Chapter 3
«Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au monde ne saurait le dire: nos désirs et nos aspirations sont, au-delà de ce monde étroit qui nous retient, le vrai monde, le monde réel; nos malheurs et nos désastres ici-bas sont le rêve qui passe; les choses célestes que nous croyons rêver sont le monde durable et assuré; et le jugement qui nous emporte vers les régions funestes ou délicieuses de l'univers, c'est notre liberté qui le prononce, c'est notre élan qui imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands poëtes. C'est celle de Byron et la vôtre; et quand votre pensée entrevoit cet espoir et s'y élance, elle est une puissante autorité de plus dans la somme de nos croyances et dans le trésor de notre foi.
«Songez-y, là-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous éteindre et mourir comme les rois dans l'exil.
Agité de fureurs prophétiques, il faut sortir de cette tourmente et vous oublier vous-même, pauvre père, homme désolé, souverain banni! Il ne faut penser à vous que pour penser à tous; et vous, le plus souffrant de tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du poëte, car le vrai poëte est un voyant, et c'est en vous que cette puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours.
«Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux égoïstes; elle n'est peut-être pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture effroyable de la vie humaine et des fatalités de l'histoire. Le cadre de vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sinaï, si vous voulez parler à tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler.
«Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une révélation dans le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait espérer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand, plus sérieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littéraires qui sont d'instinct plus que de réflexion.
«Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est saisi, à son insu, par la profondeur de votre pensée, il s'est élevé de beaucoup au-dessus de lui-même, et vous avez ébranlé en lui le petit édifice de sa froide raison au profit des croyances supérieures.
«Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque vis-à-vis des événements, mais peut-être n'avez-vous pas encore, vis-à-vis de votre idéal, toute la confiance que vous lui devez. De là peut-être ces angoisses, ces troubles mortels à l'idée de la destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trépied sacré. Une sorte de panthéisme grandiose vous agite, la lumière vous inonde; puis l'horreur des ténèbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte impatient, vous demander d'apaiser ce désordre sublime? Quel oracle antique, parlant par la bouche des poëtes mystérieux et des prophètes terrifiés, a mieux dépeint cette fièvre de l'inconnu qui vous dévore, cette sueur froide que l'abîme côtoyé fait passer sur votre front, ces transports de Titan, ces abaissements de rêveur, cette audace désespérée et ces déchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette attraction des ténèbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la faiblesse humaine?
«Qui a jamais révélé dans des mots aussi grands que l'idée, dans des images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des tourments intérieurs de cette portée? Personne! Le mal est nouveau, il appartient à notre génération placée entre la foi et la négation, entre l'espérance et le blasphème, entre la fureur sauvage et l'attendrissement divin. Vous êtes la plus impétueuse personnification de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous êtes l'Hamlet des temps modernes qui va s'arracher à la tombe d'Yorick et s'écrier, en laissant retomber dans la fosse muette le crâne vide: «L'âme est ailleurs!»
«Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en vous-même. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre contre lequel vous avez si vaillamment lutté. Arrachez-vous de ces tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces régions éclatantes où des images célestes, souvent entrevues, vont se montrer à vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Béatrix dans les cercles divins. Toute vision de poëte emporté dans l'extase est une vérité pour qui sait lira à travers le symbole. Incompris, les prophètes sont des insensés, et c'est ainsi que, de leur temps, le vulgaire les juge.
«La vision de Platon, contemplant les âmes cramponnées à la poulie qui les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs désirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas dégager l'esprit de la lettre. Ces figures naïves de l'antiquité ne font plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images à vous, empreintes de toute la poésie de l'art moderne, s'éclaircissent plus aisément pour laisser passer la vérité.
«Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, déjà esquissée si magnifiquement:
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure, Lui dira: c'est donc toi!
* * * * *
Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes; L'affreux gouffre inclément Cessera d'être sourd et bégaîra: Qu'entends-je? Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange Crîra: COMMENCEMENT!
«Soyez pour nous ce génie bienfaisant qui, dans la petite sphère du temps mesuré à nos destinées, nous fera entendre une de ces paroles qui ne meurent pas avec nous; et si une pensée de doute, une sueur de défaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation, recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincère, qui vous dit: «Marchez!»
--Oui, oui! s'écria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie!
Et Julie ajouta:
--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent à sa surface, la mort, la corruption, le silence, l'effroi, le néant! Le ciel commence à se révéler à lui, et son oeil ardent interroge les destinées des astres. Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rêve des tourments et des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux encore plus haut, il y verra des lieux de délices, des sanctuaires de rémunération, où l'âme qui a souffert et pardonné aux hommes leurs clameurs, à Dieu son silence, trouvera dans une lumière toujours plus pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destinée d'aujourd'hui.
--Vous voilà dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Théodore, et vous croyez que votre poëte y montera avec lui?
--Il y montera de son côté par le chemin qui lui est ouvert, répondit Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent à une certaine hauteur, et là, le poëte voit clair dans la métaphysique comme le métaphysicien dans la poésie. Croyez bien que déjà leurs rayons se rencontrent et se pénètrent, à leur insu peut être, mais inévitablement. Quand ces lumières divines se rallument sur la terre, elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque simultanément.
--Vous arrangez tout cela à votre guise, reprit Théodore. Ces inspirés ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet guère les purs esprits, et Victor Hugo veut anéantir la matière. Son monde futur n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son système, aussi beau, aussi ingénieux, aussi éloquemment exposé que les autres, me paraît le plus admissible.
--Dieu ne dira jamais le fin mot à aucun homme d'ici-bas, si grand que cet homme puisse être, dit Ernest qui venait d'entrer et qui écoutait; mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rêves qui ne différent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le fond paraît reposer sur un même foyer d'espérance, la liberté progressive pour tous les êtres, commençant à avoir conscience d'elle-même chez l'homme terrestre, et lui permettant de hâter ou de ralentir son développement à travers le temps et l'éternité; l'immortalité pour tous; la conscience, la mémoire, la joie au réveil des bons et des sages; le renouvellement des épreuves pour les mauvais et les fous, avec la réhabilitation pour tous après l'expiation. Moi, j'y crois beaucoup. Et vous autres?
--Qui sait? dit Théodore.
--Moi, j'y crois fermement, s'écria Julie.
--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute, quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent une bonté et une justice divines, et quand les plus belles intelligences de ce monde prennent leur plus magnifique essor dès qu'elles entrent dans cette lumière?
Nous en étions là quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fûmes tous fiers d'être arrivés au même avis que cet écrivain éminent, quant à la question littéraire en général et au livre en particulier.
Montfeuilly, 10 juin 1856.
III
Un volume pieusement dédié à la mémoire d'une femme illustre fut l'objet des réflexions de ces jours-ci. C'est un recueil d'articles de journaux portant ces deux dates: 29 _juin_ 1855,--29 _juin_ 1856. La première est celle de la mort de Mme de Girardin; la seconde, celle de la publication du recueil. L'idée de célébrer ce douloureux anniversaire par la popularisation d'un éloge funèbre, signé des noms les plus célèbres ou les plus distingués de la littérature poétique et critique, est touchante et délicate.
J'aime ces soins affectueux et ces tendres hommages rendus aux morts chéris. J'aime qu'on les honore et qu'on les bénisse comme s'ils étaient là pour respirer ce doux encens du souvenir et de l'affection, et que ces anniversaires, si douloureux pour nous, soient comme un jour de fête pour les nobles libérés de la vie. Du milieu plus pur et plus heureux qu'ils habitent désormais, il leur plaît peut-être de jeter les yeux, ce jour-là, sur leurs anciennes demeures et d'écouter parler leurs fidèles amis.
La croyance aux ombres errantes, aux fantômes de ceux qui ne sont plus, cache peut-être, comme toutes les naïves erreurs de l'humanité, une révélation sous un symbole. Il n'est pas nécessaire que ces glorieuses âmes descendent au milieu de nous. Réfugiées dans un ordre de choses supérieur au nôtre, il n'est même pas probable qu'elles soient condamnées à revenir dans cet _ici-bas_ des douleurs humaines. Il est bien plus simple de penser que la vision des faits de notre monde monte vers elles lorsqu'elles l'évoquent, comme celle des choses lointaines se révèle, dit-on, par l'extase magnétique, à des individus doués d'un sens particulier. Ce sixième sens, mystérieusement aperçu chez nous, et non encore bien constaté parce qu'il ne peut être défini, est, sans aucun doute, un des attributs lucides des autres habitants du ciel, du moins de ceux qui ont mérité de _monter_ dans la sphère infinie des êtres.
--Voilà pourquoi, nous disait Louise, je n'aime pas l'idolâtrie de la tombe. Cette terre muette, cette pierre insensible, et les matérielles idées de destruction sauvage qu'elles évoquent, me repoussent plutôt qu'elles ne m'attirent. Je veux que l'on respecte l'asile des morts; je veux bien aussi que leurs monuments et leurs épitaphes servent d'enseignement aux vivants, quand il s'agit de morts illustres; mais je comprends le désir de cette noble femme qui n'a point voulu d'ornements sur sa tombe. Elle sentait bien que son âme immortelle avait une autre demeure à faire resplendir, et que le mausolée, ce dernier lit de la forme, ne garderait même pas son image, cette suave beauté qui ne meurt qu'en apparence, et dont le type, conservé au sanctuaire de la pensée divine, refleurit maintenant dans quelque jardin du ciel.
--Je suis comme vous, dit Julie, je n'aime pas que l'on s'enferme dans les monuments funéraires pour penser aux morts aimés. Ils ne sont pas là, et lorsqu'ils évoquent, comme vous dites, la vision de notre monde, je suis sûre que ce n'est pas dans les cimetières qu'ils la cherchent. Ils doivent sourire tristement de notre erreur, quand ils nous voient concentrer là notre culte et nos larmes. C'est sur le spectacle de la vie qu'ils arrêtent surtout leurs regards, ces vivants par excellence, devant qui nous sommes les ombres fugitives et les fantômes inachevés! C'est dans nos maisons, dans nos travaux, dans notre activité, dans notre oubli même (dans notre oubli apparent!) qu'ils regardent; tristes quand ils nous voient découragés de la vie et brisés lâchement par leur départ, satisfaits quand ils nous voient tendres envers leur mémoire, courageux devant nos devoirs, croyants dans l'avenir au-delà de la tombe.
--J'avoue que, moi aussi, j'ai eu quelquefois cette pensée, dit Théodore; quand je perdis ma jeune soeur, je me surprenais à me défendre de pleurer, dans la crainte de troubler, par ma douleur, le repos dont elle jouissait. Je ne me rendais pas bien compte de ce sentiment qui me faisait étouffer mes sanglots comme si elle eût pu les entendre; mais il est certain que, me rappelant sa douce sensibilité et ses larmes qui coulaient à ma moindre souffrance, je me disais vaguement en moi-même: «Cachons-lui ce mortel chagrin qu'elle partagerait encore.» C'est par de telles impressions mystérieuses et profondes que je me laisse aller parfois à vos croyances exaltées. Si j'essaye d'y pénétrer par le raisonnement, elles m'échappent; mais l'émotion m'y ramène, et l'émotion pourrait bien être un élément de certitude aussi solide que la raison.
--Peut-être plus solide, mon cher Théodore, répondit Louise. La raison humaine est une chose courte et bornée; l'émotion va plus loin, monte plus haut et voit dans l'infini. Cet élément de certitude que nous donne le sentiment s'appelle d'un beau nom.
--Lequel?
--_Confiance_ même dans la pratique des faits, la certitude expérimentale absolue est souvent insaisissable, tandis que la confiance qui est une certitude anticipée par le sentiment, fait des prodiges.
Ici Ernest nous cita une belle parole de Saint Paul: _La foi est la réalité des choses de l'espérance; c'est l'argument de ce qui n'apparaît pas._
On me demanda, à moi qui avais connu madame de Girardin dans les dernières années de sa vie, ce que je pensais de ses croyances religieuses.
--La seule fois que j'ai causé avec elle sur ce sujet, répondis-je, ce fut le 21 mai, cinq semaines avant sa mort, et non pas la veille, comme le croit M. de Lamartine. J'étais depuis une heure avec elle, lorsqu'il arriva. Il est certain que je ne l'avais jamais vue si belle et si vivante. Je trouvais dernièrement cette date et cette réflexion sur mon journal, avec ces mots qui me serrent le coeur: _Elle est cependant toujours souffrante._ Combien j'étais loin de prévoir que je l'embrassais pour la dernière fois! Je partais le lendemain. Elle est morte pour ainsi dire debout, courageuse jusqu'à la dernière heure, et dans tout le rayonnement de sa beauté physique et morale.
Il me sembla, dans cette dernière entrevue, que cette beauté de l'âme et du corps n'avait jamais été assez vantée: c'est peut-être qu'elle n'avait jamais été aussi complète. Par un étrange effet de la maladie qui la dévorait intérieurement, sa taille, sa figure et ses mains avaient perdu toute trace de l'effet des années. Elle était svelte, elle était pâle, elle n'avait plus, pour ainsi dire, d'âge. Ce n'était pas la fraîcheur rose de la jeunesse, mais c'était la transparente blancheur et le regard clair et pur de l'immortalité. C'est le plus beau et le plus durable souvenir d'elle qu'elle pût laisser dans l'âme de ses amis. On eût dit qu'elle le sentait et qu'elle voulût mettre son coeur et son esprit à l'unisson de cette idéalité, car jamais elle n'aborda devant moi des sphères aussi élevées, et elle y monta d'elle-même avec cette simplicité candide qui formait souvent en elle un puissant contraste avec l'ardente et charmante exubérance de son esprit de saillies. «Je ne crois, me dit-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou expliqués par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à ma table tournante autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui écrit ce que ma pensée évoque. Je me sens très-bien avec Dieu; je ne crois ni au diable ni à l'enfer.» Et elle ajouta précisément quelque chose comme ce que vous disiez ici tout à l'heure: «Si je n'ai pas la foi, j'ai l'équivalent: j'ai la confiance.» Tel fut son résumé. Était-il d'un catholicisme orthodoxe? Quant à moi, sa religion me satisfit pleinement. Je me hâtai d'écarter l'idée de la mort qu'elle semblait évoquer, et que je ne pouvais croire si prochaine pour elle. Il y avait en elle une sérénité si aimable, un rayonnement si doux!
Vous venez de lire tous ces hommages rendus à son génie littéraire. Aucun de nous ici n'a l'idée de les contester; donc je vous parlerai surtout du côté de son âme qu'elle montrait le moins, et que de funestes circonstances, à moi personnelles, m'avaient mis à même d'apprécier. Je parle de sa sensibilité ardente et de cette tendresse de coeur que la vie du monde couvrait d'un voile de discrétion et d'enjouement. On a dit avec raison qu'elle avait eu le don et le charme de rester femme. Eh bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son coeur et dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des douleurs de la maternité. Elle les connaissait, elle les sentait dans les autres. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant, partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant, sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de _La joie fait peur_. Elle prit cette idée-là dans ses propres entrailles; elle eut le _droit_ de faire parler une mère, et ce fut là l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle. Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire, comme Tell à Gessler: _Ah! tu n'as pas d'enfants_! Il n'en fut point ainsi: elle toucha juste et profondément; elle fit pleurer jusqu'au sanglot, jusqu'à l'étouffement tous les hommes et, chose plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes.
Déjà, dans _Lady Tartuffe_, elle avait peint la mère avec bonheur, avec vérité. Elle avait créé, avec ce type, un développement de talent extraordinaire chez une autre femme de coeur et de mérite; madame Allan, artiste ravissante d'esprit et de grâce, qui, avec elle et par elle, monta dans la région du drame passionné. Hélas! une même destinée, un même mal a emporté, à six mois de distance, ces deux femmes excellentes d'intelligence et de caractère: l'une qui avait le génie et l'autre le talent, toutes deux l'amour du beau et du vrai.
Dans les commencements de nos relations, madame de Girardin me faisait un peu peur, et je me souviens de l'avoir dit à madame Allan, qui me répondit: «J'ai été comme vous; je craignais qu'elle n'eût trop d'esprit, mais depuis j'ai reconnu qu'elle avait au moins autant de coeur.» Je répétai ce mot plus tard à madame de Girardin. «Voilà, me dit-elle, l'éloge le plus agréable qu'on puisse faire de moi.»
--Existe-t-il un portrait ressemblant de madame de Girardin parvenue à sa maturité? demanda Julie.
--Oui, répondis-je, un dessin de Chasseriau, gravé par Blanchard. C'est ce que l'on pouvait _sentir_ de mieux pour résumer les deux types de beauté qui s'appellent Delphine Gay et madame de Girardin, la jeune fille dans la première fleur de son inspiration, et la femme de génie en possession de tout son éclat. Il y eut un moment dans sa vie, ce moment fatal dont je vous parlais tout à l'heure, où elle fut les deux types à la fois, confondus dans une auréole de suave mélancolie. C'est à ce moment sans doute qu'elle composa ces beaux vers de _la Nuit_.
Alors la douleur assouvie Vous laisse un repos vague et doux, On n'appartient plus à la vie, L'idéal s'empare de vous.
Julie nous demanda de lui relire tout ce morceau qui est un chef-d'oeuvre. C'est comme un résumé énergique et profond des peines et des joies de cette grande existence; c'est comme la clef d'or du sentiment mystérieux qui dicta le beau et charmant poème de _Napoline_, Madame de Girardin était enthousiaste. Le monde, où elle se sentit longtemps emprisonnée, gênait ses élans, et la nécessité de vivre dans ce monde, qui n'est parfois que convention et apparence, lui avait créé le devoir d'être brillante partout et avec tous. Heureuse fatalité sans doute! car cette femme de grande inspiration et de généreuse spontanéité devait à la société de son temps la vivifiante et saine chaleur de son âme. Elle avait tout ce qui constitue le véritable esprit, l'imagination toujours prête à peindre et à colorer les objets de sa pensée, le vif sentiment des choses et des êtres, la bonne foi virile, la gaieté candide. On était souvent tenté de la trouver trop moqueuse pour les absents; mais, que ces absents fussent attaqués devant elle, elle les défendait avec ardeur, et il ne fallait pas la voir plus de trois fois pour sentir qu'elle faisait à ses amis beaucoup de bien pour très-peu de mal. Ses véritables gaietés étaient à la fois étincelantes et douces, comme son regard, comme sa voix et comme son talent.
Avec tant de charme et de vitalité dans l'expansion, la vie de retraite et de concentration eût été un contre-sens, une désobéissance envers elle-même. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double puissance. Elle devait doter son époque de beaux ouvrages, et, en même temps, elle devait à l'élite de la société intelligente de cette époque l'instruction ou le redressement qui découlent, dans les rapports directs de la vie, d'un esprit supérieur et d'une bouche éloquente et persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donné la peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la portée de son intelligence et profité du bienfait de son commerce, du moins l'on peut être sûr que tout ce qui était digne de l'approcher a reçu d'elle de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouvée à leur niveau dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais écoutée sans être plus sûrs d'eux-mêmes dans ce qu'ils avaient de bon et de vrai. Elle était donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui appartenir exclusivement.
Comme elle se plaignait un jour à moi de n'avoir pas d'enfants, une idée m'apparut très-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et n'a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrâce est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes. Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été perdus pour votre mission. Il vous eût fallu sacrifier ou les lettres, ou les relations dont vous êtes l'âme. Absorbée par la famille, vous n'eussiez plus été que la moitié de vous-même, c'est-à-dire femme du monde ou écrivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'eût pas suffi.
--Avec quelle joie j'aurais sacrifié le monde! s'écriait-elle; le monde ne m'a servi qu'à me désennuyer de ma solitude!