Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 12
_Ile à la Crosse, 24 mai 1845._ Il y a quinze jours que je suis arrivé ici, sur un petit canot, avec un seul compagnon... Je suis à l’ouvrage, le jour et la nuit. Sans cesse je suis entouré de quatre-vingts familles montagnaises, dont je ne saurais satisfaire la faim et la soif de la justice de Dieu. La miséricorde divine paraît ici avec éclat. Le jour et la nuit, je suis employé aux saints exercices de la mission, et mes bons sauvages, dévorés d’une sainte avidité de connaître Dieu et les moyens de le servir, semblent se reprocher les instants du repos et du sommeil. «Hâtons-nous, disent-ils, car nous allons peut-être mourir bientôt, et nous n’aurions pas le bonheur de voir Dieu.» Je leur fais espérer qu’ils auront, l’an prochain, des missionnaires qui apprendront facilement leur langue, et qui les instruiront avec plus de facilité et plus de fruit que je ne puis le faire.
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Ainsi fut fondée la mission de l’Ile à la Crosse, chère aux souvenirs de tant de missionnaires.
L’Ile à la Crosse émerge d’un beau et vaste lac. Son nom, qu’elle a communiqué au lac même, lui vient de ce qu’elle fut l’arène recherchée des sauvages pour le jeu de la _crosse_: sorte de longue et forte raquette, dont le volant n’est pas le morceau de liège empenné que se renvoient les jeunes filles européennes, mais une balle dure, bourrée de sable, et lancée par des hommes vers un but déterminé, à l’encontre des efforts violents d’un camp adverse.
Située à 60 lieues, au sud du Portage la Loche, l’Ile à la Crosse était sur le passage des barges, du sud et de l’est, qui faisaient route vers le Portage. M. Thibault ne pouvait donc attendre, en plus favorable position, le moment d’exécuter son projet apostolique.
Dès qu’il en fut capable, il quitta ses néophytes de l’Ile à la Crosse et s’embarqua pour le Portage la Loche.
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Il y passa les mois de juin et de juillet 1845.
En attendant l’arrivée des brigades de l’Extrême-Nord, il s’y occupa des Montagnais de la région:
Tous ceux que j’ai vus de cette tribu, écrit-il à Mgr Provencher, savent prier Dieu plus ou moins bien, et connaissent les principales vérités de la religion. Ils ont un respect infini pour le missionnaire, qu’ils regardent comme Jésus-Christ lui-même.
Ils me disent que toutes les tribus, d’ici au Pôle nord, soupirent après la connaissance du Dieu vivant...
Enfin les «barges du Pôle» arrivèrent, et le missionnaire écrivit encore à son évêque:
J’ai vu, au Portage la Loche, quelques sauvages de la rivière Mackenzie, Peaux-de-Lièvres, Loucheux, Esclaves, Plats-Côtés-de-Chiens, Castors, etc., dont les heureuses dispositions m’ont singulièrement touché. «Nous désirons, comme les Montagnais, me disent-ils, apprendre les nouvelles que tu viens apporter dans ces pays. Nous faisons pitié, car nous ne connaissons pas Dieu; mais nous désirons le connaître, et nous voudrions aussi, quand nous mourrons, aller dans le beau pays où Dieu place les bons vivants. Viens nous voir! Fais nous charité!» Ma réponse affirmative les remplit de joie...
Cette connaissance de nos prières, trouvée par M. Thibault chez les Montagnais, ce respect surnaturel professé pour le missionnaire, ces aspirations de tous les sauvages connus jusqu’aux régions polaires, vers la religion du Dieu vivant, doivent être attribués, en grande part, à l’influence religieuse exercée par les Canadiens français catholiques.
Nous savons quel fut le rôle des _coureurs-des-bois_, comme explorateurs, et quel lot leur revient de la gloire que se sont décernée les découvreurs nommés par l’histoire. Mais nous n’avons rien dit encore de leur mérite principal, celui d’avoir préparé les conquêtes de l’Evangile, parmi les nations sauvages.
Un petit nombre des _voyageurs des Pays d’en Haut_ furent, il est vrai, des semeurs d’impiété; et Mgr Taché déplora qu’ils eussent rendu très difficile la conversion de certains groupes qu’ils avaient corrompus, chez les Sauteux surtout. Mais le grand nombre, presque tous, respectèrent les lois de Dieu. Si plusieurs se laissèrent aller à des faiblesses, qui, d’ailleurs, nous scandaliseraient plus qu’elles ne scandalisèrent les Indiens eux-mêmes, ils ne furent jamais irréligieux. Ils s’étaient détachés de ces rivages de France, qu’embaumait encore la foi du pêcheur normand, breton, vendéen, au temps,
Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le blanc manteau de leur virginité.
Au milieu de leurs égarements, ils s’étaient souvenus du catéchisme de leur enfance. Ils ne blasphémaient pas. Ils baptisaient leurs enfants mourants. Ils priaient sur le corps de leurs défunts. Ils savaient redire à ceux qui les sollicitaient à l’injustice le vieux dicton: «Je suis pauvre, mais, Dieu merci, j’ai de l’honneur!» Et, lorsqu’au feu du bivouac, les chefs sauvages leur racontaient les chasses d’antan et les danses des ancêtres, eux, les fils de la France et de Québec, racontaient, en retour, les histoires qu’ils avaient apprises de leurs pères, et parlaient du vieux curé qu’ils n’avaient qu’entrevu, mais dont le souvenir avait laissé au fond de leur âme comme un rayon de Dieu:
«--Oui, ils viendront un jour à vous, les hommes de ce Dieu, disaient-ils. Vous les reconnaîtrez à leur robe noire. Vous ne pourrez vous y tromper, car ils n’auront pas de femme. N’écoutez par les _priants_ mariés. Mais le prêtre, l’_homme de la prière_ véritable, suivez-le. Il vous conduira au bonheur, dans la terre du Grand Esprit.»
Ainsi firent-ils naître le désir de la foi. Leur prédication fut comme une imprégnation inconsciente, mais profonde, une germination lente, mais vivace, que la main du missionnaire n’eut qu’à bénir pour la faire éclore.[22]
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Cependant le pont de passage par excellence, jeté par les voyageurs des Pays d’en Haut, entre les sauvages païens et le missionnaire catholique, fut une race moyenne, issue de la blanche et de la rouge: la race _métisse_.
Mgr Taché comptait, en 1869, dans le Nord-Ouest, les mélanges de quatorze nations civilisées et de vingt-deux tribus indigènes.
Tous les enfants de ces alliances sont désignés par le nom de _Métis_ (half-breed). La classification populaire les répartit en métis _anglais_ et en métis _français_, les premiers ordinairement protestants et les autres catholiques.
Les Métis français--ou _Bois-Brûlés_--furent les plus nombreux, les plus distingués, les plus beaux. Mgr Taché, qui aima particulièrement cette intéressante famille de son vaste bercail, disait:
Les Métis sont une race de beaux hommes, grands, forts, bien faits. Quoique, en général, ils aient le teint basané, cependant un très grand nombre sont bien blancs et ne portent aucune trace de provenance sauvage. Les Métis sont d’intrépides et infatigables voyageurs. Ils étonnent par leur force et leur agilité dans les voyages d’hiver. Ils courent habituellement, et paraissent rarement en éprouver même de la fatigue. Les voyages d’été, en barge surtout, exigent un redoublement de vigueur qui ne leur fait point défaut.
Habitués à la chasse du bœuf sauvage (bison, buffalo), les Métis (de la prairie) forment la cavalerie la plus adroite qu’il y ait au monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d’une ardeur étonnante; mais l’habileté des hommes surpasse tout ce que l’on peut s’imaginer. Les rênes d’une main et le fouet de l’autre, ils tirent sept coups de fusil (à bourre) par minute, pendant que le cheval est à la vive course. Il en est même un qui, dans un pari, a chargé cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent, bride abattue. Plusieurs n’ont tiré le cinquième coup que quelques pas après avoir dépassé la borne. Puis, il ne tirent pas au hasard, car chaque coup abat un _buffalo_. Souvent, pour s’amuser en galopant ainsi, ils logent une balle dans les flancs d’un oiseau qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu’il y a de plus étonnant encore, c’est qu’ils reconnaissent toujours, ou presque toujours, les animaux qu’ils ont tirés; et pourtant il y a jusqu’à trois cents chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de vaches. De temps en temps, ils mettent deux ou trois grains de plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie. Un bon chasseur tue jusqu’à cent vaches pendant une chasse.
Les Métis semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages et que les autres peuples n’acquièrent presque jamais: c’est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans aucune autre donnée qu’une connaissance d’ensemble, qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas toujours se rendre compte à eux-mêmes...
On peut ajouter qu’ils sont intelligents. Ceux qui ont eu l’occasion de s’instruire ont montré en général des talents distingués; et, dans les différents rangs de la société, on en a vu remplir avec honneur les emplois qui leur étaient confiés. Ils apprennent les langues avec une facilité étonnante...
C’est dans les voyages que l’on a lieu d’admirer leur dextérité, sans laquelle on ne pourrait se tirer des mauvais pas que l’on rencontre en franchissant nos vastes solitudes. Bien des officiers du génie, ou même de génie, pourraient prendre ici des leçons utiles...
Les Métis sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu’à la prodigalité. Une heureuse disposition encore, c’est leur patience dans les épreuves. Là où d’autres s’emportent, jurent et blasphèment, eux rient, s’amusent et prennent le contretemps de la meilleure grâce du monde...
Le défaut le plus saillant des Métis est, ce me semble, la facilité de se laisser aller à l’entraînement du plaisir. D’une nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et, si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là, une perte considérable de temps, un oubli trop facile, quelquefois, des devoirs importants, une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l’indice naturel de vices plus grands que ceux qui existent véritablement...
Les métis, dont parle Mgr Taché, étaient plus de 15.000, il y a cinquante ans. Aujourd’hui, leurs descendants sont lamentablement clairsemés, parmi les populations blanches du grand Ouest canadien. Mais leur mission d’intermédiaire entre le prêtre de la religion rédemptrice et les Indiens fut bien remplie.
Les survivants de Saint-Boniface, groupés en l’Association de l’_Union nationale métisse_, l’ont rappelé dans une adresse, lue par leur président, le digne M. Guillaume Charette, à S. G. Mgr Béliveau, le 25 juillet 1918, en la célébration du centenaire de l’arrivée de Mgr Provencher, à la Rivière-Rouge:
Fondés au sein de la barbarie, les premiers foyers des Bois-Brûlés (métis français) nourrissaient pourtant une tradition: celle de la patrie légendaire de leurs pères. Exilés pour la plupart sans retour, ils ne manquaient jamais d’évoquer, dans leurs courses et sous le wigwam familial, la pensée du toit paternel, de parler du pays lointain et mystérieux, et de nourrir l’espoir que leurs enfants prieraient un jour le Dieu qu’eux-mêmes avaient appris à invoquer dans leur enfance... Ils avaient conservé l’héritage des enseignements reçus sur les genoux de leurs mères, là-bas, sur les bords enchanteurs du majestueux Saint-Laurent, berceau de la Nouvelle-France... Fidèles à la mission reçue sur la terre laurentienne, ces avant-coureurs apostoliques ont, à leur insu, préparé les voies de la Providence, et les prêtres vont trouver en eux, ainsi qu’en leurs enfants, les Métis, des guides sûrs et fidèles au milieu des dangers de toutes sortes et au sein des tribus souvent hostiles, qui se partagent les déserts de l’Ouest... De descendance française et catholiques, nous devenions les auxiliaires attitrés des missionnaires, avec la charge et l’honneur de perpétuer ici la mission de nos pères canadiens...
Canadiens et métis furent bien, en effet, les _auxiliaires_ du missionnaire, après avoir été ses _précurseurs_, dans l’établissement de l’Evangile. Ils furent ses guides dans les mystères de la prairie et de la forêt. Ils furent ses maîtres dans les langues sauvages. Ils furent parfois les sauveurs de sa vie. A chaque pas, depuis l’origine jusqu’à nos jours, l’histoire des missions du Nord-Ouest, du Nord et de l’Extrême-Nord retrouve leurs traces vives dans les chemins de la foi, comme dans les chemins de neige.
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Si M. Thibault alla vers les tribus lointaines du Nord, ce fut à la demande d’une délégation française envoyée, en 1840, à Saint-Boniface, par les Indiens du versant est des montagnes Rocheuses, et conduite par un Piché. De Saint-Boniface à Edmonton, il eut pour guide et serviteur un Laframboise; et, d’Edmonton aux montagnes Rocheuses, un Gabriel Dumont. En 1844, lorsqu’il se trouvait chez les Montagnais du lac Froid, il fut amené à visiter le lac la Biche. Comment? Il va nous le dire:
Un vieux Canadien, Joseph Cardinal, natif de Saint-Laurent, près de Montréal, vint me prier de me rendre au lac la Biche, où sa famille était réunie pour m’attendre. Que ne peut le souvenir de l’enfance! Précieuse impression puisée sur le sein maternel, et gravée en caractères ineffaçables au cœur de l’homme! Ce bon vieillard, écrasé sous le poids de ses quatre-vingt-huit années, me guida à travers les bois et mille embarras difficiles à franchir, jusqu’au lac la Biche, à dix journées de marche à pied. J’y rencontrai une quinzaine de familles qui me reçurent avec une reconnaissance infinie. Tous se confessèrent plusieurs fois et furent assidus aux exercices de la mission qui durèrent quinze jours.
Au grand rendez-vous du Portage la Loche, M. Thibault trouva un métis de la nation dénée, qui, après sa conversion, gagna la reconnaissance de tous les missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie.
C’était un vieillard à barbe longue--frappante exception chez les métis--et toute blanche depuis longtemps. On le connut sous les noms de vieux Beaulieu, patriarche Beaulieu, patriarche de la rivière au Sel.[23]
Les prouesses de ce Beaulieu charpenteraient un roman de réalité, aux contrastes extrêmes, et qui s’intitulerait admirablement, lui aussi, _Du Diable à Dieu_.
Il ne sut jamais son âge. Mais il dut dépasser le siècle, car il ne mourut qu’en 1872, et il se souvenait d’événements bien antérieurs à l’arrivée de Sir Alexander Mackenzie, que son père, François Beaulieu, avait conduit aux bouches du Mackenzie, en 1789, et à l’océan Pacifique, en 1793.
Sa mère, une Montagnaise, l’éleva dans le paganisme.
La force colossale dont il était doué fut mise à prix par les compagnies rivales, qui lui offraient la présidence de leur escouade de _boulets_ (_bully_), espèce d’_hommes-bœufs_, policiers aux poings de fer, bretteurs d’attaque et défense dans les assauts qui se livraient aux fourrures des sauvages.
Beaulieu était le _boulet_ de la Compagnie du Nord-Ouest (les Français), sur le Grand Lac des Esclaves, en face du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson (les Anglais), lorsque son _bourgeois_ fut trouvé noyé dans la baie qui séparait les deux établissements. On crut à un assassinat, inspiré par la jalousie commerciale, et Beaulieu fut député pour la vengeance.
Le soir venu, il part en canot d’écorce, seul, avec son fusil à pierre, et aborde sous la fenêtre de la cabane. A travers le _parchemin_, il remarque le bourgeois, entouré des _engagés_, et fumant paisiblement sa pipe, les pieds au feu de l’âtre. D’un coup d’épaule, il fait voler la porte. L’instant d’après, le bourgeois tombe foudroyé. Beaulieu se met aussitôt à recharger son fusil; mais tous les bras se jettent sur lui. Garrotté, il défie encore ses hommes et les insulte.
--Tais-toi, lui dit alors le commis, subalterne de celui qui était étendu là, dans sa mare de sang. Dis-nous quel salaire il te faut, et sois notre _bully_! Nous te voulons! Ne retourne pas avec ces chiens du Nord-Ouest. Allons, vite! Fais ton prix, et nous te délions!
Beaulieu accepta le marché et ne quitta plus la Compagnie de la Baie d’Hudson. On ne fit plus prestement aucun empereur romain.
Sa qualité de métis, son intelligence, sa force et sa brutalité lui avaient valu d’être choisi pour chef par les sauvages de la région. Tout tremblait devant lui. De temps à autre, afin d’entretenir la terreur de son prestige, il surgissait dans un camp indien; d’un coup de son coutelas, il fendait la paroi d’une loge afin d’y entrer debout; et, en quelques secondes, il poignardait l’assemblée, figée d’épouvante. Il en voulait particulièrement aux Plats-Côtés-de-Chiens, parce qu’ils avaient tué son frère.
--Tiens, regarde, disait un de ces Indiens au missionnaire du fort Rae, en se penchant sur l’anfractuosité profonde d’un rocher, regarde, là, au fond, la forme de ce crâne et de ces épaules, sous la mousse. C’est mon père. Beaulieu l’emmena à la chasse. Arrivé ici, il l’attacha à cet arbre que tu vois. La semaine suivante, il repassa. Mon père était mort, et Beaulieu jeta son corps là, dans le grand trou.
Don Juan du désert, il eut jusqu’à sept femmes en même temps, et jamais moins de trois. Les Dénés étaient polygames, chacun s’adjugeant autant d’épouses qu’il en pouvait nourrir.
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De Dieu, de la religion, Beaulieu ne savait rien. Il ne se rappelait que vaguement ce que lui avait dit son père; et ces notions restaient confondues, en son esprit, avec les superstitions païennes, sans éveiller sa conscience.
Un printemps, arriva au fort Résolution, pour être placé sous ses ordres, un jeune Canadien français, de Montréal, nommé Dubreuil, homme doux, charitable, obéissant, toujours respectueux de ses maîtres. Cela frappa Beaulieu. Il l’observa. Surpris de le voir s’agenouiller, matin et soir, auprès de sa couchette, intrigué du grand signe de croix qui commençait et finissait cette cérémonie, il voulut s’informer. Dubreuil lui dit qu’il priait le bon Dieu et la sainte Vierge Marie.
--Mais est-ce que moi aussi, je pourrais connaître Dieu et la sainte Vierge, et les aimer, et les prier, demanda-t-il?
Dubreuil put commencer à instruire sur-le-champ son fougueux catéchumène, et il vit bientôt se débattre sous les étreintes du paganisme et de sa nature demi-sauvage une âme droite, avide de la vérité.
Sur ces entrefaites, on apprit que M. Thibault se disposait à venir au Portage la Loche.
--C’est lui qui est le prêtre, l’homme de la prière, dit Dubreuil. Va le rencontrer. Il te dira ce qu’il faut faire pour servir le bon Dieu et pour sauver ton âme.
Beaulieu équipa le plus long et le plus large de ses canots d’écorce, le remplit de ses femmes et de ses enfants, et partit pour le Portage la Loche, emmenant à sa suite tous les Indiens qu’il avait trouvés en état de faire le voyage.
La conversion de Beaulieu fut complète. Le reste de sa vie fut consacré à une pénitence et à un apostolat ininterrompus. Il se constitua le protecteur, le serviteur, et souvent le pourvoyeur des missionnaires du lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves. La rivière au Sel, sa résidence depuis son baptême, se trouvait à mi-chemin entre ces lacs. De chez lui, il allait au-devant du Père. Rien n’était trop beau, ni trop riche pour le missionnaire devenu son hôte. Il lui gardait un logement, une chambre-chapelle. Il se faisait sacristain, répétiteur et commentateur des sermons. Le P. Gascon apprit de lui le montagnais, et Mgr Grandin alla se perfectionner dans cette langue, à la rivière au Sel. Beaulieu vénérait spécialement Mgr Grandin, et Mgr Grandin vénérait Beaulieu. Le prélat lui bénit, en 1861, une grande croix, sur un cap de la grève. A cette croix, Beaulieu fit son pèlerinage quotidien, jusqu’à sa mort. Par les froids les plus rigoureux, on l’y voyait agenouillé, tête nue, récitant son chapelet pour les morts de la tribu, pour sa famille, pour tous ceux surtout auxquels il avait fait du mal. Il pleurait tous les jours sur ses fautes passées. Mgr Faraud disait qu’il avait reçu, avec sa conversion, le don des larmes, qui fut le privilège de plusieurs saints.
--Ah! que n’ai-je connu plus tôt le bon Dieu, répétait-il! Comme je l’aurais aimé! Pardon, mon Dieu, pour mes péchés!
Une des pratiques de son expiation fut la charité envers les pauvres. Il recueillait les orphelins, pour en faire de bons chrétiens et de bons chasseurs. Une centaine de ces petits lui durent leur salut, avant l’arrivée des Sœurs Grises.
Sur ses derniers jours, il se fit transporter dans les lieux témoins de ses anciens désordres, afin de faire _apologie_, comme il disait, pour ses scandales.
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Un des fils du patriarche Beaulieu, Pierre, qui vit encore au Grand-Lac des Esclaves, nous a raconté la scène du Portage la Loche, à laquelle il se souvenait d’avoir assisté avec son père, en 1845. Dans une grande tente en branchages, construite par les Montagnais, M. Thibault avait prêché, chaque jour, matin, midi et soir. Instruits de leurs devoirs, les Indiens avaient renvoyé leurs femmes illégitimes, tout en leur promettant de les nourrir, si elles ne se mariaient pas. Tous sollicitèrent le baptême; mais le missionnaire ne le donna qu’aux enfants et aux adultes les mieux préparés. Puis, il promit aux Montagnais qu’il reviendrait à eux, l’année suivante.
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Reparti, en effet, du lac Saint-Anne, le 4 mars 1846, pour le Portage la Loche, et, il l’espérait même, pour le Grand Lac des Esclaves, M. Thibault trouva sa route jalonnée d’infortunes. Il «marcha plus de deux mois pour faire un trajet de douze journées».
Il ne put dépasser l’Ile à la Crosse, où l’attendait le désastre de la calomnie. Une langue satanique avait dit à ses néophytes:
Vous êtes bêtes, vous, Montagnais, d’écouter M. Thibault, qui cherche à vous baptiser pour avoir une grosse pièce d’argent à chaque personne qu’il baptise. La _prière_ n’est pas faite pour vous qui êtes noirs, mais pour ceux que Dieu a faits avec de la terre blanche. Vous allez tous faire pitié: les maladies vont vous prendre; vous allez mourir... M. Thibault se rit de vous et se vante de vous avoir dupés. Ne l’écoutez plus. Du reste, il a été assassiné par les Pieds-Noirs...
«Ces noirceurs volent de bouche en bouche, écrit M. Thibault, et ce pauvre peuple frappé de stupeur est dans un état de trouble et d’anxiété que je ne puis dissiper, parce que mon arrivée tardive les a fait se disperser...
«Ainsi je me trouve dans l’obligation pénible d’abandonner le projet que j’avais formé de me rendre jusqu’au premier fort de la rivière Mackenzie. Je n’ai point de guide, ni d’interprète. Avec mes chevaux exténués, qui refusent d’avancer, je n’arriverais pas au rendez-vous fixé pour rencontrer les sauvages, et je me verrais, comme ici, à chaque poste intermédiaire, dans une solitude qui dévore le cœur du missionnaire.»
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M. Thibault retourna donc, «pleurant dans son cœur», au lac Sainte-Anne. Son humilité lui cachait que ses larmes jetaient sur le champ de son apostolat la rosée qui lui manquait encore, et qu’ainsi s’achevait son rôle de _planteur de la foi_ dans l’Extrême-Nord.
Il avait semé en 1845, arrosé en 1846. Aussitôt Dieu donna la croissance.