Chapter 7
LOUISE.--Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire après leur vie. Si nous étions tous riches, nous arriverions très-facilement à ne pas rendre nos sépultures dangereuses pour les populations; mais comme les riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forcé de faire de ses dépouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait grand temps de réformer ce fatal système.
--C'est une réforme où il y aurait donc trois choses à détruire, dit le méthodique Théodore. D'abord, et avant tout, le malheur ou le crime fréquent des inhumations précipitées; deuxièmement, le manque de respect aux morts; troisièmement, l'effet désastreux, constant et certain, pour la santé publique, de la méthode actuelle. Donc, il y aurait à trouver:
1° La certitude de la cessation de la vie, problème que la médecine n'a pas résolu, et qu'il serait nécessaire de suppléer par une certitude de la mort, c'est-à-dire par l'épreuve d'un délai sérieux et par une constatation légale réelle. Comme on n'obtiendra jamais ce dernier point dans les campagnes, il faudrait soustraire les morts à l'aversion superstitieuse du paysan, en les plaçant dans un local d'attente, semblable à celui qui est en usage dans d'autres contrées. Ce délai n'offrirait pas de dangers pour la santé publique; les fonctionnaires particuliers, payés par les communes, veilleraient aux premiers symptômes de la putréfaction, _seul indice certain de la mort_, les médecins l'avouent et plusieurs le déclarent. Les cérémonies du culte conduiraient ce corps à son lit d'attente, comme elles le conduisent au lit définitif de la tombe. Quelle belle cérémonie à instituer que celle de son retour parmi les vivants quand le cas se présenterait!
2° Le système le plus économique, le plus décent et le plus religieux pour la conservation des restes humains, entassés aujourd'hui, et demain éparpillés et profanés, soit dans les fosses communes des grandes villes, soit dans les cimetières de campagne, où manquent l'ordre et l'espace, et où les enfants sentent craquer sous leurs pieds les ossements de leur grand-père, avec la plus cynique insouciance ou avec le plus insultant dégoût. L'incinération ou la dessication, par le feu ou par les agents chimiques qui viendraient à le remplacer sans grandes dépenses, est le meilleur mode, car l'urne est le meilleur tombeau; le plus portatif, si l'on autorise les parents pauvres et les amis à ne pas se séparer des restes sacrés (liberté que je n'accorderais pourtant pas, si j'étais législateur, dans une société aussi peu religieuse que la nôtre); et le plus durable, parce qu'il est le moins volumineux, le plus facile à préserver des outrages de la préoccupation, de la brutalité des effervescences politiques, et des empiétements des sépultures les unes sur les autres, créés par la nécessité, par le manque d'espace ou de temps.
3° Le moyen le plus efficace de préserver les vivants de la contagion de la mort par les exhalaisons des cadavres, par l'assimilation de l'air, des eaux et des plantes aux principes putrides de ces dissolutions. Je me souviens d'avoir vu, au cimetière Montmartre, la forme d'un corps humain comme tracé en relief sur la terre humide. En me baissant, je vis que ce relief était le résultat d'une couche épaisse de petits champignons vénéneux. Le pauvre mort était dessiné là, tête, corps, bras et jambes, et comme revenu à la surface du terrain, sous forme de végétation hideuse et infecte. Et pourtant c'était un particulier aisé, il avait, pour dernière demeure, son petit carré de terre, sa barrière peinte, sa croix sculptée, son banc de gazon, sa plate-bande de fleurs. Il avait été probablement enterré honorablement, à la profondeur voulue, dans un caveau cimenté et dans un cercueil convenable. La putréfaction avait percé le bois, la pierre et l'épaisseur du sol. Elle avait fait surgir, en dépit des soins donnés à cette sépulture, l'immonde végétation qu'on eût pu appeler le poison vital de la mort, et qui, en se desséchant, devait se répandre en poussière impalpable dans l'air respiré par les vivants.
JULIE.--Vous avez, ce soir, d'abominables historiettes. Dites-nous vite votre remède, et parlons d'autre chose.
--Julie! dit Théodore d'un ton rude et triste, vous n'avez encore perdu aucun de ceux que vous aimez. Quand ce malheur vous arrivera, vous sentirez se joindre à vos regrets je ne sais quel effroi, quelle angoisse physique, et vos genoux trembleront en s'appuyant sur cette terre ou sur ce marbre, au sein desquels s'accomplira la terrible et repoussante transformation de l'être aimé. Alors, vous comprendrez que les restes humains ne devraient pas subir, comme ceux des animaux inutiles, cette opération lente de la destruction par le ver de la tombe. Vous frémirez à l'idée de ce que vous éprouveriez s'il vous fallait revoir ces traits chéris ou vénérés devenus des objets d'épouvante ou de répulsion. Vous aurez besoin de fuir ces sépulcres barbares qui matérialisent l'idée de la mort, qui dégradent et défigurent l'image restée dans nos souvenirs. Alors, vous regretterez de ne pouvoir pleurer sur une cendre purifiée par le feu, sur un cadavre dont l'annihilation subite laisserait intacte, en vous, la beauté des formes de votre enfant, ou la majesté des traits de votre mère.
--Vous avec raison! dit Julie. L'homme doit disparaître, il ne doit pas pourrir; il ne doit devenir ni une momie ridiculement parée, objet d'horreur grotesque, ni une couche d'immondes champignons, poison répandu dans l'atmosphère. Il doit devenir cendre. S'il pouvait ne rien devenir du tout et se consumer entièrement, ce serait encore mieux, car le rôle de son corps est fini au moment ou celui de son âme recommence; et, pour se pénétrer de l'instinct de l'immortalité, ceux qui lui survivent devraient ne pas même savoir ce que la putréfaction peut faire de la beauté de cette forme. Il faudrait l'anéantir comme un vêtement que l'on a vu porter à un ami, et que l'on brûle, plutôt que de le voir traîner dans la boue. J'adopte donc l'idée de l'incinération, et je la trouve religieuse, morale et civilisatrice.
--Oui, oui, dit Julie, demandons qu'on érige le _columbarium_, qui mettra nos morts plus près de nous, et qu'on ferme le cimetière qui nous en sépare à jamais. Dans le _columbarium_, point de corruption, point d'animaux carnassiers attirés par l'odeur de la chair. Une poussière inodore, inaltérable. Pas de terreur laissée après soi, pas de dégoût autour de la dernière demeure. Des flammes purifiantes pour linceul, une petite urne pour sépulcre, relique sacrée qui peut recevoir les baisers et les larmes maternelles tant que la mère existe. Et, dans les fantasmagories de la nuit, que le moyen âge a rêvées si atroces et que l'imagination populaire voit encore sous des couleurs si noires et si grossières, au lieu d'une danse macabre de squelettes grimaçants, des ombres douces et poétiques qui gardent l'apparence et la beauté de la vie, de suaves ou d'imposantes apparitions qui ne viennent pas menacer des tourments éternels le pauvre hors d'état de payer la messe, mais qui, prévoyants et généreux amis au delà de la mort, viennent consoler des maux du présent et préserver des fatalités de l'avenir.
--Sur ce, dit Julie, prions pour que le plaidoyer de M. Alexandre Bonneau ait le retentissement qu'il mérite, et pour que la civilisation l'emporte de nos jours sur la barbarie.
Montfeuilly, 20 octobre 1836.
VIII
--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la consécration d'une célébrité retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse l'honneur de les lire et d'en causer.
Ainsi parla Théodore. Julie lui objecta la beauté du temps.
--On se promène et on travaille dehors tant que le jour dure, lui dit-elle, et, à force d'avaler de l'air, on est un peu grisé et somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tête pour essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de plus médiocre et de s'endormir tout à fait sur sa chaise; au lieu que, comme des mets de haut goût réveillent l'appétit, les livres éminents qui font naître des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si vous avez, dans toutes ces nouveautés, quelque chose de bon à nous lire, faites, nous écoutons.
THÉODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveautés sont vieilles. Ainsi, voilà un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano depuis six mois.
JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'Édouard Plouvier? J'ai lu la musique.
THÉODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier?
JULIE.--Oui.
THÉODORE.--Est-elle jolie?
JULIE.--Oui.
LOUISE.--Elle est même charmante en plusieurs endroits. Celle de la lune, par exemple, est tout à fait à la hauteur des paroles, et ce n'est pas peu dire.
JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mère? Moi, je ne lis jamais cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand même je chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours semblé que, dans l'association du chant et de la poésie, cette dernière devait être sacrifiée et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'écoutent. Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prétexte pour chanter, et plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office.
THÉODORE.--C'est un tort grave. Ce préjugé-là sert à conserver des libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles doivent être très-simples, parce que la musique étant une succession d'idées et de sentiments par elle-même, n'a pas besoin du développement littéraire, et que ce développement, recherché et orné, lui créerait une entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de Beethoven sur des vers de Goethe (à moins qu'ils n'eussent été faits _ad hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais de ce que j'avoue qu'il faut que le poëte s'assouplisse et se contienne pour porter le musicien, il n'en résulte pas que j'abandonne, comme vous, le texte littéraire à un crétinisme de commande. Nous sommes, du reste, en progrès sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers temps, des opéras très-bien écrits et d'excellents ou de charmants vers qui ne gênaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de Gounod, dont Emile Augier avait fait le poëme. Et si vous voulez monter plus haut encore dans la région de l'art, vous reconnaîtrez que le _Dies irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style à la couleur sombre et large du texte latin.
--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers lyriques soient faits d'une certaine façon, car c'est de ceux-là qu'on a dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne pas les avoir lus.
LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-là peuvent être lus sans musique; ils sont de la musique par eux-mêmes, et quand même le musicien ne se serait pas trouvé, par un rare bonheur, à la hauteur de leur interprétation, ces poëmes n'en resteraient pas moins exquis.
--Des poëmes! dit Julie; j'avais pris ça pour des couplets. Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_?
Théodore lut les dix pièces de vers dont ce livre-album se compose. Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fûmes encore émus comme au premier jour. Théodore ne les lut pas très-bien; mais je les entendais encore par le souvenir, à travers le suave organe et l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en écoutant ces doux chants récités par cette douce muse, j'avais été attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-même essuyait ses beaux yeux à chaque strophe. C'était un prestige dont il eût fallu peut-être se défendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'étais pas défendu. Je fus donc enchanté de retrouver mon émotion lorsque Théodore, sans art et sans charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre à tous les beaux enfants intelligents, comme un catéchisme moral et littéraire.
--Eh bien, dit Théodore à Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre: c'est indigne de vos sublimes régions?
--Non pas, répondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne m'attendais pas; un chemin sans abîmes et sans vertige; un sentier de fleurs et de gazon où, d'abord, je me suis impatienté de voir des madones et des angelots, figures trop jolies pour n'être pas usées en poésie, mais qui se sont trouvées rajeunies tout à coup par un symbolisme clair et pénétrant. Et puis voilà ces deux pièces vraiment admirables, la _Mère providence_, limpide et tendre comme un cantique chanté par un chérubin; le _Père_, un poème biblique, une parabole d'Évangile racontée par un patriarche. Et je me trouve remontée au grand ciel de ma croyance nouvelle, à travers les images qui plaisaient jadis à mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon imagination lassée. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en pente douce, où je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire, m'a-t-il menée si haut que j'ai quitté la terre et regardé encore une fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des élans de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire?
--C'est peut-être, répondit Louise, que les idées vraies sont _unes_. Les formes allégoriques ou philosophiques dont on les revêt nous paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degré de conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est au sommet du temple, nous n'avons point à critiquer les figures et les ornements de l'édifice. L'auteur de ces gracieux poëmes est-il un philosophe ou un mystique? croit-il réellement aux anges et à la vierge Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'âme la révélation des vrais attributs de la divinité: l'amour infini, la miséricorde sans limites qui, chez l'être parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le langage de la légende. Il a gardé de ce symbolisme ce qui sera éternellement frais pour l'imagination, éternellement chaud pour le coeur; mais, fils du siècle, il n'est pas resté en arrière du progrès de la révélation et du développement de la vraie doctrine; et, si vous y regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la même que celle des _Contemplations_:
...Hélas! c'est qu'au dehors de la maison en fête, Le fils rebelle est là, qui, d'un oeil ébloui, Contemple le festin, et de la voix arrête Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui. Mais, dans son ombre même, Le père a reconnu Ce premier-né qu'il aime, Ce révolté vaincu! Oh! dit-il, qui l'enchaîne Loin de moi, dans ce jour? A-t-il donc plus de haine Que mon coeur n'a d'amour? Il sait qu'un seul regret à jamais me désarme, Que je souffre avec lui de son iniquité; Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme, Et que je l'attendrai toute une éternité!
Comparez cette conclusion, d'une suavité et d'une simplicité adorables, avec le grandiose tableau de la dernière apocalypse annoncée par la _Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour:
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure, Lui dira: C'est donc toi?
Vous verrez que, chez les poëtes vraiment inspirés de ce temps-ci, la réhabilitation par l'expiation est annoncée, et que cette doctrine, sortant victorieuse de la démonstration philosophique, a trouvé dans l'art son expression éloquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la prédiction du progrès indéfini, c'est la bonne nouvelle des âges futurs, l'accomplissement des temps, le règne du bien vainqueur du mal par la douceur et la pitié; c'est la porte de l'enfer arrachée de ses gonds, et les condamnés rendus à l'espérance, les aveugles à la lumière; c'est la loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du véritable Évangile; c'est en même temps les prisons de l'inquisition rasées et semées de sel; ce sont les chaînes, les carcans et les chevalets à jamais réduite en poussière; c'est l'échafaud politique renversé, la peine de mort abolie; c'est la révolte de Satan apaisée, le jour où finira son inexorable et inique supplice.
Le dix-neuvième siècle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la Révolution dans ses idées premières. Avant que la fièvre du combat eût enivré nos pères, ce monde nouveau leur était apparu; puis il s'effaça dans le sang. Nos poëtes descendent aujourd'hui dans l'arène du progrès pour purifier le siècle nouveau, et cette fois leur tâche est à la hauteur d'un apostolat.
THÉODORE.--Puisque votre thèse favorite revient toujours sur le tapis....
JULIE.--Il faut vous attendre à cela!
THÉODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie de prendre connaissance de quelques poëmes que vous avez là sous la main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli, un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littéraire.
JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour être juge d'une forme plus ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que Foscolo, parce que mes premières études ont été classiquement tournées de ce côté, et je suis un peu, à l'égard de cette langue, comme certains Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que nous, et nos écrivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en peu de mots le poëme de Montanelli.
THÉODORE.--Raconter un poëme? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez assez la langue pour voir que c'est très-beau, comme sujet et comme pensée; et, quant au dénouement, vous serez servie à votre goût: Satan se repent et se convertit.
JULIE.--Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le plus intéressant des personnages?
THÉODORE--Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté, de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant, Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant, nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!»
De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante. L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens: Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée, etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses; mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art, la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et, dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître: cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse. Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers Luther.... Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le déflorer. Arrivons au dénouement.
--Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique?
THÉODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.
JULIE.--Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur, intitulé: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses espérances_. J'ai lu cela dernièrement dans la _Revue de Paris_. C'est très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois, à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme?
THÉODORE.--Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par l'embrassement final du Sauveur et du démon.
Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira.
--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore.
--Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant peuple sarde. Ma!... comme ils disent là-bas!
--Eh bien! dit Théodore, qu'ont-ils de mieux à faire, ces pauvres Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles?
JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus.
--Pourquoi avez-vous ri?
JULIE.--Que sais-je? Jésus, cet éternel martyr, ouvrant ses bras à celui dont le métier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer souvent ceux qu'il place sur les trônes.... J'ai fait un rapprochement, et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas politique.... Donc, dans le poëme, Satan se convertit?
THÉODORE.--N'est-ce pas votre rêve? La fin du règne de Satan, c'est-à-dire la vraie lumière du progrès chassant les ténèbres de la fausse science?
JULIE.--Oui; le mal considéré comme un accident passager dans l'histoire des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumière, qui, seule, est une chose absolue et impérissable; c'est là l'avenir, ou bien la race humaine disparaîtra de la terre sans mériter un regret. Racontez-nous le dernier chant de Montanelli.
THÉODORE.--Satan est seul sur la montagne où, jadis, il essaya de tenter le Christ. Il est seul à jamais, car les autres esprits de ténèbres ont cessé de lui obéir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, résiste encore; mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'égoïsme l'ont saisi. Pour la première fois il se rend compte de son épouvantable souffrance. Jésus a pitié et vient à lui. «J'ai vaincu tes sujets, lui dit-il; j'ai fait la lumière dans les âmes; j'ai plié les puissants de la terre au _droit_, et le droit à la charité. Souviens-toi que tu es né de la lumière, et reviens à la lumière.» Satan, ébranlé, s'écrie: «O Nazaréen! à ton tour, voudrais-tu tenter Satan?» Mais il se débat dans sa douleur jusqu'à ce qu'une larme tombe des yeux de Jésus. Cette larme divine transforme le diable en chérubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu: j'aime_! s'écrie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est dit en vers nerveux, pleins de pensées, c'est-à-dire gros de vérités. Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos poëtes.
--Accordé, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'était pas le seul: où prenez-vous les autres?
THÉODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort du Diable_, de Maxime du Camp[2].
[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.]
JULIE.--Nous voulons bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que c'était un poëme burlesque.