Autour des trônes que j'ai vu tomber

Part 7

Chapter 73,930 wordsPublic domain

Dans la _Hauptallee_, j'aperçus avec étonnement Rodolphe sans suite, à pied, et qui causait d'une manière animée, avec cette comtesse L..., qui a beaucoup fait parler d'elle, publié bien des choses, et dont le rôle, près de Rodolphe, fut tel qu'il ne me convient pas de l'apprécier.

L'Archiduc vit ma voiture. Il me fit signe d'arrêter et vint au marchepied.

Il allait me parler pour la dernière fois!

Je me suis demandé bien souvent pourquoi ses paroles banales, en somme, me causèrent un trouble indéfinissable. Leur son est resté en moi, et je n'ai jamais oublié le singulier regard qui les accompagnait. Rodolphe était pâle, fiévreux, à bout de nerfs.

--Je pars tantôt pour Mayerling, prononça-t-il. Dis au «gros» de ne pas venir ce soir, mais seulement après-demain matin.

Le «gros», révérence parler, c'était mon mari. Le prince de Cobourg comptait parmi les plus fidèles compagnons de Rodolphe dans ses parties de chasse et de plaisir.

Je voulus retenir un instant mon beau-frère, essayer de le faire causer davantage. Je demandai:

--Quand viendras-tu me voir? Il y a longtemps que tu n'es venu.

Il répondit étrangement:

--A quoi bon?

*

* *

Rodolphe allait rester du 28 au soir au 30 au matin à Mayerling, en tête à tête avec sa maîtresse. Quand ses invités habituels, ajournés de 36 heures, pour la chasse qui devait commencer à 8 heures, arrivèrent, la réunion était comme un de ces banquets où la Mort a été priée par la volonté du Prince, ainsi qu'au temps de Néron ou de Tibère.

Le condamné, ici, c'était le Prince lui-même, et il entraînait dans l'abîme l'amante impérieuse qui l'y avait poussé.

On les trouva morts dans leur chambre. Spectacle affreux, et que virent, les premiers, le Comte Hoyoz, puis le Prince de Cobourg.

Si la Vescera fut une dominatrice,

_Et Vénus tout entière à sa proie attachée,_

Rodolphe, par un sursaut de désespoir et de rage, ne lui pardonna pas de l'avoir mis dans une situation impossible qu'il ne se pardonnait pas non plus. Au matin d'une énervante orgie, ils moururent tous les deux. Ce fut le temps d'un éclair.

Il ne pouvait continuer à avoir deux ménages. Impétueux et asservi, il ne supportait plus une liaison qui le paralysait et que, cependant, il ne pouvait rompre, tant elle tenait à son corps par des fibres multiples.

Les romanciers ont souvent dépeint cette situation affreuse de l'esclavage de la matière, et de la protestation éperdue de l'esprit qui ne peut s'évader que dans la mort.

Rodolphe, à trente ans, désespérait de tout. Il était excédé de vivre dans l'atmosphère d'une cour où il étouffait. Sa mort volontaire eut diverses causes dont les principales furent celles-ci:

D'abord, l'amer regret d'un mariage qui ne lui donnait pas ce qu'il en avait attendu, par la quasi-certitude de rester sans héritier; l'impossibilité de réaliser le voeu de le rompre, voeu impie aux yeux de ses proches, du Saint-Siège et de la catholicité; enfin, la vision précise des chances de longue vie de l'Empereur, être insensible et qui s'embaumait, tout vivant, de soins égoïstes et minutieux.

J'ai entendu Rodolphe me dire bien des fois:

--Jamais je ne régnerai! Jamais _il_ ne me laissera régner...

Et s'il avait régné...?

Ah! s'il avait régné!

J'ai connu ses projets et ses vues. Je n'en dirai que ceci: rien ne l'effrayait des idées modernes. Les plus hardies l'auraient trouvé adapté. Il avait, de lui-même, brisé dans ses résolutions l'appareil désuet de la monarchie austro-hongroise. Mais comme les pièces d'une invisible armure tenues par des chaînes extensibles, les contraintes, les formules, les conceptions archaïques, les ignorances du parti pris et de l'erreur, tout ce dont il avait voulu, il voulait s'échapper, se resserrait autour de lui. Sa vie était un combat perpétuel contre une cour usée, finie, aveugle, corrompue, dont les moeurs avaient asservi son corps sans enchaîner son intelligence.

Il fallait qu'il succombât ou qu'il régnât à temps pour triompher, jeter bas l'armure de Nessus, ouvrir les fenêtres, renverser la muraille de Chine, chasser à coups de fouet la camarilla.

Mais la monarchie austro-hongroise devait périr, plutôt que se transformer. Il fut envoyé dans la mort en courrier.

La sinistre nouvelle parvint à Vienne dans la matinée du 30. Ce fut un affolement général.

L'après-midi, un aide de camp de l'Empereur vint, de sa part, s'informer près de moi.

J'étais presque hors d'état de me tenir et de parler. On était venu me dire, à la première heure, que le prince de Cobourg avait assassiné mon beau-frère!

Il s'était trouvé de bonnes âmes, dans Vienne et à la Cour, pour ne pas admettre que l'affection de Rodolphe fût pour moi fraternelle.

Ah! si l'on savait à quelles ignominies de la jalousie et de la méchanceté, plus on monte, plus on est exposé!

Le Prince héritier disparaissant, les imaginations et les vilenies se donnaient libre carrière!

Je répondis à l'aide de camp que je ne savais rien, sauf le bruit de la fin sinistre de Rodolphe et de la Vescera, et que mon mari, parti le matin même vers 6 heures, pour la chasse, à Mayerling, n'était pas rentré.

Entre temps, j'avais reçu une dame d'honneur de Stéphanie, qui me faisait prévenir de la catastrophe.

Me dominant, je me fis conduire à la Hofburg, près de ma soeur.

Je la trouvai, blême et muette, tenant en main une lettre dont le secret, aujourd'hui, est dû à l'Histoire.

Cette lettre, on venait de la découvrir dans le bureau particulier de Rodolphe, à l'adresse de Stéphanie. Elle annonçait sa mort.

Tout était résolu, quand mon beau-frère me parlait au Prater. La lettre débutait ainsi: «Je prends congé de la vie...»

C'était trop pour moi de lire cela. Les mots se brouillaient sous mes larmes.

«Sois heureuse à ta façon», disait-il à sa femme.

Et sa recommandation ultime était pour leur enfant: «Prends bien soin de ta fille. C'est ce qui m'est le plus cher. Je te laisse ce devoir.»

Malheureuse enfant, qui n'a pas eu de père, je l'ai plainte bien souvent, et je la plains plus que jamais. Elle ne sait pas ce qu'elle a perdu.

Le Prince de Cobourg ne revint au palais que dans la nuit du 31, après de longues heures passées chez l'Empereur. Il entra chez moi. Le désordre de ses traits et la fébrilité de ses paroles disaient quelles émotions il venait de traverser. Je le pressai de me donner des détails.

--C'est horrible! horrible! ce que j'ai vu là-bas, prononça-t-il. Mais je ne puis, je ne dois rien dire, sinon qu'ils sont morts tous deux.

Il avait prêté serment de se taire entre les mains de l'Empereur, de même que les autres amis de Rodolphe, venus pour chasser à Mayerling. Le secret fut bien gardé. Les quelques gens de service qui auraient pu parler eurent aussi de fortes raisons de ne rien dévoiler.

Quand je me rendis près de l'Impératrice, sur son appel, je fus en face d'une statue de marbre couverte d'un voile noir.

Je ressentais une émotion si forte que j'avais peine à marcher.

Je baisai passionnément la main qu'elle me tendit, et, de sa voix brisée de mère au Calvaire, elle murmura:

--Tu pleures avec moi, n'est-ce pas?... Oui, je sais que tu l'aimais bien!

Oh! l'infortunée, elle adorait son fils. Il lui faisait supporter l'ennui de cendre grise que dégageait son père, si mesquin, près d'elle, si grande. Rodolphe ravi à sa tendresse et à l'oeuvre impériale, elle allait fuir, elle aussi, cette cour désormais sans avenir pour elle, et rencontrer la mort. On sait de quel coup subit et cruel elle mourut, innocente victime des fautes de son rang.

J'ai vu, je vois, dans les drames successifs de la fin de la Maison d'Autriche, un châtiment céleste. Un pareil enchaînement de fatalités sanglantes, qui nous ramène aux tragédies de Sophocle ou d'Euripide, n'est pas le simple jeu du hasard. La justice des dieux fut toujours celle de Dieu. La cour de Vienne devait périr, terriblement frappée. Elle avait tout trahi et, d'abord, ses traditions, car il n'y restait rien de haut, même dans l'intrigue. Ce n'était plus qu'une basse cuisine de valets de Berlin. Et, lorsque François-Joseph, au fameux Congrès Eucharistique de la veille de la guerre, avait paru dans le carrosse impérial et devant les Autels, en Prince de la Foi, il allait, au sortir de ces pompes, finir platement sa journée en écoutant, chez Mme S..., les potins de Vienne et les racontars de police.

Rodolphe est mort de dégoût.

X

FERDINAND DE COBOURG ET LA COUR DE SOFIA

La famille de Cobourg était à son apogée au temps de Léopold Ier et du Prince consort.

Elle donnait à l'Europe une série de princes faits vraiment pour diriger des peuples. Leur influence, directe en Belgique, indirecte en Angleterre, mais non moins efficace, créait une période de paix et d'entente dont on sait les fructueux résultats.

Plus tard, au temps où mon père continua brillamment l'oeuvre du sien, le duc Ernest, prince régnant dans le duché de Saxe-Cobourg-Gotha, ne se montrait pas inférieur à son cousin de Bruxelles. A Vienne, le Prince Auguste, si parfaitement bon, et que j'eus trop peu comme beau-père, avait aussi prouvé qu'il était un homme de valeur.

Des divers Cobourg, ceux de Vienne, frères de mon mari, étaient avec lui les descendants mâles qui devaient continuer le nom et la race.

Je parlerai principalement de l'un d'eux, Ferdinand, ex-tsar de Bulgarie. Je ne m'étendrai pas de nouveau sur la branche de ma famille à laquelle il appartient. Son rôle dans l'Histoire contemporaine est suffisamment connu.

Ferdinand de Cobourg, encore vivant quand j'écris ceci, est un des êtres les plus curieux qu'il soit possible d'imaginer.

Pour le dépeindre, il faudrait un Barbey d'Aurevilly, à défaut d'un Balzac.

Plus ma pensée s'est affermie, en vieillissant, et plus j'ai cherché à comprendre ce personnage étrange, moins je l'ai compris, si je le considérais d'un des points de vue ordinaires à la psychologie humaine.

J'ai lu souvent que la femme est une énigme. Il y a des hommes pires que des femmes. C'est à se demander si celui-ci ne s'était pas créé, encore plus que Guillaume II, un monde artificiel, dans lequel il a voulu vivre. Je dirai lequel tout à l'heure.

Je reconnais que l'éducation princière, en excitant par ses respects et flatteries de tous les jours l'amour-propre des princes, a tôt fait de les rendre singuliers, si, d'autre part, quelque influence salutaire ne fait frein aux excitations de l'orgueil.

Une mère supérieure ne parvint pas à équilibrer les dons incontestables de Ferdinand. Il était né à l'automne de la Princesse Clémentine. C'était son Benjamin. Elle fut faible pour lui. Cette force de toutes nos forces, l'amour des mères, a ses faiblesses. Les mauvais fils sont ceux qui en abusent, et ceci, suivant cette justice qui ne se laisse jamais voir, mais qui a ses arrêts et ses châtiments, parfois visibles ici-bas,--ceci doit être durement expié.

Il avait seize ans lorsque je suis arrivée au palais Cobourg. Il était élégant et svelte; son visage, éclairé de deux yeux d'un bleu d'acier, avait la beauté de la jeunesse, avec quelque chose de bourbonien. Le feu de l'intelligence, l'enthousiasme et la curiosité de vivre l'animaient.

Il promettait d'être différent, de toute façon, de son frère aîné. Au moral, il paraissait riche des qualités du cadet, le charmant Auguste de Cobourg, mais elles n'aidèrent chez lui qu'à cette aisance distinguée qui lui fut, plus tard, naturelle, pour couvrir d'une brillante apparence sa nature complexe et tourmentée.

J'avais un an de plus que lui. Nous étions la gaieté du vieux palais, aux moments où je pouvais oublier son ennui et mes rancoeurs. J'étais la confidente de Ferdinand, et je me retenais de faire de lui mon confident.

Sans qu'il le fût et quoique, plus tard, il dût me témoigner de l'hostilité, il se dévouait volontiers à plaire à sa belle-soeur, et à l'entourer de fleurs, de prévenances et de soins. Or, ceci advint, qui dura longtemps, qu'à cause de moi le premier né et le dernier né des Cobourg furent des frères ennemis, sous les dehors qu'ils devaient à leur situation.

Il faut bien dire ces choses-là, car on ne s'expliquerait guère autrement tant d'inimitiés qui, un jour, m'accablèrent. Elles procédaient, du côté masculin, de la même cause, si misérable et qui sera éternellement au fond de tant de drames humains: la jalousie et l'appétit du plaisir, contrariés par une règle morale.

Ferdinand de Cobourg, idolâtré par sa mère, accueilli en enfant gâté par la société, initié de bonne heure aux joies raffinées, se laissa emporter dans un monde singulier par une imagination exaltée.

J'ai vu, je vois encore en lui, une espèce de nécromant moderne, de magicien «fin de siècle». Il a été cabaliste, comme M. Péladan était mage. Et de ces aventures-là, il reste toujours quelque chose qui pèse sur la destinée.

Si d'abord je ne pus que lui voir faire des gestes surprenants sans m'expliquer ce qu'ils décelaient de tendances bizarres, je suis arrivée, par la suite, avec l'expérience des hommes et des choses, à comprendre pourquoi il était incompréhensible: il devait être possédé de l'Au-delà, pris à rebours. Il ne croyait pas à Dieu; il croyait au Diable.

Je ne raconte que ce dont je suis sûre; je ne dis que ce que j'ai vu. Pas d'être plus superstitieux, par certains côtés, et plus troublant que Ferdinand de Cobourg. Je me demande à quelle secte fantastique, à quelle confrérie sabbatique il fut de bonne heure affilié, dans l'idée, sans doute, de servir ses conceptions ambitieuses et extraordinaires.

Je me souviens qu'en notre palais de Vienne, parfois, il me demandait de lui faire de la musique, certains soirs où nous étions seuls. Il voulait que la pièce fût aussi peu éclairée que possible. Il s'approchait du piano. Il écoutait en silence. Minuit venait, il se levait...

Il se levait avec une espèce de solennité, le visage recueilli, concentré. Il regardait la pendule. Il attendait le premier des douze coups, et quand il était proche, il disait:

--Joue la marche d'_Aïda_.

Alors, se reculant jusqu'au milieu du salon, il prenait une attitude d'officiant et prononçait des paroles incompréhensibles qui m'effaraient.

Il articulait des formules cabalistiques en ouvrant les bras, la taille cambrée, la tête rejetée en arrière.

Dans ses paroles mystérieuses, revenait le mot _Kopt_ ou _Kofte_; ou _Cophte_ (?), que je lui ai demandé d'écrire, un jour. Il a tracé des lettres dont je n'ai point su ce qu'elles étaient, sauf que j'ai cru y reconnaître une sorte de caractères grecs.

Je l'ai questionné après ces séances, car, pendant, il fallait se taire et jouer la marche d'_Aïda_. Il m'a répondu en somme:

--Le démon existe. Je l'appelle et il vient!

Je n'en croyais rien; je veux dire que je ne croyais pas à sa visite. J'avais un peu peur tout de même. Et, quand mon beau-frère recommençait, je cherchais à découvrir si rien d'insolite ne se révélait autour de nous. Mais il n'y avait d'insolite que Ferdinand et ma curiosité--et notre avenir à tous deux!

Fécond en singularités, il enterrait les gants et les cravates qu'il avait portés. C'était encore toute une cérémonie à laquelle, parfois, j'ai dû assister. Il avait lui-même creusé la fosse, et il prononçait aussi des paroles étranges, d'un air mystérieux.

Sa bouche prenait alors ce pli amer que l'âge devait accentuer.

Jouait-il avec le Dominateur, et gagnait-il à ce jeu l'esprit de domination qui devait être si fort chez lui?

Etait-ce une sorte d'excitation cérébrale qu'il cherchait dans des pratiques où je crois bien qu'on s'auto-suggestionne dangereusement?

Je laisse aux aliénistes, aux occultistes et aux casuistes le soin d'apprécier ce cas. Je suis un témoin. Rien de plus.

Il n'était pas encore prince de Bulgarie. On ne voyait en lui qu'un aimable lieutenant de chasseurs autrichiens, qui venait des hussards parce qu'il ne sympathisait pas avec cet animal du haut duquel on peut tomber, et qui passe pour la plus noble conquête de l'homme. J'y mets des formes, mais je veux dire que Ferdinand de Cobourg était un déplorable cavalier.

Qui eût pensé que ce petit officier mis à pied, bien né, d'ailleurs, bien apparenté et fin, aurait un trône et rêverait, un jour, d'être empereur de Byzance?

Encore un qui avait préparé sa couronne, son entrée, et la cérémonie de couronnement, comme ce malheureux Guillaume qui s'attendait à se couronner lui-même _Weltkaiser_, dans Notre-Dame de Paris! Je me suis même laissé dire qu'il avait songé à une cérémonie où le Pape aurait dû venir, bon gré, mal gré, et où toutes les Confessions se seraient réconciliées dans la personne impériale, auguste et sacrée.

C'est vraiment trop pour un homme, aujourd'hui, d'être Roi, selon l'ancienne formule du pouvoir absolu. Ce vin est trop fort. Il monte à la tête.

Jadis le Prince, même souverain maître, n'entendait, ne voyait qu'un petit nombre de fidèles qui le gardaient et le tenaient, autant qu'ils le servaient. Il était en guerre les trois quarts du temps, et prenait sa part de la rude vie de soldat. A présent, il entend mille voix, mille gens, mille affaires. Il ne se bat plus, de sa personne, et la paix a des périodes prolongées. Le confort l'entoure et l'amollit. Le trésor des inventions et découvertes a tout changé autour de lui. Et quoique la valeur et l'aspect de la société et des individus se soient totalement modifiés, tout est encore à ses pieds!

Il y a de quoi perdre la notion des réalités, comme l'infortuné Tzar Nicolas la perdit, comme Guillaume II la perdit, comme Ferdinand de Bulgarie la perdit.

Car Ferdinand prit le pouvoir et le garda en autocrate, et je suis convaincue qu'il me saura gré de ne pas m'étendre sur sa politique et les moyens qu'elle employa.

Il était arrivé au trône par les soins de la Princesse Clémentine, ambitieuse pour ce fils bien-aimé. Que n'a-t-elle toujours vécu! Encore que dans sa passion d'autorité, Ferdinand ait voulu l'emporter jusque sur sa mère à laquelle, parfois, cédant à l'orgueil de dominer, il disait des paroles qu'heureusement sa surdité l'empêchait d'entendre, si elle avait pu rester sur terre, pour le conseiller, il eût suivi un meilleur chemin.

Reste à savoir s'il l'aurait écoutée. Et pourtant, ce fut elle qui gagna pour lui le trône de Sofia, et qui l'y maintint dans ses débuts périlleux. Elle donna des millions intelligents à l'établissement du Prince et de la Principauté.

On se souvient de l'ascension de Ferdinand, prince contesté, puis reconnu, puis Tzar. Il eût pu dire, comme Fouquet: «_Quo non ascendam?_» Tout lui réussissait. Bientôt, il fut si sûr de lui, qu'on le vit remonter à cheval. Je peux en parler. Je lui ai choisi une de ses montures préférées. Elle venait de notre haras de Hongrie. C'était un bai de haute taille, bien d'aplomb, et large de rein. Ferdinand était grand et fort. Il lui fallait un cheval résistant, mais facile et sage, et qui ne prît peur de rien, ni du canon, ni des cris, ni des fanfares. Je l'essayai au Prater devant l'envoyé du Prince. Nous avions vraiment trouvé un mouton à cinq pattes que j'aurais bien été fâchée d'avoir pour moi, car il m'ennuyait. Aucun tintamarre ne le surprit. Il partit pour Sofia, où Ferdinand fit le beau, sur cette bonne bête, avec laquelle, peut-être, il rêva plus tard d'entrer à Constantinople.

On n'a pas oublié sa guerre contre les Turcs. Il se voyait déjà aux portes de Byzance... Mais je ne veux pas redire ce que chacun sait.

Je veux plutôt éclairer d'une lumière nouvelle le drame intime que son diabolique mépris de la Divinité et des règles morales de la civilisation chrétienne provoqua lorsqu'il fit baptiser et élever ses fils dans cette religion orthodoxe d'où le bolchevisme devait sortir, comme la guerre européenne est sortie du luthérianisme, et comme les plus terribles épreuves de l'Angleterre sortiront, fatalement, de son désordre religieux.

Ferdinand de Bulgarie, né dans la confession catholique, épousa, en premières noces, Marie-Louise de Parme, fille du duc, fidèle servant de la foi apostolique et romaine. Ce mariage, célébré alors qu'il était déjà prince de Bulgarie, ne fut consenti que sous l'expresse condition que les enfants à venir seraient baptisés et élevés dans la religion de leur mère et de leurs ascendants. Ce fut un article formel du contrat. Ferdinand s'engagea donc solennellement. Mais, lorsqu'il jugea que l'appui de la Russie pouvait être utile à ses vues sur Constantinople, il n'hésita pas et, se dégageant à la fois de sa signature et de ses serments, il livra ses deux fils au schisme russe. Sur quoi, trahie, révoltée, frappée dans sa croyance, déchirée dans son âme, mère de l'âme de ses enfants, Marie-Louise de Parme s'enfuit du Konak de Sofia et vint à Vienne cacher sa douleur et son épouvante dans les bras maternels de la princesse Clémentine, non moins crucifiée qu'elle par le reniement de son fils.

Les personnes qui ont quelque idée des questions de conscience et, particulièrement, de celles que les convictions religieuses font naître, comprendront sans peine l'intensité de ce drame.

J'étais alors au palais Cobourg. Je vis arriver la princesse de Bulgarie fuyant le lieu où, pour cette mère pieuse, ses enfants innocents perdaient leur part d'éternité. C'était, sans doute, beaucoup craindre. Dieu est bien plus grand que nous ne l'imaginons. Nos interprétations de sa justice, même inspirées de la Révélation, seront toujours au-dessous de sa miséricorde, car nous n'avons pas de mots sur terre pour la bien définir, pas plus que pour expliquer le mystère de la survie des âmes.

La pauvre princesse n'en était pas moins affreusement malheureuse. Je me souviens de sa pâleur, de son angoisse, de son indignation, de son désir de voir annuler son mariage en cour de Rome.

De peur que Ferdinand ne vînt la reprendre de force, elle avait voulu s'installer tout près de sa belle-mère. On dut lui dresser un lit de fortune dans une petite pièce attenante à la chambre de la Princesse. Elle ne se sentait en sûreté que dans cet asile.

La raison d'Etat et l'impossibilité, pour cette mère, de vivre sans voir ses enfants retenus prisonniers du trône de leur père, furent plus fortes que sa révolte et son désespoir. Quelques mois plus tard, elle accepta de revenir à Sofia.

Les Parme étaient, comme elle, bouleversés. Le Saint-Siège avait excommunié Ferdinand. Cette malédiction sacrée jetait dans le deuil la famille si croyante et si digne d'amour qui lui avait fait confiance en lui donnant une de ses filles.

Je revis, à Sofia, la pauvre princesse de Bulgarie. Elle avait héroïquement repris la charge conjugale; elle relevait de couches.

Qui saura, qui dira jamais ce qui se passait en elle? Dévorée d'angoisses intérieures, elle en mourut peut-être. Elle était de ces natures que ronge une plaie d'âme. J'ai pensé bien souvent à elle. Ce fut une martyre de son amour pour ses enfants.

Un séjour à Sofia, resté ineffaçable dans ma mémoire, nous ramène à 1898.

Mon mari m'accompagnait, mais il y avait toujours, entre son frère et lui, quelque chose d'indéfinissable et d'indéfini qui était ce que j'ai précédemment indiqué.

On ne pouvait être mieux accueilli que nous ne le fûmes. La vie du Souverain était supérieurement organisée dans ce pays encore primitif. Au palais, rien ne manquait. L'Orient et l'Occident s'y mariaient confortablement.

Ferdinand me donna, pour garder mon appartement personnel, une sorte d'honnête brigand revêtu d'une livrée pittoresque, d'aspect oriental. A partir du moment où il lui fut dit de veiller sur moi, et de n'obéir qu'à mes ordres, il s'installa devant ma porte, et de jour et de nuit, n'en bougea plus. Mon mari lui-même ne serait pas entré sans ma permission.

Je n'ai jamais compris comment cette farouche sentinelle pouvait être toujours là.

Mon beau-frère se montra pour moi d'un empressement délicat et raffiné. Il me fit la reine de ces jours de fête. Je fus comblée d'hommages par tout ce qui l'entourait. Chaque repas était une merveille de décoration et de cuisine. Les Sybarites auraient aimé le palais de Sofia.