Autour des trônes que j'ai vu tomber

Part 14

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«J'entends demeurer fidèle à un principe dont le Roi Léopold Ier ne s'est jamais départi, et que j'ai défendu, il y a vingt-six ans, avec M. Malou, avec M. Beernaert et avec M. Delcour, membres du Cabinet, dont j'avais l'honneur de faire partie, avec MM. Hubert Dolez, d'Anethan et Nothomb, principe que d'autres avant moi, comme d'autres après moi, ont défendu également. Ce principe, qu'il était réservé au projet de loi actuel de déserter pour la première fois, peut se formuler en deux mots: «_Le Droit commun est l'indispensable appui du patrimoine royal_»... Le projet froisse la justice... Deux des princesses royales se sont mariées. De ces mariages sont nés des enfants. Voilà des familles constituées. Ces enfants se sont mariés à leur tour et ont constitué de nouvelles familles. Ces familles ont pu très légitimement compter que rien ne viendrait restreindre, à leur détriment, la part héréditaire légitime, que le Code déclare indisponible, au profit des descendants... Si, par une aberration dont vous donneriez le premier exemple... vous ne respectez pas les pactes sur lesquels se sont fondées les familles, _il n'y aura qu'une voix en Belgique pour maudire ces domaines qui auront enrichi la nation des dépouilles des enfants du Roi_... Ne pensez-vous pas qu'il soit mauvais que la Royauté puisse être exposée au soupçon de vouloir, sous le couvert décevant d'une grande libéralité au pays, se ménager les moyens, sinon d'exhéréder ses descendants, du moins de les dépouiller au delà de ce que permettent non seulement les lois, mais aussi la raison et l'équité? Je me permets de croire que ceux-là servent mieux les intérêts vrais de la royauté qui demandent qu'elle demeure soumise aux lois et respectueuse du droit commun, que ceux qui lui font le présent funeste d'une autorité sans limites. J'ignore évidemment si jamais ces arrière-pensées pénétreront dans l'esprit de Sa Majesté; vous ignorez si elles n'y entreront point; mais je sais que les volontés de l'homme sont changeantes et que les lois sont faites pour demeurer au-dessus de leurs atteintes... _S'il doit se faire que, au moment du décès du Roi, le disponible était entamé, vous n'auriez pas le courage de porter la main sur ce patrimoine; pourquoi vous forger des armes dont, le moment venu, vous rougiriez de vous servir?_ Ainsi se révèle, une fois de plus, Messieurs, l'inutilité du projet, en même temps que son caractère profondément odieux autant que dangereux... c'est une monstruosité juridique... Il ne se trouvera pas... dans tout le royaume de Belgique, si pauvre fille qui n'ait dans la succession de son père des droits plus étendus que n'en auront les filles du Roi dans la succession de leur père...»

XIX

LA GUERRE ET LES ÉPREUVES QUE J'AI TRAVERSÉES

La guerre m'a surprise à Vienne. Jusqu'aux premières hostilités, je n'ai pu me résoudre à y croire. L'idée que l'Empereur François-Joseph, un pied dans la tombe, pût se lancer sur les champs de bataille, après y avoir été toujours battu, me paraissait folle. Il est vrai qu'une camarilla aux ordres de Berlin jouait de lui, très affaibli. Mais que Berlin voulût réellement une guerre qui ne pouvait manquer d'entraîner une conflagration générale, pleine d'inconnues terribles, me semblait encore plus insensé.

Le vertige meurtrier l'emporta cependant. J'ai eu conscience d'une mystérieuse fatalité qui affolait Berlin et Vienne.

Je me demandais ce que j'allais faire. Je n'eus pas l'embarras des solutions.

Si, pour certains de mes compatriotes de Bruxelles, j'ai le malheur de n'avoir pas recouvré ma nationalité belge, en dépit du bon sens et de la volonté du Roi mon père,--nouveau déni de justice et d'humanité contre lequel je ne saurais trop protester!--j'ai été, dès le premier jour de guerre, «sujette ennemie» pour la cour de Vienne, trop heureuse de trouver une occasion de se distinguer encore à mon égard.

On m'invita à sortir au plus vite du territoire de la double monarchie. Le Président de Police vint, en personne, me signifier cet arrêt. Ce haut fonctionnaire sut, d'ailleurs, être courtois, mais l'ordre était précis, formel.

Je partis vers la Belgique. Les événements m'arrêtèrent à Munich. L'armée allemande barrait la route, et ma patrie allait connaître les horreurs dont la Prusse porte la responsabilité initiale.

Jusqu'au 25 août 1916, j'ai pu vivre dans la capitale de la Bavière, considérée comme Princesse belge, sans avoir trop à souffrir des rigueurs auxquelles les circonstances m'exposaient. D'elle-même, l'autorité bavaroise se montrait indulgente. On tolérait que je garde une femme de chambre française, depuis longtemps à mon service. Le Comte, fidèle chevalier dont le voisinage met dans ma vie d'épreuves la consolation et la force du seul appui qui ne m'a jamais manqué, pouvait rester dans mon entourage.

Mais les victoires allemandes persuadaient mes infatigables ennemis que j'allais être à leur merci. Ils agissaient en conséquence.

Je suis fière de l'écrire: le malheur de la Belgique faisait mon propre malheur. Elle était opprimée; je l'étais aussi; elle perdait tout, je perdais la totalité de ce que je pouvais en attendre.

De jour en jour, mes ressources se restreignaient et, autour de moi, l'atmosphère, d'abord pitoyable, se faisait hostile. Je prenais inutilement soin de ne pas attirer l'attention et de me soumettre aux exigences de ma délicate situation. Les tracasseries, les aigreurs commençaient quand même.

Mon gendre, le Duc Gunther de Schleswig-Holstein, n'ignorait rien,--et pour cause!--des difficultés que j'avais à surmonter. Il ne tarda pas à laisser voir qu'il escomptait que j'accepterais d'être mise en tutelle, et réduite à recevoir de lui mon dernier morceau de pain.

Je ne veux pas m'étendre sur les actes d'un homme qui n'est plus. Si je publiais les textes et papiers judiciaires que j'ai conservés, j'ajouterais aux tristesses de ma malheureuse fille. Je dois, pourtant, à la vérité, de dire sommairement ce qui s'est passé. Rien ne montre mieux la continuité de la trame dans laquelle mon existence s'est vue prise, à partir du jour où, pour les miens, j'ai été une fortune qui leur échappait.

Le duc Gunther de Schleswig-Holstein, aussitôt que l'Allemagne s'est crue maîtresse de la Belgique, s'est occupé de ce qui pouvait rester de ma part de la succession du Roi. Il y avait, notamment, en banque, un peu plus de quatre millions et demi destinés, comme on le sait, au règlement de mes créanciers par le tribunal arbitral constitué à la veille de la guerre à cette intention.

Cette somme a été l'objet de la sollicitude de mon gendre. Je laisse à d'autres le soin de dire ses espérances sur elle, et ses efforts pour qu'une destinée différente de celle que j'avais consentie lui fût assurée.

Au demeurant, ces quatre millions et demi n'étaient qu'une bien faible recette, en comparaison de ce que le passé avait promis. Ma chère Patrie peut se réjouir,--et je m'en réjouis avec elle,--d'avoir échappé, par la victoire de l'Entente, à une révision du Procès de la Succession royale. Elle eût été, sans doute, en dehors des règles du Droit et de l'humaine équité, au moins autant que l'arrêt rendu.

Que n'eût-on pas fait en mon nom, à la faveur du triomphe définitif des armes de l'Allemagne, après que, réduite par la faim, à Munich, à signer les renoncements que l'on m'arracha, j'avais, un moment, perdu ma personnalité et abandonné mes droits et pouvoirs à mes enfants.

Ils se voyaient ainsi en mesure de revendiquer ce qui fut détourné de l'héritage du Roi ou injustement refusé. Ils avaient, en outre, la certitude de recevoir les trente millions environ que représenterait, aujourd'hui, ma part de l'héritage de S. M. l'Impératrice Charlotte, si mon infortunée tante cédait au poids des ans.

Mes enfants, dès l'heure où l'affreuse pénurie que j'ai connue pendant la guerre n'a plus été ignorée d'eux, n'ont poursuivi qu'un but _sans me voir, sans m'approcher_, et seulement à l'aide d'intermédiaires à gages: me faire signer des renoncements.

Pour en finir avec les manoeuvres des hommes de proie délégués à l'assaut de ma liberté et de mes droits, aussitôt que j'eus le malheur de solliciter l'aide de mes enfants, je dois mentionner que, me ressaisissant un peu plus tard, j'en ai appelé devant la justice, à Munich. Elle a infirmé les renonciations arrachées à ma misère et à mon égarement des jours sans foyer et sans pain.

Pendant la guerre, je suis arrivée, en effet, à ne plus savoir où je dormirais le soir, et si je dînerais le lendemain.

Je l'écris sans rougir, forte du jugement de ma conscience.

Je n'ai fait de mal à personne; j'ai souffert en silence. Je parle aujourd'hui, apportant un témoignage dans un drame privé qui touche à l'Histoire contemporaine; je parle avec la netteté de la franchise, mais sans haine. La méchanceté diminue. La misère ne m'a pas diminuée. Fille de Roi j'étais, fille de Roi je suis restée. J'ai imploré: c'était pour mes femmes plus que pour moi-même. Je voyais pâlir et pleurer les créatures dévouées qui, dans mon malheur, étaient tout mon soutien.

Le Comte avait dû quitter Munich. Brusquement, au matin du 25 août 1916, des policiers envahirent sa chambre. On le mit en prison, puis il fut conduit jusqu'en Hongrie où on l'interna près de Budapesth. Il était Croate. On le tint pour sujet de l'Entente, donc ennemi, bien avant la défaite qui devait unir la Croatie à la Serbie. La justice humaine n'est qu'un mot!

Ce même 25 août, Olga, ma principale suivante, une Autrichienne d'un inappréciable et ancien attachement, fut aussi arrêtée. On dut la relâcher. Mais j'avais compris: l'ordre était venu, de haut, de faire le vide autour de moi. Je pressentis ce qui allait suivre.

Ma femme de chambre française, dont les soins m'étaient précieux, fut internée. Si ma fidèle Olga n'était revenue de la prison où l'on ne put trouver le moyen de la retenir, je me serais vue complètement isolée.

Bientôt, je ne sus comment faire pour subvenir aux besoins quotidiens. Mes derniers bijoux étaient vendus. J'avais beau être pauvre, de plus pauvres que moi, ou croyant l'être, m'imploraient!

Que décider? Que tenter? Par ma fille, n'arriverais-je pas à toucher le Duc de Holstein? Il se dérobait impitoyablement. Cela se passait en juillet 1917.

La Providence mit alors sur mon pénible chemin un honorable professeur, d'origine suisse, que ma situation révolta.

Il s'offrit généreusement à me faciliter un voyage en Silésie, où ma fille se trouvait dans un des châteaux qui lui appartenaient. Ce château est non loin de Breslau. Je partis avec Olga, dans l'espoir de parvenir jusqu'au sang de mon sang, et d'obtenir un abri temporaire.

Arrivée à mon but, j'essayai vainement d'être reçue, écoutée, secourue...

Je dus échouer dans un petit village de la montagne silésienne où, bientôt, mes derniers marks disparurent. Le Comte avait pu trouver le moyen de m'envoyer quelques subsides. Subitement, la poste allemande les retint et lui retourna ses plis.

Le petit hôtel où je m'étais réfugiée appartenait à de braves gens, qui n'étaient pas en état de me garder, si je ne payais point. Je vis venir l'extrême misère. Mon hôtelier s'effarait de ma présence. Il m'avoua qu'il devait rendre compte de mes faits et gestes à la police, et que j'étais gardée à vue sans que je m'en aperçoive.

Il se trompait. J'avais remarqué, avec Olga, que nos moindres pas étaient observés. En pleine campagne, nous n'arrivions point à être hors de vue de quelque paysan ou promeneur qui affectait de ne pas prendre garde à nous, et qui, cependant, nous épiait plus ou moins gauchement.

Je sentais se resserrer autour de moi l'invisible trame d'une implacable contrainte qui voulait me pousser vers quelque nouvelle geôle, maison de santé ou prison, ou m'amener à déserter la vie.

En cette extrémité, le ciel eut, une fois de plus, pitié de ma souffrance.

Le jour qui était, je crois, le dernier que m'accordait ma petite hôtellerie, je m'étais laissée tomber sur un siège, devant la maison. Je me demandais ce que j'allais devenir. Un équipage parut, chose rare en ce pays peu fréquenté. Le cocher gesticulait, et j'apercevais dans la voiture un personnage d'un fort embonpoint, qui semblait en quête de quelqu'un ou de quelque chose dans le village.

C'était moi qu'il cherchait!

Je fus bientôt prévenue qu'un envoyé du Comte arrivait de Budapesth et demandait à me parler.

A ces mots, je me sentis soulevée hors de l'abîme. Mes épreuves, pourtant, n'étaient point terminées...

Le seront-elles jamais?

L'homme de confiance que je reçus avait pour mission de m'aider à sortir d'Allemagne. Il fallait que je traverse l'Autriche et que j'aille en Hongrie, où je pouvais compter, à présent, sur des sympathies agissantes.

Bien des choses et bien des gens n'étaient déjà plus les mêmes dans la monarchie austro-hongroise.

Mais, grand Dieu! l'apparence que je pusse faire le voyage! D'abord, je n'avais point de papiers en règle. La révélation de mon nom et de mon titre me ferait sur-le-champ retenir. Puis l'hôte payé, grâce au messager, je ne disposais que de moyens limités. L'Autriche, il est vrai, n'était pas loin. Nous y pouvions aller par la montagne et par la Bohême; mais l'envoyé du Comte déclara qu'il était hors d'état, faute de souffle et de jambes, de me suivre dans les sentiers de chèvres où, forcément, nous aurions à passer. Le plus sage était de gagner Dresde et, là, de choisir un chemin plus commode.

Le soir venu, notre hôtelier ferma les yeux sur mon départ. Il signalerait seulement le lendemain que j'avais disparu.

Quand il dut le faire, j'étais en Saxe. Mais, de ce côté, le passage était encore trop hasardeux, si près de Lindenhof et dans un royaume où mon malheur avait fait tant de bruit. Nous songeâmes à un petit village, proche de la frontière, du côté de Munich, où tout était moins rigoureux que dans la région de Dresde, et nous y parvînmes sans inconvénient.

Le difficile n'était pas de voyager à travers l'Allemagne, c'était, pour moi, de séjourner en un lieu retiré sans être découverte et signalée, puis de franchir la frontière sans passeport, et enfin de gagner Budapesth.

Cette odyssée ferait un livre. Elle aboutit, pour lors, à un village bavarois, où je repris haleine. Une bonne dame m'accueillit charitablement, avec ma fidèle Olga.

L'envoyé du Comte continuait de veiller sur moi, logé dans le voisinage.

De ma fenêtre, j'apercevais le clocher du village autrichien où je devais passer pour me diriger ensuite vers Salzbourg, Vienne et la Hongrie. J'étais au bord de la terre promise. Un petit bois m'en séparait, au bout duquel passait, en lisière, un mince cours d'eau familier aux contrebandiers, car il séparait la Bavière de l'Autriche, et, la nuit, servait de route à la contrebande.

Je ne pouvais m'y risquer. Il fallait que je le franchisse sur un pont constamment gardé par une sentinelle. Au delà de ce pont, je n'étais plus en Allemagne!

Rapprochée de Munich, j'avais pu reprendre deux chiens que j'affectionnais. On sait ma passion des bêtes. Je ne voulais pas me séparer de celles-ci. J'avais l'intuition qu'elles aideraient à ma fuite. Je pensais avec attendrissement à l'intelligent «Kiki» demeuré prisonnier à Bad-Elster! Ses successeurs me porteraient bonheur, comme lui. L'un était un grand berger, l'autre un petit griffon.

J'hésitai d'abord à m'aventurer jusqu'au pont-frontière, de crainte d'être reconnue. Puis, je songeai qu'il était improbable qu'un homme en faction, si je restais à quelque distance, fît sérieusement attention à moi. Au demeurant, ma meilleure chance était de ne pas me cacher des sentinelles, et de me promener de leur côté, avec mes chiens. Les soldats, toujours les mêmes à tour de rôle, s'habitueraient à me voir dans le paysage. Je serais pour eux quelqu'un d'inoffensif et du pays.

L'envoyé du Comte me pressait de partir. Je résistais. Il conseillait une fuite nocturne. Je n'étais pas de son avis. Je répondais:

--Je passerai à mon jour, à mon heure, quand j'aurai le pressentiment que l'instant propice est venu.

J'ai toujours eu, dans les circonstances difficiles, des intuitions qui sont comme un avis intérieur de la décision à prendre, de la conduite à tenir. Je leur ai obéi, et ce que j'espérais s'est accompli.

Un matin, je me suis éveillée sous l'empire de cette idée:

--Ce sera pour aujourd'hui à midi!

J'ai fait prévenir le messager. Il pouvait passer sans encombre avec Olga, grâce à des papiers en règle. Ils ont pris les devants. Je devais les retrouver au pied du clocher autrichien, là-bas, très loin et très près à la fois!

Si la sentinelle m'arrêtait, si l'on m'interrogeait, j'étais prisonnière...

Vers midi, à pas lents, mon grand chien gambadant autour de moi, le petit, dans mes bras, je me suis promenée le long du ruisseau. Le soleil automnal était encore ardent. La sentinelle s'était mise à l'ombre, un peu à l'écart du pont. Je m'y suis engagée, d'un air d'habituée qui flâne en rêvant. Le soldat ne s'est pas inquiété de mon passage. Je me suis éloignée tranquillement, mais mon coeur bondissait dans ma poitrine. J'étais en Autriche! Arrivée au village, j'ai rejoint ma suite. Un fiacre m'attendait. Il m'a menée à Salzbourg, dans une manière d'auberge où je pouvais être en sûreté.

J'ai attendu trois jours mon conseil viennois, Me Stimmer, secrètement informé de mon retour en Autriche et de mon désir d'aller sous sa sauvegarde à Budapesth.

Me Stimmer a répondu à mon appel. Il a passé outre aux considérations de forme que l'illégalité de ma situation pouvait suggérer. L'humanité parlait plus haut que l'arrêt qui m'avait exclue de la double monarchie pour me jeter en Allemagne, où j'avais failli succomber à la misère et aux persécutions. Puisqu'en Hongrie, j'avais chance de connaître des jours meilleurs, Me Stimmer m'y accompagna.

J'étais à bout de forces, lorsque je cessai d'être errante, arrivée à Budapesth, dans un hôtel honorable. Je pus renaître. Les autorités ne voyaient pas d'inconvénient à ma présence. Sur ma prière, le Comte eut la permission de venir de la petite ville où il était interné, s'occuper de mes intérêts pendant quelques jours, à différentes reprises.

Malheureusement, la guerre se prolongeait désespérément. La vie devenait de plus en plus difficile. L'Autriche et la Hongrie ne se faisaient plus d'illusions. Eclairées par la défaite, elles maudissaient Berlin. Budapesth entrait en ébullition.

Soudainement, tout croula. Un vent de bolchevisme passait, furieux, sur la double monarchie. J'ai vécu en Hongrie ces jours extraordinaires. J'ai vu de près les Commissaires et les soldats de la Révolution. J'ai connu les visites, les perquisitions, les interrogatoires. Mais tout de suite, mon infortune a désarmé les farouches champions du communisme hongrois. J'ai rapporté au début de ces pages ce mot de l'un d'eux, vérifiant ma misère: «Voilà une fille de Roi encore plus pauvre que moi.»

Vivrais-je des siècles, je revivrais toujours, par la pensée, les émotions que j'ai traversées dans la tourmente qui renversait les trônes et jetait au vent les couronnes. Les âges disparus n'ont rien vu d'aussi formidable.

Au bord du Danube, entre l'Orient et l'Occident, l'effondrement de la puissance prussienne et du prestige monarchique avait une ampleur plus sensible qu'en d'autres points.

Je me demandais si je vivais encore, vraiment, dans le monde que j'avais connu, et si je n'étais pas le jouet d'un interminable cauchemar.

Nos peines, nos embarras, nos personnes ne sont plus rien dans le tourbillon des forces et des passions humaines. Je me sentais emportée, comme tout ce qui m'environnait, dans l'inconnu des temps nouveaux.

XX

DANS L'ESPOIR DU REPOS

Et maintenant que j'ai dit ce que j'ai cru indispensable de dire, puissent ceux qui me liront m'excuser, si j'ai mal exprimé ma pensée.

Qu'ils m'excusent aussi d'être sortie du silence que j'ai toujours gardé le plus possible.

Le bruit qui s'est fait autour de moi, je ne l'ai pas voulu, je ne l'ai pas cherché. Il est né de circonstances plus fortes que ma volonté.

Nous pouvons peu de choses sur les événements. Notre vie semble dépendre plus des autres que de nous-mêmes, et d'une fatalité de condition plus que de notre choix, dans l'ordre de nos jours et de nos actes.

Il suffit d'un instant d'erreur pour que toute une existence soit perdue. La mienne l'a été. Mais ce n'est pas moi qui, à l'origine, me suis trompée, car je n'étais pas d'âge à juger et voir clair.

Pouvais-je vieillir, sans obéir au devoir de défendre la vérité, outragée par mes ennemis? Pouvais-je vivre jusqu'à ma mort, incomprise et diffamée?

Ma vie est une série de fatalités dont je n'ai pas su ou pu éviter l'accablement.

J'ai dit et je répète que je ne me tiens pas pour innocente de torts, de fautes, d'erreurs. Mais il convient de tenir compte de leur cause dans un mariage désastreux.

Mes parents crurent bien faire, et principalement la Reine, en me donnant au Prince de Cobourg, quand je n'étais encore qu'une enfant.

Le Roi voyait dans ce mariage l'avantage d'étendre des possibilités d'influences et de rapprochements utiles à son trône et à la Belgique.

La Reine se réjouissait de m'envoyer en Autriche et en Hongrie, d'où elle venait, et où je la rappellerais, en même temps que je servirais le rayonnement de ma Patrie, selon les ambitions du Roi.

J'ai été sacrifiée au bien de la Belgique, et celle-ci, aujourd'hui, compte des Belges qui me reprochent le don de ma jeunesse et de mon bonheur, essentiellement consenti pour eux.

Ils me traitent d'Allemande, de Hongroise, d'étrangère, et pis encore. Ingratitude humaine!

Suis-je coupable d'avoir, en quoi que ce soit, cessé volontairement d'appartenir à ma Patrie, et oublié de l'aimer?

Tout en moi proteste contre cette accusation perfide.

De quoi m'incrimine-t-on ensuite? D'avoir abandonné mon mari et mes enfants?

Or, j'ai vécu vingt ans à la Cour la plus corrompue de l'Europe. Je m'y suis gardée des tentations et des chutes. J'ai donné le jour à un fils et une fille et ma tendresse maternelle les allaita et mit en eux son espérance. On sait ce qu'il advint de mon fils, et comme il m'échappa. On sait ce que ma fille fut trop longtemps pour moi, sous l'influence de son mari, et du milieu où elle vivait.

En quoi fus-je réellement coupable?

C'est vrai. A bout de courage, et suffoquant dans l'ambiance d'un foyer conjugal odieux, j'allais choir... J'ai été sauvée. Je me suis alors vouée à mon sauveur. On a voulu en faire un faussaire et, à coups d'argent et de forfait, l'anéantir.

Nous avons échappé tous deux aux criminels acharnés à nous martyriser.

Suis-je coupable d'avoir lutté, d'être restée fidèle à la fidélité, et de ne pas tomber?

Peu m'importent les jugements de l'erreur et de la haine. Je suis demeurée telle que j'avais promis d'être à ma sainte mère: attachée à un idéal; et, quoi qu'il semble, j'ai vécu sur les sommets.

Suis-je coupable, selon la vraie morale et la vraie liberté?

Que les femmes me jettent la pierre, qui n'ont pas plus à se reprocher!

Qu'y a-t-il encore?

Oui, je croyais, je pouvais croire, avec les légistes de tous les pays, que j'hériterais de mon père.

L'héritage s'est trouvé considérablement réduit, par des manoeuvres dolosives et des jugements que l'opinion universelle condamne.

Suis-je coupable d'avoir été déçue et dépouillée?

Que dit-on enfin? Que ma famille fut désunie? Est-ce ma faute?

J'étais faite pour aimer les miens plus que moi-même. Ai-je manqué à mes devoirs d'affection et de respect vis-à-vis de mes parents? N'ai-je pas été, pour mes soeurs, l'aînée qui les chérissait?

Suis-je coupable de l'erreur du Roi et de la Reine, celle-ci convaincue, par mes persécuteurs, de la gravité de ma «maladie», celui-là irrité, non de mon indépendance, mais du scandale organisé autour d'elle?

Suis-je coupable de l'égoïsme de mes soeurs, l'une cédant à des vues étroites, l'autre à des calculs politiques?