Autour des trônes que j'ai vu tomber

Part 4

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Secondement, le prince Frédéric de Hohenzollern avait exprimé l'intention de me demander en mariage. Le Roi et la Reine, avertis, ne tenaient pas, pour des raisons de tout ordre, à se rapprocher davantage de la maison de Berlin. D'autres prétendants, plus ou moins opportuns, pouvaient survenir. Donc, afin de couper court, je serais fiancée comme je le fus.

La Reine, d'ailleurs, se félicitait d'envoyer sa fille aînée à cette cour de Vienne où elle avait brillé. Elle y demeurait influente. J'en bénéficierais. Elle était encore plus satisfaite de songer que, par le majorat des Cobourg, en Hongrie, j'aurais des attaches solides, dans ce beau pays cher à son souvenir, et qu'elle y pourrait souvent rejoindre sa fille, peut-être même s'y retirer, car elle prévoyait un avenir de plus en plus difficile.

Mon fiancé reparut. Un an passe vite. La date du mariage approchait. Je connus les fleurs de rhétorique et les fleurs de serre d'une cour quotidienne. Et je me demandais pourquoi jamais la Reine ne nous laissait seuls, l'Archange et moi.

Mon fiancé parlait de ses voyages. Il en avait rapporté de singulières collections. Mais je ne les connus que par la suite. Il parlait aussi de ses plans d'avenir, des nombreuses propriétés des Cobourg, etc... Je m'abandonnais à de douces espérances, et répondais en disant les splendeurs de mon trousseau, enrichi des dons féeriques de la Belgique, dentelière et brodeuse sans seconde.

Enfin, j'essayai la robe blanche symbolique, sous le voile céleste, chef-d'oeuvre en dentelle de Bruxelles, et je fus reconnue apte à manoeuvrer une traîne, et à faire des révérences aussi bien que la plus souple des Demoiselles de Saint-Cyr.

Comblée de bijoux, je planais de plus en plus haut, encensée d'hommages, de félicitations et de voeux, sans voir que mon fiancé était d'un an moins jeune, et que j'avais grandi et pris une espèce de personnalité enfermée dans ses rêves et ses imaginations.

On m'exaltait sur tous les tons, en vers et en prose, avec ou sans musique, et il paraît que j'étais «une fleur de beauté irradiante». Je m'en tiendrai à cette citation.

De mon mari, on dut aussi célébrer le maintien, la noblesse, et autres prestiges. Je sais qu'il avait revêtu son uniforme militaire hongrois, et que nous reçûmes le Bourgmestre de Bruxelles, le célèbre M. Anspach, qui vint nous unir civilement au palais, le 4 février 1875. Puis ce fut en grand apparat que nous comparûmes devant le Cardinal Primat de Belgique.

Un autel était dressé dans la vaste salle attenant à la salle de bal. Je passe sur la décoration. Les chants et les prières me retenaient au ciel, et je n'oubliais pas, pourtant, que je servais de point de mire à l'assistance. Si ce n'était pas un parterre de rois, c'était un parterre de princes. A défaut des souverains, que leur grandeur retient attachés au rivage, il y avait là tout ce qui comptait sur les degrés des trônes: le prince de Galles, le kronprinz Frédéric, l'archiduc Joseph, le duc d'Aumale, le duc de Saxe-Cobourg, enfin une tranche énorme du Gotha.

Si j'entrais dans le détail d'une cérémonie de cet ordre, je n'en finirais pas. Mais rien n'offre moins d'attrait, à mon sens. Je suis toujours surprise quand, ouvrant parfois un roman moderne, je constate la peine que prennent des gens de talent pour décrire les somptuosités rituelles des unions terrestres.

Je n'en sais qu'une de hors de pair dans ce genre: celle de la Belle au Bois Dormant. Heureuse Belle, qui fut endormie avec sa cour juste au moment, je crois, d'un mariage qui ne lui aurait pas réussi.

Mais où sont les fées du temps où les bêtes parlaient?

Les fées se sont évanouies, et les bêtes ne parlent plus, sauf en nous-mêmes, et ce qu'elles disent n'a rien des jolis discours des fables et des contes. Ce sont de laides réalités.

J'ai pris par le plus long, mais, quoi qu'il m'en coûte, il faut que j'arrive à dire des choses qui n'ont jamais été dites, et qui expliquent le fond du fond du drame de ma vie.

On en a bien murmuré quelque chose, jadis, mais je ne m'arrête pas aux racontars obscurs qui, alors, égayèrent plus qu'ils n'attristèrent Bruxelles et la cour.

Je ne suis pas, je le sais, la première créature qui, après avoir vécu le temps des fiançailles dans le bleu, est brusquement, un soir, précipitée à terre, se relève meurtrie, et s'enfuit en pleurant.

Je ne suis pas la première qui, victime d'une excessive réserve, basée, peut-être, sur l'espoir que la délicatesse du mari et la maternelle nature se trouveront d'accord pour tout arranger, n'apprend rien, d'une mère, de ce qu'il faut entendre lorsque sonne l'heure du berger.

Toujours est-il que, venue à l'issue de la soirée du mariage au château de Laeken, et tandis que tout Bruxelles dansait aux lumières intérieures et extérieures des joies nationales, je tombai du ciel sur un lit de rocs tapissés d'épines. Psyché, plus coupable, fut mieux traitée.

Le jour allait à peine paraître que, profitant d'un moment où j'étais seule dans la chambre nuptiale, je m'enfuis à travers le parc, les pieds nus dans des pantoufles, vêtue d'un manteau jeté sur mon costume de nuit, et j'allai cacher ma honte dans l'Orangerie. Je trouvai un refuge au milieu des camélias, et je dis à leur blancheur, leur fraîcheur, leur parfum, leur pureté, à tout ce qu'ils étaient de doux et de caressant dans la serre éclairée par une aube d'hiver, et d'une tiédeur, un silence, une beauté qui me rendaient un peu mes paradis perdus, je dis mon désespoir et ma souffrance.

Une sentinelle avait vu passer une forme grise qui se hâtait vers l'Orangerie. Elle s'approcha et, prêtant l'oreille, reconnut ma voix. Elle courut au château. On ne savait pas ce que j'avais pu devenir. Déjà, l'alarme était donnée discrètement. Un guide monta à cheval et courut à Bruxelles. Le téléphone n'était pas inventé.

La Reine ne tarda pas à paraître. Dans quel état, mon Dieu! Et moi-même, revenue dans mon appartement sans vouloir me laisser approcher de qui que ce fût d'autre que mes femmes, j'étais plus morte que vive.

Ma mère se tint près de moi longuement. Elle fut aussi maternelle qu'elle pouvait l'être. Il n'est point de douleur qui, dans ses bras et à sa voix, ne se serait calmée. Je l'écoutais me gronder, me cajoler, me parler de devoirs que je devais comprendre.

Je n'osais objecter qu'ils étaient bien différents de ceux que j'avais conçus.

Je finis par promettre d'essayer de me dominer, d'être plus sage et, comme elle le disait, moins enfant.

J'avais dix-sept ans, à peine commencés; mon mari achevait sa trente-et-unième année. J'allais être son bien et sa chose. On vit, hélas! ce qu'il fit de moi!

VII

MARIÉE!

Au lendemain d'un début si pénible dans la vie à deux, je ne fus pas témoin sans une amère tristesse de l'achèvement des préparatifs de mon départ pour la lointaine Autriche. Jamais la Belgique ne m'avait été plus chère, ni ne m'avait paru plus belle.

J'allai dire adieu, en cachant mes larmes, à tous ceux qui m'avaient connue enfant, jeune fille, qui m'avaient aimée et servie, puis aux choses familières à mon enfance dans ce château de Laeken, où tout parlait à mon affection. Je ne prévoyais guère, pourtant, que j'y serais un jour une étrangère. Que dis-je? Une «ennemie»!

Nous partîmes, suivant le terme consacré, en voyage de noces. Mais il y a noces et noces.

J'aurais voulu emmener quelqu'une de mes femmes. Il n'y fallait pas songer. Le palais de Cobourg avait ses serviteurs. On m'expliqua qu'un élément étranger romprait l'harmonie de cette demeure de haut style. Je dus me contenter d'une suivante hongroise, d'ailleurs habile, mais enfin qui n'était pas de mes fidèles.

Et, pour tout, il en serait ainsi. Mes goûts, mes préférences, passeraient après ce qui serait décidé en conseil de famille.

Malheureusement, l'austérité qui régnait dans la salle de ce chapitre, ne régnerait pas au Palais à toute heure et dans toutes les pièces. J'allais m'en apercevoir.

En attendant, nous fûmes à Gotha, où le duc Ernest de Saxe-Cobourg, prince régnant, et sa femme, la princesse Alexandrine, firent un affectueux accueil à leur nouvelle nièce.

Le duc était un vrai gentilhomme, qui devint un de mes oncles préférés. Il parlait volontiers des personnages de son temps, et de son ami, le comte de Bismarck, et passait aisément à des sujets moins graves, encore que je fusse curieuse d'être instruite des hommes et des choses de cette Allemagne de laquelle je me trouvai si rapprochée par mon mariage. J'ai dit que sa langue était pour moi un parler aussi naturel que le français, comme il est de règle à la cour de Bruxelles. La Belgique n'a-t-elle pas tout à gagner à être bilingue, et à servir d'intermédiaire entre la région latine et la région germanique? Moins que l'Alsace et le Luxembourg, un peu comme eux, cependant, ne doit-elle pas bénéficier des deux cultures?

En quittant Gotha, nous allâmes à Dresde, puis à Prague, et enfin à Budapesth, brûlant Vienne. Passons sur ces visites princières et leurs réceptions identiques, à peu de chose près. L'intérêt est de dire, puisqu'il faut que j'explique ma vie calomniée, si, tombée du ciel, j'y remontais.

Nullement, et des années et des années devaient s'écouler avant que mon existence ne s'embellisse, de nouveau, d'un rayon d'idéal, les joies de la maternité mises à part.

Le seul souvenir précis que j'ai gardé de ce premier déplacement, en qualité de princesse de Cobourg est que, chaque soir, au festin de rigueur, mon mari prenait soin de me faire servir abondamment des vins généreux.

Je suis devenue, ultérieurement, capable de distinguer un Volnay d'un Chambertin, un Voslauer d'un Villanyi, un champagne d'un autre champagne.

Le corps ainsi entraîné à la résistance stomachique et à l'expérience de la dégustation, l'esprit a dû suivre. J'ai étendu le champ de mes lectures, et connu des livres dont la Reine et la princesse Clémentine n'auraient pas voulu croire qui les mettait entre mes mains...

Aux jours de ma révolte ouverte, on s'est scandalisé de certaines libertés de ton et d'allure que j'ai volontairement exagérées. Mais qui me les avait apprises? Et, encore une fois, où allais-je et que serais-je devenue, si Dieu n'avait mis sur mon chemin l'homme incomparable qui, seul, eut le courage de me dire:

--Madame, vous êtes une fille de Roi. Vous vous perdez! Une femme chrétienne se venge de l'infamie en s'élevant au-dessus d'elle, et non en descendant à son niveau.»

Donc, étourdie, grisée de toute façon, je passais en revue la famille de Cobourg et ses divers palais et châteaux. Je connus, enfin, à Vienne, celui qui allait me servir de principale résidence.

J'eus froid en y entrant.

Il a grand air de dehors. Il est lugubre à l'intérieur, surtout l'escalier. Je n'en ai aimé que le salon en point de Beauvais que firent, pour Marie-Antoinette, ses dames d'honneur.

Ma chambre m'épouvanta. Quoi! C'était cela qu'on avait préparé pour recevoir mes dix-sept ans! Un étudiant de Bonn, où le Prince avait fait ses études, aurait pu s'y plaire, mais une jeune fille depuis peu jeune femme...

Qu'on imagine une pièce moyennement grande, meublée à mi-hauteur de la muraille de petites armoires en bois sombre, fermées de vitres à rideaux bleus derrière lesquels je n'ai jamais voulu regarder! Certains meubles étaient des constructions gothiques. Au milieu de ce paradis, une immense vitrine pleine des souvenirs de voyage du Prince: oiseaux empaillés à long bec, armes, bronzes, ivoires, Bouddhas, pagodes. J'en eus le coeur soulevé! Avec cela, pas de dégagements ou annexes nécessaires, sauf un étroit et sombre corridor utilisé par les gens de service. Pour arriver chez moi, il fallait traverser la chambre du Prince, précédée d'une espèce de salon rébarbatif. Toutes ces pièces se commandaient et n'avaient pas ombre de goût. De vieux meubles massifs, garnis d'un reps centenaire, voilà ce qui s'offrait à ma jeunesse. Tout était vieux, médiocre, morose. Peu ou pas de fleurs, rien de confortable, d'intime, d'avenant. Quant à une salle de bains, pas d'ombre. Il y avait deux baignoires dans tout le Palais, fort loin et de style archaïque. Et le reste! N'en parlons pas!

Ma première observation fut sur cette organisation anti-hygiénique, et sur les accessoires indispensables mis à ma disposition immédiate. Leur exiguïté me navrait. On me répondit que d'illustres aïeules s'en étaient contentées.

On sait que l'habitude est une seconde nature. La princesse Clémentine ne voyait pas ces choses-là, et même la vitrine aux oiseaux empaillés, en compagnie desquels il fallait que je vive, lui semblait charmante. Elle admirait les collections de son fils sans les connaître toutes, ou sans les comprendre, heureusement, car, dans notre palais de Budapesth, je vis les pièces rares: des souvenirs du Yoshivara qu'une jeune femme ne pouvait regarder sans rougir, quand une main experte soulevait leur voile.

Quelle école!

Cependant, grâce au régime bachique organisé par mon mari, les choses étaient allées cahin-caha depuis l'orage du début.

Notre incompatibilité foncière se dessina au palais de Cobourg, devant la princesse Clémentine, à propos du café au lait. Déjà, dans notre voyage de noces, le Prince m'avait enseigné qu'une âme bien née ne saurait prendre du café sans lait. Telle est la conviction germanique. L'Allemagne n'imagine pas plus le café sans le lait, que le soleil sans la lune. Or, depuis que j'ai cessé, au premier âge, de prendre le sein de ma nourrice, je n'ai jamais pu boire de lait, je n'en ai jamais bu, je n'en bois jamais. Mon mari s'était mis dans la tête de m'en faire boire, et spécialement dans le café, faute de quoi les traditions, les constitutions, les fondements de tout ce qu'il y avait de germanique sur la terre se trouvaient ébranlés.

La discussion reprit devant la princesse Clémentine, qui mettait du lait dans son café. Sa douceur la plus affectueuse ne put venir à bout de l'opiniâtreté de mon estomac. Je vis bien que je lui faisais de la peine. Son fils se courrouça au point de me dire des choses pénibles. Et moi de répliquer du même ton. La Princesse, quoique sourde, entendit que les choses se gâtaient, et nous calma de son mieux, mais le coup était porté. Nous eûmes, désormais, l'un et l'autre, le café au lait sur le coeur.

Je m'arrête à de tels traits, parce que la vie commune est une mosaïque de petites choses que peuvent cimenter de grands desseins ou de hauts sentiments, mais qui, en elles-mêmes, expriment les nécessités quotidiennes dont nous sommes esclaves. L'existence humaine est une pièce, comédie ou tragédie, qui se ramène à deux décors: la salle à manger et la chambre à coucher. Le surplus est accessoire.

Quel gâchage du temps nous faisons presque toutes, ici-bas, dans les occupations du haut rang et l'obligation de paraître pour être. Nous oublions la parole de Franklin: «Le temps est l'étoffe dont la vie est faite.»

Je me reproche amèrement, aujourd'hui, d'avoir si peu vécu, tout en ayant mené une existence tourmentée, s'il en fut sur terre. Je n'ai pas connu assez cette vie véritable qui est celle de la pensée. Que de gens distingués j'aurais dû pratiquer! Que d'écrivains, de savants, d'artistes, dont j'aurais dû savoir m'entourer!

Mais l'aurais-je pu?

Mes curiosités les meilleures étaient critiquées, contrariées, repoussées. Le Prince mon mari enseignait sur toutes choses, du haut de l'expérience de son âge.

On s'est étonné, par la suite, de mes dépenses, de mes toilettes multipliées, saccagées... Ah! Seigneur, j'aurais dû devenir folle à force d'être comprimée. Un beau jour, j'ai éclaté.

Oh! ce palais de Cobourg, et cette existence où la moindre fantaisie, le plus petit goût de parisianisme importé de Bruxelles et, en vérité, déjà bien assagi, provoquait d'aigres paroles; ce soupçon de décolletage qui déchaînait des jalousies; ce désir de vivre un peu pour moi-même, sans être soumise aux heures rigoureuses d'une caserne, qui provoquait des tempêtes.

Mon Dieu! quand je repense à tout cela, et aux oiseaux empaillés, aux malsaines lectures, aux anecdotes et plaisanteries graveleuses, et aux misères quotidiennes,--et j'estompe!--je me demande comment j'ai pu résister si longtemps. C'était plus affreux, à la longue, que d'être enfermée comme folle. Le crime est parfois moins horrible que le criminel. Il y a des laideurs morales qui constituent une offense de tous les instants et, à la fin, on s'exaspère. Je ne sais à quelle extrémité j'aurais pu me porter, si cette vie avait duré.

J'ai toujours considéré comme un secours du ciel la force qui me permit de rompre, au bout de vingt ans de «plaisirs» forcés, en brisant ma cage princière. Même si j'avais pu prévoir à quels excès la haine et la fureur allaient se porter, j'aurais cassé les vitres. Un palais peut devenir un enfer, et le pire est celui où l'on étouffe derrière des fenêtres dorées.

Les titres n'y font rien. Un mauvais ménage est un mauvais ménage. Deux êtres sont unis; la même chaîne les tient sans cesse assemblés. Certains arrivent à s'en arranger. D'autres ne peuvent. Question d'humeur et de situation. Ni le Prince ni moi, nous ne pouvions nous accommoder des différences qui nous séparaient. Ce conflit permanent, qu'il fût latent ou déclaré, creusait tous les jours entre nous l'abîme où tant de choses devaient disparaître.

Sur le fond de cette trame d'amertumes, mes jours ont brodé leurs heures. Toutes, cependant, ne furent pas désagréables. Les orages ont parfois un rayon de soleil. Je ne voyais pas que des monstres!

J'ai dit que je respectais la princesse Clémentine, et que j'étais attirée vers elle. Mais sa surdité, qui aggravait de tristesse sa naturelle dignité, son esprit d'un autre temps qui la portait à toujours être en cérémonie et en étiquette, rebutèrent souvent les élans de ma spontanéité. Toutefois, même quand nous sommes arrivés aux difficultés irréparables, le Prince et moi, et que ma belle-mère, par son grand âge, a subi l'influence exclusive de son fils, je n'ai pu m'empêcher de garder pour elle les sentiments que je devais à ses anciennes bontés et à sa supériorité.

On a vu qu'outre mon mari, elle avait divers enfants: deux fils et deux filles. Un de ces fils, Auguste de Saxe-Cobourg fut pour moi, comme Rodolphe de Habsbourg devait l'être, un beau-frère qui était un frère. Jusqu'à sa mort, survenue, si j'ai bonne mémoire, en 1908, à Paris, où, sous le nom de comte de Helpa, il vécut avec délices, goûté de la meilleure compagnie, il eut pour moi autant d'affection que j'en avais pour lui.

Les trois Cobourg, Philippe, Auguste, Ferdinand, ne se ressemblaient ni physiquement ni moralement. Auguste tenait des d'Orléans. En lui, le sang de France l'avait emporté sur le sang germanique.

En Ferdinand, qui devait être l'aventureux tzar de Bulgarie, je ne sais quel sang dominait. Passons vite. J'aurai l'occasion de le retrouver sur son trône à surprises, quand je parlerai de la cour de Sofia.

Des deux filles, Clotilde et Amélie, celle-ci vit toujours dans mon coeur. Douce victime de sa tendresse pour un mari excellent, elle mourut de le perdre. Unie à Maximilien de Bavière, cousin de Louis II, Amélie était un lys de France égaré en Allemagne. Elle eut la chance de rencontrer à cette cour patriarcale de Munich, dont la folie prussienne devait faire le malheur, un être digne d'elle. Ils s'aimèrent et vécurent heureux, cachant le plus possible leur bonheur. Maximilien mourut subitement au cours d'une promenade à cheval. Inconsolable, Amélie ne put lui survivre.

L'idée ne serait pas venue à son frère Philippe ou à son frère Ferdinand, ni surtout à sa soeur Clotilde, qu'on pouvait mourir--ou vivre!--d'amour pour quelqu'un!

Notre double parenté avec la Maison de France me valut souvent, au palais Cobourg, ainsi qu'à la campagne, l'heureuse diversion de la visite de membres de la famille royale que ma jeunesse connaissait déjà plus ou moins. Mon printemps fut comblé des marques de leur affection.

J'ai vu naître les espérances de ma nièce Dorothée, fille de l'archiduchesse Clotilde, ma belle-soeur, fiancée au duc Philippe d'Orléans.

Je ne crus pas, je l'avoue, et, sans doute, était-ce l'effet de l'ambiance générale, sceptique à l'égard d'une France royaliste, que les lys d'or brodés sur la robe de la belle mariée s'envoleraient de sa traîne jusque sur l'Elysée, les Tuileries ou le Louvre. Je ne vis pas, cependant, sans émotion, la couronne fermée dont la future reine était coiffée, le jour de son mariage.

Ah! cette couronne, qu'elle tourne de têtes ou, plutôt, qu'elle en tournait! Car, à présent, il faut réfléchir...

Quoique étrangère à la politique de la France, et, d'ailleurs, astreinte à autant de reconnaissance que de considération pour le gouvernement de la République près duquel j'ai trouvé, avec la sécurité des justes lois, le respect dû au malheur, et la courtoisie que des républicains savent témoigner, même aux Princesses, je n'ai pu m'empêcher de suivre curieusement la carrière de «Roi expectant» de mon neveu le prince d'Orléans.

Tout arrive sur les bords de la Seine; et ceux de la Garonne ou du Rhône et des autres cours d'eau du plus beau royaume sous le ciel ne sauraient être en reste; mais, pour le mal que je veux à Philippe d'Orléans, je lui souhaite de n'avoir jamais à changer la casquette de yachtman qui lui va si bien contre la couronne de Saint-Louis. Il est «handicapé». Plus que jamais, aujourd'hui, le meilleur d'un roi, c'est une reine. Or, le sort a voulu que ce beau mariage de Philippe d'Orléans et de Marie-Dorothée de Habsbourg, qui fut une des joies du palais Cobourg, et l'occasion d'une de ses plus belles réceptions, ait tourné à l'encontre de ce qu'il promettait.

A un certain moment, j'ai fait le compte des ménages royaux ou princiers où soufflait le vent de la mésentente. Je suis arrivée à un chiffre effrayant.

A tout prendre, et en quelque monde que ce soit, la moyenne des gens parfaitement unis n'est pas élevée. Mais plus on se rapproche du peuple, plus le bon sens, le travail, la famille l'emportent, et plus sagement on se tolère, on s'accorde, on se soutient, et l'on finit par connaître une espèce de bonheur qui n'est, peut-être, que l'habitude de nos communes imperfections.

Ma vie princière m'aurait été encore plus pénible si, de temps en temps, elle n'avait été coupée de déplacements et de voyages au loin.

Pour ne pas sortir du cercle familial, je dirai seulement quelques mots de trois villes où j'ai eu des parents, et séjourné chez eux ou près d'eux en princesse de Cobourg: Cannes, Bologne et Budapesth.

D'abord, Budapesth qui était et qui reste une cité des plus attirantes, quand le bolchevisme n'y fait pas la loi. Dans le vieux Bude, l'ancien Orient a laissé sa trace; dans Pesth, les temps nouveaux de l'Occident se sont annoncés. J'en ai su quelque chose en 1918!

J'ai aimé Budapesth, et j'ai préféré le petit palais Cobourg de la capitale de la Hongrie et ses aimables réceptions à celui et celles de la capitale de l'Autriche. L'atmosphère était autre qu'à Vienne, et le voisinage du bon Archiduc Joseph, frère de ma mère, si cordial, m'était cher.

Son palais était à Bude, et son château à quelques heures de la ville. Ils n'avaient d'autre inconvénient que d'être aussi l'habitation de ma tante et belle-soeur, la princesse Clotilde, très différente de l'affectueuse et sincère Amélie.

L'Archiduc était un homme bienveillant, et qui ne jugeait pas mes fantaisies extravagantes.

La première année de mon mariage, nous devions célébrer chez lui, à Alcsuth, mon mari et moi, mon anniversaire de naissance, le 18 février. Il y avait, au dehors, une neige merveilleuse. J'avais dit, la veille:

--Je ne veux pas de cadeaux, mais, demain, laissez-moi faire une promenade en traîneau. J'ai une envie folle de conduire un traîneau. Ce sera la première fois.

L'archiduchesse Clotilde, expansive en son privé, excellait dans cet alibi des femmes qu'on appelle le collet-monté. Elle fit une moue sévère.

J'eus beau prier, insister. Le Prince, approuvant sa soeur, défendit ma promenade.