Autour de la table

Chapter 22

Chapter 223,737 wordsPublic domain

Pour moi, ô Mélampe, je décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les Ilyades pluvieuses, les Pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.

* * * * *

FRAGMENT

Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine Où mes jours, consumés à contempler les mers, Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne A suivre aveuglément l'attrait des flots amers. Il me faut sur le bord une grotte profonde Que l'orage remplit d'écume et de clameurs, Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde, L'oeil règne et se contente au vaste soin de l'onde, Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs. J'aime Thétis, ses bords ont des sables humbles; La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus; Son haleine a gonflé mes songes trop timides, Et je vogue, en dormant, à des points inconnus. L'amour, qui dans la sein des roches les plus dures Tire de son sommeil la source des ruisseaux, Du désir de la mer émeut ses faibles eaux, La conduit vers le jour par des veines obscures, Et qui, précipitant sa pente et ses murmures, Dans l'abîme cherché termine ses travaux; C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage. Le secret de mon mal est au sein de Thétis. J'irai, je goûterai les plantes du rivage, Et peut-être en mon sein tombera le breuvage Qui change en dieux des mers les mortels engloutis. Non, je transporterai mon chaume des montagnes Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur; Là, je verrai Thétis, répandant sa blancheur, A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes; Là, ma pensée aura ses humides campagnes; J'aurai même une barque et je serai pêcheur. Ah! le dieux retirés aux antres qu'on ignore, Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux, Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux, Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux, Pour charger mon esprit du mal qui le dévore. J'étais berger; j'avais plus de mille brebis. Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles; Mais qu'aux champs refroidis languissent tes épis, Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles, Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas; Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!... J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes.

* * * * *

Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit Les racines des bois et le cours des fontaines, Qui nourrissent les airs de fécondes haleines, Et des sources que Pan entretient toujours pleines, Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit, Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines, Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés, De qui le charme vient à tous lieux solitaires; Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés, Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères, Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés, De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire, Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire Aux perfides attraits dans la mer enfermés. Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage, Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois. J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage, Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage Me découvrit le ciel pour la première fois. Les faveurs da nos dieux m'ont touché dès l'enfance; Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts, Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets. Mais le jour où, du haut d'une cime perdue, Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil!) Le monde parcouru par les feux du soleil, Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue, L'étendue enivra mon esprit et mes yeux; Je voulus égaler mes regards à l'espace, Et posséder sans borne, en égarant ma trace, L'ouverture des champs avec celle des cieux. Aux bergers appartient l'espace et la lumière, En parcourant les monts ils épuisent le jour; Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour. Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes, Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux; Et sur le haut des monts comme au sein des retraites, Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes, Dans des piéges divins prenaient mes sons nouveaux. Dans les réduits secrets que le gazon recèle Un vers, du jour éteint recueillant les débris, Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle, Et, plein des traits perdus de la flamme éternelle, Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris. Ainsi....

_Le Centaure_, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait intituler _Glaucus_, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir. Si les parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'autres, nous les engageons à les réunir et à les publier.

VIII

HARRIETT BEECHER STOWE

* * * * *

LA CASE DE L'ONCLE TOM

Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux. Il aura, il a déjà des éditions dans tous les formats[11]. On le dévore, on le couvre de larmes. Il n'est déjà plus permis aux personnes qui savent lire de ne l'avoir pas lu, et on regrette qu'il y ait tant de gens condamnés à ne le lire jamais: ilotes par la misère, esclaves par l'ignorance, pour lesquels les lois politiques ont été impuissantes jusqu'à ce jour à résoudre le double problème du pain de l'âme et du pain du corps.

[Note 11: En Amérique seulement, il a été tiré, la première année (1852), à plus de 200,000 exemplaires.]

Ce n'est donc pas, ce ne peut pas être une réclame officieuse que de revenir sur le livre de madame Stowe. Nous le répétons, c'est un hommage, et jamais oeuvre généreuse et pure n'en mérita un plus tendre et plus spontané. Elle est loin d'ici; nous ne la connaissons pas, celle qui a fait pénétrer dans nos coeurs des émotions si tristes et pourtant si douces. Remercions-la d'autant plus! Que la voix attendrie des femmes, que la voix généreuse des hommes et celle dos enfants, si adorablement glorifiés dans ce livre, et celle des opprimés de ce monde-ci, traversent les mers et aillent lui dire qu'elle est estimée, qu'elle est aimée!

Si le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est de l'aimer; le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les défauts. Il ne faut pas les passer sous silence, il ne faut pas en éluder la discussion, et il ne faut pas vous en inquiéter, vous qu'on raille de pleurer naïvement sur le sort des victimes au récit des événements simples et vrais.

Ces défauts-là n'existent que relativement à des conventions d'art qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, épris de ce que l'on appelle la _facture_, trouvent des longueurs, des redites, de l'inhabileté dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous leur en lirez un chapitre pris au hasard.

Ils vous rappelleront bientôt ce sénateur de l'Ohio qui soutient à sa petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitôt, en prend deux dans sa carriole et les conduit lui-même, en pleine nuit, dans des chemins affreux où il se met plusieurs fois dans la boue jusqu'à la ceintura pour pousser à la roue et les empêcher de verse. Cet épisode charmant de l'_Oncle Tom_ (hors'd'oeuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la situation de la plupart des hommes placés entre l'usage, le préjugé et leur propre coeur, bien autrement naïf et généreux que leurs institutions et leurs coutumes.

C'est l'histoire attendrissante et plaisante a la fois du grand nombre des critiques indépendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou de questions littéraires, ceux qui prétendent juger froidement et au point de vue de la règle pure sont bien souvent aux prises avec l'émotion intérieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir l'avouer. J'ai toujours été frappé et charmé de l'anecdote de Voltaire, raillant et méprisant les fables de la Fontaine, prenant le livre et disant: «Attendez, vous allez voir! la première venue!» Il en lit une: «Celle-là est passable; mais vous allez voir comme celle-ci est stupide!»

Il passe à une seconde. Il se trouve qu'elle est assez jolie. Une troisième le désarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume en s'écriant avec un dépit ingénu: «_Ce n'est qu'un ramassis de chefs-d'oeuvre_!» Les grands esprits peuvent être bilieux et vindicatifs, mais dès qu'ils réfléchissent, il leur est impossible d'être injustes et insensibles.

Il en faut dire autant, proportion gardée, de tous les gens d'esprit qui font profession de juger avec l'esprit. Si leur esprit est de bon aloi, leur coeur ne résistera jamais à un sentiment vrai. Voilà pourquoi ce livre, mal fait suivant les règles du roman moderne en France, passionne tout le monde et triomphe de toutes les critiques, de toutes les discussions qu'il soulève dans les familles.

Car il est essentiellement domestique et _familial_, ce bon livre aux longues causeries, aux portraits soigneusement étudiés. Les mères de famille, les jeunes personnes, les enfants, les serviteurs, peuvent le lire et le comprendre, et les hommes, même les hommes supérieurs, ne peuvent pas le dédaigner. Nous ne dirons pas que c'est à cause des immenses qualités qui en rachètent les défauts; nous disons que c'est aussi à cause de ses prétendus défauts.

On a longtemps lutté en France contre les prolixités d'exposition de Walter Scott; on s'est récrié ensuite contre celles de Balzac, et, tout bien considéré, on s'est aperçu que, dans la peinture des moeurs et des caractères, il n'y avait jamais trop, quand chaque coup de pinceau était à sa place et concourait à l'effet général. Ce n'est pas que la sobriété et la rapidité ne soient aussi des qualités éminentes; mais apprenons donc à aimer toutes les manières, quand elles sont bonnes et quand elles portent le cachet d'une _maestria_ savante ou instinctive.

Madame Stowe est tout instinct. C'est pour cela qu'elle paraît d'abord n'avoir pas de talent.

Elle n'a pas de talent!--Qu'est-ce que le talent?--Rien, sans doute, devant le génie; mais a-t-elle du génie? Je ne sais pas si elle a du talent comme on l'entend dans le monde lettré, mais elle a du génie comme l'humanité sent le besoin d'en avoir: elle a le génie du bien. Ce n'est peut-être pas un homme de lettres; mais savez-vous ce que c'est? c'est une sainte: pas davantage.

Oui, une sainte! Trois fois sainte est l'âme qui aime, bénît et console ainsi les martyrs! Pur, pénétrant et profond est l'esprit qui sonde ainsi les replis de l'être humain! Grand, généreux et vaste est le coeur qui embrasse de sa pitié, de son amour, de son respect tout une race couchée dans le sang et la fange, sous le fouet des bourreaux, sous la malédiction des impies.

Il faut bien qu'il en soit ainsi; il faut bien que nous valions mieux que nous ne le savons nous-mêmes; il faut bien que, malgré nous, nous sentions que le génie c'est le coeur, que la puissance c'est la foi, que le talent c'est la sincérité, et que, finalement, le succès c'est la sympathie, puisque ce livre-là nous bouleverse, nous serre la gorge, nous navre l'esprit et nous laisse un étrange sentiment de tendresse et d'admiration pour la figure d'un pauvre nègre lacéré de coups, étendu dans la poussière, et râlant sous un hangar son dernier souffle exhalé vers Dieu.

En fait d'art, d'ailleurs, il n'y a qu'une règle, qu'une loi, montrer et émouvoir. Où trouverons-nous des créations plus complètes, des types plus vivants, des situations plus touchantes et même plus originales que dans l'_Oncle Tom_? Ces douces relations de l'esclave avec l'enfant du maître signalent un état de choses inconnu chez nous; la protestation du maître lui-même contre l'esclavage durant toute la phase de sa vie où son âme appartient à Dieu seul. La société s'en empare ensuite, la loi chasse Dieu, l'intérêt dépose la conscience. En prenant l'âge d'homme, l'enfant cesse d'être nomme; il devient _maître_: Dieu meurt dans son sein.

Quelle main expérimentée a jamais tracé un type plus saisissant et plus attachant que Saint-Clair, cette nature d'élite, aimante, noble, généreuse, mais trop douce et trop nonchalante pour être grande? N'est-ce pas l'homme en général, l'homme avec ses qualités innées, ses bons élans et ses déplorables imprévoyances, ce charmant maître qui aime, qui est aimé, qui pense, qui raisonne, et qui ne conclut et n'agit jamais? Il dépense en un jour des trésors d'indulgence, de raison, de justice et de bonté; il meurt sans avoir rien sauvé. Sa vie précieuse à tous se résume dans un mot: aspirer et regretter. Il n'a pas su vouloir. Hélas! est-ce qu'il n'y a pas un peu de cela chez les meilleurs et les plus forts des hommes!

La vie et la mort d'un enfant, la vie et la mort d'un nègre, voilà tout le livre. Ce nègre et cet enfant, ce sont deux saints pour le ciel. L'amitié qui les unit, le respect de ces deux perfections l'une pour l'autre, c'est tout l'amour, tonte la passion du drame. Je ne sais pas quel autre génie que celui de la sainteté même eût pu répandre sur cette affection et sur cette situation un charme si puissant et si soutenu.

L'enfant lisant la Bible sur les genoux de l'esclave, rêvant à ses cantiques en jouant au milieu de sa maturité exceptionnelle, le parant de fleurs comme une poupée, puis le saluant comme une chose sacrée, et passant de la familiarité tendre à la tendre vénération; puis dépérissant d'un mal mystérieux qui n'est autre que le déchirement de la pitié dans un être trop pur et trop divin pour accepter la _loi_; mourant enfin dans les bras de l'esclave, en l'appelant après elle dans le sein de Dieu. Tout cela est si neuf et si beau, qu'on se demande en y pensant si le succès est à la hauteur de l'oeuvre.

Les enfants sont les véritables héros de madame Stowe. Son âme, la plus maternelle qui fût jamais, a conçu tous ces petits êtres dans un rayon de la grâce. Georges Shelby, le petit Harry, le cousin d'Éva, le marmot regretté de la petite femme du sénateur, et Topsy, la pauvre, la diabolique et excellente Topsy, ceux qu'on voit et ceux même qu'on ne voit pas dans ce roman, mais dont il est dit seulement trois mots par leurs mères désolées, c'est un monde de petits anges blancs et noirs, où toute femme reconnaît l'objet de son amour, la source de ses joies ou de ses larmes. En prenant une forme dans l'esprit de madame Stowe, ces enfants, sans cesser d'être des enfants, prennent aussi des proportions idéales, et arrivent à nous intéresser plus que tous les personnages des romans d'amour.

Les femmes y sont jugées et dessinées aussi de main de maître, non pas seulement les mères, qui y sont sublimes, mais celles qui ne sont mères ni de coeur ni de fait, et dont l'infirmité est traitée avec indulgence ou avec rigueur. A côté de la méthodique miss Ophélia, qui finit par s'apercevoir que le devoir ne sert à rien sans l'affection, Marie Saint-Clair est un portrait d'une vérité effrayante.

On frissonne en songeant qu'elle existe, cette lionne américaine qui n'est qu'une lâche panthère; qu'elle est partout; que chacun de nous l'a rencontrée; qu'il la voit peut-être non loin de lui, car il n'a manqué à cette femme charmante que des esclaves à faire torturer pour qu'elle se révélât complète à travers ses vapeurs et ses maux de nerfs.

Les saints ont aussi leur griffe, c'est celle du lion. Elle respecte la chair humaine, mais elle s'enfonce dans la conscience, et un peu d'ardente indignation, un peu de terrible moquerie ne messied pas à cette bonne Harriett Stowe, à cette femme si douce, si humaine, si religieuse et si pleine de l'onction évangélique. Oui, c'est une femme bien bonne, mais ce n'est pas ce que nous appelons dérisoirement une bonne femme: c'est un coeur fort, courageux, et qui en bénissant les malheureux, en caressant des fidèles, en attirant les faibles, secoue les irrésolus, et ne craint pas de lier au poteau les pécheurs endurcis pour montrer leur laideur au monde.

Elle est dans le vrai sens de la lettre sacrée. Son christianisme fervent chante le martyre, mais il ne permet pas à l'homme d'en perpétuer le droit et la coutume. Il réprouve cette étrange interprétation de l'Évangile qui tolère l'iniquité des bourreaux pour se réjouir de les voir peupler le calendrier de victimes. Elle en appelle à Dieu même, elle menace en son nom. Elle nous montre la loi d'un côté, l'homme et Dieu de l'autre.

Qu'on ne dise donc pas que, puisqu'elle exhorte à tout souffrir, elle accepte le droit de ceux qui font souffrir. Lisez cette belle page où elle vous montre Georges, l'esclave blanc, embrassant pour la première fois le rivage d'une terre libre, et pressant contre son coeur la femme et l'enfant qui sont enfin à lui! Quelle belle page que celle-là, quelle large palpitation, quelle protestation triomphante du droit éternel et inaliénable de l'homme sur la terre: la liberté!

Honneur et respect à vous, madame Stowe. Un jour ou l'autre, votre récompense, qui est marquée aux archives du ciel, sera aussi de ce monde.

Décembre 1832.

IX

EUGÈNE FROMENTIN

I.

UN ÉTÉ DANS LE SAHARA

Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou troisième fois, un voyage en Afrique, et il écrivait à un de ses amis:

«Tu dois connaître, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes tes fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de crépuscule où à l'état violent d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à gauche, une plaine à perte de vue, un grand ciel où descend une immense nuée d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y là toutes les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique qui m'a toujours fortement préoccupé; parfois même il m'est arrivé d'y voir comme une signification qui me serait personnelle. C'est à la pluie que j'ai dû de connaître, une première fois, le pays du perpétuel été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume....

«Je crois avoir un but bien défini. Si je l'atteignais jamais, il s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te l'exposer ici?

«--Admets seulement que j'aime passionnément le bien, et qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du désert sans ombre.»

Parti de Médéah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24, à _Elyonëa_ (la Clairière), et alla souper chez le caïd, dans sa maison fortifiée. Le 31, il était à Djelta; il racontait à son ami un de ses bivouacs dans le désert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts à l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait la source à notre arrivée. Immobiles, le dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de loin, pour des gens comme nous pressés de boire. Il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves et noirs pèlerins.--Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls.--Était-ce fatigue? était-ce l'effet du lieu? Je ne sais, mais le premier aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des ondulations indécises; derrière, au-delà, partout, la même couverture d'un vert pâle étendue sur la terre.--Et là-dessus, un ciel balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entière, couché près de la source, à regarder ce pays pâle, ce soleil pâle; a écouter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable désolation de ce lieu.»

Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la journée, un petit garçon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. «Doux oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux, il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent.»

Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche, l'idiot en vénération de la tribu. Il le raconte et le décrit à son ami en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumière. Il en exprime ainsi la puissante suavité: «Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, le soleil a atteint le maximum de 52 degrés, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme une seconde atmosphère, en flots impalpables; elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si tendre, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque de la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.»