Autour des trônes que j'ai vu tomber
Part 6
Je ne l'ai vu, je l'ai dit, en meilleure attitude que deux fois, dans tout cela. Le jour où je lui demandai le changement d'un gentilhomme de la Cour, attaché à ma personne et à celle de mon mari, et qui faisait cause commune avec l'Archiduc Victor, il me l'accorda sur-le-champ.
Plus tard, lorsque je suis entrée dans la voie d'une vie nouvelle, en vivant enfin d'un idéal supérieur, au mépris des plus sinistres épreuves et des plus affreuses calomnies, il est advenu que le Prince de Cobourg s'est vu en face d'un homme d'honneur prêt à lui rendre raison. Mon mari avait l'air de le dédaigner. L'Empereur s'est rappelé que l'uniforme de soldat était autre chose qu'un vêtement de parade. Il prescrivit au Prince de Cobourg de se battre. Il se battit.
Ce fut, je crois, la seule victoire militaire remportée par François-Joseph sur quelqu'un, et, pour le Prince, général autrichien, le seul combat où il ait jamais donné de sa personne.
*
* *
J'ai songé souvent que la Providence fit une grande grâce à l'Impératrice en ne la laissant pas vieillir, rivée au boulet qui entraînait l'Empire dans les profondeurs de la bêtise et de la férocité humaines.
Dirai-je que ma pensée va vers elle comme une prière? Ce fut aussi une martyre. Elle vient immédiatement après la Reine dans mes méditations quotidiennes.
La différence d'âge et de rang me tint, à mon vif regret, plus loin d'elle que je ne l'aurais voulu. Au moment où j'aurais pu l'approcher mieux, je me débattais dans ma vie princière, prise entre mes aspirations vers un idéal de salut et les vanités du monde. Si elle était l'Impératrice sereine, je paraissais une princesse tourmentée. J'avais cependant quelque chose de commun avec elle: l'amour de la nature et de la liberté et le goût de Henri Heine.
Sans avoir fait de cet écrivain ce que j'ai fait de Goethe, la pensée par laquelle j'essaie de vivifier la mienne, j'ai eu de bonne heure, puis de plus en plus, en vieillissant, la connaissance et l'admiration du poète, philosophe fantaisiste et inspiré, Musset de Prusse et de Judée qui est, par excellence, l'homme d'esprit européen. Précurseur étonnant, Heine avait pris de la France et lui avait apporté un ensemble de dons desquels le mélange promet une race d'hommes affranchis des frontières, et mus par un même goût de l'éternelle beauté. Annonce de rapprochements que l'avenir verra peut-être.
Qu'il fût Juif, c'est possible. Les Apôtres aussi! Et je comprends le culte de l'Impératrice allant le voir à Hambourg, restant après sa mort en relations avec sa soeur et lui érigeant un monument à Corfou.
Rodolphe disait de sa mère: «C'est un philosophe sur le trône.» C'était vraiment un grand esprit.
Le jour où j'eus l'honneur d'être reçue en particulier, pour la première fois, par l'Impératrice, fut pour moi un jour sensationnel. Je savais qu'elle ne portait que du blanc, du noir, du gris et du violet. J'ai toujours composé mes toilettes sans le secours du couturier et, si j'en crois les flatteries de la rue de la Paix, j'ai su m'habiller, après quelques années de tâtonnements. J'avoue qu'alors, si hardie que je fusse devenue en pareille matière, je pris mon temps pour me décider. Enfin, j'optai en faveur d'une robe d'un violet de violette, garnie de grèbe, avec un petit chapeau-toque, comme on en portait alors, tout en velours, heureusement arrangé.
Je dirai sans fard qu'il me revint que ma toilette avait été remarquée favorablement.
L'Impératrice fut toute de charme. Elle me parla de la Reine comme d'une amie présente à son affection, en termes simples et choisis à la fois. C'était sa façon de parler sur toutes choses. Rien que de bon, de supérieur et de naturel en même temps ne tombait de ses lèvres qui s'entr'ouvraient à peine pour laisser passer des mots nettement prononcés, mais bas, et purs cependant. C'était une voix d'âme: un cristal étouffé, mais un cristal.
Jamais je n'ai revu un sourire pareil au sien. Il mettait le ciel sur son visage. Il enchantait et il troublait, tant il était à la fois doux et profond.
Elle était belle d'une beauté de l'Au-delà, avec quelque chose d'immatériel dans la pureté des traits et des lignes du corps. Personne ne marchait comme elle. On n'apercevait pas le mouvement des jambes. Elle s'avançait en glissant; elle semblait planer à ras de terre. J'ai lu souvent de quelque femme célèbre et adorée qu'elle était «d'une grâce inimitable». L'Impératrice Elisabeth avait vraiment cette inimitable grâce, et ses grands yeux bruns, tellement ils apaisaient et parlaient un noble langage, semblaient exprimer les vertus théologales: la Foi, l'Espérance et la Charité.
La Bavière qui l'avait vue naître, a gardé intacts, au cours des âges, des éléments de la race celtique établis jusqu'au Danube. L'Allemagne du Sud a de ce vieux sang européen en abondance.
L'Impératrice avait les caractéristiques de la beauté celte la plus raffinée. Elle n'était pas germanique, du moins comme au delà du centre de l'Empire, en tirant vers le Nord. Elle exprimait à la perfection, moralement et physiquement, tout ce qui sépare et continuera de séparer Munich et Vienne de Berlin.
*
* *
Les souvenirs se pressent en foule, quand je reviens par la pensée à la Hofburg. Il faut choisir.
Je songe à l'archiduc Jean, qui devint Jean Orth, du nom d'un des châteaux de Marie-Thérèse sur le Danube, séjour préféré de cet esprit étrange.
Comme Rodolphe, avec lequel il s'entendait fort bien en certaines choses, il étouffait à la cour. Il m'a dit de lui--et de moi--une fois:
--Nous ne sommes pas faits--et toi non plus, d'ailleurs--pour vivre ici.
Il m'intéressait, mais je n'aimais pas son esprit sarcastique. Il n'avait pas la hauteur de pensées et de vues de Rodolphe. Lorsqu'il disparut, je tins pour sa survivance quelque part, en secret, et la possibilité d'une réapparition. J'ai lu, cette année, dans les journaux, qu'un personnage énigmatique, qui pouvait être l'archiduc Jean, était mort à Rome où, depuis vingt ans, il vivait caché. Rome, en effet, attire les âmes solitaires et désabusées du monde. Si cet inconnu fut Jean Orth, il put, à loisir, y méditer sur la grandeur et la décadence des empires.
Je laisserai cette ombre à son mystère, et parlerai de deux autres disparus plus rapprochés de nous et des problèmes actuels.
Ce disant, je revois le bal où François-Ferdinand d'Este montra, par son empressement pour la Comtesse Chotek, ce qui devait arriver: il l'aimait et elle l'aimait. Ils s'épousèrent. Ce fut un événement considérable.
La Comtesse était d'une habile intelligence, et ne déplaisait pas à l'Empereur. Elle sut ne pas effrayer cet esprit borné. Son rôle dans les principaux événements politiques de l'Europe Centrale, du jour où la mort de Rodolphe lui permit de rêver un trône, fût-ce simplement celui de Hongrie, ne laissa pas que d'être plus important qu'on ne l'imagine ordinairement.
Il m'est revenu plus d'une fois que si la France avait su et pu avoir une politique autrichienne, elle aurait trouvé, dans la Comtesse Chotek, élevée au rang de Duchesse de Hohenberg, des idées différentes de celles de Berlin.
Malheureusement, la France commit la faute,--et qu'elle m'excuse d'oser le dire en passant--de séparer la politique de la religion, et d'oublier que la religion est la première des politiques. Elle se lia elle-même les mains, se mit un bandeau sur les yeux, et voulut ainsi avancer en Europe. Il y avait bien peu de chances pour elle d'arriver au Danube, qui est la plus importante des routes européennes.
J'ai su combien le Roi, à Bruxelles, déplorait l'aveuglement de la France, et ce qu'il dit, à ce sujet, à plus d'un Français distingué. Le Roi professait que l'inconvénient des gouvernements démocratiques est qu'ils ont à faire de nombreuses écoles avant de posséder le petit nombre de principes qui, au fond, sont tout le secret du gouvernement des hommes et des peuples. Le principe religieux n'est pas le dernier.
Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par disparaître dans une sottise corruptrice, tueuse de caractères et de convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une tête politique.
Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: capable d'énergie. Son défaut--et celui de son mari--fut, par crainte de révéler de la faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc héritier et sa femme étaient d'un strict, dans la défense de leurs biens, sur leurs terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'âpreté.
Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente contre les héritiers de la couronne, dans un Etat naturellement divisé, puisse promptement s'aggraver. Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se chargent d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploitées contre eux. Le jour de leur mort étant décidé, le terrain se trouva préparé, les instruments assurés.
Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler.
L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre eux une puissante camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer cabale à cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient des desseins extérieurs à la monarchie.
Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont Vienne était le champ alors. Ce sera l'oeuvre, plus tard, de quelque pénétrant et impartial génie qui sera, peut-être, en situation d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze années d'avant 1914. Il fera connaître un des plus formidables combats d'intérêts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrés.
A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est-à-dire un groupe plus ou moins étendu d'ambitions associées autour du souverain, gardant les avenues, et manoeuvrant le prince au mieux de leurs haines et avidités. Au fur et à mesure que le vieil empereur était de plus en plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de nouveaux, près de la puissance naissante. Cette puissance, pour les petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient au mariage morganatique de François-Ferdinand, au catholicisme ardent de la duchesse de Hohenberg, à son caractère et à ses rêves pour ses enfants, avait des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.
Il en résultait une troisième camarilla, la plus secrète et la plus redoutable, car, dans une cour où les individus se combattaient par clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.
IX
MA SOEUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.
En 1880, ma soeur cadette coulait des jours heureux à Bruxelles. Ses dix-huit ans étaient d'une beauté rayonnante. Sans savoir encore quel personnage elle épouserait, elle était portée à penser qu'elle s'établirait mieux que sa soeur aînée.
Le Roi n'avait jamais été enthousiaste du prince de Cobourg. Il ambitionnait davantage pour moi. Mais la Reine avait souhaité ce mariage. J'ai résumé ses raisons.
Pour se revancher, le Roi entendait que Stéphanie eût un trône. Il avait pensé à Rodolphe de Habsbourg, et la Reine autant que lui. Projet hardi. Pour honorable que fût la Maison Royale de Belgique, elle était loin de la grandeur de celle d'Autriche.
Je ne fus pas étrangère, comme je l'expliquerai tout à l'heure, à un mariage qui s'annonça sous les plus éblouissants auspices et aboutit, en peu d'années, à une épouvantable catastrophe.
C'est bien plus cette chute qui intéresse l'Histoire que le détail de l'union de Rodolphe de Habsbourg et de Stéphanie de Belgique. J'irai donc droit au but, en montrant Rodolphe à la veille de sa mort.
Rodolphe avait trente ans. Il eût pu s'appeler le Bien-Aimé. La plus belle cour était à ses pieds; la plus belle ville du monde après Paris était comme une demeure où tout lui aurait appartenu. Les peuples de la monarchie ne formaient pour lui qu'un peuple qui plaçait ses espérances en son avenir. Il avait une épouse que chacun proclamait enviable; une fille qu'il comblait de caresses; une mère très noble et très bonne, pour laquelle il professait un culte; un père, enfin, dont le trône imposant devait lui revenir; et Rodolphe, malheureux, voulait mourir.
Finissons-en une bonne fois avec les légendes, si tant est qu'il soit possible d'en finir, ici-bas, avec le mensonge:
Rodolphe de Habsbourg s'est tué.
--La preuve manque, a-t-on dit.
On se trompe. Elle existe. Je l'indiquerai tout à l'heure.
L'histoire de la liaison qui le mena au tombeau a été souvent contée. Je me bornerai à quelques traits inédits ou peu connus.
Il y eut, dans l'amour de l'Archiduc héritier pour Mary Vescera, une sombre fatalité ou une sinistre influence...
Peu de temps avant que je me décide à rédiger ces pages, un jour, après avoir rangé des papiers qui, justement, me ramenaient à l'époque où j'étais la confidente et l'amie de Rodolphe, je suis sortie dans Vienne.
Au détour d'une rue encombrée, j'ai aperçu, de ma voiture qui allait lentement, une vieille femme, dans un costume sombre et d'une poignante révélation. Comme écrasée par des calamités multiples, courbée vers le sol sous le poids d'un accablant fardeau, elle s'avançait obliquement, rasant les murs, avec quelque chose de morne et d'épouvanté dans un visage ravagé de sillons tragiques.
En cette apparition funeste, j'ai cru reconnaître la mère de la Vescera.
Qu'était-elle devenue, la femme parée que j'entrevis, accompagnant sa fille, alors dans l'épanouissement de son affolant prestige?
Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir aussi cette Mary Vescera, superbe, à une soirée chez le Prince de Reuss, ambassadeur d'Allemagne, dernière et sensationnelle apparition, dans la société viennoise, de celle qui allait être l'héroïne de la «sanglante énigme» de Mayerling.
Bien simple énigme, du reste. Encore fallait-il être placé pour voir et pour savoir. Et cela sera toujours difficile aux journalistes, improvisateurs des versions tendancieuses de «l'Actualité», cette ennemie de l'Histoire. Chacun d'eux continuera d'y remédier de sa place, par des imaginations ou des aperçus qui varient selon le point de vue. Si, après cela, la vérité est longue à venir, ce n'est pas extraordinaire. L'étonnant de la Presse n'est pas qu'elle abonde en fausses nouvelles, c'est que, parfois, elle en donne de vraies.
Je venais d'arriver à l'Ambassade. Le prince de Reuss me quitta pour aller au-devant de ma soeur et de son mari, qui faisaient une entrée de souverains.
Rodolphe m'aperçut, et, laissant Stéphanie, vint à moi directement.
--Elle est là-bas, me dit-il sans préambule. Ah! si quelqu'un pouvait m'en délivrer!
_Elle_, c'était sa maîtresse au masque ardent. J'eus un regard vers la séductrice. Deux yeux brûlants nous fixaient. Un mot suffit à la dépeindre: une sultane impérieuse, et qui ne craint aucune favorite, tellement sa beauté pleine et triomphante, son oeil noir et profond, son profil de camée, sa gorge de déesse, toute sa grâce sensuelle, sont sûrs de leur pouvoir.
Elle avait pris totalement Rodolphe et voulait qu'il l'épousât! Leur liaison durait depuis trois ans.
La famille d'où sortait Mary Vescera était d'origine grecque, famille bourgeoise avec quelques attaches de noblesse. Nombreuse et peu fortunée, elle bâtissait tout un avenir sur la faveur du prince héritier. Seule ne s'en souciait pas, peut-être, une soeur de l'idole, qui n'avait point la beauté physique en partage. Son mérite était d'un ordre moins périssable. Quand le drame de Mayerling emporta Rodolphe et son amante, la soeur de la morte disparut dans un couvent.
A la soirée du prince de Reuss, je fus frappée de l'énervement de mon beau-frère. C'était au début de la seconde quinzaine de janvier 1889. Je crus bon d'essayer de le calmer en lui disant, de la Vescera, un mot qui ne devait pas lui déplaire, et j'observai simplement:
--Elle est bien belle!
Puis je regardai ma soeur, autrement belle, et royalement parée, qui faisait son cercle... Mon coeur se serra. Tous trois étaient malheureux!
Rodolphe s'était éloigné sans me répondre. Un moment après, il revint et murmura:
--Je ne peux plus m'en détacher!
--Pars, dis-je alors, va en Egypte, aux Indes, en Australie. Voyage. Si tu es malade d'amour, tu te guériras.
Il eut comme un imperceptible haussement d'épaules et ne me parla plus de la soirée. Triste soirée! Une atmosphère de malaise pesait sur la brillante assistance. Je fus, pour ma part, si impressionnée, que, rentrée chez moi, je ne pus, de la nuit, trouver le sommeil.
J'avais suivi, pour ainsi dire, pas à pas le développement de la passion de Rodolphe.
Dès mon arrivée à la cour, l'Archiduc m'avait plu et il me témoignait de l'amitié. Nous étions presque du même âge. J'ose dire que, par bien des côtés, nous nous ressemblions. Nos idées étaient les mêmes sur beaucoup de points. Rodolphe fut confiant avec moi, et je sentis bientôt dans sa confiance quelque chose de plus.
Cela m'arrivait trop souvent, de divers côtés, depuis que j'étais à Vienne, pour que je ne fusse pas en garde. Mais Dieu sait qu'alors, j'eus quelque mérite à dire au prince, dans la cordialité du tutoiement d'usage dans les familles royales et princières que régit l'esprit patriarcal allemand:
--Marie-toi... J'ai une soeur qui me ressemble. Epouse-la!
Une première fois, il s'en fut en me répondant:
--J'aime mieux Middzi!
C'était une jolie fille, type parfait de la Viennoise, cette Parisienne de l'Est européen. Il en eut deux enfants.
Cependant, la sagesse l'emporta et, peut-être aussi mon influence, sans compter que, jeune mère, et puisant dans la maternité le courage de supporter bien des choses qui, plus tard, aggravées, ne furent plus supportables, je n'étais encore ni «démente, ni prodigue, ni capable de toutes les duplicités», au dire de mes persécuteurs.
Bien au contraire, longtemps mes qualités et mes vertus ont été exaltées par des gens qui devaient ensuite me couvrir d'opprobre. A cette époque, ma soeur cadette parut devoir être une réplique heureuse de ce que j'étais, et Rodolphe prit le train pour Bruxelles. Stéphanie devint la seconde dignitaire de l'Autriche-Hongrie, la future impératrice de la Double Monarchie.
L'Archiduc n'eut pas de peine à lui plaire. Il avait plus que la beauté: la séduction. De taille moyenne, bien proportionné, il cachait beaucoup de résistance sous une apparence frêle. Il faisait songer à un pur-sang: il en avait le fond, l'aspect léger et les caprices. Sa force nerveuse égalait sa sensibilité. Sur son visage au teint mat se reflétaient ses sentiments. Son oeil, dont l'iris brun et brillant se colorait par moment de teintes diverses, semblait changer de forme en changeant d'expression. Il passait promptement de la caresse à la colère, et de la colère à la caresse. Il était troublant; il révélait une âme prenante, diverse et raffinée. Le sourire de Rodolphe faisait peut-être encore plus d'impression. C'était le sourire de sphinx angélique, particulier à l'impératrice, avec, en plus, une façon de parler, de se donner, de capter qui faisait l'effet d'extérioriser, de livrer la personne mystérieuse de Rodolphe à son interlocuteur, flatté de posséder cet être rare et prestigieux.
Très lettré, très ouvert au mouvement des idées, l'Archiduc recherchait la société des artistes et des savants. Il se plaisait en compagnie d'hommes comme ces peintres supérieurs Canon et Angeli, et l'éminent physiologue professeur Billroth.
Qu'on n'attende pas de moi, à présent, un portrait de ma soeur. Il m'est bien difficile de m'attarder sur elle, en détails laudatifs, puisque j'ai dit qu'elle me ressemblait. Je dirai seulement: en mieux, physiquement.
Rodolphe et Stéphanie formaient un couple en apparence bien assorti. Leur fille, Elisabeth, aujourd'hui Princesse de Windischgraetz, doit à la fortune dont elle a hérité de son grand-père, l'Empereur François-Joseph, une indépendance matérielle qui, jointe à son indépendance morale, a fait d'elle une jeune femme très en vue.
Après sa naissance, ma soeur, au lendemain des relevailles, eut l'idée de voyager. Elle avait besoin de se remettre, en allant à la mer. Elle se rendit à Jersey et y séjourna longuement.
Rodolphe fut contrarié de son départ. Il s'y était opposé en disant qu'il fallait qu'elle restât près de lui qui, retenu par ses obligations de prince héritier, ne pouvait l'accompagner.
Mais nous sommes d'une famille où, lorsque nous avons décidé quelque chose, il est bien difficile de nous faire revenir sur notre détermination.
Stéphanie s'en fut. Elle ne songea pas qu'une jeune femme doit rester le plus possible près de son jeune mari, surtout quand il est l'homme le plus exposé de la cour de Vienne aux tentations.
Rodolphe, un peu plus tard, eut un chagrin autrement vif que la contrariété d'une absence qui, en somme, pouvait s'excuser, à la condition de n'être pas aussi prolongée qu'elle le fut.
L'Archiduchesse héritière de la Couronne tomba malade. Lorsqu'elle sortit des mains des chirurgiens qui eurent à lui prodiguer leurs soins, Rodolphe apprit qu'il aurait peu de chances, désormais, de voir s'accroître le nombre de ses enfants légitimes.
Le coup fut rude. De ce jour, il commença à s'étourdir. Il était porté à s'oublier au cours des beuveries, des parties de chasse et autres. Ce penchant s'accentua. Ce fut à ce moment que la Vescera se trouva sur son chemin.
La première fois que je fus fixée sur sa beauté, je faillis perdre contenance, mise dans une situation imprévue et délicate, qui me fit appréhender l'excès de la passion dans une nature telle que celle de Rodolphe.
Il y avait un dîner au palais de Cobourg. L'Archiduc héritier était, selon son rang, à ma droite, et ma soeur en face de moi.
On parlait beaucoup, dans Vienne, de la liaison de Rodolphe et de la Vescera. Stéphanie, quoique silencieuse là-dessus, par dignité de caractère, devait souffrir. Je n'avais pas craint de dire à Rodolphe, aussi doucement que possible, mon opinion sur ce sujet difficile, et j'avais exprimé l'espoir que les racontars exagéraient. Je voulais penser qu'il ne s'agissait que d'un caprice. Et voilà qu'à table, les valets derrière nous, les convives attentifs à nos moindres gestes, et, premièrement, ma soeur et mon mari, Rodolphe s'avisa de me montrer, dans sa main, cachée par le couvert et ses ornements propices, un portrait de femme en miniature, dissimulé dans quelque chose qui me parut être un porte-cigarettes.
--C'est Mary, dit-il. Comment la trouves-tu?
Je n'eus d'autre ressource que de sembler n'avoir ni vu, ni entendu et, par-dessus la table, d'adresser la parole à ma soeur.
Mais, ainsi débridé, que ne ferait pas Rodolphe? On ne fut pas long à le voir.
Mon beau-frère est mort le 30 janvier 1889, entre six et sept heures du matin. Trois ou quatre jours auparavant, dans la matinée--chose bien rare--ma soeur vint chez moi. Fatiguée, j'étais encore au lit. Stéphanie était inquiète, agitée.
--Rodolphe, dit-elle, va partir pour Mayerling et y rester quelques jours. Il n'y sera pas seul. Que faire?
Je me redressai sur mes oreillers, saisie d'un pressentiment sinistre. Les paroles de l'Archiduc à la soirée du Prince de Reuss étaient encore dans mes oreilles.
--Pour l'amour de Dieu! m'écriai-je, ne le laisse pas partir seul. Va avec lui.
Mais était-ce possible? Hélas! il en fut autrement. Je ne devais revoir ma soeur que veuve et mon beau-frère, inerte, sur son lit de parade, le visage exsangue, entouré d'un bandeau blanc...
Le 28, dans l'après-midi, je faisais une promenade au Prater, seule avec ma dame d'honneur. C'était un beau jour d'hiver, et le soleil oriental semblait s'attarder à Vienne. J'avais fait mettre ma voiture au pas pour goûter la clémence du ciel, mieux regarder les équipages et les cavaliers, et recevoir et rendre les saluts.