fermé l’œil. Il fallait cependant, le lendemain, marcher dans la neige, aider mes chiens, ou m’exposer à rester en arrière dans les bois, où je serais mort. Je ramassais donc toute la force et le courage qui me restaient, et allais de l’avant. Si encore, pour me soutenir, j’avais eu une bonne nourriture; mais je n’avais que de la viande sèche...
Le 21 décembre, nous rencontrâmes des sentiers tracés dans tous les sens...
Comme de coutume, mes chiens allaient toujours plus doucement que ceux de Boucher. J’étais toujours loin derrière, ce qui me mit plusieurs fois dans un grand embarras, parmi ces sentiers sans ordre... Arrivé à une petite montée, mon doute devint plus sérieux: je vis un lacs tel qu’on en tend pour prendre les lynx, tendu à travers le sentier que je suivais. Mon chien de devant hésita un peu, puis avança et se prit par le cou. Je crus m’être égaré et avoir manqué le vrai sentier d’environ deux kilomètres. Je revins en courant sur mes pas; et, après un examen attentif, il me fallut revenir à l’endroit où mon attelage était en détresse. Je poussai mes chiens dans la même direction. La nuit commençait à se répandre dans la forêt, ce qui augmentait mes craintes. Mais que faire? me dis-je. Si je me suis égaré réellement, j’arriverai peut-être à ceux qui ont frayé cette trace. Enfin, bien tard dans la nuit, j’aperçus du feu. Je pensais que j’arrivai à un campement d’Indiens et j’allais leur adresser la parole en leur langue, lorsque je reconnus Boucher. Je compris alors que c’était lui qui avait tendu le piège, et je me plaignis de cette espièglerie, qui m’avait exposé à rebrousser chemin et m’avait plongé dans la plus profonde incertitude. Il s’excusa, et me dit qu’il avait voulu simplement faire une farce à mon chien de devant, et qu’il regrettait de m’avoir causé de l’embarras.
Le 23, à notre arrêt pour le dîner, Boucher me dit: «Si vos chiens, Monseigneur, pouvaient aller plus vite, nous pourrions arriver ce soir».--«Eh bien! lui dis-je, je ferai tout en mon pouvoir pour réussir; prenez les devants, mais ayez soin d’allumer du feu et de préparer un peu de thé avant d’arriver au lac qui nous sépare de la mission. Je serai alors tout en sueur, épuisé, et ne pourrai m’aventurer sur la baie immense du Grand Lac des Esclaves.»
En effet, mes compagnons firent du feu, à environ sept kilomètres du lac et me réservèrent une coupe de thé. Je repartis à leur suite, en leur demandant de m’attendre au Grand Lac des Esclaves, car je ne connaissais pas la direction.
Lorsque j’arrivai sur le bord du lac, la nuit était déjà complète. Je n’aperçus personne. Je pressai mes chiens de plus belle, mais ils n’en pouvaient plus et marchaient au pas de bœufs. Quand je fus incapable de rien distinguer, je laissai aller mes coursiers à leur gré. Le premier était excellent pour suivre une piste. Aussi je le laissai faire et me conduire, tout en répétant souvent la prière à l’ange gardien (dévotion favorite de Mgr Clut). Vers le milieu de la traverse, le chien hésita. J’eus grand peur de m’égarer alors et de me geler; car j’étais mouillé. Dans le bois, je sentais moins le vent, mais sur le grand lac, l’air était glacial, et c’en était fait de moi, si je venais à me fourvoyer. Je passai devant l’attelage et fis quelques pas en avant pensant être sur le sentier. Le premier chien suivit ma trace jusqu’au bout; mais là, il se jeta brusquement à gauche, flaira la neige et repartit. Je le laissai aller, me fiant à son instinct. Ce fut mon salut. Bientôt j’aperçus des étincelles dans la direction que je suivais. Enfin je crus entendre crier des chiens. En effet, bientôt je fus rencontré par le traîneau du principal métis du fort Rae. Le bon petit Père Roure l’accompagnait, ainsi que plusieurs jeunes gens. Le père se jeta à genoux sur la neige du lac pour me demander ma bénédiction. Je le bénis et lui donnai l’accolade fraternelle, malgré ma barbe chargée de glaçons.
Le lendemain de ce Noël, Mgr Clut repartit, mais en traversant dans sa largeur le Grand Lac des Esclaves, afin de passer chez le Père Gascon, au fort Résolution, et de lui rendre le même service qu’au Père Roure. Il devait arriver le 30 ou le 31.
Le 31 décembre, à dix heures du soir, nous le trouvons campé sur une île du large, battue par les vents:
...Il faisait horriblement froid, et je ne pouvais fermer l’œil. Pour en finir, à onze heures et demie je fis l’appel de mon monde. On ralluma le feu. A minuit, d’après ma montre, nous nous souhaitâmes la bonne année, et nous fîmes un festin matinal, avec des langues de caribou, quatre ou cinq biscuits, et un peu de café, que j’avais conservés en vue du premier de l’an, jour de grande fête dans le pays...
Nous partîmes à deux heures du matin, neuf heures avant le lever du soleil...
Les nuits à _la belle étoile_, que Mgr Clut vient de mentionner, ne sont pas les plus dures qu’il ait passées sous le ciel polaire. Il lui arriva, comme aux autres missionnaires, d’avoir à se coucher en plein lac balayé par la poudrerie, entre ses chiens blottis et son traîneau renversé.
Toutefois, ces campements de déplaisir ne sont pas l’ordinaire.
Le campement d’hiver, dressé selon les souhaits et les règles, ne manque pas tout à fait de confort, voire de poésie... à quelque distance.
Il coûte deux heures de travail.
La caravane s’efforce de parvenir, le jour tombant, à quelque lieu boisé. Pendant que le plus digne (l’évêque, s’il s’y trouve), déblaye à l’aide de sa raquette, convertie en pelle, l’espace d’une fosse de dix à vingt pieds carrés, dans la neige profonde, les autres abattent des sapins, dont les branches vertes tapisseront la moitié de la fosse, et dont les troncs, jetés par-dessus l’autre hémicycle, serviront de bûcher. On allume. La flamme jaillit, grésillante de résine, lançant dans le noir ses longues gerbes de feu d’artifice, et faisant éclater en détonations de mitraille les arbres calcinés.
A ce foyer sauvage, on présente d’abord le _poisson des chiens_ pour le faire dégeler. Les coursiers repus, on amollit au même feu le _poisson des hommes_, la viande cuite d’avance, ou le pemmican. En deux minutes, la chaudière remplie de neige, et retenue par une perche, bout sur le brasier. On y jette la poignée de thé. Le thé est l’ambroisie et la panacée du Nord, le tonique rafraîchissant et reposant dont personne ne se passe. Tout manquera, mais point le thé. Si c’est l’_année aux lièvres_, il flottera dans la théière des _matons_ révélateurs, que recèlera toujours la neige la mieux choisie. Mais qu’importe, depuis que l’on sait que l’ébullition stérilise tout!
Le souper est apprêté. A table, convives, sur le sapinage, à moins que, «rôtissant d’un côté et gelant de l’autre», vous ne préfériez _girouetter_ devant le feu, tout le temps du repas!
Une remarque pour les nouveaux venus, s’il fait extrêmement froid: ne porter à la bouche ni couteau, ni fourchette, ni tranchant de hache. Le fer s’y collerait mieux qu’à la glu. Plusieurs perdirent, à cette imprudence, des lambeaux de leurs lèvres.
Là-dessus, une pipe, si c’est le goût; un bon rire fraternel sur les drôles aventures de la journée; la prière du soir en famille sous le regard des étoiles, si avivées dans la nuit bleue arctique qu’on les dirait fixées comme des yeux d’anges à la hauteur d’une échelle de Jacob, parmi les évolutions indescriptiblement animées des aurores boréales; et, le cœur remis au Dieu qui dans «l’envers des cieux, si doucement rayonne», bonsoir à la terre! Grand silence.
Le lit est à bon marché. Sur le sapin, une toile commune a été jetée, si l’on est riche. Les pieds vers le feu, le chef vers les parois de la fosse, chacun s’enveloppe dans sa couverture, ne laissant à son haleine que l’indispensable passage. Plus on se serrera, plus s’accumulera la chaleur. Les chiens, s’allongeant contre leur maître, seront les bienvenus; mais ils préfèrent ordinairement s’arrondir, à l’écart, sur la neige nue... Les crépitements diminués du foyer et les hurlements rapprochés des loups occuperont le reste de la nuit.
Et les dormeurs?
Qu’ils dorment, s’ils le peuvent. La lassitude, bonne berceuse, assoupit presque toujours. Heureux qui possède l’habileté ou l’instinct de se façonner, dans le mince sommier qui le sépare du sol glacé, un nid assez uniforme. Les maigres et les nerveux connaissent le gril de torture que ressentent les os, lorsque, les premiers instants de bien-être passés, les brindilles de sapin s’affaissent dans la neige, et que le corps ne porte plus que sur des bâtons coupants.
Cependant le dortoir de repos peut se changer en une arène d’horreur. Que la température descende sous les 45 degrés centigrades, la fumée s’écrasera sur place, étouffante. A 60, 70 degrés de froid, le feu lui-même refusera de prendre. Si le vent, à l’opposé duquel on a eu soin de mettre le foyer, change de côté, les dormeurs seront en péril d’être brûlés. S’il neige, et c’est le moins redouté des contretemps, la brigade s’éveillera sous un ouateux et chaud linceul.
* * * * *
L’ennemi des campements dans les bois est le cyclone, qui saisit tout à coup la forêt, la disloque, arrache les vieux troncs à leurs racines vermoulues et les fracasse contre le sol. Mgr Clut parle ainsi de la cinquante-deuxième nuit anniversaire de sa naissance:
Le Frère Rousset, mon compagnon de voyage, voulut faire de l’extra pour le souper. Outre les mets habituels, c’est-à-dire un peu de viande de renne, il me servit du riz aux pommes. Après le souper, nous commençâmes une petite causerie que la tourmente vint bientôt interrompre. Le vent et les tourbillons de neige nous avertirent qu’il était temps de nous glisser sous nos couvertures et de nous y tenir enveloppés de notre mieux. Le vent devint si furieux que les arbres craquaient autour de nous, et menaçaient de nous écraser dans leur chute. J’eus l’idée toute la nuit que le cinquante-deuxième anniversaire de ma naissance pourrait bien être le dernier. Changer de place, il n’y avait pas à y penser par le temps qu’il faisait. Ma ressource était de me confier à mon ange gardien. Je lui adressai bien souvent la prière _Angele Dei_.
Aurions-nous dit vraiment ce qu’endura Mgr Clut pour l’Evangile, si nous taisions la principale, sans doute, de ses souffrances, celle de la vermine?
La vermine habite l’Indien, de sa chevelure à ses mocassins. De lui au Blanc de son voisinage, il n’y a souvent pour elle qu’un pas à franchir.
Mgr Clut ne pouvait revenir de la placidité d’une réponse qu’il reçut un jour du Père Roure, missionnaire des Plats-Côtés-de-Chiens, ces pouilleux sans pareils.
--Comment pouvez-vous tenir, lui disait le prélat, ainsi mangé vif, et toujours souriant quand même, vous surtout qui êtes né et fûtes élevé dans toutes les délicatesses?
--Bah! On s’y habitue, Monseigneur.
Lui, l’évêque d’Arindèle, fut pouilleux toute sa vie sauvage. Mais s’y habituer, il ne le put jamais.
Les maringouins de l’été faisaient déjà sa terreur, et il s’entourait partout de _boucanières_ pour les éloigner. Mais les poux! Les poux de l’été et les poux de l’hiver! Son tempérament sanguin s’exaspérait à les sentir circuler sur sa personne et à les voir sur autrui. Il ne comprenait pas surtout qu’on pût se régaler des grouillants parasites. Ses réflexions, à ces divers sujets, sont toujours piquantes.
Il est au fort Rae, en 1872:
J’ai confessé pendant trois heures aujourd’hui. Mes chers pénitents et pénitentes, tout en se débarrassant de leurs péchés, se défaisaient un peu de leur vermine, que je voyais se promener sur leurs habits. Ma soutane en ramassait tant qu’il fallait pour me faire souffrir un vrai martyre. Et rien pour me changer...
Pendant que nous dînions, le Père Roure et moi, le grand chef des Plats-Côtés-de-Chiens, tout à fait distingué et considéré dans la tribu, vint se pencher sur moi, pour me proposer un cas de conscience. Il voulait savoir si la manducation des poux rompait le jeûne eucharistique. Qu’eussiez-vous répondu? Après avoir résolu le cas à ma façon, j’eus beau lui faire entendre que les Blancs n’aimaient pas à s’entretenir sur un sujet de ce genre pendant le repas, il nous tint «mordicus» là-dessus jusqu’à la fin...
Assis sur mon paqueton, je faisais tout à l’heure le catéchisme. Un moment, j’aperçois une jeune fille passant la main sur sa poitrine et en retirant un gros parasite, qu’elle dépose sans gêne sur ma couverture. Je lui fais reprendre aussitôt l’insecte. Elle le porte à sa bouche pour le croquer.
--Oh! lui-dis-je, ne mange pas cela devant moi!
Alors une femme octogénaire, à l’humeur enjouée, me dit:
--Mais pourquoi défends-tu de manger les poux?
--Parce que ces animaux sont sales et dégoûtants!
--Eh, eh! Ma fille ne pense pas comme toi, Grand Chef de la Prière. Elle en fait ses délices. Si tu savais comme c’est bon!»
Vieilli, il s’amuse à noter l’étonnement d’un missionnaire débutant, devant ces spectacles, et il écrit, non sans songer--peut-être--à insinuer, du même coup, à bon entendeur la morale abstraite du _cuique suum_--_à chacun ce qui lui revient_--principe de la paix, dans les ménages comme dans les nations:
Le Père Ducot est arrivé de sa mission du fort Norman... Il nous raconte bien des choses dont j’ai été témoin bien souvent moi-même; mais qui lui font plus d’impression, parce qu’il est plus nouveau dans nos pays sauvages. Il nous dit qu’étant allé instruire les Indiens dans leurs camps, çà et là, sur leurs terrains de chasse, il a été bien édifié de leur désir de s’instruire et de l’ardeur avec laquelle ils priaient. Mais dans ses visites à domicile, et couchant dans les huttes sauvages, il a eu souvent sous les yeux les habitudes peu propres des Indiens. Les loges de peaux ou de branches sont bien petites et mal commodes, et leurs habitants bien misérables. Aussi, soit pauvreté ou malpropreté, les Peaux-de-Lièvres sont couverts de vermine. Il est vrai qu’ils ne la redoutent pas et qu’elle les incommode fort peu. Ils la croquent à belles dents. Le Père Ducot a vu des enfants se disputer, se battre, pour avoir le fruit de la chasse qui se trouvait sur le peigne. Un jour il vit une femme _dépouillant_ son mari; mais comme elle le dépouillait à son profit, le mari réclama et fit observer à sa compagne que ce qu’elle trouvait dans ses habits et sur sa tête, et qu’elle mangeait de si bon cœur, lui appartenait à lui-même. Alors la dame, au lieu de porter les poux à sa propre bouche, les présentait avec une certaine gentillesse à celle du mari qui les dégustait.
Le prélat ajoute aussitôt:
Tous nos Indiens du vicariat avaient cette détestable habitude, lorsque nous arrivâmes, et la conservent encore plus ou moins. Cependant, grâce à la civilisation que nous tâchons de leur communiquer, grâce à nos écoles, dans quelques localités, un grand nombre ont renoncé, ostensiblement du moins, à cette pratique.
Mais Louis Veuillot disait de son «évêque pouilleux»:
Il prend la vermine comme le reste de son lourd attirail de voyage, puisqu’il n’arrivera qu’à cette condition. Cette vermine pourra pulluler sur sa chair; elle ne rongera pas la joie de son âme, ni les trésors qu’il sait répandre; il l’entretiendrait avec un soin jaloux, comme une souffrance de plus, s’il pensait que cette souffrance, ajoutée aux autres, attirera la bénédiction de Dieu sur son labeur.