Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux
Part 11
La pêche d’automne requiert une patiente préparation, un agrès considérable, de longs et dangereux voyages. Peu de missions ont leur bassin de pêche dans leur voisinage. Ainsi les bassins du fort Providence sont à 64 kilomètres, ceux du fort Simpson à plus de 240 kilomètres. Entre la mission et le _vivier_ d’occasion, il y a toujours des lacs houleux à traverser ou des rivières rapides à remonter.
Il est bien rare que ces entreprises finissent au souhait de tous.
Si la migration du poisson s’accomplit au temps calculé, si les vents ne paralysent pas les barques, si les vagues de fond n’emportent pas les filets tendus, si les glaces ne viennent pas briser la cargaison, ou l’immobiliser loin de la mission, si la capture rendue à bon port n’est point gâtée par quelque chaleur tardive, l’hiver verra la sécurité joyeuse s’asseoir, à côté de la reconnaissance envers Dieu, à la table du missionnaire, des religieuses, des malades et des orphelins. Mais que l’une de ces conditions vienne à faillir, c’en est fini. Il faudra, selon le cas, établir aussitôt le régime rationné, se résoudre à manger une chair plus que... faisandée, que refuseraient les chiens d’Europe, ou encore passer les mois de l’hiver au dur travail de la _pêche sous la glace_.
Relisons ce fragment d’une lettre adressée à une bienfaitrice de France, après la pêche de l’automne 1898, par le Père Lecorre, supérieur de la mission de la Providence, sur le fleuve Mackenzie. Tout y est contenu:
...Je ne sais ce que l’année qui va s’ouvrir nous réserve à nous dans cette mission. Mais la fin de celle-ci m’apporte bien des soucis. C’est vite fait, à Bordeaux, de trouver, moyennant quelques sous, le morceau de pain qui défraiera le repas du jour. Mais ici il faudrait faire quelque cent lieues avant de nous le procurer. Notre ressource principale est dans l’eau du lac et des grands fleuves qui s’en épanchent; et, l’automne, nous mettons nos filets de pêche dans les bassins propices afin de prendre, dans quelques semaines, assez de poissons pour passer l’hiver. Généralement la glace ne vient interrompre cette pêche que vers la fin d’octobre. Mais cette année, dès la fin de septembre, elle est venue nous jouer le plus vilain tour du monde. Une violente bourrasque du Nord, accompagnée de tourbillons de neige, l’a apportée au galop, la brisant, la reformant à mesure, et finissant par emporter, à la merci des vagues furieuses et des glaçons, la plus grande partie de nos filets. Que faire? Outre la perte énorme de ces engins de pêche, nous n’avions pas encore le tiers du poisson qu’il nous faut. Nous nous disions, pour nous encourager, que ce froid prématuré ne persisterait pas et que l’_été indien_, comme on dit ici, reviendrait nous permettre d’utiliser ce qui nous reste encore de filets. Hélas! vain espoir! le fleuve a continué de charrier des glaces; la neige s’est accumulée au lieu de fondre; et nous voilà réduits à pêcher, presque tout l’hiver, sous la glace.
_La pêche sous la glace_: cela est bien vite dit, et, en France, on ne conçoit guère ce qu’il y a de fatigues et de souffrances, sous ces quatre petits mots: _pêcher sous la glace_.
D’abord, il faut aller bien loin; car le poisson, en hiver, se
réfugie dans les profondeurs des grands lacs; et la moindre distance d’ici, pour l’atteindre, est au moins deux jours de marche. Voilà donc deux de nos bons Frères obligés d’aller séjourner durant quatre à cinq mois loin de nous, sous une tente de peau. S’ils avaient encore du bois à discrétion pour résister, par un bon feu, à des températures de 35 à 40° de froid! Mais non; ils vont se rendre dans une île bien dépourvue sous ce rapport. Puis, quel travail, et même, peut-on dire, souvent quel martyre, de se tenir, le jour entier, par des froids pareils, sur une plaine de glace immense et à découvert, exposés à des vents glacés et à des poudreries de neige aveuglantes; de creuser des bassins dans une glace de quatre, cinq et six pieds d’épaisseur, bassins qu’il faudra refaire le lendemain, car le froid de la nuit se chargera bien de les refermer; d’avoir des heures et des heures, les mains nues dans l’eau et la glace, tandis que les pieds restent immobiles dans la neige; ce qui occasionne parfois des douleurs intolérables! Et puis, ce poisson que l’on prend au prix de tant d’épreuves, il faut bien le rendre ici. Encore deux frères et deux traîneaux à chiens continuellement en route à cet effet: quatre jours de marche à la raquette. Ce ne sont pas des voyages d’agrément dans ces rigueurs de la saison. Les hommes endurent de grandes fatigues, et les chiens encore plus: qu’ils gagnent bien la triste pitance qu’on leur réserve pour chaque soir en voyage! Encore, Dieu soit loué si la pêche réussit dans ces conditions! Mais parfois le poisson manque dans ces rudes hivers. Et alors!... Comprenez-vous cet _alors_ de souci pour le pauvre père de famille? N’avoir rien pour calmer la terrible faim des siens! Heureusement, nous avons affaire à la divine Providence, et nous pouvons toujours avoir recours à la prière, à celle surtout de nos chers petits enfants. Notre bon Père du ciel ne nous délaissera pas...
Oui, la prière, prière des petits enfants, prière des sœurs de la Charité, prière du missionnaire, voilà le refuge suprême de la confiance courageuse et le dernier secret du triomphe de nos missions polaires, dans la lutte pour leur subsistance.
Elles furent spécialement confiées, ces prières, à saint Joseph, père nourricier du divin Ouvrier et de tous les pauvres. C’est lui que le vicaire apostolique du Mackenzie a nommé son _Procureur en Chef_. C’est en son honneur que sont chantées les messes d’actions de grâces pour tous les bienfaits.
Et jamais saint Joseph ne trompa la prière de ses enfants du Nord. Il se fit leur providence. Il apporta sans cesse le nécessaire, et souvent un peu de superflu. Il lui arriva de se cacher, comme pour laisser mieux voir que tout était humainement perdu; mais il reparut toujours, à l’heure critique, ne reculant même pas devant le miracle, s’il fallait le miracle...
N’est-ce pas un miracle permanent déjà que de tous nos missionnaires, de nos religieuses et de nos orphelins, nul ne soit mort de faim, en ces trois quarts de siècle?
Qu’il soit donc béni, le grand Travailleur invisible de nos missions glaciales!
* * * * *
L’une des dernières interventions merveilleuses du saint Pourvoyeur, au mois de mars 1917, sauva d’une famine imminente l’orphelinat Saint-Joseph, du fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves.
La pêche de l’automne avait été insuffisante, et la chasse à l’orignal, sur laquelle on compte toujours un peu pour «combler les vides», avait fait entièrement défaut, tout l’hiver.
Aux _caribous_ (rennes), il ne fallait pas songer. Leurs troupeaux ne fréquentaient plus, depuis des années, ces parages du Grand Lac. De plus, c’était l’époque de leur retour à la mer Glaciale. Des sauvages arrivés de l’est du lac, à 500 kilomètres du fort, avaient dit que les bois favoris des rennes pour leur hivernement étaient désertés.
La pêche sous la glace n’avait jamais été si misérable. Les frères Kérautret et Meyer, qui étaient allés se loger sur un îlot lointain, avaient pris quatre truites en dix jours, avec leurs 70 hameçons tendus ensemble, sur un long espace, dans l’eau profonde. La visite de ces hameçons avait même failli être fatale au Frère Meyer. S’avançant, un matin, dans la brume qu’écrase toujours un froid de plus de 40 degrés centigrades, il n’aperçut pas une large crevasse qui s’était formée pendant la nuit et il y tomba. Il ne dut son salut qu’au long manche d’un outil, destiné à creuser des bassins, qui se posa en travers sur la glace, et auquel il se trouva suspendu par les mains.
Cependant les réserves achevaient de s’épuiser. Cent orphelins, dix sœurs et autant de pères et frères ressentaient les premiers tiraillements de la faim.
Un soir, le Père Duport, supérieur de la mission, n’en pouvant plus d’inquiétude, alla au réfectoire, où il trouva les enfants attablés autour de petits morceaux rôtis des derniers poissons. Prenant l’air mécontent, il dit:
--Mes enfants, si nous sommes dans la misère ce n’est pas la faute de nos Frères: ils ont tout essayé; ni de vos bonnes Sœurs: elles ont tout sacrifié pour vous. C’est votre faute, à vous!
Plusieurs crurent qu’on leur reprochait de manger trop et se mirent à sangloter.
--Ce n’est pas cela, reprit le Père supérieur. Si je suis fâché, très fâché, c’est que vous ne priez pas saint Joseph avec assez de ferveur. Voilà ce que je veux dire.
Sur cette explication, tous les petits se lèvent et promettent de prier «de toutes leurs forces».
La Sœur supérieure, mise en demeure de fixer le nombre des caribous, répond qu’il en faut cent, _pas un de moins_.
--Eh bien, mes enfants, à genoux!
Une nouvelle neuvaine commence, séance tenante, pour sommer saint Joseph de procurer les cent caribous.
Le surlendemain, c’était la fin des vivres.
Le Père Duport fit venir les deux chasseurs _engagés_ de la mission:
--Attelez tout de suite vos chiens, et partez.
Les sauvages haussèrent les épaules:
--Mais tu sais bien comme nous, Père, qu’il n’y a rien, plus rien. C’est impossible.
--Partez, vous dis-je. Allez nous tuer cent caribous, pas un de moins. Saint Joseph nous les doit, puisqu’il nous les faut et que nous les lui demandons. Il vous les enverra.
Tout à fait certains qu’ils allaient à un échec, mais payés pour cela, les deux hommes partirent.
Ils n’avaient pas marché deux jours, courte distance pour nos pays, qu’une armée innombrable de rennes débouchait sur le lac, devant eux, et venant de l’est, à l’encontre de toutes les lois suivies, de mémoire d’Indien, par ces animaux nomades.
Abasourdis de voir si subitement, et en ces lieux, plus de caribous qu’ils n’en avaient jamais rencontrés à la fois, les chasseurs se ressaisissent, se mettent en position, et procèdent à l’exécution de la bande, qui détale sur le flanc. Un renne tombait, et deux parfois, à chaque balle de leur puissante carabine. Le troupeau dispersé, les Indiens s’en furent compter les morts.
Il y en avait cent trois.
C’était au moment même où les sœurs et leurs orphelins, réunis à la chapelle pour la neuvaine, suppliaient saint Joseph, «dans une prière à fendre l’âme», de donner vite les cent caribous, pas un de moins.
* * * * *
Le Père Duport, qui nous rendit compte lui-même de ce «haut fait» du cher saint du Mackenzie, finissait par cet avis, auquel c’est notre bonheur de nous conformer toujours:
«Si vous avez quelquefois un petit mot à adresser à vos auditeurs sur la puissance et la bonté de saint Joseph, n’oubliez pas de nous citer en exemple, car je suis persuadé, et ce n’est pas d’aujourd’hui, que c’est _lui_ qui nous soutient et nous fournit largement tout ce qui est nécessaire à notre subsistance, dans ce vaste désert glacé. Nous l’avons prié souvent dans nos différentes entreprises; et, à sa gloire, je dois dire que nous avons toujours été exaucés.»
CHAPITRE VI
L’HEURE DE DIEU
_1845.--Les pionniers de l’apostolat.--Mgr Provencher.--M. Thibault dans le Nord.--Le rendez-vous du Portage la Loche.--Fondation de la mission de l’Ile à la Crosse.--La scène du Portage, décrite par M. Thibault.--Les précurseurs du missionnaire.--Les Métis.--Le Patriarche Beaulieu.--Du Diable à Dieu.--Larmes de M. Thibault.--Les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée._
L’heure de Dieu pour la conversion de la nation Dénée sonna en 1845. Ce fut M. l’abbé Jean-Baptiste Thibault qui répondit à son appel.
La rencontre des représentants de toutes les tribus de l’Extrême-Nord avec le missionnaire eut lieu au Portage la Loche. Elle dura six semaines.
M. Thibault était l’un des douze prêtres séculiers qui furent les pionniers de l’apostolat dans le Nord-Ouest, et qui eurent pour champ d’évangélisation un territoire dix fois plus grand que la France.[20]
Ces douze apôtres, recrutés dans l’Eglise de Québec, de 1818 à 1844, par Mgr Provencher, premier évêque de Saint-Boniface, méritent d’être inscrits à la tête de tous les vaillants qui doivent passer sous nos yeux, avec nos pages: Sévère Dumoulin, Destroismaisons, Harper, Boucher, Poiré, Demers, Belcourt, Thibault, Mayrand, Darveau, Laflèche, Bourassa.[21]
En 1891, le Canada célébrait le cinquantième anniversaire de l’arrivée des Oblats de Marie Immaculée dans le Nouveau-Monde, Mgr Taché, parlant au milieu des solennités tenues à Montréal, s’écria:
«--Les Oblats ont beaucoup travaillé dans les pays qui se nomment aujourd’hui Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie. Mais ils n’y sont pas seuls. Ils n’y ont même pas été les premiers. Tous, nous y avons été devancés par d’admirables ouvriers évangéliques, membres du clergé séculier, qui ont porté bien haut et bien loin la bannière sacrée du salut dans ces contrées, alors qu’elles étaient du plus difficile accès et des plus inhospitalières. Ces nobles pionniers de la foi ont été nos devanciers, nos modèles; et, je suis heureux de le dire, ils continuent d’être nos compagnons; ils sont nos amis et nos collaborateurs.»
* * * * *
Mgr Provencher, le premier de ces pionniers de l’Ouest, avait abordé à la Rivière-Rouge, dans la localité devenue Saint-Boniface et Winnipeg, le 16 juillet 1818.
Il arrivait, simple prêtre, envoyé par Mgr Plessis, évêque de Québec, unique diocèse du Canada. M. Dumoulin était son compagnon.
Mgr Plessis répondait à la prière d’un Lord protestant, chef de la colonie de la Rivière-Rouge: Sir Thomas Douglas, comte de Selkirk.
Le noble Lord, écossais de patrie, avait acheté le plus grand nombre des actions de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dans l’intention de se faire octroyer par la Compagnie un terrain propice à la fondation d’une colonie pour ses compatriotes. Il obtint 256 kilomètres carrés qu’arrosaient la rivière Assiniboine et la rivière Rouge. En 1812 il installa, au confluent de ces rivières, une vingtaine de familles écossaises, qu’il vit bientôt débordées par les coureurs-des-bois et par les _voyageurs_ engagés des deux Compagnies de fourrures, presque tous d’origine française.
Vinrent les querelles suscitées par la Compagnie du Nord-Ouest, des incendies, des épidémies, la famine.
La _colonie_ allait sombrer dans le découragement, lorsque Lord Selkirk, comprenant que la religion catholique seule pouvait la sauver, demanda des missionnaires à l’évêque de Québec. Il fit son premier appel en 1816. Il le réitéra l’année suivante avec plus d’instances. En 1818, Mgr Plessis lui donnait M. Provencher.
Le changement souhaité s’accomplit bientôt.
«Toutes les familles, réconciliées et rassurées par la religion, reprirent le travail avec ardeur. Le pays qui jusqu’alors n’avait offert que le spectacle de la division, de la haine et de la vengeance, voyait tout à coup l’union régner entre ses habitants, sans distinction de croyances ni de races.»
* * * * *
Nous ne pouvons que vénérer au passage Mgr Provencher, ce grand missionnaire, grand par tous les côtés: par la stature, par la dignité, par la piété, par la charité, par l’énergie, par la constance, par le succès final. Disons seulement, pour ne nommer que l’une de ses vertus, qu’il embrassa d’amour la pauvreté, fondatrice de toutes les œuvres de Dieu:
Obligé de travailler son champ pour vivre, il portait des soutanes usées et rapiécées, d’étoffe grossière, dont il eût été difficile de dire la couleur. Son carrosse épiscopal était une grosse charrette à laquelle il attelait un bœuf. Plus tard, il remplaça le bœuf par un cheval. Pour siège, dans cette voiture, il prenait une chaise qu’il liait solidement avec une corde, et il cheminait ainsi à travers la prairie, allant d’une mission à l’autre. Pour chaussures, il avait de gros sabots en bois. Il aimait mieux vivre dans cette pauvreté et se priver d’une foule de choses que de retrancher un sou à ses chères missions. Un jour qu’on l’exhortait à changer sa charrette pour une voiture plus douce, tant il était vieux et fatigué, il répondit:
«--Je me suis toujours fait une règle de ne rien dépenser pour mon bien-être personnel; ce n’est pas à la veille de descendre dans la tombe que je veux renoncer à cette résolution dont j’attends tant de consolation à l’heure dernière.»
* * * * *
De son pauvre palais de Saint-Boniface, la flamme apostolique du pieux évêque rayonna jusqu’aux confins de son diocèse. Elle embrasait d’une ardeur suppliante les appels qu’il faisait au dévouement des prêtres de Québec.
Mais il avait soin de marquer toujours qu’il ne voulait que «des hommes de choix», des «sujets d’espérance», des «planteurs de la foi».
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M. Thibault fut l’un de ces «sujets d’espérance, planteurs de la foi», envoyés par Québec au Nord-Ouest.
Il arriva, jeune sous-diacre, en 1833.
Il devait consacrer aux missions trente-neuf ans de sa vie sacerdotale.
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En 1842, rompu au métier apostolique chez les Sauteux et chez les Cris de la prairie, il se propose lui-même à Mgr Provencher qui demande un missionnaire pour commencer l’évangélisation des sauvages des bois du Nord.
Il part à cheval, de Saint-Boniface, le 20 avril. Le 19 juin, il est au _Fort des Prairies_ (Edmonton), à 375 lieues de Saint-Boniface:
J’ai passé le reste de l’été, écrit-il de là, parmi des nations bien méchantes qui pourraient bien quelque jour me lever la chevelure. Je n’ai qu’un homme pour m’accompagner et me guider dans mes courses. Que Dieu soit béni! S’il me juge digne de plaider sa cause, il me conservera.
En juillet, il se trouve à 64 kilomètres, à l’ouest d’Edmonton, au bord d’un lac, appelé le _lac du Diable_ par les Cris qui le fréquentaient. Substituant à ce nom celui de la Patronne du Canada, il y établit la première mission du Nord, encore subsistante: la _mission du lac Sainte-Anne_.
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Du lac Sainte-Anne, il pousse immédiatement jusqu’aux montagnes Rocheuses, où l’attend un autre camp de Cris.
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En 1844, il visite un groupe détaché de la tribu Montagnaise dénée, et cantonné au lac Froid, à 270 kilomètres à l’est du lac Sainte-Anne.
Ce premier contact avec les Dénés le remplit de courage, et il regagne le lac Sainte-Anne, décidé à entreprendre, l’année suivante, le grand voyage au Portage la Loche. En attendant, il envoie à la nation dénée un message, la conviant à ce rendez-vous.
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La nouvelle d’un accident déplorable devait lui apprendre bientôt à quel danger venaient d’échapper les bons Indiens qu’il lui tardait de donner à Dieu.
Un ministre wesleyen, M. Evans, «homme d’un zèle digne de servir une meilleure cause», avait, en 1842, et sur l’invitation de la Compagnie de la Baie d’Hudson, visité rapidement les postes du district, sans plus faire que de donner «quelques bons conseils» aux Indiens rencontrés. Son terrain ainsi reconnu, il avait lancé une lettre aux «chefs et guerriers» du lac Athabaska et de l’Ile à la Crosse, leur promettant qu’il viendrait les instruire, l’automne 1844. Beaucoup se rendirent à cette proposition.
Mais le prédicant ne parut pas. Parti en canot léger, à la date voulue, avec son interprète, Thomas Assell, montagnais lui-même et fort estimé de ses compatriotes, il n’était plus qu’à trois jours de l’Ile à la Crosse, lorsque, au détour d’une rivière, il aperçut des canards et voulut les tirer. Comme il levait son fusil, le coup partit, frappant dans le dos l’infortuné Assell. M. Evans, craignant la rancune des sauvages, enterra le corps et rebroussa chemin.
M. Thibault apprenait, en même temps, que les Montagnais, émus de ce malheur, soupiraient davantage après le ministre de la vérité. Il se prépara donc avec une ardeur plus grande à la rencontre du Portage la Loche.
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Nous n’avons pas oublié ce qu’était, à cette époque, le célèbre Portage la Loche, «seuil de l’Extrême-Nord», «point culminant de la séparation des eaux Hudsoniennes et Arctiques».
Sur ce plateau, tout le commerce du bassin de l’Athabaska-Mackenzie devait passer. C’était le terminus des caravanes. Celles de la baie d’Hudson, de Montréal, de Winnipeg y déposaient leurs marchandises, et revenaient sur leurs pas, avec les fourrures de l’Extrême-Nord. Celles de l’Extrême-Nord, allégées de leurs fourrures, prenaient les marchandises, et s’en retournaient les distribuer, sur la Rivière la Paix jusqu’aux Montagnes Rocheuses, et sur le fleuve Mackenzie jusqu’à l’Océan Glacial.
Chaque fort-de-traite de l’Athabaska-Mackenzie envoyait au Portage la Loche deux barges, chargées des _retours_ des pelleteries de l’année. Ce long voyage--deux mois, depuis Good-Hope--demandait un gros équipage pour faire la touée des barques, contre le courant, toujours rapide, du fleuve Mackenzie, de la rivière des Esclaves, de la rivière des Rochers, de la rivière Athabaska et de la rivière Eau Claire enfin, laquelle aboutissait au Portage la Loche.
Pendant plus d’un mois, le _Portage_ devenait une Babel fourmillante de toutes les races et de toutes les tribus. Il y avait des Cris, des Sauteux, des Maskegons: tous de la nation Algonquine, et venant de l’est ou du sud. Il y avait des Loucheux, des Peaux-de-Lièvre, des Esclaves, des Flancs-de-Chiens, des Couteaux-Jaunes, des Castors, des Montagnais, des Mangeurs de Caribous: tous de la nation Dénée et venant du nord. Parmi ces Peaux-Rouges, allaient et venaient quelques commerçants affairés.
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En cette année de grâce 1845, la foule du Nord était plus nombreuse que jamais, car ayant appris que «l’homme de la prière», «la robe noire», «le priant Français», le prêtre de la vraie religion, cette fois, serait là, plusieurs sauvages du lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves avaient formé une flottille spéciale de canots d’écorce. Tous ces Indiens, _engagés_ de la Compagnie ou gens libres, avaient poussé barges et pirogues, avec un entrain inconnu, vers le rendez-vous marqué.
A ce rendez-vous, l’_homme de la prière_, M. Thibault, arriva le premier.
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Parti du lac Sainte-Anne, au lendemain des fêtes de Pâques 1845, il s’arrêta à l’Ile à la Crosse, à 180 lieues du lac Sainte-Anne «après beaucoup de fatigues, et jeûnant depuis quatre jours», nous apprend M. Laflèche.
Quant à M. Thibault, que «son humilité a toujours empêché de faire connaître ses travaux et ses privations dans ses lointaines missions», dit encore M. Laflèche, il se contente de tracer dans le journal de son itinéraire ces quelques mots: