Autour des trônes que j'ai vu tomber
Part 11
Le Prince et ses créatures ne manquaient pas d'invention. Leurs mesures furent très bien prises et leur machination bien conduite. Un train spécial attendait en gare d'Agram celle qui devait être _déclarée_ folle par raison d'Etat, et une cellule de la prison militaire était prête pour celui qui serait _fait_ criminel aux yeux du monde.
Toute l'Autriche a su cela, et bien d'autres choses encore!
Un médecin légiste, fonctionnaire officiel et que je n'avais jamais vu, mon certificat d'aliénation mentale tout rédigé, m'attendait à Agram, aux ordres de la police, avec une infirmière de l'asile de Doebling.
Ces gens et une équipe de détectives restèrent aux aguets une semaine. Il s'agissait de nous faire venir en ville. On n'osait pas nous arrêter au château de Lobor, en pleine campagne, où nos défenseurs, en un clin d'oeil, seraient accourus.
Alors, l'autorité militaire convoqua le comte, à Agram. Officier en congé, il devait répondre à cet appel.
Nous eûmes le pressentiment du coup de force. Mais puisque, au château, notre situation était pénible, par suite du revirement de son possesseur qui avait pris le parti de s'éloigner, emmenant la Comtesse Keglevich, il nous parut que rien ne pouvait nous arriver de pire qu'une désaffection si cruelle. Il en serait ce qui pourrait, le comte se rendrait à la convocation reçue, et je serais aussi à Agram. Impossible pour moi de m'éloigner d'un danger qui pouvait le menacer.
Nous partîmes. Je descendis avec ma dévouée comtesse Fugger à l'hôtel Pruckner. Le comte gagna l'appartement qu'il avait fait retenir. Moi le mien. Nous étions arrivés tard, dans la nuit.
Au matin, vers 9 heures, je n'étais pas encore levée, on força la porte de ma chambre.
Je vis entrer l'agent-avocat du Prince, suivi d'hommes vêtus et gantés de noir, policiers en tenue de gala. Le médecin légiste et l'infirmière de Doebling les escortaient, à distance.
Le train spécial trépidait en gare. Quelques heures plus tard, sans avoir eu la possibilité de me reconnaître, rayée soudain de la société normale, j'étais dans une cellule de Doebling, aux abords de Vienne. Par un guichet ménagé dans la porte, on pouvait me surveiller. La fenêtre avait des barreaux énormes. Je l'ouvris. J'entendais hurler.
On m'avait placée dans le quartier des fous furieux. J'en voyais un, lâché, pour changer d'air, dans une petite cour sablée, aux parois matelassées. Il bondissait et se heurtait en poussant des cris affreux.
Je me retirai, horrifiée, me bouchant les yeux et les oreilles. J'allai tomber sur un lit étroit, et, sanglotant, je cherchai à me cacher sous l'oreiller et les couvertures, pour ne pas voir, pour ne pas entendre.
Que serais-je devenue sans le souvenir de la Reine et sans le secours de Dieu? La Foi me soutint. Elle mit en moi le courage des martyrs.
Cependant, à Agram, le Comte, arrêté, lui aussi, apprenait dans les formes du code militaire autrichien, qui était encore celui de 1768, qu'il était accusé--on saura par qui tout à l'heure!--d'avoir négocié des traites portant les fausses signatures de la Princesse Louise de Saxe-Cobourg et de l'Archiduchesse Stéphanie.
J'allais être proclamée folle, et il serait proclamé faussaire.
Le pire n'est pas ce qu'on me fit. Ce n'est rien, à côté de ce que l'on réalisa contre lui!
Ah! cette justice de cour que la révolution a balayée! Ah! ce code d'une armée, esclave du trône avant d'être gardienne de la patrie! Quel défi au bon sens, à la veille du XXe siècle.
Et l'on s'étonne, ensuite, qu'un peuple se soulève!
Le comte fut mis en prison sur la dénonciation du même innommable individu qui se muait pour moi en policier.
Le gouverneur d'Agram était à ses ordres! Il crut sur parole--ou en eut l'air--ce petit avocat à tout faire, racontant que le comte Geza Mattachich avait faussement apposé ma signature et celle de ma soeur Stéphanie sur des traites qui étaient déjà depuis neuf mois chez des prêteurs de Vienne, lesquels venaient de s'apercevoir subitement (!) de la fausseté des valeurs.
Or, ma signature était bien et dûment la mienne.
Voilà ce qu'il ne fallait pas que je dise.
Celle de ma soeur était fausse et ajoutée après coup, mais par qui et pourquoi?
Voilà ce qu'il ne fallait pas que je demande.
Enfin, le comte était étranger à la négociation de ces valeurs et à l'emploi des fonds qui avaient pu en provenir.
Voilà ce qu'il ne fallait pas que je démontre.
Aussi étais-je sous bonne garde.
Le comte, lui, selon ce qu'on appelait alors la justice militaire autrichienne, se trouvait en face d'un _auditeur_, magistrat _qui était à la fois accusateur, défenseur_ et _juge_--simplement.
Et celui-ci avait été bien choisi!
--Ce n'est pas croyable, dira-t-on.
Oh! ce n'est pas le plus fort.
Le 22 décembre 1898, le comte a été condamné à la perte de son grade et de son titre nobiliaire et à six ans de détention cellulaire pour avoir «escroqué» environ 600.000 florins à des tiers désignés.
Or, le 15 juin précédent, à l'échéance des soi-disant fausses traites, les susdits tiers créanciers, _non plaignants d'ailleurs_, avaient été intégralement remboursés par le Prince de Cobourg tenant ma signature pour bonne dès lors que j'étais à Doebling, et que le Comte était perdu. Oui, bien perdu et à jamais, à ce que pensait, du moins, son bourreau. En effet, quoique, par des amis zélés, le comte eût pu obtenir une déclaration signée des escompteurs, attestant qu'ils n'avaient rien à réclamer et qu'aucun préjudice ne leur avait été causé par le comte Geza Mattachich, cette pièce, l'_auditeur_ la repoussa, la dissimula au tribunal. Il n'en fut pas fait état.
Et l'abominable jugement prétendit faire du comte, gentilhomme entre les gentilshommes, un faussaire et un voleur, bien qu'il fût innocent et que tout criât son innocence.
Mais je m'attarde à des infamies qu'il est superflu de rappeler. On sait que l'affaire fut évoquée, quatre ans plus tard, au Reichsrat, grâce au parti socialiste indigné[1].
Le Comte a été vengé, du haut de la tribune parlementaire, et l'espèce de justice qui déshonorait l'armée autrichienne a cessé d'exister, ensevelie dans la ruine d'une monarchie et d'une cour trop longtemps criminelles.
[1] Extrait du compte rendu de la séance du Reichsrat, du 17 avril 1902. Interpellation du député Daszynski:
«Messieurs, le second jugement qui a été prononcé à la suite de la demande en révision du premier procès a admis que M. Mattachich n'avait falsifié qu'une seule des signatures!
«Ce verdict du tribunal militaire supérieur est d'une importance capitale dans toute cette affaire. Car, Messieurs, si le tribunal militaire supérieur avait simplement rejeté le pourvoi, nous pourrions croire encore que Geza Mattachich avait faussé les deux signatures. Or, puisque Mattachich n'a fait de tort à personne, puisque les usuriers ont recouvré tout leur argent avec le formidable taux de plusieurs centaines de mille florins au jour de l'échéance, puisque, de tout cet argent, pas un traître liard n'est entré dans la poche de Mattachich, détail qui, en effet, n'a pas été relevé à la décharge de celui-ci, nous sommes en droit de nous demander quel intérêt aurait eu Mattachich-Keglevich--à moins d'admettre chez lui un singulier goût de perversité--à corroborer par une fausse signature les traites de la princesse de Cobourg qui ont été reconnues comme bonnes?
«Et maintenant, Messieurs, si nous nous posons la question: _Cui prodest?_ nous répondrons que ce ne fut certainement pas à Mattachich-Keglevich,--car cela n'a pas eu d'autre résultat que de l'envoyer au pénitencier de Moellersdorf,--mais bien aux bailleurs d'argent. Il était d'une grande utilité pour eux qu'une fausse signature fût ajoutée à une bonne, car c'est un fait bien connu que pour les usuriers une signature contrefaite vaut mieux qu'une authentique, et je vais vous dire pourquoi.
«Avec une signature vraie, le mari, qui est obligé de faire honneur à ces sortes de dettes, peut dire: «Je consens à payer, mais défalcation faite des bénéfices retirés par les usuriers», et c'est ainsi que le prince de Cobourg a payé dans bien des circonstances. Mais, cette fois, les usuriers ont riposté: «Non! Grâce à une fausse signature, nous avons la possibilité de faire du scandale, de menacer; nous avons entre les mains une arme dirigée contre le prince de Cobourg et contre tous les cercles de la cour.»
«Messieurs, je vous ai suffisamment prouvé que le second jugement avait posé l'affaire sur un autre terrain et l'avait éclairée d'une façon tout à fait nouvelle. S'appuyant là-dessus, Mattachich s'était adressé à la Cour d'appel souveraine et ce tribunal a décidé qu'après examen de la procédure il y avait lieu de confirmer le second jugement et de repousser l'appel formé par le condamné!
«Or, Messieurs, de nombreuses présomptions se sont accumulées qui démontrent clairement l'innocence de Mattachich. Il a été produit notamment une lettre, qui était fausse également, et dans laquelle on indiquait aux juges la ligne à suivre.
«C'était une lettre écrite en allemand et adressée à Léopold II, roi des Belges. Ce document--cela a été surabondamment établi--était apocryphe. Il avait été écrit non point dans l'intérêt de Mattachich, mais dans celui des bailleurs d'argent. Et ceux qui ont commis ce faux étaient bien plus dans l'entourage des usuriers que dans celui de Mattachich.
«Car il ne s'agit pas ici, Messieurs, de simples prêteurs d'argent. Nous n'avons point affaire, comme on les qualifie dans les jugements, à des «directeurs d'une maison de commission», mais à des hommes d'affaires retors qui avancent de l'argent à de nombreuses personnes de la cour à des taux tout à fait usuraires et à qui les signatures de ces personnes, notamment celle de la princesse héritière, veuve Stéphanie, sont parfaitement connues.
«Eh bien, je vous le dis, Messieurs, si je ne puis faire défiler devant vous tous les éléments du procès, je m'appuie ici non point sur de vagues présomptions, mais sur des dépositions de témoins, sur des affirmations absolument incontestables et qui prouvent jusqu'à l'évidence que Mattachich-Keglevich, qui moisit depuis quatre ans au pénitencier de Moellersdorf, est un innocent.
«Huit jours avant son arrestation, on consentait à reconnaître par acte notarié qu'on lui donnerait toute «latitude de fuir» (_Ecoutez! Ecoutez!_) à la condition qu'il consentît à quitter la princesse Louise.
«Messieurs, on ne propose pas à la légère à un homme comme Mattachich-Keglevich de lui assurer par acte notarié son libre départ pour l'étranger. On voulait simplement se débarrasser de lui, on voulait assouvir la vengeance du prince-époux, et c'est à cause de cela qu'un meurtre judiciaire militaire a été accompli. Et, comme si cela ne suffisait pas, par ordre du comte Thun, alors président du Conseil des Ministres, la princesse Louise fut bannie comme une étrangère importune du territoire des royaumes et des pays représentés au Reichsrat, bien qu'elle fût la femme d'un général autrichien. (_Ecoutez! Ecoutez!_) Oui, Messieurs, nous allons livrer ce fait à la publicité; lisez demain, dans le compte rendu de la séance, mon interpellation à ce sujet et vous y trouverez les dates et tous les détails relatifs. Oui, Messieurs, dans l'intérêt de certains grands et hauts personnages qui possèdent beaucoup d'argent, il se passe ici des faits qui ne devraient pas et ne pourraient pas se produire si nous étions un Etat vraiment constitutionnel. (_Très vrai!_)
«Et maintenant, Messieurs, je vous demande: Qui doit porter la responsabilité d'avoir fait jeter des gens en prison uniquement pour que le riche prince de Cobourg pût assouvir sa vengeance? Seraient-ce par hasard les officiers? Non, je vous le dis bien franchement, les officiers ne sont pas coupables. Ces hommes n'auraient jamais prononcé une pareille sentence si Mattachich et les témoins avaient comparu devant eux, si l'accusé avait pu poser des questions aux témoins, si la presse avait pu faire le compte rendu des débats, si ce lieutenant en premier, exceptionnellement doué, avait eu librement la parole dans une audience publique, s'il avait pu avoir un avocat! Ce n'est vraiment pas malin de jeter les gens en prison et de les faire condamner par un auditeur et par des juges qui ne savent rien de l'affaire! Voyez-vous, Messieurs, je ne veux accuser personne de faux, je ne veux charger personne. Je n'ai d'autre but ici que de dénoncer une institution qui est fatalement la source de toutes les fautes et de toutes les erreurs.
«Et puisque nous avons ici l'occasion de débattre de pareils faits en plein Parlement, je demande à M. le Ministre de la Défense Nationale: Que va-t-il arriver? Veut-il, lui qui est un homme d'honneur, veut-il, lui qui est non seulement un vieillard avec des cheveux blancs, mais encore un soldat dont la conscience est pure et tranquille, assumer sur sa tête la responsabilité des angoisses et des tortures infligées à un innocent? Va-t-il garder plus longtemps le silence ou va-t-il parler?
«S'il n'est peut-être pas encore en état de prendre une décision aujourd'hui, il ne doit pas hésiter plus longtemps à faire la pleine clarté dans cette mystérieuse affaire.»
XVI
SOUS LES TILLEULS DE LA COUR
Imagine-t-on ce que peut être la souffrance d'une femme qui se voit rayée du monde, et menée de maison de fous en maison de fous, prisonnière consciente d'un odieux abus de pouvoir?
A Doebling, puis à Purkesdorf, où je fus ensuite, ma torture eût été au-dessus des forces humaines, si j'avais été seule à souffrir. Mais, avec l'espoir en la justice divine, l'idée qu'un innocent subissait à cause de moi un supplice encore plus affreux me soutenait. La perte de l'honneur est autrement atroce que la perte de la raison. Je ne pouvais m'abandonner tandis que le comte résistait, héroïque, avec une dignité à laquelle, depuis, bien des fois, on rendit hommage, et que les débats au Reichsrat mirent en lumière.
Quelles heures cependant j'ai vécues! Quelles nuits angoissées! Quels cauchemars horribles! Que de larmes, que de sanglots! J'essayais en vain, souvent, de me contenir.
La pitié de mes gardiens et gardiennes était heureusement pour moi, un réconfort. De même l'embarras craintif des docteurs et leurs égards humains.
Sauf deux ou trois misérables ou pauvres diables, acquis à mes ennemis par cupidité ou sottise, je n'ai guère trouvé que des aliénistes que ma «folie» révoltait, et qui ne demandaient qu'à passer à quelque autre la responsabilité de me garder parmi les fous.
L'opinion autrichienne étant décidément trop hostile, mon tortionnaire et ses complices trouvèrent en Saxe une maison de santé complaisante et de tout repos. Je fus conduite à Lindenhof, dans la petite ville de Koswig, à moins d'une heure de chemin de fer de Dresde, au milieu des forêts.
Lindenhof! Cela veut dire les tilleuls de la Cour. Calmants tilleuls! Agréables tilleuls, et qui me ramenaient à _Unter den Linden_, à Berlin, et aux obligations que je pouvais avoir à mon gendre et à sa famille, que ma captivité au pays de Saxe rassurait. L'héritage du Roi ne tomberait pas en mes mains prodigues!
Personne, à présent, de l'entourage qui m'était cher, ne restait près de moi. Ma bonne comtesse Fugger, du soir au matin, avait dû me laisser à mes geôliers. Par compensation, on prétendit faire grandement les choses à Lindenhof. La crainte de l'opinion est, pour les Princes, le commencement de la sagesse.
Il ne fallait pas qu'on pût dire, comme des internements précédents, que je n'étais traitée ni en Princesse, ni en fille de Roi. On me donna un pavillon séparé, un équipage, des femmes de chambre et une «demoiselle de compagnie». J'eus la permission de sortir, quand «le Conseiller de santé» Docteur Pierson, directeur de l'établissement, ne s'y opposerait point. Mais mon pavillon était entouré des murs d'une maison de fous; mais le cocher et le valet de pied étaient des policiers; mais la «demoiselle de compagnie» n'occupait ce poste que pour me garder prisonnière, et faire sur moi d'abondants rapports.
Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les miens.
J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.
L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la comtesse de Flandre; enfin, ma soeur Stéphanie me donna signe de vie.
J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois si bonnes et si cruelles à mon coeur, étaient mes reliques les plus chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse de ma mère était persuadée de ma «maladie».
Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine! N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père devait être, avant tout, certain de nos «crimes».
Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de secours et de liberté?
Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.
On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes. Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir, de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à leurs desseins.
J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres de mes ennemis.
J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions être encore de ce monde...
Pour commencer, mon chevaleresque défenseur se trouva pris dans les mailles du filet policier, et ne fit plus un pas sans avoir à ses trousses des espions de tout genre. Quant à moi, je vis Koswig en état de siège, Lindenhof entouré de gendarmes, et les sapins de la forêt gardés à vue.
Fortifiée de la prière et de l'espérance, je m'étais, sinon accoutumée à mes chaînes, du moins à leur poids. Attachée à ce culte de la nature que j'ai toujours pratiqué, j'aimais les solitudes sylvestres, où il m'était permis de promener ma peine, sous la surveillance de ma suite de geôliers des deux sexes.
Je n'avais qu'un ami, mon chien préféré. Reverrais-je jamais le loyal et fin visage, et les yeux clairs où, dans un monde de corruption, j'avais trouvé la pure lumière du salut?
Cependant, je ne désespérais pas! Que resterait-il aux prisonniers innocents, s'ils ne gardaient quelque espérance?
Ah! ce jour d'automne où je vis reparaître à l'horizon le soleil de la liberté et, avec lui, toutes les possibilités de vérité, de réparation, de bonheur, que ma confiance imaginait trop vite!
Il faisait un temps doux et pur. La clarté solaire embellissait la nature saxonne. Elle teintait d'or les lignes sombres des masses forestières qui s'étageaient sur la colline où je me plaisais. Ce désert de sable, planté de sapins, égayé de son petit hôtel, en plein bois, du «Moulin de la Crête», était familier à mes promenades en voiture. Ce jour-là, je conduisais moi-même, accompagnée de ma «demoiselle de compagnie» et d'un laquais. Un cycliste parut, venant en sens contraire, et qui frôla des roues de mon côté. Il me regardait. Je le reconnus... C'était le Comte... J'eus la force de ne pas me trahir, pour ne le trahir point. Il était donc libre! Je crus que je le serais le lendemain!
Trois ans allaient s'écouler avant que j'échappe à mes geôliers.
L'alarme était au camp ennemi. On savait le comte disparu de Vienne. On le chercha vers Koswig.
Ma «demoiselle de compagnie» qui, passagèrement humaine, ou par calcul, avait permis, les jours suivants, deux brèves entrevues du Comte et de moi devant elle, à l'écart, dans la forêt, ne fut pas longue à se raviser.
Le Comte dut cesser d'essayer de me revoir. Le pays était plein de policiers. Je n'eus plus la permission de sortir de Lindenhof. Mon sauveur s'éloigna, surtout pour m'éviter d'être privée des promenades qui, si entourée que je fusse, me procuraient le soulagement d'échapper quelques heures à ma maison de fous.
Il ne lui restait qu'un moyen de préparer ma délivrance: proclamer, établir que je n'étais point folle; en appeler à l'opinion, et trouver des sympathies et des concours qui faciliteraient ma libération.
Un livre parut, où il démontra son innocence et la cruauté des procédés dont j'étais victime. La Presse du monde entier fit écho à son cri indigné. Et le secours espéré nous vint en particulier de la généreuse France, où mon malheur fut vivement senti. Un journaliste, un écrivain français, aussi réputé qu'estimé, et que je nommerais ici, avec reconnaissance, si ce n'était la réserve ordinaire de son caractère, dont je dois tenir compte, voyageait en Allemagne pour la préparation d'un ouvrage politique. A Dresde, on lui parla de ma situation. Il s'informa. Il alla voir le Président de Police qui, gêné, lui confessa que j'étais victime d'une «affaire de cour». Pour m'approcher, il n'hésita pas à se faire conduire à Lindenhof, comme s'il était neurasthénique. Mais par méfiance, ou sûreté de diagnostic, on ne voulut pas de lui dans l'établissement. Il revint à Paris, et obtint du _Journal_ que ce puissant quotidien, apprécié pour son indépendance, s'intéressât à ma cause. Le comte, eut, dès lors, un appui efficace par lequel d'autres se trouvèrent.
Il ne pouvait reparaître à Lindenhof. Le journaliste français y vint, et la première nouvelle qui me rendit l'espoir fut un billet de lui, inconnu pour moi, et qui, au cours d'une promenade, fut jeté par un gamin dans ma voiture, en même temps qu'une lettre du comte.
Cette lettre, la «demoiselle de compagnie» la saisit au vol. L'autre missive resta en mes mains, et ce fut en vain que ma suivante policière tenta de me l'arracher.
Quand je la lus, palpitante, je ne retins qu'un mot, en une langue que je n'entendais plus guère, et qui était celle de ma patrie. Mes yeux emplis de larmes lisaient et relisaient ceci: «_Espérez!_»
XVII
COMMENT JE FUS A LA FOIS RENDUE A LA LIBERTÉ ET A LA RAISON
Je devais aller aux Eaux. J'en avais le plus grand besoin. Les petites stations thermales abondent en pays germanique. La difficulté n'était pas de trouver un lieu salutaire à ma santé, où mes gardiens n'auraient pas à craindre une foule cosmopolite, et pourraient me tenir prisonnière et isolée.