Chapter 9
Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus à nos besoins qu'elles ne suffisent à ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de Méphistophélès qui vient nous arracher à ces retraites, c'est la voix même de l'humanité qui vient nous crier comme lui: _Comment donc aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi_? En effet, nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinité sont impuissantes, que nous travaillons à nous élever jusqu'à elle hors de la voie qu'elle nous a assignée. Nous sentons que cette belle nature n'est rien sans l'action de l'humanité, à qui Dieu a confié le soin de continuer l'oeuvre de la création. En vain notre imagination peuple ces solitudes de rêves enchantés: les anges du ciel ne descendent pas à notre voix. Notre puissance ne peut évoquer ni les génies de l'air, ni les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le génie qui protège la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fécondité, que l'ange qui forme un lien entre la beauté intelligente de la matière et la sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme, c'est l'être voué ici-bas au travail persévérant, et investi de l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement à la faculté de voir et d'admirer le monde extérieur. Il faut qu'il aime, qu'il souffre, qu'il cherche la vérité à travers le travail et l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui grondent sur sa tête; l'orage éclate dans son coeur, la société ou la famille le réclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il lui faut retourner à la vie!
Et bientôt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientôt les sentiments humains s'agitent en nous plus héroïques ou plus misérables que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entraîne, les pensées de notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une vertu, une sagesse, un idéal quelconque, nos travaux d'esprit prennent une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matériel, dont l'art était pour nous l'expression naguère, s'applique désormais, riche des formes que l'art nous inspire, à des sujets plus étendus et plus graves. Dans cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment poëtes si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de notre vie métaphysique aussi bien que celle de notre vie poétique.
Mais cela serait un progrès que l'art n'a pu porter encore à un degré assez éminent pour vaincre les résistances du préjugé qui veut limiter la tache de l'artiste-poëte à la peinture de la vie extérieure, lui permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour y surprendre le mystère de ses passions. Goethe, le plus grand artiste littéraire qui ait jamais existé, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire. Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans _Faust_, on le voit trop préoccupé de l'art pour être complètement ou du moins suffisamment philosophe. Dans ce poème magnifique où rien ne manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire. C'est l'homme en général, c'est la lutte entre l'austérité et les passions, entre l'idéal et l'athéisme. Mais que cette lutte est faible, et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisément sur cet homme mûri dans l'étude et la réflexion! Comme on voit le néant de cet homme, que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puéril et de mauvais goût, étroit portique d'un monument grandiose[3]!
[Note 3: Sauf les strophes chantées dès le début par les trois archanges, qui sont d'une poésie sublime.]
Il me cherche ardemment dans l'obscurité, et je veux bientôt le conduire à la lumière.
Si c'est de l'homme en général que la Divinité parle ainsi, il faut avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'à effleurer la terre de son aile pour que la terre entière tombe en sa puissance. Si le fameux docteur Faust est là seulement en question, Dieu et le lecteur se trompent grandement au début, sur la puissance intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Méphistophélès va déconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va précipiter dans l'abîme. Si c'est _Goethe_ lui-même dont la grande figure nous apparaît à travers celle du docteur, nous voici éclairés, et nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre, l'artiste est resté incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se révéler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le triomphe de Méphistophélès si naïf. Nous pensions assister à la lutte de l'idéal divin contre la réalité cynique; nous voyons que cette lutte ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité la plus froide. La où il n'y avait pas de désirs exaltés, il ne peut arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voilà pourquoi Goethe ne m'apparaît pas comme l'idéal d'un poëte, car c'est un poëte sans idéal.
Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de Goethe. Alors que le poëte nous est connu, le poëme nous est expliqué. Sans cela, Faust est une énigme, il est empreint de ce défaut capital que l'auteur ne pouvait pas éviter, celui de ne pas agir conformément à la nature historique du personnage et au plan du poëme. Il y avait longtemps que Goethe était intimement lié avec Méphistophélès lorsqu'il imagina de raconter les prouesses de celui-ci à l'endroit du docteur Faust, et, s'il lui fut aisé de faire agir et parler le malin démon avec toute la supériorité de son génie, il lui fut impossible de faire de Faust un disciple de l'idéal détourné de sa route. Faust, entre ses mains, est devenu un être sans physionomie bien arrêtée, un caractère flottant, tourmenté, insaisissable à lui-même; il n'a pas la conscience de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son abaissement et de sa faiblesse. Il est sans résistance contre la tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est l'ennui; il est le frère aîné du spleenétique et dédaigneux Werther. Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la réflexion: à peine s'est-il associé ce compagnon _froid et fier_, qu'il s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui permet de s'abandonner naïvement ni à ses rêveries, ni à ses passions. Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède, il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le vide de toutes les choses humaines, et c'est Méphistophélès qui vient le rappeler à sa maîtresse: _Il me semble qu'au lieu de régner dans les forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre fille trompée de son amour_. A quoi Faust répond: _Qu'est-ce que les joies du ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me réchauffer contre son sein, en sentirai-je moins sa misère? Ne suis-je pas le fugitif, l'exilé_?
Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et cette loyauté naturelle, que le démon ne peut vaincre en lui, est encore un trait distinctif du caractère de Goethe, qui rend le personnage de Faust plus étrange et plus inconséquent. Où est le crime de Faust? Il est impossible d'imaginer en quoi il a pu mériter l'abandon où Dieu le laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son cerveau poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin; il n'est ni assouvi ni entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. On ne voit pas en quoi il a trompé Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de sa part, ni d'aucune exigence intéressée de celle de la jeune fille. S'il se laisse ravir loin d'elle par les beautés de la solitude, quelques mots de Méphistophélès, instincts de concupiscence que Faust sait ennoblir par le remords, le ramènent auprès d'elle. Si Marguerite lui manifeste ses naïves terreurs, loin de la détacher de ses croyances, il tâche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il semble chérir en elle la candeur naïve et la pieuse ignorance. Si, bientôt entraîné de nouveau loin d'elle par l'inquiète curiosité, il s'élance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est-à-dire au milieu des passions délirantes, de la débauche et de la fausse gloire humaine (si spirituellement chantée par des girouettes et des étoiles tombées); l'horreur que lui inspirent le blasphème et l'obscénité vient le saisir dans les bras d'une impure beauté, pour faire passer devant ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de Faust est étincelant d'esprit et admirable de terreur.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.--Pourquoi as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si agréablement à la danse?
FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge s'est élancée de sa bouche.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'était bien naturel. Il ne faut pas faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise. Qui peut y attacher de l'importance, à l'heure du berger?
FAUST.--Que vois-je?
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Quoi?
FAUST.--Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui demeure dans l'éloignement? Elle se retire languissamment de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je crois m'apercevoir qu'elle ressemble à la bonne Marguerite.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Laissons cela! personne ne s'en trouve bien. C'est une figure magique, sans vie, une idole. Il n'est pas bon de la rencontrer; son regard fixe engourdit le sang de l'homme et le change presque en pierre. As-tu déjà entendu parler de la Méduse?
FAUST.--Ce sont vraiment les yeux d'un mort qu'une main chérie n'a point fermés. C'est bien là le sein que Marguerite m'abandonna; c'est bien le corps si doux que je possédai!
MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'est de la magie, pauvre fou! car chacun croit y retrouver celle qu'il aime.
FAUST.--Quelles délices! et quelles souffrances! Je ne puis m'arracher à ce regard. Qu'il est singulier, cet unique ruban rouge qui semble parer ce beau cou... pas plus large que le dos d'un couteau!
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Fort bien! je le vois aussi; elle peut bien porter sa tête sous son bras, car Persée la lui a coupée. Toujours cette chimère dans l'esprit? Viens donc sur cette colline, etc.
Et quand Faust, revenu du sabbat, apprend le malheur où Marguerite est tombée, il exprime sa douleur et sa colère contre le démon en un style digne des plus beaux élans de Shakespeare. Son âme s'élance vers la Divinité, et il fait entendre ce cri de juste reproche: «Sublime esprit! toi qui m'as jugé digne de te contempler, pourquoi m'avoir accouplé à ce compagnon d'opprobre qui se nourrit de carnage et se délecte de destruction?» Dans son indignation véhémente, Faust, se dessinant pour la première fois, est animé de cette puissance de droiture et de cette franchise grande et simple qui rachètent si admirablement dans Goethe l'absence des facultés idéalistes. Il terrasse l'insolence du démon, et le force à le conduire auprès de Marguerite pour la sauver. Ici le rôle de l'amant ayant cessé, et celui de l'homme commençant, on ne s'aperçoit plus de tout ce qui a manqué à Faust pour répondre à l'amour de Marguerite, on voit seulement la probité et le zèle qui s'efforcent de racheter des crimes bien involontaires, car il n'a pas dépendu de Faust que l'amour d'une femme comblât le vide de son coeur, et Méphistophélès s'empare de lui au dénouement d'une façon bien arbitraire. D'où il faut conclure que Goethe, grand artiste, sublime lyrique, savant ingénieux et profond, noble et intègre caractère, mais non pas philosophe, mais non pas idéaliste, mais non pas tendre ou passionné dans un sens délicat, n'a pas pu ou n'a pas voulu exécuter Faust tel qu'il l'avait conçu. Toute cette histoire, tout ce drame, tous ces personnages, tous ces événements si admirablement posés, si pleins d'intérêt, de grâce, d'énergie et de pathétique, n'encadrent pas le sujet qu'ils devaient encadrer, c'est-à-dire la lutte du sentiment divin contre le souffle de l'athéisme. Ce n'est pas le drame de _Faust_ tel que nous le concevrions aujourd'hui, et tel que Goethe l'avait rêvé sans doute avant d'y mettre la main: c'est l'histoire du cerveau de Goethe esquissée moitié d'après nature, moitié d'après sa fantaisie; c'est l'histoire du siècle dernier, c'est l'existence de Voltaire et de son école; c'est le résultat des systèmes de Descartes, de Leibnitz et de Spinosa, dont Goethe est le lyrique et l'admirable vulgarisateur; et voici comment je résumerais _Faust_:--Le culte idolâtre de la _nature déifiée_ (comme l'entendait le XVIIIe siècle), troublant un cerveau puissant jusqu'à le dégoûter de la condition humaine, et lui rendant impossible le sentiment des affections et des devoirs humains.--Pour châtiment terrible à cette aberration de la science et de la philosophie qui divinise la matière et oublie la cause pour l'effet, le principe pour le résultat, Goethe, poussé par un instinct prophétique qu'il n'a pas compris lui-même, a infligé au disciple de Spinosa un horrible ennui, un lent désespoir, contre lequel échouent la raillerie voltairienne, l'orgueil scientifique et la puissante sérénité de la propre organisation de Goethe.
Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre résultat. Après l'enivrement de la victoire remportée sur la superstition du catholicisme, après le bien-être que doit éprouver l'esprit humain lorsqu'il vient de se débarrasser d'un obstacle et de faire un grand pas dans sa vie de perfectibilité le besoin d'idéal se manifeste, et pour quiconque se refuse à reconnaître ce besoin, l'absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, non avoué, non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satiété, spleen, misère humaine, mais qui s'explique facilement pour les disciples de l'idéal. Le culte de la nature, renouvelé par Goethe de J.-J. Rousseau et de l'école du XVIIIe siècle, étendu et ennobli par le génie synthétique qu'il manifesta dans l'étude des sciences naturelles, ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette création sublime qu'il chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, privée de la pensée d'amour créatrice, que Dante appelle _il primo amor_, dut bientôt lasser le désir de son âme, et se montrer à son imagination effrayée, muette, insensible, terrible, _inconsciente_, comme la fatalité qui l'avait produite et qui présidait à sa durée. Son génie fit te tour de l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de l'infini; mais, quand son vol l'eut ramené sur la terre, il sentit ses ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il n'avait compris et senti que matière, cl ça n'était pas la peine d'avoir franchi de tels espaces pour ne rien découvrir de mieux. Il eût consenti a mourir pour en savoir davantage:
Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides s'abattent près de moi. Je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l'activité des sphères nouvelles; mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter? C'est en cessant d'exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit.... Ose d'un pas hardi aborder ce passage, au risque même d'y rencontrer le néant!
Il faudrait citer d'un bout à l'autre tous ces monologues de _Faust_, où Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment d'amour divin, à peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la physionomie de la légende et l'esprit du moyen âge, mais qui sont si mal enchâssés, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur, qu'ils y répandent une obscurité et une contradiction évidentes. Il faut bien le dire: le sentiment de l'amour a manqué à Goethe; ses passions de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés, qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu'une allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour divin. Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abîme des cieux dont le mystère écrase son ambition. Qu'il croie à la providence, à la sagesse, à la bonté, à l'amour du créateur; qu'au lieu de traduire ainsi le texte de la Genèse: _Au commencement était la force_, il écrive: _Au commencement était l'amour_, il ne se sentira plus seul dans l'univers en lutte avec un esprit jaloux dont, à son tour, il jalouse la puissance; l'amour lui révélera dans son être une autre faculté que celle de dominer tous les êtres; cette royauté du souverain esprit qui l'étonne et l'indigne lui semblera légitime et paternelle; il n'aura plus ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers, l'égal de Dieu; il reconnaîtra une puissance devant laquelle il est doux de se prosterner dès cette vie, et dans le sein de laquelle il est délicieux de s'abîmer en espérance lorsqu'on s'élance vers l'avenir.
Privé de cet instinct sublime, Goethe a-t-il été vraiment poëte? Non, quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et le premier artiste des deux siècles qu'il a illustrés. A-t-il été philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique langage poétique les idées d'une métaphysique assez abstraite.
La longue et riche chaîne des travaux de Goethe me confirme dans cette conviction, qu'il est artiste plus que poëte. Nulle part je ne le vois enthousiasmé, entraîné par le sentiment du beau idéal dans le caractère humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la réalité, il tracera d'une main chaste et froide les obscénités qui doivent caractériser la plaisanterie de Méphistophélès; il assujettira le génie de Faust aux formes étroites et grossières de l'art cabalistique dont il est aisé de voir qu'il a fait _ad hoc_ une étude consciencieuse. S'il crée l'intéressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous la montrer sous une forme trop angélique. Ce sera toujours une simple fille de village, vaine au point de se laisser séduire par des présents, soumise à l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et son infortune nous émeuvent profondément, mais nous comprenons fort bien que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait parler le préjugé implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est par la bouche grossière et cruelle d'un soudard, ou par la voix amère et médisante d'une méchante villageoise. Qui est le coupable dans la tragédie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mère? Est-ce Marguerite parce qu'elle a tué son enfant? Est-ce son frère Valentin parce qu'il l'a maudite et déshonorée? Est-ce sa compagne Lisette parce qu'elle l'a décriée et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines qu'il faut détester pour avoir poussé Marguerite à ce crime? Est-ce la vanité ou la lâcheté de cette infortunée qu'il faut maudire? Est-ce l'indifférence du ciel qui abandonne cette faible victime à Méphistophélès, et la voix effrayante des prêtres catholiques qui la pousse au désespoir? En vérité, Faust me paraît le moins coupable de tous, et le diable, qui sans cesse ramène Faust auprès de Marguerite, est beaucoup moins haïssable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe, esclave du _vraisemblable_, c'est-à-dire de la vérité vulgaire, ennemi juré d'un héroïsme romanesque, comme d'une perversité absolue, n'a pu se décider à faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout à fait méchant. Enchaîné au présent, il a peint les choses telles qu'elles sont, et non pas telles qu'elles doivent être. Toute la moralité de ses oeuvres a consisté à ne jamais donner tout à fait raison ni tout à fait tort à aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais complètement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses, les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses héros, le noble Berlichingen, se laisse entraîner à une trahison qui ternit la fin de sa carrière, et le misérable Weislingen expire dans des remords qui l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion morale, d'une certitude quelconque.
Aussi malheur à qui a voulu imiter Goethe! En dépouillant systématiquement toute espèce de conviction, en déclarant la guerre dans son propre coeur à toute sympathie, pour se soumettre à la loi étroite du _vraisemblable_ vulgaire, qui pourrait être grand? Goethe seul a pu le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais écrire une ligne qui dût devenir funeste à un esprit droit, à un coeur honnête. C'est que Goethe (je veux le répéter) n'était pas seulement un grand écrivain, c'était un beau caractère, une noble nature, un coeur droit, désintéressé. Je ne le juge d'après aucune de ses biographies, je sais le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la veille. Je n'ai pas même encore lu les Mémoires de Goethe; je me méfie un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur lui-même et sur les faits de sa vie passée; je ne veux juger Goethe que sur ses créations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther, sur le comte d'Egmont. Dans tous ces héros je vois des défauts, des faiblesses, des erreurs qui m'empêchent de me prosterner; mais j'y vois aussi un fonds de grandeur, de probité, de justice, qui me les fait aimer et plaindre. Ce ne sont pas des héros de roman, mais ce sont des hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon céleste qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais qu'ils ne peuvent pas avoir été éclairés de cette lumière nouvelle. Elle n'était pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son génie dans le creuset du siècle. C'est une grande figure sereine au milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faîte, mais où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. Une autre figure est placée immédiatement au-dessus, moins grandiose et moins parfaite; elle va pourtant l'éclipser, car déjà la nuit se dissipe, le soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets. L'idéal, un instant éclipsé par le travail rénovateur du siècle, réparait dégagé des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui sont placés pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne.
MANFRED