Autour de la table

Chapter 18

Chapter 183,782 wordsPublic domain

Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche, elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale. Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies, la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur:

[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et qui a paru dans le _Dictionnaire de la Conversation_, 121e livraison.]

Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années, Assombrit de mes jours les mornes destinées, M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil, Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil! J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude, Sa visible indulgence et sa sollicitude, Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord, Les sentiers escarpés qui mènent à la mort! D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie, Il a rouvert l'asile où me riait la vie: Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit, Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit. Humble séjour, payé du denier de l'artiste! Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste. Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis, Les passages frayés; là, mes pas sont admis, Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère.

A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.

A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues, penchée au chevet du moribond, répondait ainsi:

Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs, Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs! Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile, Les suaves lueurs de la plus pure étoile!

Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux Versant à tes yeux clos la molle rêverie! Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie, Des concerts à te dire au travers des roseaux!

Elle n'est du palmier que la liane aimée, Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui; La source qui scintille, un moment transformée, Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui.

Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe, et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois, pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la tombe du poëte:

MATINÉE DE MAI 1851

Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte, Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prés? Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il déserte, Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprés?

Et vous jasmins d'Espagne, aux étoiles sans nombre, Écartez vos festons qui nous charmaient jadis!

Qui vous demande, à vous, des parfums et de l'ombre, Jeunes acacias si promptement grandis?

Pourquoi viens-tu suspendre, ô frêle clématite, Ta blanche draperie à sa croisée en deuil? Ne sais-tu pas qu'ici le désespoir habite, Que le poëte aimé dort sous un froid linceul?

L'ébénier rajeuni balance, gracieuses, A la brise de mai, ses riches grappes d'or, L'oiseau remplit de chants les nuits mélodieuses, Comme si deux amis les admiraient encor.

Pour qui vous parez-vous ainsi, chère retraite? Revêtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours: Vous ne le verrez plus, le docte anachorète, Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours.

Nous ne l'entendrons plus, cette voix adorée, Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis, Qui naguère, plus grave et du ciel inspirée, Forma de saints accords, des anges accueillis.

Aux goûts simples et purs, à ces vallons fidèle, Par un rayon d'avril il était réjoui; Ses regards épiaient la première hirondelle Et le premier bouton à l'aube épanoui.

Et moi, quand s'apaisait cette fièvre brûlante, Qui sur ta couche, hélas! souvent te retenait, Que j'aimais à guider ta marche faible et lente, A sentir à mon bras ton bras qui s'enchaînait!

Quoi! pour jamais absent, tendre ami que je pleure, En vain je crois te voir aux lieux où tu n'es pas, Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure, C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas!

Et le printemps revient avec son gai cortège, On voit les fruits germer, le feuillage frémir, La vigne couronner le pin qui la protège: Dans cet ingrat séjour, je suis seule à gémir!

Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie! Pour mes yeux qu'ont brûlés tant de veille et de pleurs. Pour ce coeur dévasté, plein de ton agonie, Que font saigner encor tes dernières douleurs!

Oh! viennent les frimas, l'inclémente froidure, Et, dans les bois flétris, les longs soupirs du nord! Et la neige étendant sur la molle verdure Son suaire glacé, d'une pâleur de mort!

L'âme stérilisée où toute joie expire Du retour des saisons ne comprend plus la loi. Mes pleurs sont plus amers à voir le ciel sourire, Et la vallée en fleurs s'épanouir sans toi!

PAULINE.

M. de Latouche me disait souvent que je ne me connaissais pas en vers. C'est possible; mais je crois que, pour ceux-ci, nous n'eussions pas été en désaccord. Il me semble que la manière de mademoiselle Flaugergues, comme celle de notre ami, appartient à l'école d'André Chénier; qu'il y a plus de clarté et de correction chez elle que chez M. de Latouche, et qu'il y a toute la grâce, toute la richesse descriptive de Chénier, avec ce précieux don de la tendresse d'une femme, de la douleur bien réelle d'une fille pieuse. Voyez comme elle pleure, comme elle regrette celui auprès duquel tant de coeurs blessés disaient qu'on ne pouvait plus vivre; et voyez comme il y a encore de belles et bonnes âmes qu'on ne connaît pas, et dont on ne s'occupe pas!

Nohant, 15 juin 1831.

V

FENIMORE COOPER

On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment.

Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière, quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au contraire, plus à l'aise.

Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance dans le sol de la pensée vaste et solide.

Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott. Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance.

Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes, en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race, ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives.

Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique.

C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la _gipsy_ devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste. Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence, qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du drame.

Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans, s'appelle d'abord _l'Espion_, et puis le _Bravo_, et enfin _le Chasseur des Prairies_, est la révélation complète de la véritable pensée, du constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et magistral Scott conserve le premier rang.

Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'_Éclaireur_, de _Guide_, de _Chercheur de sentiers_, de _Tueur de daims_, d'_Oeil-de-Faucon_, de _Longue-Carabine_, de _Bas-de-Cuir_, est une création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé, mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance: le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, _bonhomme_. Ses naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu.

Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le _Robinson américain_, dans _les Lions de mer_, etc., le mouvement des voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite, qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur pour imposer son émotion au lecteur.

Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits, l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers polaires, au chapitre où les deux goëlettes, _les Lions de mer_, quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui, par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient aussi pénible qu'un événement _arrivé_.

Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous impressionne ainsi. Dans _Satanstoe_ (un des meilleurs romans de Cooper, que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble. On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop peu estimée chez nous.

Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le _beau_, qui est la _splendeur du vrai_ et dont, comme les peuples artistes de l'autre rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine, il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires.

C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux, ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme, de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union, par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit et la fidélité du sentiment patriotique.

Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis, l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc, pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à la cognée et à la charrue.

Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide _Nathaniel_. C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la liberté absolue.

Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis parmi des sauvages. Le _Mohican_ est aussi un grand type, et, en faisant de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation, plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné, d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer, il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une grande race et ravager une grande nature.»

Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque instant, le vieux philosophe s'écrie:

«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous, qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes représailles.»