Autour des trônes que j'ai vu tomber

Part 10

Chapter 103,888 wordsPublic domain

Elle avait remplacé la Princesse Béatrice, mariée au Prince Henri de Battemberg, auprès de la Reine Victoria, comme lectrice et compagne de prédilection. La souveraine voulut pour elle le trône de Russie et fit le mariage dont je vis les fiançailles. La vieille reine les présidait. Elles furent sans gaieté. Si quelque joie sembla, par moments, y régner, ce fut une joie forcée, factice. On sentait comme un poids peser sur l'assistance. Mystérieux avis du Destin.

XIV

LA REINE VICTORIA

Puis-je nommer la Reine Victoria sans me souvenir que le Prince de Cobourg et moi, nous fûmes maintes fois les hôtes de notre tante et cousine? Des plus hospitalières, elle se plaisait à la vie de famille, et rassemblait autour d'elle autant de parents qu'elle le pouvait, et de préférence les Cobourg, d'où était venu feu le Prince Consort.

Quoique de très petite taille, douée d'un embonpoint plutôt déformant, le visage fort coloré, elle avait grande allure quand elle faisait son entrée, soutenue par un des superbes Indiens de son service personnel. Le plus souvent, elle tenait, par maintien, un mouchoir blanc, toujours arrangé de sorte que les bouts pendaient, dentelés. Elle était, en général, vêtue d'une robe de soie noire à petite traîne, décolletée en pointe. Elle portait au cou, en médaillon, le portrait du Prince, mari inoublié; sur la tête, le bonnet de veuve, en crêpe blanc; rarement des gants. Dans les grands jours, le _Ko-hi-nor_, ce diamant merveilleux, trésor des trésors de l'Inde, brillait de mille feux au-dessus du bonnet.

Elle ne laissait pas que d'impressionner, tant elle était expressive de gestes, de ton, de regard. Son nez avait des façons de frémir qui révélaient ses pensées. Et que dirai-je du regard bleu et froid qu'elle promenait sur le cercle familial formé autour d'elle? Le moindre défaut de toilette, le moindre manque à l'étiquette était immédiatement remarqué. L'observation ou la réprimande suivait aussitôt, adressée d'un air et d'une voix qui ne toléraient aucune réplique. A ce moment, le nez se plissait, les lèvres se pinçaient, le visage se colorait davantage, et toute la personne royale semblait agitée de mécontentement.

L'orage passé, la Reine retrouvait son aimable sourire, comme si elle eût voulu faire oublier sa vivacité.

En arrivant ou en partant, elle saluait à la ronde, d'un petit signe de tête protecteur.

J'eus le malheur, parfois, de lui déplaire.

Elle détestait les cheveux bouclés en franges cachant le front. On se souvient de cette mode peu seyante, je l'avoue. Mais je m'y étais conformée. La Mode est la Mode. Cette coiffure agaçant la Reine, elle me dit, un jour: «Tu devrais arranger tes cheveux autrement, et d'une manière plus _princesse_.»

Elle avait raison. Malheureusement, le Prince de Cobourg ne goûtait pas non plus cette coiffure, et fut témoin de l'observation de notre tante. Celle-ci lui aurait donné le _Ko-hi-nor_ qu'il n'aurait pas été plus satisfait. Je fus aussitôt gratifiée d'une algarade qui eut pour résultat de me décider à ne point tenir compte du reproche de la Reine. Mes cheveux irrités demeurèrent en franges bouclées sur mon front.

A Windsor, comme à l'île de Wight, à la belle saison, la Reine sortait en voiture vers six heures du soir, et par tous les temps. Nous étions généralement admis à l'honneur de l'accompagner.

Il fallait quelquefois attendre longtemps, dans un salon voisin de l'appartement royal. Enfin, précédant la Reine, le _plaid_ sur le bras, le flacon de whisky en bandoulière, paraissait John Brown, le fidèle Ecossais qui tint une place considérable dans la gazette de la cour et de toutes les cours, à la partie du feuilleton qui ne s'imprime pas.

Il ouvrait la marche, et montait dans le break, attelé de deux gris pommelés, et la promenade, qui devait durer environ deux heures, commençait.

La nuit venant, John Brown se trémoussait sur le siège. Il se retournait fréquemment pour essayer d'obtenir de la Reine l'ordre du retour. Etait-ce la crainte des rhumatismes, ou celle de quelque refroidissement qui, malgré le réconfort du whisky, eût compromis sa santé, et l'eût empêché de remplir ses devoirs envers la Reine? Je n'en sais rien. J'ai remarqué seulement que John Brown n'aimait pas les promenades au crépuscule, par temps humide. Elles le rendaient de méchante humeur. Il ne se gênait pas pour le laisser voir; il ne se gênait en rien, du reste.

Il arrivait que les enfants de la Reine eux-mêmes en savaient quelque chose.

Il advint au Prince de Galles, qui devait être le grand Roi Edouard VII, de souhaiter d'être introduit chez sa mère à une heure où il n'était pas annoncé. John Brown entr'ouvrit la porte de l'appartement et dit simplement: «_Not allowed, Sir._»

Si, dans l'intimité de sa vie, la Reine Victoria eut, comme toute créature humaine, ses moments de liberté, elle n'en fut pas moins une grande souveraine et une haute figure. Son Jubilé, célébré avec l'éclat dont mes contemporains se souviennent, montra la place qu'elle occupait dans le monde. La procession dans Londres, au milieu d'un peuple en délire, la chevauchée des rois, des princes, des rajahs indiens et autres sujets des Dominions, dans leurs resplendissants costumes constellés de pierreries, fut un spectacle digne d'un conte des «Mille et une Nuits».

On ne reverra sans doute jamais cela. Jamais plus les hommes ne sauront s'honorer en honorant le pouvoir humain, comme ils le firent alors, exaltant une femme qui avait su incarner si noblement le passé, le présent, l'avenir du Royaume-Uni, des Indes et possessions d'Outre-Mer.

Qu'on ne dise point: Vanité des vanités! Les pompes ont leurs raisons d'être. Une société sans théocratie, aristocratie, et apparat proportionné à ces institutions, est une société qui meurt. Il faudra toujours en revenir aux équivalences de souveraineté, de cour et de divinité, sans quoi l'édifice social, découronné, ne sera qu'une grange ou une ruine.

Ce fut à l'occasion d'une des grandes fêtes du Jubilé, que, selon ma fâcheuse et incorrigible habitude, j'arrivai en retard pour prendre rang dans le cortège royal. Je confesse que, souvent, je faisais exprès de me faire attendre, parce que cela vexait le Prince de Cobourg qui, avant toutes choses, commençait par prédire que je ne serais pas à l'heure.

Les femmes qui me lisent savent comme il est difficile, parfois, d'être en toilette de cérémonie, juste à la minute dite. Les hommes ne comprendront jamais cela!

J'avoue que, dans cette circonstance, j'aurais dû prendre mieux mes dispositions, et calculer plus exactement. Je ne voulais pas être en faute. La cérémonie exigeait que, pour la formation du cortège, personne ne manquât. Quoique, par mon mariage, mon rang et ma place fussent vers la fin, tout un parterre de rois et de reines dut m'attendre.

Lorsque j'entrai, j'étais d'une extrême confusion. Mais c'était l'époque où je me savais belle et admirée. Je vis que tous les yeux, tournés vers moi, n'exprimaient pas que la sympathie. Les regards féminins étaient irrités; heureusement, les regards masculins, d'abord sévères, ne tardèrent pas à s'adoucir. Je fus comme éblouie devant ces soleils terrestres.

Mais il ne s'agissait point de chanceler. Il fallait, au contraire, tirer avantage de la situation. Le silence et l'immobilité s'étaient faits, dans l'assistance, attentive à l'apparition de la coupable qui faisait attendre la Reine d'Angleterre et son illustre suite. Je sentis que mon entrée devait être de celles qui ne réussissent guère qu'une fois dans la vie.

Je pris mon temps, et mis toutes les grâces dont je pouvais disposer dans ma révérence et mon salut de cour.

Quand je vins baiser la main de ma mère, celle-ci, heureuse du murmure flatteur qui avait suivi ma façon de me faire pardonner, me dit, en m'attirant à elle: «Tu étais faite pour être Reine»...

Je sens une larme furtive monter du coeur à mes yeux. Etrange nature que la nôtre! Lorsqu'on a vu le jour sur les marches d'un trône, on a besoin de ces succès, de ces hommages, de ces ovations. On en garde non seulement le souvenir, mais l'appétit--et le regret!

XV

LE DRAME DE MA CAPTIVITÉ ET MON EXISTENCE DE PRISONNIÈRE

LE DÉBUT DU SUPPLICE

Mes malheurs, hélas! sont connus du public de tous les pays. Mais ce n'est pas sur moi qu'ils pèsent le plus.

La calomnie et la persécution, servis par des moyens puissants, ont eu beau multiplier leurs coups, une vérité, au moins, s'est fait jour:

Je ne fus point, je ne suis pas folle, et ceux qui ont voulu que je le fusse en ont été pour leur honte, et, je l'espère, leur remords.

--Cependant, a-t-on dit, la Princesse est étrange.

D'autres, mieux informés, ont précisé:

--Elle est faible d'esprit.

Pas même, s'il plaît à Dieu!

On objecte mes «dépenses», mes «prodigalités», mes «dettes», et mon «abandon à mon entourage de mes intérêts et de ma volonté».

Raisonnons, en passant, ces «étrangetés» et ces «faiblesses».

Il est parfaitement exact qu'à certains moments, j'ai fait des dépenses exagérées. J'ai dit et je répète que c'était un moyen de me revancher des contraintes et petitesses d'une avarice oppressive.

Certaine, ainsi que je l'ai indiqué, que dans l'ordre naturel des choses, une fortune considérable devait me revenir, j'ai cédé aux offres, pour ne pas dire aux assauts de la tentation.

On a parlé de sommes fantastiques. Je calcule que je n'ai pas dépensé dix millions depuis 1897, époque du début déclaré de mon effort de libération.

On a donné des chiffres supérieurs, mais il faut faire la part des exagérations des spéculateurs et usuriers qui sont venus, envoyés souvent par mes ennemis, pour servir leur thèse, et témoigner de mes «folies», après m'avoir doucereusement vendu des crocodiles empaillés.

On connaît l'histoire édifiante de ce créancier allemand soutenant, à Bruxelles, devant les arbitres chargés de payer mes dettes sur des fonds provenant de la succession du Roi, une réclamation de sept millions de marks ramenés à zéro après enquête et vérification de ce qu'il prêta réellement et reçut par la suite.

Si je m'abaissais à écrire l'histoire des manoeuvres de toute sorte, imaginées contre mon indépendance, et tendant à me rejeter dans l'impossibilité d'être et d'agir, on dirait: «Ce n'est pas possible; c'est du roman!»

Les romans les plus invraisemblables, on ne les publie jamais. La vie seule se charge de les faire.

Qu'on veuille bien réfléchir; je devais opter: ou l'esclavage, ou l'emprisonnement parmi les fous; ou bien la fuite et, par elle, la défense.

J'ai fui et je me suis défendue. Mais alors, afin de me reprendre et de m'abattre, oh m'a d'abord réduite à la portion congrue, puis on m'a coupé les vivres.

J'avais perdu la meilleure des mères; le Roi, trompé, irrité du reste, parce que, plus politique que je ne l'étais, il mettait, en ce qui me concerne, les apparences de la correction au-dessus des réalités de la conscience, le Roi se désintéressait du sort cruel fait à sa fille aînée.

Dès mon internement, mes soeurs et le reste de ma famille avaient eu plus d'une raison de se régler sur le Roi. Je me vis donc oubliée des miens, qui commettaient cette faute de négliger, pendant des années, de m'aller voir dans ma maison de santé.

Ou j'étais malade, ou je ne l'étais pas! Et m'abandonner, c'était laisser voir que je ne l'étais pas...

La presse finit par s'indigner. Alors, on vint. Oh! bien rarement. C'était si pénible et si embarrassant--pas pour moi!

Quand je m'évadai, la pitié affectée fit place à une colère sincère...

Il fallait pourtant que je vive et que je reconnaisse dans la mesure du possible les services qui m'étaient rendus. Enfin, je fus obligée de plaider. Nouveau crime.

Ah! ce n'est pas de m'être révoltée contre un mari et contre un mariage devenus impossibles, qu'on m'en a voulu... Serais-je par hasard la première?... C'est d'avoir montré cet esprit déplorable que le monde ne pardonne guère: l'esprit combatif, l'esprit de résistance.

Une femme qui se défend--mal, je le veux bien; les arcanes de la procédure et les dessous des affaires m'ont toujours échappé--mais qui se défend tout de même, infatigablement, pour le principe, pour l'honneur, pour le droit, cette femme est détestable. Elle veut avoir raison, contre les autorités établies; elle fait scandale. Elle crie: «Je ne suis pas folle!» Elle crie: «On m'a volée!» C'est une peste!

Ordinairement, les gens bien élevés qu'on enferme et qu'on dépouille ne font pas tant de bruit. Quoi! Une Altesse, une fille de Roi, une femme de Prince qui ne veut être ni démente, ni dupe!

Si elle avait en quoi que ce soit de la mesure, elle ne ferait point parler d'elle. Elle serait encore sous les tilleuls de Lindenhof; et puisqu'elle veut écrire, elle écrirait un livre à la gloire de la justice humaine, en Belgique et ailleurs.

Grand merci! J'ai ma conscience pour moi. Je n'en démordrai pas. Je peux mourir, méconnue, diffamée, dépouillée: mon ultime parole sera pour protester.

Ce qu'on me reproche serait à refaire, je le referais. Je n'ai nulle honte de mes «prodigalités» passées.

Grâce à Dieu, mes «victimes» sont toujours rentrées dans leur argent, avantageusement pour elles.

Je m'estimerais déshonorée si j'avais fait perdre quoi que ce soit de vraiment dû à qui que ce soit. Même les crocodiles, qui n'étaient pas de l'époque antédiluvienne, et par trop démesurés, je ne les ai pas reniés.

Cela dit de mes dépenses, arrivons à ce prétendu abandon de ma fortune et de ma volonté à mon entourage.

Qu'on ne s'y trompe pas: la diffamation a visé une seule personne, toujours la même, celle à laquelle j'ai voué ma vie comme elle me voua la sienne. Ses ennemis lui ont prêté les mobiles dont ils étaient animés. Ils n'ont pas voulu voir, ils ont nié qu'elle fût, par sa grandeur d'âme, au-dessus des misérables calculs de l'intérêt. En vain elle a jeté dans le gouffre creusé sous nos pas tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle avait, tout ce qu'elle pouvait avoir. Ce sublime renoncement, la haine l'a étouffé sous ses hideuses inventions.

O noble ami, que n'a-t-elle pas dit de vous, la bête hurlante et monstrueuse?

Sans doute, pas plus que moi, vous n'étiez de taille à lutter contre les financiers qui dupent, les gens de loi qui trompent, les amis qui trahissent. Mais prétendre de vous, ou de n'importe qui, que l'on a pesé sur ma volonté, égaré mes pas, faussé mes actes... Ah! c'est absurde encore plus qu'infâme.

Comment! J'aurais eu, j'aurais toujours une force de résistance qui a tout sacrifié à un idéal d'honneur et de liberté, et je serais, hors de cela, une poupée dont on joue, une girouette au vent!

Toute de conscience pour l'essentiel de la dignité humaine, je serais l'inconscience en personne pour ce qui est secondaire?

N'est-ce pas insensé!

Mais laissons cela, et résumons, en les éclairant de lueurs nouvelles, les incroyables attentats d'une haine que rien n'a pu désarmer, jusqu'au jour où une autre justice que celle des hommes, jetant bas d'un tournemain des trônes indignement occupés, m'a sauvée des persécutions dont j'étais l'objet.

A la veille même de leur chute, la monarchie allemande et la monarchie austro-hongroise se croyaient encore tout permis. Les iniquités dont j'ai souffert ne sont qu'un exemple de ce qu'elles osaient faire. Que de crimes, à leur actif, demeurés ignorés! Et quelle corruption à leur contact!

On sait le début des intrigues où j'ai succombé.

J'étais à Nice avec ma fille. Celle-ci, mon espoir et ma consolation, me fut enlevée, comme je l'ai dit, par son fiancé liant partie avec le Prince de Cobourg, au mépris de la parole qu'il m'avait donnée.

Le Prince sentait que j'allais lui échapper définitivement, et, avec moi, la fortune à venir du Roi.

Je divorcerais, pensait-il; je me remarierais.

Divorcer, j'y songeais. Il a bien fallu y venir plus tard. Mais si je ne pouvais m'empêcher de me libérer de ce qui fut promis à un homme, quand, de lui-même, il avait détruit les raisons qui avaient été la base du serment prononcé, j'hésitais à me libérer de ce qui fut juré à Dieu, invisible et muet et qui ne corrompt, ni ne trompe, ni ne persécute.

L'indissolubilité du mariage est une chose; la dissolubilité des liens de la chair en est une autre. Plus j'ai vécu, plus j'ai pensé que le divorce est un fléau. Il faudrait avoir le courage d'admettre que les cas individuels ne sont rien; seul compte l'intérêt de la collectivité. Tant vaut le mariage, tant vaut la société. On a fait du mariage quelque chose de fragile, la société tombe en morceaux. L'Eglise a donc raison. Mais qui de nous ne chancelle et ne méconnaît que la règle divine est essentiellement une règle humaine?

Le comte venait de recevoir, à Nice, les témoins du Prince de Cobourg que la cour de François-Joseph avait décidé à ce cartel. Le duel mit en présence les deux adversaires, à Vienne, au manège de cavalerie, en février 1898. Le lieutenant tira par deux fois en l'air et, par deux fois, le général tira sur le lieutenant. On passa au sabre. Le lieutenant continua de ménager le général, et le toucha d'un coup léger à la main droite.

Il renforça ainsi les sentiments que le Prince pouvait avoir à son égard. Trois semaines plus tard, on l'impliqua dans cette abominable histoire de fausses lettres de change, inventée de toutes pièces, et dont le Reichsrat, par la suite, devait faire bonne justice.

Le jugement--inouï!--qui prétendit déshonorer le plus noble des hommes n'eût pu être prononcé, si mon témoignage avait été retenu.

Mais on s'empressa de m'enfermer. Ma déposition fut étouffée, et le Comte, condamné!

Un homme vit encore, silencieux et caché, et qui, si je calcule bien, a soixante-quinze ans révolus, quand j'écris ces lignes qu'il pourra lire, si elles voient le jour avant qu'il disparaisse de ce monde.

Dans l'instant où mon souvenir l'évoque au seuil des maisons de fous où sa haine me jeta, au seuil des prisons où elle fit enfermer le comte Geza Mattachich, qu'il sache que ses victimes lui ont pardonné.

Elles pourraient, aujourd'hui, lui demander des comptes devant la justice autrichienne, affranchie des contraintes d'antan. Elles l'épargnent. Que le juge Celui qui nous jugera tous.

Je ne sais même plus quels furent les instruments de sa vengeance.

On m'a montré, dans Vienne, il n'y a pas longtemps, un pauvre être, aux trois quarts aveugle, penché vers le tombeau, et l'on a murmuré à mon oreille le nom de l'avocat juif, réprouvé par tout ce qui est estimable dans Israël, en Autriche, et qui fut l'agent, l'instigateur, le conseil de l'implacable fureur acharnée à ma perte.

J'ai détourné les yeux en pensant que ce même personnage, obstiné dans son système de rigueurs policières au service de l'abus de pouvoir, avait armé le bras de la femme qui tua mon fils...

Et bouleversée, je me suis demandée:

--Ont-ils compris?

Oui, peut-être. Ils ne sont plus, sans doute, ce qu'ils étaient. La vie aussi a dû les changer.

Peuvent-ils, sans angoisse de demain, se remémorer hier?

Candides, nous avions pris la fuite devant eux. Je m'imaginais trop vite qu'ils pouvaient nous faire arrêter! Je croyais sur parole des émissaires à la solde du Prince. Nous étions en France, où je ne risquais rien. Je voulus partir pour l'Angleterre, et demander aide et protection à la Reine Victoria, qui m'avait donné tant de marques d'affection.

Ma fidèle dame d'honneur, la comtesse Fugger, partageait mes craintes et mes voyages précipités.

A peine à Londres, nous recevons de mystérieux avis de prétendus amis: il faut repartir sur l'heure, ou nous sommes perdus, le comte et moi... Et nous repartons, sans que je cherche à rejoindre la Reine, avec qui nous venions de nous croiser, car, au même moment, elle se dirigeait vers le Midi de la France.

Nous n'étions pas faits pour être des criminels. Ils sont plus résistants.

Traqués par notre propre imagination trop crédule, nous pensâmes alors à trouver un asile près de la mère du Comte, au château de Lobor.

On n'a jamais compris pourquoi et comment j'avais pu me rendre en Croatie, chez la comtesse Keglevich.

Son second mari, père adoptif du Comte Geza Mattachich, était membre de la chambre des Magnats de Hongrie, député et ami du ban de Croatie. Je me persuadais que l'on n'oserait pas m'enlever sous son toit.

Notre aventure avait pris les proportions d'un événement mondial. Les journaux de la terre entière en parlaient. Le duel avait mis le comble à cette publicité terrible. Et comme encore la calomnie et ses manoeuvres n'avaient pas eu d'effet, nous étions des personnages romanesques dont la sincérité désarmait les rigueurs de la critique et ralliait les sympathies du sentiment.

Quand je pense que j'ai été, ensuite, taxée de duplicité, je ne peux m'empêcher de sourire. On citerait peu de cas d'une franchise d'existence plus établie que la mienne. Je n'ai jamais dissimulé aux miens quel effort exigeait ma vie avec mon mari, et quand j'ai été à bout de forces, je n'ai pas fait mystère du secours que je trouvais en un sauveur chevaleresque, placé providentiellement sur mon chemin.

Mais le monde ne pardonne pas à ceux qui ne veulent point porter de masque, et qui ne cachent pas leur coeur.

Tant de gens ont à dissimuler ce que le leur contient! Mais nous, mais moi... En vérité, où est le crime?

Je peux mourir tout à l'heure; je n'ai pas peur de la justice de Dieu.

Forts de notre commune loyauté, naïvement persuadés qu'en France, en Angleterre, en Allemagne et autre part encore nous serions en danger, avertis du reste que l'on voulait me mettre dans une maison de fous--dès Nice, Gunther de Holstein m'avait prévenue, et parlait de me faire protéger par son tout puissant beau-frère... Inoubliable comédie!--nous arrivions en Croatie avec la certitude que, sous le toit des Keglevich, je serais en sûreté.

Le comte me confierait à ses parents pour le temps qu'exigerait le règlement de ma séparation d'avec le prince de Cobourg. Le bruit s'apaiserait. L'opinion publique était pour moi, et, premièrement, celle d'Agram, où le comte et les siens jouissaient de l'affection générale. A Vienne, la camarilla ennemie désarmerait. Nous ne serions plus, bientôt, que deux créatures semblables à tant d'autres: celle-ci meurtrie par ses fers brisés; celle-là secourable. Et de ce malheur et de ce dévouement, peut-être qu'un jour le temps ferait un bonheur régulier.

O rêves, ô espérances, nous sommes votre jouet. La lourde réalité surgit et nous déchire.

Nous n'avions pas prévu la trame ourdie contre nous, et quelle odieuse accusation viserait le comte.

En un instant, son beau-père, très connu à la cour, influent d'ailleurs, fut détaché de nous. Apparemment on lui fit confidence du crime imputé à son beau-fils, et la diffamation lui en imposa.

Cette explication de son revirement est la plus indulgente qu'il me soit permis de faire.

L'appui du comte Keglevich nous manquant, la comtesse, prise entre son fils et son mari, était dans une situation poignante.

Et nos ennemis avaient le champ libre à Agram.

Cependant, deux partis se formèrent: d'un côté, les étudiants et les paysans prirent fait et cause pour nous; de l'autre, se rangèrent la police et les autorités. Vienne sut qu'une espèce de révolution locale groupait en notre faveur des partisans.

Dès l'instant que la cour pensa que nous avions l'appui de la jeunesse et des campagnes, elle fut effrayée et livra notre tête. L'avocat du Prince, cet homme que je ne saurais nommer, put se faire délivrer plein pouvoir. L'Empereur consentit à le laisser agir à sa guise. Il eut en poche de véritables lettres de cachets.

Je dois dire, à la décharge de François-Joseph, qu'on lui certifia que le comte voulait me tuer. A quoi, le Souverain aurait répondu:

--Je ne veux pas d'un second Mayerling. Qu'on fasse ce qu'il faudra.