Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 16
De sa réclusion au lac la Biche, Mgr Faraud ne sortit que trois fois: la première, en 1872-1874, pour aller mendier en Europe la subsistance de ses missions; la seconde, en 1879-1880, pour une visite générale de son vicariat; la troisième, en 1889, pour se rendre à Saint-Boniface et y mourir.
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Nous avons marqué le retentissement des malheurs de la France en 1870-1871, sur nos missions de l’Extrême-Nord. La menace d’être abandonné par le Vieux-Monde décida le vicaire apostolique à oublier de nouveau ses souffrances physiques et à vaincre, une dernière fois, la répugnance qu’il avait toujours éprouvée de tendre la main.
Quittant le lac la Biche, à l’automne 1872, avec l’appréhension d’un échec contre lequel son courage ne pouvait le rassurer, il laissa cet avis à ses missionnaires:
Que chacun ménage sa soutane et sa chemise. Peut-être serons-nous trop heureux bientôt de pouvoir nous couvrir d’un lambeau de caribou... J’ai grand besoin de vos prières, mes enfants... Jamais je n’avais éprouvé un si grand dégoût à me produire qu’aujourd’hui. Mon âme est vraiment sur son Golgotha!
Il passa, en France, les années 1873 et 1874: deux années partagées entre le lit de douleurs et les conférences publiques. Mais, loin de l’échec redouté, il trouva les solides ressources qui allaient garantir à son vicariat la vie et la survivance. Il écrivit, sur la fin de sa tournée, à Mgr Clut:
«Qu’elle est généreuse, notre France!... Et dire que ce sont les régions les plus éprouvées par la guerre qui emboîtent le pas, dans la charité! Rien n’approcha les collectes du Nord. Il y a un rayon de villes, dont Lille est le centre, où je n’ai jamais passé une semaine, ou même un dimanche, sans recueillir de deux à trois mille francs; telles sont _Cambrai_[30], Douai, Valenciennes, Roubaix, Hazebrouck, Bergues, Dunkerque, Calais, Saint-Omer, Arras, Abbeville, Amiens. L’ouest aussi me donna des recettes inattendues.»
Mgr Faraud rentra au lac la Biche, le printemps 1875.
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En 1879, il se mit en route pour les extrémités de son vicariat. Il dut renoncer à la rivière la Paix. Mais il atteignit la plus lointaine de ses missions dans le Nord: le fort Good-Hope. Son mal empira, pendant le retour, et le terrassa tout à fait, au fort Simpson. Il fallut le porter ensuite du canot à la grève, et de la grève au canot, jusqu’au fort Providence, où il passa l’hiver.
L’été suivant, 1880, il continua vers le lac la Biche. La crue des eaux retarda tellement la barque que les vivres allaient manquer, lorsqu’on n’en était encore qu’au confluent de la rivière des Maisons et de l’Athabaska, tombeau du Frère Alexis. Monseigneur envoya alors Larocque, son timonier, au lac la Biche, afin de demander secours au Père Grouard. Il était entendu que Larocque ne pourrait mettre plus de quatre jours, à travers le bois qu’il connaissait très bien. Mais l’insouciant métis s’amusa à chasser. Ayant tué un ours, il festoya sur place, et n’arriva que le onzième jour au lac la Biche. Le Père Grouard expédia immédiatement un canot chargé de vivres, au devant de son évêque... Ce fut par une intervention providentielle qu’on le trouva en vie. Mgr Faraud, le Frère Boisramé et un petit sauvage, leur compagnon, ayant continué la remonte de l’Athabaska, avaient rencontré un groupe de Cris, qui leur avaient cédé quelques morceaux de viande sèche. Ces maigres provisions étaient épuisées, à leur tour, et rien ne venait encore du lac la Biche. A bout de forces, les voyageurs s’étendirent sur l’herbe du rivage. Pendant trois jours, ils ne trouvèrent à manger que des boutons de roses d’églantiers. Le canot sauveteur les eût même passés, et laissés ainsi en proie à une mort certaine, si les rameurs n’avaient aperçu une légère fumée s’élevant d’un petit feu, où le sauvageon faisait bouillir ses souliers pour les manger.
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Neuf ans plus tard, le lac la Biche, devenu inutile aux transports, fut abandonné par le vicariat d’Athabaska-Mackenzie.
Cette année même, 1889, Mgr Taché convoquait ses suffragants au premier concile de Saint-Boniface.
Mgr Faraud était tout heureux d’aller revivre quelques semaines, dans l’intimité de son ami de jeunesse, devenu son métropolitain vénéré.
A repasser la correspondance que les deux prélats échangèrent au cours de leur vie d’apôtres, on croirait parfois entendre saint Augustin et Alypius. De la part de Mgr Faraud surtout, les lettres avaient été nombreuses, longues et d’un cordial abandon. Pour lui, tout ce que faisait Mgr Taché était bien fait, et devait être admis sans examen. Il regardait l’évêque de Saint-Boniface comme l’Aaron dont découlait toute vie, à travers les missions du Nord-Ouest; et, depuis les heures tant heureuses de 1848-1849, son affection pour lui n’avait fait que grandir, avec son admiration. Ainsi, pour nous borner à peu de lignes, ces réflexions écrites, en 1869, au cours d’un voyage dont le but était de visiter Mgr Grandin, à l’Ile à la Crosse:
--_Monseigneur et bien tendre ami._--J’ai quitté, hier soir, la mission Saint-Jean-Baptiste, berceau chéri de notre enfance apostolique, où j’eus le bonheur de vous voir pour la première fois, vous qui deviez être la tige de tout l’épiscopat du Nord.
C’est là, vous le savez, qu’après avoir sondé toutes les richesses que Dieu avait mises dans votre cœur sensible, tendre, généreux, affectueux, je vous livrai le mien, alors ardent, bouillant pour le salut des pauvres âmes confiées à notre jeunesse. Dès ce moment, je ne fus plus simplement votre frère, mais votre ami, dans toute la force du terme, puisque Dieu était le centre de cette amitié, dont le salut des âmes était le rayonnement. Abstraction faite de la différence de nos caractères, nous devînmes _cor unum et anima una_. Vous étiez David, et j’étais Jonathas. J’avais tout à gagner dans cette union intime, surnaturelle, et vous fort peu de choses, si ce n’est pourtant la consolation qu’on trouve toujours à savoir qu’on est aimé avec franchise et sincérité. Bien des hivers ont passé sur nos têtes depuis ce temps-là; nous sommes aujourd’hui les vieux du sanctuaire, et je me retrouve à votre égard, tel que j’ai toujours été, avec ce quelque chose de plus fort et de plus parfait que l’âge, la réflexion et les épreuves ajoutent aux impressions d’une verte jeunesse.
Votre tendre amitié s’est parfois enflammée, et vous m’avez servi des reproches fortement épicés: merci, très cher ami! Tout a contribué à resserrer les liens déjà si forts dès le principe. L’ami qui flatte est dangereux, même dans son amitié. Celui qui égratigne tire le mauvais sang et sauve la vie. Dieu vous a fait buisson ardent...
Adieu, cher Seigneur et ami. Quand reviendra le beau vieux temps du Nord? Jamais, parce que pour qu’il revînt, il faudrait être simples soldats, et nous sommes malheureusement capitaines. Au ciel donc, et tout sera fini!
Lorsque, l’été 1889, Mgr Faraud descendit de la voiture, appuyé sur le Frère Boisramé, son vieux serviteur, Mgr Taché le reconnut à peine, tant il était voûté, délabré, vieilli. Il l’embrassa en pleurant:
--Pauvre ami, lui dit-il, que vous êtes changé!
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Le concile de Saint-Boniface fini, et sur les représentations de Mgr Taché, Mgr Faraud donna sa démission de vicaire apostolique et de supérieur des missions de l’Athabaska-Mackenzie. Ce lui fut un dur sacrifice. Il exprima le désir que l’on nommât le Père Grouard pour son successeur. Sa prière fut exaucée. Mais il ne devait l’apprendre qu’au ciel.
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Espérant cependant rester toujours au service du cher vicariat, il acheta, à Saint-Boniface, une maison dont il confectionna lui-même les meubles, et dont il disposa les appartements en vue d’y recueillir les vétérans du Nord, à mesure qu’ils tomberaient de vieillesse ou d’infirmités. Il écrivait à Mgr Clut:
La maison dont j’ai fait l’acquisition est moins pour moi que pour tous les preux, vieux, infirmes, épuisés de fatigue de notre triste Nord. Je ne serais plus père, le jour où, par manque de prévoyance, j’aurais exposé mes enfants, les braves des braves, à devenir le rebut de la terre. Ils ont bien fait leur journée: payons-les généreusement!
Lui-même comptait écouler dans ce refuge, auprès de Mgr Taché, et «en les consacrant au salut de son âme, ses dernières années.»
Hélas! l’aube des derniers jours se levait déjà.
Il s’occupa encore, au printemps 1890, de l’expédition des effets du Mackenzie, sans oublier même les «douceurs maternelles».
--Allez m’acheter une petite balance, dit-il, au Frère Boisramé, et surtout qu’elle soit exacte!
Sur cette balance, il pesa scrupuleusement les trois livres de sucre par missionnaire, que les moyens permettaient désormais d’allouer annuellement.
De sa «maison-palais», ainsi qu’il l’appelait en riant, il ne sortait que pour visiter Mgr Taché:
--Allons voir Alexandre, disait-il.
Mais, chez lui, tout Saint-Boniface était le bienvenu.
Dans l’oratoire qu’il avait construit et orné de ses mains, il accomplissait, avec la ponctualité d’un novice, tous les exercices prescrits ou conseillés par la Règle des Oblats.
Il célébra sa dernière messe, deux semaines avant sa mort. De ce moment, un prêtre vint chaque matin offrir devant lui le saint sacrifice et lui donner la sainte communion.
Loin de se plaindre, il se trouvait heureux de souffrir de l’immobilité de Notre-Seigneur attaché au gibet, et se répétait la parole de Mgr de Mazenod:
--Quand on est sur la croix, il faut s’y bien tenir!
Mais l’inaction hâta sa fin. La maladie de foie dont il souffrait, et dont il avait ressenti l’atteinte fatale, au cours d’une ordination qu’il faisait, le 13 juin, au collège de Saint-Boniface, répandit le désordre complet dans son robuste organisme. Il devint somnolent, enflé, incapable de se coucher.
M. l’abbé Messier, curé de la cathédrale et son confesseur, alla pour l’avertir, sur l’avis du médecin:
--Monseigneur, si j’avais un paroissien dans votre état, je lui dirais qu’il est temps de...
--Ah! C’est bien! répondit allègrement le malade, coupant la phrase. Allons-y!
Interpellant aussitôt le Père Pascal (futur Mgr Pascal), qui était depuis plusieurs mois son infirmier:
--Père Pascal, vite, allez me chercher les Sœurs Grises de l’hôpital, afin qu’elles prient, pendant que vous m’administrerez. Faisons bien les choses. On ne part qu’une fois pour l’éternité.
Ayant reçu le saint Viatique et l’Extrême-Onction, il s’absorba dans une ardente action de grâces. On l’entendit murmurer:
--O bon Jésus, qu’on est heureux de vous avoir quand on souffre! Quelle force, quel baume, quelle consolation pour mes souffrances!... O bon Jésus, ce que vous faites est parfait! Je vous consacre le reste de vie que vous me laissez!...
Puis, comme revenant d’un monde lointain, il regarda autour de lui et aperçut les prêtres et les religieuses en larmes. Il n’avait jamais pu voir la peine des autres, sans tout faire pour la dissiper:
--Allons, allons, dit-il, réjouissons-nous! Un chrétien doit mourir gaiement! Qu’on me donne ma vieille pipe du Nord, et contons des histoires!
On lui donna la pipe. Mais le dernier effort de sa joviale charité fut d’en tirer quelques faibles bouffées. Elle tomba, inachevée.
Le lendemain, Mgr Taché, rentrant d’un voyage, trouva son cher ami sans connaissance.
Durant les cinq jours qui suivirent, Mgr Faraud ne sembla revenir à lui qu’un très court moment. Ce fut pour exprimer un merci à ses deux gardes-malades, dont il trouva les mains dans les siennes. Il dit seulement:
--Pauvre Père!... Cher Curé!...
Et son regard affectueux, allant du Père Pascal à M. Messier, accompagna les mots.
Il expira, après trente-six heures d’une violente agonie, le 26 septembre 1890.
«Le Frère Boisramé pleura, à n’en plus finir.»[31]
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MGR VITAL-JUSTIN GRANDIN (1829-1902)
Consacré à la Sainte Vierge, dès avant sa naissance, Mgr Grandin manifesta, tout enfant, une piété de prédilection envers la Reine des Apôtres.
Un jour, l’un de ses condisciples, le Père Fouquet, lui annonça qu’il partait pour le noviciat des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Ce titre le fascina. _Missionnaire_, et, en même temps, le _dévoué_--_oblatus_--de Marie Immaculée, n’était-ce pas l’idéal réalisé de tous ses rêves!
Au moment de cette révélation, il se trouvait au séminaire des Missions Etrangères de Paris, la seule institution fondée pour l’évangélisation des infidèles, qu’il eût encore connue; et il s’y préparait à l’apostolat des Chinois, avec le Vénérable Théophane Vénard, le Bienheureux Chapdelaine et d’autres futurs martyrs. De lui-même, il n’eût point quitté le séminaire. Mais ses supérieurs, tout contristés de perdre un tel sujet, lui conseillèrent de retourner au diocèse de Laval, à cause d’un défaut naturel, jugé incompatible avec l’usage des langues orientales. Ce défaut était un léger zézaiement, lequel, d’autre part, uni à la simplicité de ses manières, achevait de le rendre sympathique.
Le chagrin du pauvre «expulsé» tomba, devant le conseil que lui donna, le même jour, son directeur de conscience «d’essayer les Oblats».
Il était au noviciat de Notre-Dame de l’Osier, en 1852, lorsque passa Mgr Taché, nouvellement sacré. Les récits du jeune évêque missionnaire l’enthousiasmèrent:
«Je vous assure, écrivit-il à ses parents, je vous assure que si j’allais dans cette mission, je ne regretterais ni la Chine, ni le Tonkin».
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Il fut, selon ses vœux, donné à Mgr Taché, malgré une bien chétive santé, et malgré le médecin assurant qu’il ne «supporterait peut-être même pas l’épreuve de la traversée.»
Le Père Grandin demeura, l’hiver, à Saint-Boniface, et partit, en juin 1855, pour la mission de la Nativité (lac Athabaska) comme assistant du Père Faraud.
De la Nativité, il alla passer quelques mois à la rivière au Sel, chez le patriarche Beaulieu, son professeur de montagnais, et quelques semaines à Notre-Dame des Sept Douleurs (fond du lac Athabaska).
Mais au bout de deux années seulement, 1857, il reçût l’ordre de se rendre à l’Ile à la Crosse, pour prendre charge de la mission Saint-Jean-Baptiste.
C’est là, lui aussi, que l’année suivante, en juillet 1858, il vit tomber soudain sur ses épaules l’honneur de l’épiscopat. Ses bulles le préconisaient évêque de Satala, et coadjuteur de Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface.
Ses protestations, qu’il croyait invincibles auprès de Mgr de Mazenod, lui attirèrent cette réponse:
«--Je n’approuve pas vos observations, et je vous interdis d’en faire de nouvelles. Venez de suite, et n’attendez pas que je sois mort pour obéir à mes ordres.»
Mgr Taché ajoutait à la lettre du Fondateur des Oblats:
«--Hâtez-vous. Votre préconisation datera bientôt de deux ans. Le Pape vous regarde déjà comme un vieil évêque, et, s’il vous écrivait, il vous donnerait le titre de _vénérable frère_.»
Le soir du 30 novembre 1859, Mgr de Mazenod écrivait:
Voici encore un des beaux jours de ma vie. Je viens de consacrer évêque notre bon, notre vertueux, notre excellent Père Grandin. Il avait été faire son noviciat pour l’épiscopat, dans l’horriblement pénible mission des immenses régions glaciales renfermées dans le diocèse de Saint-Boniface, et cela pendant cinq ans d’un travail surhumain. Elu depuis deux ans évêque de Satala, _in partibus_, et coadjuteur de Saint-Boniface, j’ai dû attendre qu’il eût le temps d’arriver jusqu’à moi pour que je lui impose les mains. C’est un privilège que je me suis réservé, et que ne m’a pas contesté notre cher Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface. J’ai déjà exprimé la joie que m’a fait éprouver la venue de ce bon fils qui tenait de moi la tonsure, les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise... Je renonce à exprimer ce que j’ai éprouvé de bonheur, en sacrant un tel évêque.
Le 17 avril suivant, Mgr de Mazenod traçait à Mgr Taché, sur le nouvel évêque, qu’il connaissait encore mieux, ces remarques, restées inédites:
Oh, cet excellent Mgr Grandin! Voilà un missionnaire achevé. Quelle bonne inspiration nous avons eue de le choisir pour être votre coadjuteur! A lui seul, il vaut dix missionnaires. Il a déployé un bon sens rare, dès son apparition ici. On n’a jamais vu un homme exciter une sympathie plus universelle. C’est prodigieux. Il n’a eu qu’à paraître, et tout le monde s’est mis à l’aimer et à le révérer... Ce cher évêque a l’esprit si juste; il a tant de vrai zèle pour la gloire de Dieu, le salut des âmes, l’honneur et les avantages de sa mission qui est essentiellement nôtre; il vous rend tant de justice; il met si bien chacun à sa place, que c’est un vrai plaisir de s’entretenir avec lui sur tous les objets.
Il fut convenu que désormais Mgr Taché resterait à Saint-Boniface, _porte du Nord-Ouest_, et que son coadjuteur s’installerait--comme s’installent les missionnaires,--à l’Ile à la Crosse, _porte de l’Extrême-Nord_.
L’Ile à la Crosse avait déjà les affections de Mgr Grandin. Il l’aima davantage de 1860 à 1869. Il l’aima peut-être plus que ne l’aimèrent les autres évêques dont elle avait été aussi le Bethléem, parce qu’il y travailla plus que personne, et surtout parce que, l’ayant lui-même développée, embellie, il eut à la voir disparaître dans les horreurs d’un incendie. En deux heures de la froide nuit du 1er mars 1867, sous les yeux de l’évêque, des religieuses, des orphelins, qui étaient là, à peine vêtus, les pieds nus dans la neige, et impuissants à rien sauver, évêché, couvent, orphelinat, remises, provisions de réserve, tout fut brûlé[32].
En 1869, le Saint-Siège détacha de Saint-Boniface le diocèse de Saint-Albert, nommant Mgr Grandin titulaire du nouvel évêché.
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Cinq années seulement de Mgr Grandin appartiennent à l’histoire du vicariat d’Athabaska-Mackenzie: les deux années du lac Athabaska, où il fut comme simple prêtre, et trois années (de juin 1861 à juillet 1864) qu’il employa à visiter et à gouverner le vicariat arctique, depuis le lac Athabaska jusqu’au Cercle Polaire, en attendant la nomination, la consécration et le retour de Mgr Faraud.
A suivre le maladif et doux prélat dans les phases de cette longue pérégrination, par le récit qu’il en fit lui-même; à réfléchir sur les aveux qu’il confiait à Mgr Taché, en des communications intimes, dont les archives de Saint-Boniface gardent le secret, avec tant d’autres semblables sur les tortures les plus crucifiantes, les plus humiliantes, et donc les plus sanctifiantes, des missionnaires, mais que la délicatesse de nos usages défend de mettre au jour, on reste interdit, et l’on se demande quelles autres souffrances morales et physiques pourraient bien s’ajouter à celles-là, pour tuer leur victime... Mais Dieu soutient ses missionnaires; et, comme se plaisait à le redire Mgr Faraud, avec saint Paul, c’est lorsqu’ils sont les plus faibles qu’ils deviennent les plus forts, parce qu’ils peuvent tout en celui qui les fortifie.
Mgr Grandin regardait son voyage du Mackenzie comme l’étape culminante de sa vie de missionnaire des sauvages. C’est aux peines et aux consolations éprouvées, dans ce champ de glace, parmi les Montagnais, les Plats-Côtés-de-Chiens, les Peaux-de-Lièvres, les Esclaves, qu’il prenait les traits de choix des conférences et des sermons qu’il fut appelé à prononcer dans tant d’institutions, d’églises et de cathédrales, pour l’œuvre de la Propagation de la Foi.
C’est une conversation sur le même sujet qui lui gagna l’admiration de Louis Veuillot. Le publiciste catholique le présentait, le lendemain, à la France et à l’univers, dans l’un des meilleurs articles de sa carrière: _L’évêque pouilleux_. Il se servait de l’abjection forcée, mais chrétiennement acceptée, du prélat, pour venger l’Eglise, «la grande faiseuse d’hommes», qui, à l’encontre de la risée des mondains, s’occupait alors de béatifier le miséreux volontaire, Benoît-Joseph Labre. Louis Veuillot conserva toute sa vie cette vénération pour Mgr Grandin:
--Quel bel évêque vous avez dans les glaces, disait-il à l’un des nôtres. C’est bien lui qui fait comprendre que le froid brûle!
La _Vie de Mgr Grandin_ a été écrite d’une plume de maître, en 1903, année qui suivit sa mort, par le R. P. Jonquet, O. M. I.[33]. Nous y renvoyons le lecteur, lui promettant, avec le charme d’un drame vécu, historique, les impressions qui élèvent et vivifient les âmes.
Ce que le lecteur ne trouvera pas cependant, dans le livre du Père Jonquet, c’est que l’Eglise a entrepris de placer Mgr Grandin sur les autels. La cause de canonisation du _serviteur de Dieu_ fut commencée en 1914.
Elle se poursuit, à Rome, de concert avec la cause introduite du Père Albini, O. M. I., l’apôtre et le thaumaturge de la Corse.
CHAPITRE VIII
L’ÉVÊQUE DE PEINE
_Mgr Isidore Clut.--Les bulles blanches et le sacre.--Egaré dans les bois.--Au concile du Vatican.--Recruteur.--Episode du Grand Rapide.--Une rencontre de Mgr Clut et de Mgr Faraud.--Aux territoires du Youkon et de l’Alaska.--Les visites du vicariat.--L’indésirable bien-aimé.--Dompteur de chiens et meneur de traîneaux.--Campement à la belle étoile.--Vermine.--Le son du glas.--Au petit Lac des Esclaves.--«Notre joie et notre récompense»._
Dans quelle administration, dans quelle entreprise n’a-t-on pas trouvé, à côté du maître qui paraît, l’artisan ignoré; sous le chef qui commande, l’humble manœuvre; près de l’homme des honneurs, celui qui les gagne: l’homme de peine?
L’évêque de peine, dans les missions du Mackenzie, s’il était possible que tous ne l’eussent pas été pareillement, serait Mgr Clut.
Toujours à la tâche obscure, partout éclipsé dans sa timidité et dans sa modestie, il marcha, il travailla, il peina, sans dire jamais: «C’est assez». Le regard fixé sur son vicaire apostolique, comme celui du matelot sur son capitaine, il n’eut jamais à faire que la volonté des autres. Il avait inscrit sur son blason, aux pieds de saint Isidore labourant, la parole du divin Maître: _Jugum meum suave est et onus leve_. _Mon joug est doux et mon fardeau léger._ Il eut en effet la paix surnaturelle des bons serviteurs de Dieu.
Quant à la consolation humaine, cette heure de repos, si rare mais si douce, qu’il est permis au courageux ouvrier de goûter, en se disant: «C’est mon ouvrage!», on la chercherait en vain dans cette vie des solitudes sauvages, où l’évêque se fit semblable au plus laborieux de ses frères convers, au plus misérable de ses Indiens. Si, pourtant. Il dut éprouver, un jour, une joie d’ici-bas. Ce fut le 3 août 1889, à la mission de la Providence, en son jubilé épiscopal, lorsqu’il entendit le Père Grouard lui dire, dans une courte adresse qu’avaient signée les missionnaires, pères et frères, de l’Athabaska-Mackenzie:
...Si ces pauvres pays ont un jour leur histoire, et que cette histoire soit fidèle à retracer, avant tout, le règne de Dieu, vous aurez droit, Monseigneur, à une belle page. Bonté, dévouement sans bornes et courage à toute épreuve brilleront à chaque ligne de cette page. Vos exemples et vos leçons de générosité et de vaillance nous piqueront d’une sainte émulation, soyez-en sûr, Monseigneur, pour cheminer au milieu de ces tribus sauvages qui bénissent votre nom et recueillir en grande partie le fruit de vos labeurs.
Né à Saint-Rambert-sur-Rhône, diocèse de Valence, le 11 février 1832, Isidore Clut grandit dans la piété et l’attrait du ministère des autels.