Autour des trônes que j'ai vu tomber
Part 9
Cette union avait le mérite politique d'associer d'une autre façon que par le sabre les Holstein à la Maison de Berlin. Elle légitimait, aux yeux de l'Europe, la façon un peu brusque dont la Prusse s'était emparé de leur duché. Cela valait bien une dot qu'Augusta n'avait point.
La future impératrice, de haute taille et très blonde, n'était ni jolie ni laide, et plutôt jolie que laide. On vantait sa piété. Mais il est des vertus qui, si elles procèdent d'une erreur de base, peuvent se muer en défauts. Ce fut le cas de la ferveur d'Augusta de Schleswig-Holstein qui, devenue impératrice, exalta dans son mari le prédicant, le _Summus Episcopus_, l'homme qui, manquant d'éclectisme, déraisonna promptement sur Rome, la civilisation chrétienne et la latinité. Or, il eût fallu le retenir, l'éclairer, le sortir de ses imaginations luthériennes, mélangées d'invocations à Wotan et au dieu Thor.
Autre chose, non moins grave; les Holstein, ruinés ou à peu près, étaient pressés de refaire leur fortune. Augusta devait y songer et, premièrement, établir son frère Gunther, qui menait la vie d'un officier allemand de grande maison, sans en avoir les ressources. Guillaume II arrangeait les choses, de temps en temps, mais il n'y mettait pas d'enthousiasme.
Nulle part, l'argent n'a plus d'importance que près des gens de cour. Sans lui, beaucoup ne seraient rien, parce qu'ils n'ont d'autre valeur que celle des fonds dont ils disposent.
Ce n'était pas le cas de Gunther de Schleswig-Holstein. Il eut de l'intelligence et de la culture. On le vit, par la suite, montrer qu'il entendait les affaires. Il a présidé certains Congrès en homme capable de savoir et de dire.
Jeune officier, il n'avait pas encore laissé paraître ses dons pratiques. Il était nécessaire qu'il fît un beau mariage. Je l'avais vu à ses débuts dans la vie de cour, à des chasses, en Thuringe. Il n'était pas mal. Il demanda Dorothée. Je consentis.
Sa soeur poussait au mariage avec ma fille. L'idée en était venue, à Berlin, pour la même raison, encore plus forte, qui, vingt ans plus tôt, avait amené le prince de Cobourg à Bruxelles. La fortune du Roi était, à présent, incontestablement établie. On commençait à calculer ses rendements futurs, et à parler d'une valeur globale d'un milliard à partager, un jour, entre trois héritières! Ces perspectives éveillaient d'ardentes sympathies. Car, en ce temps-là, un milliard, c'était encore quelque chose.
Cependant, Dora était très jeune. A ce moment-là, son père et moi, nous en étions au chapitre douloureux de la rupture définitive probable. Je la voulais sans éclat. Ce n'est pas moi qui ai déchaîné les scandales.
Nous devions séjourner un an hors de Vienne. Nous partîmes pour la Riviera. Gunther de Holstein s'y rendit. De là, nous fûmes à Paris, où j'avais emmené ma maison. Ce fut ensuite un crime. On oubliait que le Prince, mon mari, tout le premier, en était. Ma maison était la sienne.
Sa compagnie, pour rare qu'elle fût, ne laissait pas que de m'être pénible, et je ne pense pas que la mienne lui fût agréable. Aux heures difficiles, je trouvais près de ma fille de constantes consolations. Sa mère était tout pour elle; mon enfant était tout pour moi. Au moins, Dora était mienne, et, son frère m'ayant depuis longtemps échappé, je la retenais, je la gardais, je la choyais de toute la force de ma tendresse.
Arrivée à ce point de l'histoire de l'union de ma fille avec un proche des Hohenzollern, et à l'influence que la cour de Berlin allait prendre sur Dora, et, ainsi, sur ma destinée, je ne peux me dérober au devoir de tirer d'entre les lignes de ces pages le chevalier d'idéal et de dévouement qui, après avoir assuré mon salut moral, avait renouvelé ma vie.
Je n'y contredis nullement: selon les règles ordinaires du monde, sa présence, alors, sur la Riviera, ou à Paris, heurtait des convenances traditionnelles, respectables.
Je ferai observer seulement qu'il ne faut juger de certaines situations que de la place qui leur est propre. S'il est vrai que, sur mes instances de femme désespérée dès qu'elle se sentait isolée et à la merci de l'homme qui était encore son mari, le comte Geza Mattachich se trouvait sur la Côte d'Azur en même temps que moi, et paraissait dans mon entourage à l'égal d'un chevalier d'honneur, comme il est d'usage près des Princesses royales, je prie de considérer que mon futur gendre le trouvait fort bon.
Cela suffit, je crois, à mettre au point les choses.
Gunther de Holstein s'adressait au comte, en toute estime et sympathie, et, par exemple, il le prit pour second dans une affaire d'honneur que son courtois envoyé eut la chance d'arranger.
Je ne voulais pas me séparer de ma fille avant son mariage, et surtout la laisser à Vienne dans ce palais Cobourg d'où j'étais partie en disant aux domestiques rassemblés, en larmes, sur mon passage, que je n'y rentrerais plus.
Je craignais l'influence de ce milieu, où mon malheureux fils fut, plus tard, perdu et mené, par l'inconduite, à finir ses jours atrocement. Affreuse punition de ses fautes et du parricide moral qu'il commit en reniant sa mère. Dora resterait donc près de moi.
Cependant, le duc de Holstein insistait pour qu'elle fût présentée à sa future famille. Il me donna sa parole d'honneur de la ramener, si je la laissais partir quelques jours, accompagnée de sa gouvernante. Je pris acte du serment, et je permis à Dora ce voyage.
Elle ne revint pas. On la retint loin de moi. Ce fut le début déclaré du complot dont les sombres péripéties allaient se précipiter.
Quand ma fille épousa Gunther de Schleswig-Holstein, je l'appris par les journaux dans la maison de fous de Doebling, à Vienne, où l'on venait de me jeter.
Le complot, ai-je dit. C'était, en effet, un complot, et le plus vil: celui de l'argent, dont ma fille, si jeune et abusée, ne pouvait rien comprendre.
Je n'étais pas folle, mais je le deviendrais, sans doute, au voisinage des aliénés. La folie est contagieuse. Ma perte était donc résolue. Car, folle ou passant pour telle, c'est-à-dire interdite, mineure, je n'avais plus la capacité civile, et mes ayants-droit faisaient de mes biens ce qui leur convenait. Le Roi, devenu vieux, ne devait pas tarder à disparaître. On assurait que ses enfants auraient, pour leur compte, chacun environ trois cents millions. Pouvait-on me laisser hériter d'une pareille fortune que j'abandonnerais certainement à des mains ennemies, et qui serait dilapidée?
On ne s'étonnera donc pas que mon fils et le mari de ma fille, se soient trouvés d'accord avec le Prince de Cobourg qui avait, en outre, à se venger des sentiments qu'il m'inspirait.
De son côté, la vengeance ne pouvait se borner à moi-même. Elle devait atteindre et briser le comte Mattachich, exécré pour l'influence qu'on lui attribuait sur moi. Cette influence, comment la comprendre, sinon bassement? Car les gens voient certaines choses telles qu'ils sont. Des supériorités de coeurs, des élans d'âmes, des aspirations vers l'idéal échappent à leur misérable compréhension de la vie, et ils appellent infamie ce qui est sacrifice.
Je passerai rapidement sur ces hontes et douleurs, et n'en dirai que le nécessaire pour que la haute et pure figure du Comte, soldat qui pourrait, sans peur et sans reproche, comparaître devant un tribunal de soldats, soit enfin connue.
Ici, je me borne à déclarer que, dans le drame inouï des persécutions incessantes dont, jusqu'à la victoire de l'Entente, j'ai eu à souffrir depuis 1897, les maisons impériales de Berlin et de Vienne furent l'appui, la force, des divers attentats, pressions et violences, diffamations et calomnies qui auraient dû me perdre à jamais, si, d'instinct, l'opinion publique ne s'était révoltée.
Et elle ne savait rien du dessous des choses!
Fortifiée de sa sympathie, j'ai pu résister. La justice est lente, mais elle vient.
Je l'ai fait dire à Guillaume II, lorsque les principaux aliénistes autrichiens, se refusant à me reconnaître folle, on trouva enfin, en Allemagne, une maison de fous où m'enfermer pour toujours: «Complice du crime, tu en subiras le châtiment.»
Je songeais que l'homme qui s'associe au forfait de pousser une créature consciente dans l'abîme de la folie, devait être capable d'autres abominations. Je ne pouvais croire qu'il ne fût point puni.
C'est fait.
Le même coup a frappé la compagne de sa vie, si dure aux fautes des autres, si intransigeante du haut de sa vertu antichrétienne. Elle seule, ennemie de son prochain, eût suffi à déchaîner la guerre, car le pire des esprits belliqueux est l'esprit d'intolérance.
On ne le sait pas assez: au fond, l'horrible conflit de 1914-1918 n'a été qu'un effet de l'impitoyable haine antihumaine de la Prusse luthérienne, dévorée de l'envie de dominer, de régir, d'opprimer.
La négation a fait la guerre. Seule, la croyance fera la paix.
Que la Belgique et la France le sachent bien: la Prusse tenait l'Allemagne, mais l'Allemagne ne l'aimait point.
On ne prendra l'Allemagne que par la confiance et l'affection.
Les catholiques, non moins généreux que les socialistes, sincères, quoique pour la plupart indifférents au divin, devraient donner l'exemple des rapprochements nécessaires. Les évêques auraient un grand rôle à jouer. Des Congrès religieux, des pèlerinages illustres pourraient être des lieux de rencontre.
Avant de mourir, je voudrais voir des Allemands, des Belges, des Français s'unir devant le même Dieu de bonté, dans une même foi et une même espérance et, par amour de sa Loi, échanger le baiser de paix.
XIII
LA COUR DE MUNICH ET L'ANCIENNE ALLEMAGNE
Chaque fois que j'ai séjourné à la cour de Munich, j'ai regretté de ne pas avoir vu de près, jadis, Louis II. Quand j'aurais pu le connaître, il était déjà retiré dans ses rêves et ses châteaux.
Comme Rodolphe de Habsbourg, il fut saisi d'un intense mépris, non de l'humanité, mais de ceux qui la mènent. Il ne se réfugia pas dans le suicide, du moins volontaire. Il se créa un paradis d'art et de beauté, et prétendit s'y perdre au-dessus de ce qui le séparait de son peuple qu'il aimait et dont il était aimé.
Je l'ai entrevu une fois, passant dans le Parc de Munich, en carrosse de gala, précédé de piqueurs fastueux, et seul, très grand, immobile, derrière les glaces biseautées encadrées d'or.
Apparition étonnante, et que la foule saluait sans qu'il parût la voir.
Après lui, la cour, obligée à l'économie, adopta, sans peine d'ailleurs, une existence bourgeoise.
Le prince régent Luitpold me réjouissait par ses façons patriarcales. Je n'avais pas, alors, l'expérience d'un peu de politique et ne voyais guère que l'écorce des choses. La subordination impatiente de la Bavière à la Prusse, dont une Europe plus intelligente et moins divisée eût pu tirer tant de parti, m'échappait. Je ne considérais dans le Régent qu'un personnage des contes de Topfer.
Le meilleur de son temps, il le consacrait, même très vieux, aux exercices physiques. La chasse et le bain étaient ses grandes affaires. Il se baignait en toute saison et tous les jours dans un des grands étangs de sa propriété de Nynphenburg. Et, s'il ne chassait pas, il allait se promener. Pas le moindre apparat ne donnait l'idée de son rang. Je l'ai rencontré, un jour d'été, à Vienne, dans une des petites allées du Prater, derrière le Lusthaus, en manches de chemise, sa jaquette et son chapeau haut de forme accrochés au bout de sa grosse canne, passée sur son épaule. Il avait l'air, ainsi, plus heureux qu'un roi.
Son inséparable caniche, non moins embroussaillé et hérissé que lui, l'escortait. Ils avaient fini par se ressembler. A distance, un myope aurait pu prendre le chien pour le Régent de Bavière, et le Régent pour le chien.
Son fils et successeur, Louis III, hérita de ses goûts simples qu'il crut devoir encore simplifier. Mais l'excès en tout est un défaut. Son abus de la simplicité fut, à peu près, sa seule façon de marquer dans l'Histoire contemporaine. Elle ne garde pas le souvenir d'un roi de Bavière prenant conscience de la place que son pays aurait dû tenir, mais elle pourrait parler de son goût des habits démodés, des pantalons en accordéon, des bottines carrées à talons en caoutchouc, et des chaussettes effondrées par lesquels ce Souverain voulait être démocrate.
Il eût mieux fait de penser que le métier d'un roi est d'élever la rue au niveau du trône, et non de faire descendre le trône au niveau de la rue.
Il ne gagna pas d'être aimé a ses façons de mauvais goût. Vainement, il afficha l'amour de la bière, des grosses plaisanteries, des saucisses et du jeu de quilles. Les Bavarois se souvenaient de Louis II, à la fois bon et magnifique.
Le peuple est flatté quand un roi qui est un roi vient à lui; mais, s'il a l'air d'un charretier, il n'éprouve nulle fierté de le voir s'avancer sur le char de l'Etat changé en charrette.
La cour de Bavière, qui s'était un peu relevée avant 1914, tomba de Charybde en Scylla avec le Kronprinz de Munich jouant, ainsi que celui de Berlin, au foudre de guerre. Les Wittelsbach ont dû s'évanouir comme une fumée dans la défaite des ambitions prussiennes.
Il est permis de penser qu'ils seraient encore à Munich, s'ils avaient servi des ambitions bavaroises, légitimes, et jugé d'elles du point de vue exclusif des vrais besoins politiques et religieux de leur pays.
Il faut reconnaître, cependant, que les monarchies allemandes étaient très menacées. Ni la discipline rigide de Berlin, ni le laisser-aller amorphe de Munich et, entre ces deux extrêmes, les genres mixtes, ne pouvaient longtemps résister à l'anachronisme de formes usées, et qu'instinctivement les peuples repoussaient en donnant, chaque année, plus de voix au socialisme et au républicanisme.
Les rois allemands ont donc disparu. Il n'est pas impossible qu'ils reviennent, sinon les mêmes, d'autres peut-être, mieux adaptés. Les peuples n'ont qu'un nombre restreint de modes de gouvernement à leur disposition. La monarchie est celui qui leur plaît ou, plutôt, qu'ils supportent le plus souvent. Elle procède du principe familial, prince éternel. Le vrai roi est un père. La monarchie peut renaître en Allemagne et ailleurs, modifiée par le siècle et soumise aux contrôles nécessaires. Telle qu'elle restait dans les pays germaniques, son archaïsme la condamnait.
Seule, l'Eglise a le privilège de ne pas vieillir par un renouvellement constant des hommes dans une doctrine immuable. Les autres monarchies vieillissent par des hommes de même sang, de même nom, de même formation, et qui prétendent se perpétuer, identiques, dans le changement des idées. Quand ils tombent, épuisés, vient le temps d'une république. Mais parce que le principe familial est le fond même de l'existence de la société, et que la république favorise plus l'individu que la famille, la république est, à son tour, amenée à disparaître, et la monarchie reparaît. Ainsi va le monde.
L'Allemagne serait la première à le dire, si elle avait le moins du monde l'esprit philosophique. Une légende veut qu'elle l'ait, et rien n'est plus invincible qu'une légende. Mais, en vérité, il n'y a pas sur terre de peuple à la fois plus métaphysicien et moins philosophe, que le peuple allemand. La métaphysique ne lui sert qu'à rêver et à prendre ses rêves pour des réalités. Elle ne le mène en rien à la clairvoyante sagesse. Il est allé, les yeux fermés, à l'abîme creusé sous ces pas par la Prusse impériale. Chaque cour, petite ou grande, se persuadait qu'à jamais Berlin et les Hohenzollern seraient les maîtres de l'heure.
Certaines monarchies à panache, pressées par le socialisme en veston, croyaient arriver à s'accommoder de la Sociale-Démocratie comme la Sociale-Démocratie s'accommoderait d'elles. On les voyait conserver imperturbablement leurs pompes traditionnelles. Telle était la petite cour de Tour et Taxis, à Regensburg, qui, sous ce rapport, était bien la plus pittoresque et la plus amusante que j'aie connue.
On y jouait aux quilles, mais en quel équipage! Nous étions au jeu en diadème et robe à traîne! Etiquette imprévue pour manier une énorme boule et la lancer. Plus d'un diadème chancelait et plus d'une joueuse gémissait dans ses soies, broderies et garnitures, sans parler du corset. Heureusement qu'alors, les étoffes avaient quelque importance et solidité. Si cela se passait en un temps où les femmes sont vêtues de transparences aussi écourtées que possible, que ne verrait-on pas?
Et qu'on ne pense pas que c'était par hasard que j'ai joué aux quilles en toilette de cour. C'était toujours ainsi. On allait à la partie en cortège, et précédé d'un maître de cérémonies.
Parce que ou quoique, ainsi que dit quelque part Victor Hugo, c'était très drôle.
La vie ne manquait pas d'agrément à Regensburg. Le Prince et la Princesse recevaient avec faste. Le palais y prêtait, superbe, meublé royalement, et entouré de jardins tenus avec amour. La cuisine égalait celle de Ferdinand de Bulgarie. Et l'amusant, c'était, partout, un cérémonial suranné, mais si bien réglé que l'on arrivait vite à oublier certaines outrances pour ne plus sentir que la beauté d'une sorte de rythme et d'arrangement où revivait la dignité des temps passés.
On allait aux courses en calèches d'apparat, excellemment attelées, précédées de piqueurs brillants. Le comte de Staufferberg, chef des écuries, ancien officier autrichien, cavalcadait autour de la voiture princière, et les gentilshommes du service étaient si empressés que, si l'on eût manqué de marchepied pour descendre de carrosse, tous auraient voulu galamment y suppléer de leur personne.
Si nous allions au théâtre, c'était en toilette, et précédés de porteurs de flambeaux, jusque dans la loge princière.
Une telle étiquette obligeait à être constamment en représentation. Mais cela plaisait au Prince et à sa femme; ils ne vivaient que pour continuer les siècles abolis.
La princesse Marguerite de Tour et Taxis, archiduchesse d'Autriche, avait, dit-on, un faux air de Marie-Antoinette. Or, le Prince, inspiré par la ressemblance accordée à sa femme, voulut offrir à celle-ci une parure qui aurait appartenu à l'infortunée reine de France. Il la trouva, et la Princesse la portait. J'aurais craint qu'il y fût resté quelque chose de funeste. Mais on n'avait point de ces superstitions à la cour de Tour et Taxis. On voyait l'avenir en rose, et, pour accorder le visage de la Princesse à sa parure, on fit venir de Paris, à l'occasion d'un bal de Cour, le fameux Lenthéric qui coiffa la Princesse _à la frégate_, et la transforma en une quasi Marie-Antoinette que l'on eût été bien fâché de voir partir pour l'échafaud.
Ce supplice, lorsque souffla le vent de la tempête révolutionnaire en Allemagne, fut épargné aux princes renversés. Ils partirent pour l'étranger, et non pour l'échafaud.
La Germanie, livrée à elle-même et non plus grisée par Berlin, n'a massacré aucun de ses souverains d'hier. Et ceci, en toute justice, devrait donner à réfléchir à beaucoup de ceux qui en parlent sans la connaître.
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* *
Dans le petit duché de Saxe-Cobourg et Gotha, la vie était différente de celle de la cour de Tour et Taxis. Elle unissait l'art au naturel. Point de cortèges à effet, ni d'étiquette étudiée. Simplement une tenue aimable et distinguée qui était au goût de ce Prince allemand de haute et humaine culture, mon oncle, le duc régnant Ernest II, dont j'ai déjà dit combien il fut bon pour moi.
Il me gâtait sans se lasser et voulait que je fusse, chez lui, la reine. Son affection ne varia jamais. Près du duc et de la duchesse, ma tante, très affectueuse, j'ai oublié souvent les tristesses de mon mariage.
Les chasses au cerf dans cette belle Thuringe, à travers les forêts de sapins et de hêtres, étaient pour moi un plaisir enivrant.
Je suivais le duc, beau chasseur et beau cavalier auquel l'âge ne pesait pas. Souvent, dans la montagne, j'étais portée par une mule blanche, et le duc s'exclamait sur la tache de couleur que faisaient, dans le paysage agreste, la bête et l'amazone.
Le soir, on dînait, par beau temps d'été, sous de grands arbres éclairés de lumières heureusement distribuées. J'étais ordinairement vêtue d'une robe claire, pour la joie du duc qui voulait me voir parée d'une guirlande de fleurs qu'il faisait préparer chaque jour, délicat hommage du plus courtois des oncles.
Chez la Duchesse Marie, je vécus aussi à la Rosenan des heures gaies et charmantes. Ses filles étaient exquises. Quelle radieuse apparition que celle de la Princesse Marie, aujourd'hui reine de Roumanie! On ne pouvait l'oublier, ne l'eût-on vue qu'une fois.
Cobourg, berceau d'une famille qui a donné tant de rois et de reines, de princes et de princesses royales et impériales, voyait fréquemment s'y réunir les générations vivantes.
Un mariage, des fiançailles, ou, simplement, l'époque des vacances, les ramenaient au pays d'origine. Jeunes et vieux étaient heureux de s'y retrouver entre soi et d'oublier, ceux-ci les obligations de leurs charges, ceux-là le fardeau des études.
Parmi les gens d'âge raisonnable, chacun, alors, tendait à être lui-même et à s'égaler au commun des mortels.
L'attrait d'une existence normale est très vif sur ceux qui en sont privés par leurs fonctions et les devoirs de la représentation. Le public se fait ordinairement une fausse idée des personnes royales. Il les croit différentes de ce qu'il est, alors qu'elles aspirent à être «comme tout le monde».
Sans doute, on rencontre des princes tels que Guillaume II, qui arrivent à s'imaginer qu'ils sont d'une autre essence que le reste de l'humanité. Ils ont perdu la tête à force de prendre des poses devant leur glace, et d'être encensés de flatteries. Mais ces déformations sont accidentelles. Le malade qui en est atteint serait tout aussi fou, peut-être, dans n'importe quelle condition. Il est vrai que sa maladie n'aurait pas les mêmes conséquences sociales. Aussi la monarchie sera-t-elle de plus en plus entourée de contrôles, et limitée à une fonction symbolique, nécessaire, d'ailleurs, puisqu'elle grandit l'homme par l'homme. Elle pourra être excellente, efficace, étendue, si le Prince est quelqu'un; médiocre et sans grave effet, s'il n'est que quelque chose. Après lui, un autre, meilleur peut-être. Au fond, tout est loterie; et le suffrage universel et le choix des assemblées ne sont pas moins aveugles que le sort.
Je vis de près, à Cobourg, l'Impératrice Frédéric, déçue dans ses ambitions, grande dans son isolement. Elle regardait la couronne royale et impériale de Prusse et d'Allemagne passée si tôt sur la tête de son fils d'un oeil qui ne semblait pas se faire d'illusions. L'égoïsme et la vanité du personnage l'incitaient à craindre plus qu'à espérer. Et quelle pitié dans ses yeux arrêtés sur la médiocrité de sa belle-fille!
Les Romanow et leurs proches étaient des fidèles de Cobourg. Les Grands-Ducs, frères de la Duchesse Marie, ses belles-soeurs les Grandes-Duchesses Wladimir et Serge, toutes deux belles, quoique différemment, apportaient les échos de cette fastueuse et complexe cour de Russie, cour asiate et que j'ai tôt sentie à mille lieues et mille ans de la compréhension du siècle.
Entre autres cérémonies mémorables, dont je fus témoin au berceau familial, j'ai gardé souvenir du mariage du Grand-Duc de Hesse avec la Princesse Mélita, qui fut, plus tard, la Grande-Duchesse Cyrille. Le bonheur semblait de la fête. On avait invité l'Amour, hôte rare des unions princières.
Je n'en dirai pas autant des fiançailles du pauvre «Niki» avec Alice de Hesse, célébrées aussi à Cobourg.
Celui qui devait être le Tzar Nicolas II parut triste, timide, craintif, insignifiant, tout au moins du point de vue mondain. Sa fiancée était lointaine, absorbée, concentrée. Elle inquiétait déjà son entourage par son penchant au rêve et à l'étrangeté.