Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 17
Le 8 décembre 1854, jour de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, il prononçait ses vœux perpétuels d’Oblat de Marie Immaculée, au scolasticat de Marseille.
Le 20 décembre 1857, il était fait prêtre par Mgr Taché, à Saint-Boniface.
Le 7 octobre 1858, il arrivait à la mission de la Nativité, lac Athabaska, comme vicaire du Père Faraud et son élève en montagnais. Le professeur profita bientôt de la présence de son pupille pour lui confier la mission et reprendre ses voyages.
C’est là que, neuf ans après, sans avoir quitté son poste d’isolement, de famine, et presque de mort--car une maladie de poitrine l’avait conduit à l’extrémité, en 1862,--c’est là que, le 15 août 1867, le Père Clut reçut l’onction des pontifes.
* * * * *
A peine Mgr Faraud avait-il été sacré, en 1864, qu’il se présentait au Vatican, pour demander un auxiliaire «aux jambes valides», et capable de parcourir le vicariat, que le vicaire apostolique administrerait de loin. Il redoutait des difficultés. Mais «comme si l’Ange de nos missions eût parlé à l’oreille de l’auguste Pontife, raconte Mgr Faraud, Pie IX me répondit aussitôt, en me prenant affectueusement les mains:
«--Je connais toutes vos affaires et vos missionnaires, et j’en suis très édifié. Je vous accorde tous les pouvoirs que vous demandez.
«Je suis ensuite entré dans les détails propres à réjouir son cœur de père, et à chaque instant il essuyait une larme et disait avec une ineffable expression de bonté et de sainteté: «--_Mirabilia quæ fecit Dominus cum apostolis suis!_--_O merveilles accomplies par le Seigneur, avec ses apôtres!_»
* * * * *
Les bulles du coadjuteur, bulles _blanches_, sans nom exprimé--n’en serait-ce pas l’unique exemple dans les _Actes_ de l’Eglise?--furent émises le 3 août 1864, stipulant que Mgr Faraud consulterait les missionnaires de son vicariat; qu’il choisirait ensuite l’un d’eux; qu’il le consacrerait, sous le titre d’Evêque d’Arindèle, _in partibus infidelium_, et d’auxiliaire sans aucun droit de succession; et qu’enfin il enverrait le nom du prélat au Saint-Siège.
Tous les votes du vicariat, recueillis séparément et en secret, désignèrent le Père Clut.
La nouvelle fut intimée à l’élu, le 3 janvier 1866, et il fut décidé qu’il serait sacré, l’année suivante, au lac la Biche, par les trois évêques du Nord-Ouest. Mais l’époque arrivée, l’on apprit que Mgr Taché et Mgr Grandin s’embarquaient pour se rendre au chapitre des Oblats.
Mgr Faraud venait d’en être averti, quand il passa au lac Athabaska, en route pour rencontrer, au lac la Biche, les Sœurs Grises, fondatrices de l’hôpital de l’Extrême-Nord:
--Nous n’attendrons plus, dit-il au Père Clut. Voilà trois ans que vous êtes évêque! Préparez-vous. Invitez les sauvages. A la mi-juillet, _au plus tard_, lorsque je repasserai, avec les sœurs, je vous consacrerai.
* * * * *
La mi-juillet ne ramena point la caravane. Les religieuses avaient été retardées par divers contretemps dans la prairie, et du lac la Biche au lac Athabaska les eaux étaient devenues difficiles. Chaque jour, le Père Clut et les Indiens sondaient l’horizon du lac, mais en vain. Si bien qu’au crépuscule du mardi 13 août 1867, lorsque la barge, avec son drapeau déployé, fut aperçue au bout des flots, il ne restait sur le rivage que cinq ou six familles montagnaises, résolues à _jeûner_ jusqu’à l’impossible, «pour voir la fête». Tous les autres sauvages, chassés par la faim, avaient repris les bois.
Il restait une seule journée entière avant le sacre.
Mgr Clut raconte à Mgr Taché comment elle se passa:
Après avoir entendu les péripéties du long voyage des Sœurs Grises, on mit la question du jour de mon sacre aux avis. Il s’agissait de décider si on donnerait lieu à la cérémonie le 15 août (jeudi), fête de l’Assomption de notre glorieuse Mère, ou si on attendrait le dimanche suivant. D’après le pontifical, nous ne pouvions prendre que le jour d’une fête d’apôtre ou un dimanche. Cependant une raison grave nous fit nous décider pour le 15 août: la _disette de vivres_. Malgré mes précautions, je me trouvais dans la plus profonde pénurie pour recevoir mes hôtes nombreux, et je n’aurais pu les nourrir jusqu’au dimanche. Nous argumentâmes de la sorte: Si le Souverain Pontife a donné le pouvoir extraordinaire à Mgr Faraud de se créer un auxiliaire, il a dû lui donner les moyens d’arriver à cette fin. En écrivant au cardinal Barnabo, pour lui apprendre ma consécration, je fais connaître à Son Eminence ce qui en est, lui demandant pardon si nous avions encouru des censures sans le savoir...
Il eût été naturel que j’employasse le 14 à la retraite et au silence. Ce fut tout le contraire. Je dus m’occuper toute la journée de choses matérielles, payant les rameurs de Mgr Faraud, ou faisant les préparatifs pour la fête. Une bonne partie de la nuit dut être employée à ces ouvrages. Ayant reçu l’ordre d’aller prendre un peu de repos, c’est sur ma paillasse que je pus méditer aux grâces qui m’attendaient. La matinée même du 15, je fus pris encore de tous les côtés, et c’est à peine si je pus me réserver un quart d’heure de recueillement. Heureusement que j’avais fait une retraite de quatre jours, au temps présumé de l’arrivée probable de Mgr Faraud...
La cérémonie se déroula dans la pompe de la pauvreté.
L’évêque consécrateur avait le Frère Salasse pour suite pontificale, et Mgr Clut avait les Pères Eynard et Tissier pour évêques assistants. Les Sœurs Grises s’improvisèrent sacristains et choristes. La petite chapelle était à moitié vide. L’on croyait avoir apporté, de Saint-Boniface, les ornements épiscopaux; mais, au déballage, il manqua les deux tunicelles, la mitre et la crosse; et l’on ne trouva que les uniques gants et l’anneau de Mgr Taché. Des tunicelles et de la mitre il fallut faire le deuil. Mgr Faraud pourvut à la crosse. Avisant un petit sapin, il l’abattit, l’écorcha et le passa au tour. Avec son couteau de poche, il découpa la volute dans un bout de planche. Avant de se mettre au lit, Mgr Clut badigeonna le tout en jaune argile. La crosse se trouva presque sèche pour la cérémonie[34].
Le sacre accompli, et les agapes «à la viande sèche et au poisson sec» finies, il importait d’éloigner, au plus tôt, Mgr Faraud, les Sœurs Grises et leurs nautoniers. L’après-midi du 15, la nuit entière et le lendemain virent Mgr Clut à l’œuvre d’expédier la besogne, dont on ne sort plus, des appareillages du Nord. Le soir même du vendredi, 16, la barge démarra, laissant l’Evêque d’Arindèle à sa solitude et à ses dernières provisions de bouche.
* * * * *
Les deux printemps qui suivirent, 1868 et 1869, Mgr Clut alla, à la raquette, au fort Vermillon, sur la rivière la Paix, à 500 kilomètres du lac Athabaska, afin d’y sauver les Castors des mains du prédicant Bompas. Au deuxième de ces voyages, il s’égara dans les bois, avec son compagnon, Louis Lafrance--l’Iroquois qui devait être le meurtrier du Frère Alexis.--Il marcha «onze jours, du matin au soir, aussi vite qu’il le pouvait, par des chemins affreux, des neiges qui ne cessaient de tomber.»
Chaque soir, mes pieds en avaient assez, dit-il. Ils étaient très enflés et très sensibles. C’est à peine s’ils pouvaient supporter les cordes des raquettes. Cependant, je crois que la Providence, tout en voulant me préparer par la souffrance à la mission que j’allais donner, ne permit pas que mes jambes s’enflassent comme elles l’auraient dû faire, avec un pareil mal de raquettes. L’épreuve rend fervent. Que de prières et d’actes d’amour de Dieu n’ai-je pas fait pour implorer la grâce d’une heureuse arrivée!
A son retour à la Nativité, il trouva la bulle d’indiction du Concile du Vatican, ainsi que l’ordre de Mgr Faraud de se rendre aux grandes assises de l’Eglise, et d’en profiter pour faire la conquête de quelques jeunes missionnaires français.
De vieux évêques, consacrés longtemps avant le prélat missionnaire, mais dont les bulles étaient plus récentes que les siennes, se trouvèrent surpris d’avoir à lui céder le pas, dans l’auguste assemblée.
Cependant, tout heureux qu’il fût d’avoir pris part au concile œcuménique, il ne vota point l’infaillibilité pontificale. Car il dut quitter Rome, en décembre, trois semaines après l’ouverture des séances, afin de ne point manquer le départ des barges du Nord, au dégel de 1870.
En traversant la France, il s’occupa des «conquêtes».
Mgr Clut fut l’un des recruteurs de nos missions glaciales. Homme de cœur, comme l’est essentiellement tout missionnaire, il faisait passer dans ses conférences, peu châtiées dans la forme, mais d’une sincérité d’autant plus avenante, toutes ses visions de la misère des sauvages et des ouvriers de l’Evangile. Sa voix, aisément caverneuse, sépulcrale s’il le voulait, aidait sa description à charger de noir des tableaux que les réalités, d’ailleurs, eussent encore trouvés trop pâles.
Son accent apostolique fit une telle impression, au grand séminaire de Viviers, que, sur-le-champ, trois jeunes gens se donnèrent à lui, pour les missions du Mackenzie, et que, sans même dire adieu à leurs familles, ils le suivirent en Amérique. Ces trois missionnaires étaient les abbés Roure, diacre, Ladet, sous-diacre, et Pascal (futur Mgr Pascal), minoré.
A ces recrues s’ajoutèrent, au port du départ, l’abbé Lecorre, sous-diacre du diocèse de Vannes, gagné lui aussi par Mgr Clut, le Père Collignon et le Frère Reygnier.
* * * * *
De passage au lac la Biche, l’évêque auxiliaire aida Mgr Faraud à couper l’avoine et le foin d’hivernage pour les bœufs de la mission; et, sitôt les rameurs trouvés, il repartit en barge pour le Nord, avec M. Lecorre, le Père Roure qu’il venait d’ordonner prêtre, trois aspirants frères convers, une jeune tertiaire Franciscaine, Marie-Marguerite, envoyée à l’aide des Sœurs Grises du fort Providence, et Geneviève, sa compagne, orpheline de neuf ans.
A la tête du _Grand Rapide_ de la rivière Athabaska, les métis _engagés_ se mirent en grève. Sourds aux raisons et aux supplications des missionnaires, ils retournèrent, à travers bois, au lac la Biche, «afin de se faire payer par Mgr Faraud», disaient-ils cyniquement.
Se lancer, sans guide, dans la chaîne des rapides, c’était la perte presque assurée de l’approvisionnement des missions que portait la barque, et peut-être la mort de tous. On était au 7 septembre. La neige tombait déjà.
Nous halons notre barge pour la mettre en sûreté, raconte Mgr Clut, et je laisse un frère et un serviteur de la mission à la garde du bagage. La Sœur converse était tombée gravement malade et ne pouvait faire un pas. Elle reste donc aussi avec sa petite fille. La crainte de voir cette malade mourir sans sacrements me fait laisser là le Père Roure, qui se dévoue pour remplir ce devoir de charité. Puis, suivi du Père Lecorre, et de deux frères, je pars dans le but de me rendre jusqu’au fort Mac-Murray. Chacun prend ses couvertures et ses provisions pour cinq jours, et nous nous mettons en route le long de la rivière. Nous voilà donc marchant tantôt sur des pierres aiguës et coupantes, tantôt dans la boue jusqu’aux genoux, tantôt dans d’épais fourrés, tantôt sur le bord des précipices, tantôt sur le flanc des rochers ou des côtes escarpées. Vers le coucher du soleil, nous étions épuisés de fatigue, nos pieds étaient meurtris et ensanglantés; nous songions à camper, quand nous aperçûmes la fumée d’un camp de Montagnais sur le bord opposé. Le Père Lecorre tire du fusil. Plusieurs décharges lui répondent. Bientôt un canot se dirige vers nous et nous traverse. Nous sommes au milieu de sept familles chrétiennes, qui reçoivent avec joie le grand Chef de la Prière et ses compagnons.
Ils nous procurèrent deux canots, dans lesquels nous descendîmes au fort Mac-Murray. Sans le secours providentiel de ces embarcations sauvages, nous aurions eu une peine incroyable à atteindre ce poste...
C’était dans Monsieur Mac-Murray, chef du district d’Athabaska, que j’avais mis, après Dieu, ma dernière espérance. Malheureusement, il n’était pas encore arrivé du Portage la Loche. Je l’attendis trois jours au fort Mac-Murray. Après quoi, impatient de m’entendre avec lui, afin d’assurer le transport de nos pièces, je résolus d’aller à sa rencontre. J’équipai un canot d’écorce, et je partis. Il me fallut ramer comme un galérien du matin au soir pour remonter le courant rapide de la rivière Eau-Claire. J’arrivai au Portage la Loche après quatre jours et demi de marche forcée. Je franchis à pied les 19 kilomètres du portage et je trouvai enfin la brigade désirée. J’étais à 450 kilomètres des pauvres abandonnés au Grand Rapide. M. Mac-Murray se montra très complaisant et m’accorda tout ce que je pouvais désirer, c’est-à-dire une barge qui prendrait les devants, et me serait prêtée avec l’équipage et un guide pour aller chercher mon bagage et mes compagnons laissés au Grand Rapide...
Je repartis dans mon canot d’écorce, et j’arrivai au fort Mac-Murray le 24. Un furoncle malin me causait des souffrances presque intolérables et une grosse fièvre accompagnée de violents frissons.
Le lendemain, la barge promise arrive du Portage la Loche. Mais quelle déception! Le guide est tombé malade et crache le sang, un homme s’est blessé, et les autres se découragent en voyant l’eau trop basse. Je presse, j’exhorte, je supplie. Je parle du dévouement du missionnaire qui a tout sacrifié pour venir leur donner les moyens de se sauver. Je fais voir nos pères du Nord, les sœurs et les orphelines dénués de tout et condamnés à passer l’hiver dans de cruelles privations. C’était comme si j’eusse parlé à des cœurs de bronze. Ce ne fut qu’après cinq ou six heures de prières que je décidai ces gens à monter avec moi. Encore dus-je leur promettre une forte récompense, et «engager» cinq Montagnais et deux Cris, afin que notre grand nombre d’ouvriers fit paraître l’ouvrage moins pénible.
Enfin, nous partons, et je verse des larmes de joie en pensant que je viendrai à bout de mon entreprise.
Le 1er octobre, nous arrivons au pied du Grand Rapide, où nous laissons notre barge, et nous nous dirigeons à pied vers le camp, où nos pauvres compagnons nous attendent depuis si longtemps, désespérant de nous revoir. Aussi quel n’est pas leur bonheur! Le mien est grand aussi sans doute; mais non pas sans mélange. Je trouve le Père Roure pâle et défait. Je m’informe s’il souffre de la faim. Il me répond qu’il a été pris d’un refroidissement, en se levant, la nuit, pour aller prendre soin de la pauvre sœur malade, qui dans des accès de délire courait de grands risques. J’entre dans la tente de la malade et la trouve très souffrante. Elle ne s’est pas levée depuis le 7 septembre, jour de notre séparation. Comment supportera-t-elle le voyage et les rigueurs du froid déjà très piquant? Que lui donner pour la soulager?
Cependant je n’avais pas de temps à perdre. Nos hommes, voyageurs expérimentés, ont examiné le terrain. Les difficultés sont grandes, mais pas insurmontables. Tous prennent courage. Nous nous mettons à transporter nos pièces et notre barge, que nous traînons au milieu des rochers et de mille embarras. Le lendemain, nous radoubons la barge, que tant de secousses avaient disloquée.
Nous sommes obligés de porter la sœur malade, sur un brancard, dans le portage, jusqu’au bout de l’île. Pauvre fille! Qu’elle aura à souffrir le long du chemin! La rivière, en cette saison surtout, où l’eau est très basse, n’est qu’une suite de rapides et de cascades. Souvent la barque heurte violemment les récifs. Alors, les cris et le tapage des rameurs sont insupportables, même pour une personne en bonne santé. Et la malade est si faible qu’elle ne peut lever la tête. Trois fois nous dûmes la débarquer et la transporter le long du rivage. Au milieu de tant de souffrances, elle ne se plaignait pas: «Ma seule peine, disait-elle, est de vous donner tant de trouble!»
Le 5 octobre, nous arrivâmes au fort Mac-Murray, et le 9, à la mission de la Nativité, du lac Athabaska...
Marie-Marguerite ne débarqua à la Nativité que pour mourir aussitôt, saintement résignée.
Quant au Père Roure, Mgr Clut dut l’abandonner, au Grand Lac des Esclaves, et le remettre aux soins du Père Gascon, persuadé qu’il ne le reverrait plus vivant. La mort du jeune missionnaire fut même annoncée à sa famille. Sa constitution de franc Ardèchois eut cependant le dernier mot. En deux mois, le Père Roure perdit irréparablement sa chevelure, mais il récupéra sa force. De son humeur spirituelle et pacifique, il n’eut rien à regagner alors, ni jamais.
* * * * *
L’année suivante, 1871, Mgr Clut revint de la mission de la Providence au lac la Biche, afin de recevoir de Mgr Faraud la cargaison annuelle. Mais dans quel attirail le vicaire apostolique et son coadjuteur se rencontrèrent-ils! Il faut le dire.
Mgr Faraud, récemment établi au lac la Biche, et de plus en plus effrayé des difficultés amoncelées dans la _voie des rapides_, s’était convaincu que la seule garantie pour l’avenir était de pratiquer un chemin de charrettes, prenant au lac la Biche et aboutissant au fort Mac-Murray[35].
Deux cent quarante kilomètres de forêts vierges à démanteler, de fondrières à combler, de marais et de rivières à ponter, à l’aide de peu d’ouvriers, d’outils rudimentaires et de bœufs efflanqués, un tel projet ne pouvait être conçu que comme en désespoir. Ce fut le grand échec contre lequel la volonté de Mgr Faraud eut à se briser, vaincue. Mais, avant de rendre les armes, il mit en œuvre tout ce qui fut possible.
En 1869, il avait commencé. En 1871, l’année dont nous parlons, il était lui-même à la tête des travailleurs, bûchant dans les arbres, pataugeant dans les bourbiers, poussant les bœufs. Près de 120 kilomètres se trouvaient ainsi taillés, lorsque Mgr Clut apparut dans la forêt.
Celui-ci avait pour escorte le Père Eynard, et Louis l’Iroquois, depuis le lac Athabaska. Il racontait de la sorte ce qui reste à savoir de l’aventure à Mgr Taché:
...Nous arrivâmes au confluent de la rivière des Maisons et de l’Athabaska, où le _chemin de charrettes_ devait traverser, selon les plans de Mgr Faraud. Ne voyant ni chemin, ni vestige humain, nous essayons de remonter la rivière des Maisons; mais nous la trouvons criblée de rapides. Nous mettons notre canot en cache, et, prenant nos couvertures et nos provisions sur le dos, nous partons à travers bois...
Nous marchons ainsi deux journées, sans rencontrer âme qui vive, si ce n’est une ourse menaçante, avec ses oursons. Là, un _brûlé_ immense commençait. Ses arbres calcinés et entassés pêle-mêle semblaient nous défier. Louis et moi laissons le Père Eynard près de nos paquetons; et nous nous engageons à la découverte dans le _brûlé_. Mais rien, sinon le grand silence du bois désert. Je craignis que Mgr Faraud n’eût suivi une direction différente. Nous étions à bout de provisions, et aller plus loin, c’était nous exposer à nous égarer et à mourir de faim. Je décidai de retourner au canot et de redescendre au lac Athabaska.
Nous avions fait quelques pas, quand un coup de fusil retentit au loin. Nous allâmes sur le bruit. C’était des métis qui apportaient des vivres aux travailleurs, sans savoir au juste où étaient ceux-ci. Nous joignant à eux, nous marchâmes encore une grosse journée.
Le 5 juin, à 9 heures du soir, nous arrivions enfin à Mgr Faraud, aux Pères Collignon et Ladet et au Frère Alexis, qui frappaient tous à coups de hache dans les liards. Je vous assure que je ne ressemblais guère alors à un Père du Concile. Pour être plus _allège_, j’avais laissé ma soutane; et ces trois jours dans le bois m’avaient mis en haillons. Quelqu’un qui m’eût rencontré ne m’eût certes pas pris pour un Prince de l’Eglise. D’après mon rapport et celui de mes compagnons, sur les _bois forts_ et les _maskegs_ que nous avions traversés, Mgr Faraud se rendit, quoique bien malgré lui, à la conclusion que le chemin était, pour le moment, impraticable.
Rendant à la sauvagerie le fruit si coûteux de tant de travail, nous retournâmes ensemble au lac la Biche...
L’année suivante, 1872, Mgr Clut recevait de M. Mercier, Canadien Français, et chef du fort Youkon, l’un des postes commerciaux d’une compagnie de San-Francisco, opérant sur tout le versant du fleuve Youkon, l’invitation pressante de se rendre là-bas, pour convertir les sauvages.
Mgr Clut, ne pouvant communiquer avec Mgr Faraud, sans perdre une année, deux peut-être, prit sur lui de tenter l’évangélisation du Youkon et de l’Alaska.
S’adjoignant le Père Lecorre, dont il voulait faire le premier missionnaire de ces territoires, il descendit le fleuve Mackenzie, et, de la pointe Séparation, tête du delta de ce fleuve, il se dirigea, à pied, sur les montagnes Rocheuses, par un _portage_ de 130 kilomètres de marécages et de terrains inconsistants. Dans les replis des montagnes elles-mêmes, il y avait à passer _à gué_, ce qui veut presque dire à la nage parfois, beaucoup de torrents et de rivières dévalant des glaciers. Parvenus au versant du Pacifique, ils mirent leur canot de peau d’orignal, qu’ils avaient porté jusque-là, sur la rivière Porc-Epic, affluent tourmenté, autant que pittoresquement beau, du fleuve Youkon.
Ils avaient compté sans la précocité de l’hiver. Le vent du Nord souffla sans répit. En quelques jours, le canot fut roulé par le courant dans la débandade des glaçons. Le Père Lecorre, étant tombé malade peu après le départ, ne pouvait qu’à peine se mouvoir. Le 30 septembre, comme les voyageurs étaient à mi-chemin des montagnes Rocheuses au fort Youkon, la barrière redoutée des glaces solides entrava la rivière.
Qu’allaient-ils devenir, sans traîneau, presque sans vivres, sans espoir de rencontrer un être humain? Seule la Providence pouvait les sauver. Elle n’y manqua pas. Le même jour, ils rencontrèrent une famille Loucheuse, arrêtée également par la glace, dans sa navigation vers le fort Youkon. Ces braves Indiens offrirent aux missionnaires une part de leurs provisions, un traîneau et un de leurs chiens. Sauvages et missionnaires repartirent ensemble, le 6 octobre. Pendant sept jours, Mgr Clut, la hache à la main, fraya le passage aux attelages, tombant de-ci de-là, parmi les glaçons coupants, défonçant du poids de son corps les couches trop minces, et plongeant coup sur coup dans les mares glacées. Le Père Lecorre, un peu remis, suivait, trébuchant et se relevant sans cesse. Le 13 octobre, au soir, ils arrivèrent au fort Youkon, chez le tout aimable et fervent catholique M. Mercier. Ils acceptèrent avec bonheur de passer l’hiver sous son toit.
Ce fut un hiver d’amertume pour l’âme des apôtres.
Aucun Indien ne se laissa toucher, tellement les ministres protestants avaient implanté les préjugés contre le catholicisme.
A la débâcle de 1873, les prêtres «secouèrent la poussière de leurs pieds» et descendirent le fleuve Youkon. Ils allèrent jusqu’à l’île du fort Saint-Michel, située à 64 kilomètres de l’embouchure du Youkon, dans la mer de Berhing (océan Pacifique).