Autour de la table

Chapter 23

Chapter 233,869 wordsPublic domain

A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cessé de monter le plateau du Sahara, est à 800 mètres au-dessus de la mer. Puis il traverse le Bordj, c'est-à-dire un des sanctuaires de la vie féodale de l'Arabe. A travers des tableaux étranges, à la fois grandioses et misérables, il arrive, le 3 mai, à Elaghouat, une de nos conquêtes, «ville à moitié morte, et de mort violente.» Il y reste jusqu'en juillet. De là, il s'enfonce encore plus dans le désert; il va de Tadjemond à Aïn-Mahdy, revient à Elaghouat et repart pour Médéah, écrivant toujours à son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il comprend, ce qu'il éprouve. Il faudrait tout citer, car aucune page n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantôt, c'est la danseuse arabe à la lueur d'un feu de bivouac; tantôt l'importune hospitalité de Tadjemont ou la dédaigneuse réception d'Aïn-Mahdy, la ville sainte, la Rome du désert. C'est la tribu en déplacement, magnifique et immense tableau qui résume l'étude attentive et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue héroïque de Delacroix. C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est le cheval qui attend son maître, «cloué sur place comme un cheval de bois.» Douce et vaillante bête, dès que l'homme est en selle, il n'a pas besoin de lui faire sentir l'éperon. Il secoue la tête un moment, fait résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en arrière et se renfle en un pli superbe, puis le voilà qui s'élance, emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne aux statues équestres des Césars victorieux.

Et puis, c'est l'été terrible, l'heure de midi, «où le désert, à force d'être éclairé, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs fuyantes de la perspective et prend la _couleur du vide_, tandis qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le mur d'enceinte: c'est le désert qui essaye d'envahir les jardins.» Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses sous le soleil de feu; c'est la soif intolérable et continue; c'est le rêve, l'idée fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence, la fatigue, l'éblouissement, la rêverie. C'est tout ce qui se passe, saisi sur le fait et _montré_, je ne veux pas dire _décrit_. Ce voyageur ne songe qu'à rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de la nature où rien ne passe, pas même la brise, où rien n'apparaît que le soleil, qui tout à coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend aveugle.

Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnément le bleu. Il veut être peintre. Il est né pour voir, il regarde, et, en regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le résultat? Rapporte-t-il des chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le savoir lui-même, il a produit un chef-d'oeuvre littéraire. Ces simples lettres, en forme de journal, adressé à son ami, et aujourd'hui publiées en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les écrivains les plus exercés peuvent, je ne dis pas se proposer pour modèle, cette manière de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que les individualités gagneraient à se copier les unes les autres, mais examiner et approuver comme critérium des qualités les plus essentielles dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a pas visé à autre chose. Il ne raconte pas sa vie privée. Il ne faut chercher là ni récits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet, rien pour le succès. Il s'est satisfait lui-même en prenant des notes sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis. Études de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les mots. J'ignore ce que lui a donné sa palette, mais ce que notre langue lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le place d'emblée aux premiers rangs parmi les écrivains.

C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualités qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance dans l'exquise sobriété, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjouée et spirituelle du Français jeune, dans le sérieux d'une conscience d'élite; l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer à parler de soi; le goût dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse d'idées et de sensations; la touche énergique et délicate; le juste, le vrai, mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très-supérieures, selon moi, à celles de Jacquemont, sont appelées a un immense succès parmi les artistes, et, comme la France est artiste, espérons que ce sera un succès populaire.

Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est bon de l'avertir que ce n'est point là son affaire. Mais si, dans un jour de calme et de réflexion, il lui plaît de se faire une idée large et nette de ce désert, théâtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite peupler de ses propres rêves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grâce au travail rapide d'une intelligence puissante à résumer l'immensité, faire le long et pénible voyage du Sahara en deux heures.

Mai 1857.

II.

UNE ANNÉE DANS LE SAHEL

JOURNAL D'UN ABSENT

Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais la plus agréable lecture qu'il y ait, me semble être celle des voyages. Il y a là plus d'intérêt que dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En général, tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idéal; l'histoire nous abreuve de trop de réalité.

Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les misères, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurés d'un heureux dénoûment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu que les aventures aient été périlleuses, garde tout le charme de l'invraisemblance et de l'inattendu.

Le voyage de découverte est si intéressant par lui-même que l'on n'exige pas du narrateur les beautés de la forme. Par exemple, les récits que, sous le titre de _Voyageurs anciens et modernes_, M. Édouard Charton a récemment publiés n'ont point été accueillis dans un but littéraire, mais en vue de l'instruction sérieuse que, sous tous les rapports, les grands voyages apportent à chaque période de l'histoire des hommes. Traduits ou textuels, rédigés avec élégance ou bonhomie, ces récits sont tous attachants et laissent loin derrière eux, même au point de vue de la simple lecture, l'intérêt des romans et des poëmes.

Le voyage est une chose si attrayante, qu'à tous les points de vue, l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une excursion dans des régions connues de tous, est toujours suivi dans sa narration par la pensée de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf à être contredit après coup par ceux qui ont la prétention plus ou moins fondée d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on parcoure l'Italie avec Théophile Gautier, et qu'à travers les diamants de sa parole, on voie toutes choses se revêtir d'un éclat et d'une grâce que ne vous avait pas toujours offerts la réalité dans vos jours de spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller à rire sur les ruines du monde grec, un peu scandalisé de soi-même, un peu chagrin d'avoir à rejeter tant d'illusions caressées dans l'enfance, mais dominé par la gaieté française et l'esprit entraînant d'Edmond About; soit enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de désolation, on suive l'expédition périlleuse et sérieusement scientifique dans les mers du nord, racontée par Charles Edmond avec tant de couleur, d'_humour_ et de sentiment poétique; il est bien certain que le voyage aventureux, contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de découverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la simplicité. Aux voyages d'art, de poésie ou d'études de moeurs, on ne demande ni périls, ni événements, sauf à être enchanté quand il s'en trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration.

Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorité et d'attrait, c'est M. Eugène Fromentin, Déjà, en 1857, nous l'avons suivi au Sahara; cette année, ou du moins à la fin de l'année dernière, nous l'avons retrouvé avec joie, complétant son voyage, ou, pour mieux dire, son séjour en Afrique, dont l'_Été dans le Sahara_ n'était qu'une partie détachée.

Le nouveau récit de M. Fromentin est intitulé: _Une année dans le Sahel. Journal d'un absent_. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara; c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible été, on pourrait dire se désaltérer, car la soif, à l'état d'idée fixe, est le principal fléau de ces régions formidables. C'est donc le séjour dans le nord de l'Afrique, avant et après cette dure campagne vers le centre, que nous raconte le voyageur.

C'est malgré lui que nous l'appelons ainsi, car il se défend, avec une rare modestie, d'être autre chose qu'un _homme errant qui aime passionnément le bleu_, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de rester où il lui plaît, qui tantôt veut essayer du _chez soi_ sur cette terre étrangère, et tantôt obéit à une curiosité de locomotion tout instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affectée. On sent, à chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai poëte qui a vécu sa vie intérieure au milieu de scènes qui venaient s'y encadrer comme dans un miroir, mais qu'il a savourées profondément pour son compte avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le savez, il a voyagé et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni l'homme ni ses toiles. D'autres apprécieront donc l'artiste qui peint. Je reviens à celui qui écrit, et dont la forme est une des plus belles peintures que nous ayons jamais lues.

Dans une appréciation des plus ingénieuses et des plus justes à propos de la peinture précisément, cet éminent écrivain nous dit qu'il y a deux hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre qui voyage. Et il ajoute humblement: «Le jour où je saurai positivement si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends faire de ce pays.»

La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est rétablie ensuite avec une clarté lumineuse. Le premier est celui qui reproduit avec amour la couleur particulière d'un pays et des hommes qui l'habitent, beauté ou étrangeté, n'importe: il fait le portrait de la nature qu'il explore; il est fidèle, attentif, épris de son modèle. Il rapporte des documents véridiques; homme de plus ou moins de talent, il révèle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux.

Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il était peintre avant de voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son individualité puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas. Sa personnalité domine le sujet, et, sans trop s'inquiéter de traduire littéralement ce qui, après tout, ne saurait l'être d'une manière absolue, il exprime à sa manière ce qui le frappe. Du premier, l'on peut dire: _Comme il a bien vu_! de l'autre: _Comme il a fortement senti_!

Tel est, en termes vulgaires, l'abrégé de cette excellente dissertation, écrite de main de maître et appuyée d'exemples saisissants. Nous devions nous y reporter justement pour caractériser le talent littéraire de l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement à la littérature, et nous ne nous sommes pas longtemps demandé, en le lisant, s'il devait être classé parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration généreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel et général tout à la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en même temps au monde extérieur et à soi-même. Eh bien, nous croyons que la question est déjà résolue pour M. Eugène Fromentin. Il a beau craindre d'échouer dans la grande entreprise et dire: «Il est possible que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que les théories.» Nous pensons sincèrement pouvoir le rassurer. En tant qu'écrivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vérité ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous les objets de son examen.

Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue, et je ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la fois riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M. Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara.

Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation qui est la vie du paysage, et à l'activité qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé. Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance d'une âme rêveuse et contemplative, mariée pour ainsi dire avec l'éternel spectacle de la nature; mais cette nature adorée, il la suit de l'oeil et de l'âme dans son éternelle mobilité et se l'approprie merveilleusement, en même temps qu'il s'abandonne à elle avec un parti pris généreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous déranger, lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu, à travers ses yeux, quelque chose de grand et de réel, d'écrasant et de délicieux, de sublime et de charmant, d'amusant même, car les races ont toutes leur côté comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main légère, les appétits naïfs de gourmandise, de vanité et de coquetterie de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat, brillants caprices de l'atmosphère, beauté touchante ou imposante des lignes, grâce ou singularité des accidents, effet et nature pittoresque des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles, et, par-dessus tout cela, définition magistrale des idées et des sentiments qui dominent les êtres, c'est un examen saisissant de tout ce qui fait le caractère d'un monde et de ses habitants.

A ces tableaux variés et splendides, ajoutez, cette fois, un épisode dramatique raconté d'une manière éblouissante d'art et de goût: l'amour tranquille et la mort tragique de la belle Haoûa. Jamais aventura ne fut plus chastement voilée et plus solennellement dénouée. C'est là que l'on sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est peut-être un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander à l'auteur si Haoûa a vécu, aimé et péri de cette manière. «Qu'importe! vous répondrait-il, si vous êtes incertain, c'est que j'ai été vrai. Qui se soucie de savoir quels êtres réels ont posé pour les figures des grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai songé ni à faire une immortelle, ni à raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre dans ma pensée une femme arabe, telle qu'elle était dans la réalité, et j'en ai fait une abstraction qui résume un type général.»

Oui, en vérité, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pour la première fois, nous nous sommes fait une idée de ces types inconnus et mystérieux dont Eugène Delacroix nous avait montré la figure dans l'admirable tableau des _Femmes d'Alger_. Je dis mystérieux, parce qu'en grand maître, Eugène Delacroix avait laissé planer sur ces étranges beautés le sentiment insaisissable qui les anime. En les regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demandé à lui-même: _A quoi pensent-elles_?

Voici Eugène Fromentin qui est entré dans le sanctuaire d'une de ces existences cachées, et qui nous répond: Elles ne pensent pas, mais elles font penser, comme les figures des grands maîtres, comme les immortelles statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que les dédaigner serait une folie, les briser un sacrilége. Aussi le meurtre d'Haoûa vous laisse-t-il, dans ce récit, une impression profonde d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se fait dans l'âme à cette dernière page, comme si, au moment où vous contemplez, dans une tranquille extase, la Vénus de Milo, la voûte qui l'abrite s'effondrait et l'écrasait sous vos yeux.

N'oublions pas, en parlant de la partie épisodique de ce livre, l'autre figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Aïchouna avec sa petite négresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa démarche solennelle et son goût pour la pâtisserie. A côté de ces admirables animaux, se dessine la figure intelligente et forte du voyageur européen Vandell, personnage réel ou imaginaire, espèce de Bas-de-Cuir savant des savanes de feu de l'Afrique; une aussi belle création, dans son genre, que celle d'Haoûa et de son entourage. De tous les personnages mis en scène sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe italien: _Se non è vero, è ben trovato_, c'est-à-dire à ce qu'il nous sembla: «Si ce n'est pas arrivé, tant pis pour la réalité.»

Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle étude; ce serait la déflorer. _L'Été au Sahara_ a eu ses lecteurs satisfaits et charmés; _l'Année dans le Sahel_ a déjà eu ses lecteurs avides; et si nous rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir à lui adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons mentionnés plus haut, et à tous ceux qui ont reçu du publie l'accueil qu'ils méritaient. Demandons-leur à tous, à tous ceux qui savent bien voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe où. Tout le mal qu'on voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun, c'est-à-dire une vérité bien acquise et bonne à se répéter pour se consoler du mal qui tarde à disparaître de notre pauvre petite planète. L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui cherche à résoudre les problèmes sociaux d'une manière générale devrait avoir fait le tour du monde et interrogé tous les types de la famille humaine. Mais qui peut faire le tour du monde à son aise et en conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rêveries ou vos émotions, vos découvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur la montagne ou une larme versée sur un désastre, un chant recueilli, le vol d'un oiseau observé, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La mémoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procédé magique, donne la vie aux images qui l'ont traversé, et cette vie, ce n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et particulier à chaque manifestation de la vie générale, c'est le _pourquoi_ de la pensée appliquée au _comment_ de l'examen.

Mars 1859.

X

BÊTES ET GENS

PAR

P.-J. STAHL

Nommer Stahl, c'est rappeler une série de ravissantes études, légères dans la forme, sérieuses dans le fond. Nommer Hetzel, c'est renouveler les regrets qu'inspire à de nombreux amis et à une foule de personnes haut placées dans les arts et dans la société parisienne, l'éloignement d'un homme à la fois utile et charmant comme ses travaux, comme les livres qu'il a publiés et comme les pages qu'il a écrites.

A quoi profite l'absence d'Hetzel? Nous ne saurions répondre qu'à la question ainsi renversée: A quoi cette absence ne nuit-elle pas? Elle nuit à quelque chose de plus général que les sympathies de l'amitié; elle nuit à l'art, puisqu'elle creuse dans la littérature contemporaine une lacune que personne ne pourra combler.

Hetzel n'avait pas seulement un emploi et un rôle important dans la librairie élégante, il avait une mission toute spéciale qui consistait à mettre le commerce des livres au service de la poésie et du sentiment. Sous les titres modestes d'éditeur et de libraire, cet esprit gracieux, sensible et actif poursuivait l'exécution de l'oeuvre de goût, et nous avons dû à ça goût, qui faisait de son entreprise un fait exceptionnel, les seuls livres de luxe et de fantaisie qui, depuis vingt ans, aient été mis à la portée et appropriés à l'usage de nombreux lecteurs. Il a cherché à initier à la poésie et à l'esprit, par le dessin et la gravure, toute une classe nouvelle de consommateurs, les bourgeois et les enfants.

Si, jeune lui-même, il n'a pas eu le temps (hélas! on ne le lui a pas laissé) de produire de jeunes talents, il a du moins su réveiller les talents qui s'endormaient, ou ranimer ceux qui se croyaient lassés de produire. Ayant en lui seul ce qu'il faut pour produire soi-même, il était tout capable, par ses idées riantes, sa sympahie aimable et son courage désintéressé, de rafraîchir des imaginations attristées, que la commande brutale ou la demande absurde de l'exploiteur achève souvent de paralyser.

Si l'artiste avait une intention à émettre, une fantaisie à réaliser, il se chargeait d'en fournir le texte, d'en faire accepter l'originalité, et réciproquement, il courait de l'écrivain au dessinateur pour que l'un sût ou voulût élever son imagination au niveau de celle de l'autre. C'est ainsi qu'il a su marier le génie de Balzac à celui de Meissonnier et de Granville, celui d'Alfred de Musset à celui de Tony Johannot, et ainsi de beaucoup d'autres. Tantôt il faisait paraître une magnifique création déjà classique comme _Werther_ ou _le Vicaire de Wakefield_, tantôt il réunissait les adorables études satiriques de Gavarni et les lançait dans le monde revêtues de tout l'attrait et de toute la fraîcheur d'un cadre digne d'elles. Enfin, il était essentiellement fécondant pour des puissances isolées ou fatiguées qu'il savait grouper ou renouveler, suggérant à l'une une idée pour sa forme, à l'autre une forme pour son idée, se chargeant de trouver le traducteur pour chacune, et se faisant traducteur lui-même au besoin, faute de mieux, disait-il modestement.