Autour des trônes que j'ai vu tomber
Part 2
La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une écuyère consommée. Conduire d'ardentes bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle affectionnait des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que dans ses guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, en cours de route, d'un pain trempé dans du vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait à la voix.
Elle dressait elle-même ses chevaux et leur apprenait des tours extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken, entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, obéissant simplement aux paroles de ma mère.
Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler deux ou quatre bêtes différentes et qui n'avaient jamais été ensemble, si ardentes, d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A force de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait dociles les plus rétives.
Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire et, en premier lieu, de s'acquitter de sa charge maternelle; douce charge, où je fus le premier fardeau.
J'avais précédé d'un an la naissance de mon frère Léopold qui vécut, hélas! si peu d'années; de six ans ma soeur Stéphanie, et, quand Clémentine vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus donc, pour la Reine, l'aînée de sa nichée, la grande soeur qui doit seconder la mère, aussi bien sur les marches d'un trône que dans une chaumière. C'était moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux frères et soeurs qui pourraient me suivre. C'était moi qui bénéficierais le plus des leçons maternelles. J'en ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la préférée, du moins, forcément, la plus favorisée par mon âge.
Notre mère nous éleva, mes soeurs et moi, à l'anglaise. Nos chambres ressemblaient plus à des cellules de couvent qu'à des appartements princiers, comme on en voit dans les romans de M. Bourget.
Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la tutelle de jour et de nuit d'une gouvernante et des femmes de chambre, j'ai dû me tirer d'affaire moi-même, et, au saut du lit, prendre à ma porte les brocs d'eau froide (en toute saison), destinés à ma toilette, car, alors, ni au Palais, à Bruxelles, ni au château, à Laeken, le «dernier confort» n'avait accompli ses merveilles.
La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à pouvoir me passer de domestiques. J'ai appris d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur un trône, un jour, et dans la rue, le lendemain.
Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui, n'y contrediraient pas?
Mais alors, cette froide raison eût révolté les cours et les chancelleries.
Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première révélation de l'existence réelle. Je commençai à chercher ailleurs que dans une couronne et un titre des moyens de supériorité morale et intellectuelle; une personnalité définie; des idées à moi, de telle sorte que, dans la vie, je pourrais être moi-même.
La Reine a formé mon esprit par d'abondantes lectures, surtout en français et en anglais. Jamais de romans, ou presque jamais, principalement des Mémoires.
La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en valeur les moindres traits. Sa façon de lire n'était nullement celle d'une femme qui sait «dire». C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait, non pas lire, mais parler, et d'un coeur que l'on sentait tout comprendre.
Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et d'un charme simples et entraînants. Elle se montrait ainsi dans les randonnées à la campagne, les parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa loge, au théâtre.
Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies d'une nature expansive et généreuse.
Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa, le 25 août 1894, elle voulut marquer cette date heureuse en improvisant une sauterie à l'issue du déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement, non dans sa villa, mais dans une salle réservée d'un hôtel de sa résidence. C'était ainsi plus partie d'agrément. Il n'y avait que mes soeurs et moi, la fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles parures alors.
La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste émérite, et, avisant Gérard, son maître d'hôtel, qui nous avait accompagnées pour diriger le service (c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs se croyaient de la famille, suivant l'étymologie de leur beau titre, affreusement déformé), la Reine dit:
--Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse, vous allez valser.
--Oh! Majesté!
--Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi et un tour avec la Princesse.
--Oh! Majesté!
--Quoi? Vous ne savez pas valser?
--Si... Majesté... un peu.
--Eh bien! Gérard, valsez... Allons, Clémentine, une valse.
Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant à peine effleurer la personne royale.
Et la Reine de dire en riant:
--Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne suis pas une sylphide!
Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi. Il valsait même bien.
Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle des modèles des serviteurs aimés et estimés de leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux qu'ils servent savent mériter d'être servis.
La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors de celui de la représentation de sa charge de souveraine. Sur un homme tel que le Roi, une influence féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse et la mère.
L'impossibilité pour la Reine de trouver dans son mari l'union de pensées, l'intimité d'action, l'entière confiance qui, dans n'importe quel ménage, sont la condition du bonheur, fut la déception initiale que d'autres allaient suivre, de plus en plus cruelles.
Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine et eut des conséquences poignantes fut la mort de son fils Léopold.
Jamais notre mère ne put se consoler de la perte de l'héritier de la couronne, de cet enfant de tant de promesses, accordé et repris par le ciel. Ce fut le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son admirable testament.
A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra petit à petit. Son âme, portée à se détacher des choses de la terre, s'abîma de plus en plus dans la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus guère que dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir, là-haut.
La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une martyre. Elle souffrit affreusement de la grandeur farouche du Roi, tout à son oeuvre royale, dont il se délassait brusquement par un plaisir sans frein, après un labeur sans limite. Nature excessive, et que ne pouvait comprendre une âme tendre. Les malentendus et leurs conséquences vinrent de là.
Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant, il n'y avait rien à tenter. La vie terrestre connaît d'implacables fatalités.
Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle ne diminua pas sa bonté, inspirée du Ciel. Elle put, parfois, céder à la douleur et laisser entendre la plainte de son âme meurtrie; elle put même tenter de se défendre par quelque geste que le public aperçut sans le comprendre. Elle revint bien vite aux pieds du Christ consolateur.
C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte de mon amour à cette mère sublime qui grava en moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à remplir, ainsi définis:
D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale liberté, c'est-à-dire la dignité du corps et de l'esprit; puis, la recherche de Dieu, ici-bas, et l'ascension vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs humaines.
O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans la nature sans comprendre les mystères qui nous entourent, mais, suivant votre Loi, j'ai cru, je crois à la présence du Créateur.
IV
LE ROI
Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand homme.
Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer et de tirer parti des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu, d'ailleurs, l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins par le coeur, pour avoir le goût des supériorités.
En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne songea pas à réunir autour de lui une élite qui l'aurait inspiré. Il n'avait ni les ressources d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple développa dans son royaume. La Belgique était encore un Etat adolescent et dont la croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive.
Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort différents de caractère. Ils sont unis par une même loi. Leur même politique nationale est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. Mais une telle constitution n'est pas sans inconvénient.
Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète que, pour durer et se fortifier, la Belgique avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui permettrait de prendre une place plus grande dans le monde.
Il avait étudié la carte de la terre et conçu le projet inouï de doter son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas d'argent, il n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.
L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont le mutisme effraya mon enfance.
La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle me tient près d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du salon sont ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, les mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que rien le dérange de sa méditation interminable. Autour d'elle, le silence s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accès de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnières involontaires de ce prisonnier de sa volonté.
Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante et sa physionomie si caractéristique sont connues même des générations nouvelles. Elles en ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte brun clair, prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, arrêtée sur nous quand nous étions en faute, mes soeurs et moi, nous terrifiait plus que les reproches et punitions.
La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'enveloppé, et, par instant, de nasillard, était, dans la colère, d'une dureté de pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et de l'émotion. On parle encore de la manière dont il prononça le discours du Trône, après la mort de Léopold Ier, et de ce début émouvant: «La Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un père...»
S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mêlait de montrer de l'esprit, c'était un esprit à l'emporte-pièce, mais il en avait, et beaucoup. J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent encore, et qui seraient très flattés; il en est d'autres qui le seraient moins.
Le Roi ne s'occupait guère de mes soeurs et de moi. Ses caresses étaient rares et brèves. Nous étions, devant lui, toujours impressionnées. Il nous paraissait Roi bien plus que père.
A l'égard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorbé, parlant peu.
Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement en tiers avec nos parents réunis. Moi seule qui, par mon âge et l'avance que j'ai eu sur mes soeurs, ai pu être près de notre père et de notre mère alors que les difficultés entre eux n'étaient pas commencées, je n'arrive pas à me souvenir de quelque douceur ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.
Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des fleurs, ne manquait jamais, à une certaine époque (ce devait être vers mes onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, à notre mère. Il était allé les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans l'appartement de la Reine, chargé de sa moisson odorante, et il disait: «Voici, ma bonne femme.»
Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi, surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine à aimer et disposer les fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui mettent dans le _home_ des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence de la terre et du ciel.
Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. Je fus éblouie. J'avais à peu près treize ans. J'ai longtemps espéré, mais en vain, que cette gracieuseté paternelle se renouvellerait.
Ce prince de génie, dont les conceptions politiques et sa façon de mener les négociations utiles à la Belgique font l'admiration, sinon de ceux qui leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences d'autres pays, était, par certains côtés, singulièrement minutieux. Il tenait à ce qu'il portait, à ce qu'il avait personnellement, d'une manière obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, à Laeken, avec rigueur.
Des pêches énormes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en était fier. J'avais la passion des pêches. J'osai, un soir, me régaler d'une d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, cette année-là, l'espalier donnait beaucoup de fruits.
Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique affaire. Promptement soupçonnée, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi savait le compte de ses pêches!
Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le matérialisme l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. Je ne me permettrai pas de supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa façon de penser.
Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à l'office, en prenant d'autorité _Squib_, un minuscule _ratler_ que ma mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne: il l'appelait le _Squib_.
Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.
De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo. J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le mieux.
Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement entre les Puissances. L'Histoire connaît son oeuvre. Elle dit quel profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge. Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite.
Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi exclues, par lui, de la famille belge.
Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes, contraire au Droit.
L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi voulut passer outre au droit naturel.
J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage, ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause, ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants.
Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!
Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser.
Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes soeurs et moi, au minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est-à-dire beaucoup moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, parce qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne vit jamais en nous que des héritières repoussées par son ambition, torturée de n'avoir pas de descendance mâle.
Seule de mes soeurs, j'ai pu observer que, dans les années qui suivirent la mort de son fils, le Roi, à diverses reprises, se montra d'une humeur différente avec notre mère; il fut même aimable et plus fréquent. J'ai compris, devenue femme.
Clémentine vint au monde. Sa naissance avait été précédée d'une espérance déçue; et l'enfant qui arrivait était encore une fille!
Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable épouse à laquelle Dieu refusait de rendre un fils. Mystère des épreuves humaines.
Quant aux filles nées de l'union royale, elles furent acceptées, tolérées, sans que le coeur du Roi s'ouvrît vraiment pour elles.
Cependant, nous n'en fûmes pas totalement exclues. Les sentiments de notre père à notre égard varièrent selon les circonstances, et pour moi, notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma soeur Stéphanie eut aussi à en souffrir.
Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au loin, privées de l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prétendre à être l'objet de sa constante pensée. Nous courions le risque d'être aisément desservies par des courtisans au service de nos ennemis.
Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il pouvait accorder à l'une de ses trois descendantes, restée près de lui et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait à la Maison Royale les traditions qu'à défaut de la Reine, savait y représenter une fille de la mère que nous avons eue.
V
MA PATRIE ET MA JEUNESSE
Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en passant, et dans des circonstances souvent pénibles.
Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place, et tel que je l'ai connu.
Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes soeurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une promenade à Laeken, et retrouvai--avec quels sentiments!--le petit jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne pus questionner. Mes larmes seules parlaient.
Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la venue de Léopold mourut jeune comme lui... Des autres, le mien était fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de travers; celui de Clémentine est de forme normale.
Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième, disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus.
Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma patrie.
Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est peut-être la plus émouvante des Histoires.
Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.
Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant, trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la terre.
Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime?
Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants, puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier et faire comme tant d'autres!
J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et déçus.
Alors, la diffamation entreprit son oeuvre détestable. La persécution, se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable.
Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la Reine et du Roi et de l'opinion belge.
Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse!
C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés. J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont déclaré!»
Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite.
Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.