Autour de la table

Chapter 16

Chapter 163,895 wordsPublic domain

Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparaît encore comme le bonheur et la récompense du génie fatigué: je veux parler de la faculté de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau en grand artiste, il avait même compris la nature en grand maître. Quelques traits descriptifs, larges et simples, jetés à travers son oeuvre, révèlent, parfois en deux vers d'une étonnante ampleur dans leur concision, que la rêverie et la contemplation ont possédé pleinement, à de certaines heures, ce vaste et pénétrant esprit. Mais il sembla se brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut que la vie n'était pas là, et, sentant toujours le besoin de la vie, il la chercha dans les courants fugitifs des événements qui se produisent au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthèse, ne la sentant plus applicable au temps présent, et il cherchait à la reconstruire sur chaque détail éphémère de la vie politique, littéraire ou sociale, ce qui était une grave erreur. Il ne sut point se placer à la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses appréciations des faits et des personnes. La légèreté qui était dans son humour emporta donc souvent le grand sérieux qui était dans son esprit. Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps où je l'ai vu; mais cette gaieté, où le coeur ne trouvait plus son compte, m'a semblé le faire beaucoup souffrir. Il était devenu inquiet et questionneur. On le sentait malheureux, dévié, roidi contre le temps qui marche et l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces chemins avec une certaine anxiété, à travers la bonne humeur de sa résignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut très-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances perdues et tous ses rêves évanouis, il se cramponnait à l'honneur, au désintéressement, et, si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son rôle, avec une rare énergie.

Voilà mon impression. Je n'ai pas la prétention de la déclarer plus concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincère, et je l'ai reçue très-vivement à chaque entrevue. Je devais donc le dire dans ces jours où chacun semble douter de tout, et où plusieurs, même parmi les meilleurs esprits, doutent de Béranger comme il a douté des autres. C'était la maladie d'un grand caractère, et la nôtre prépare peut-être la santé d'un grand siècle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne nous tue pas tous avant que nous n'ayons salué les horizons de l'avenir.

Les jours présents répondent peut-être, dans l'humanité, à ces époques géologiques où le travail de la nature consistait à dissoudre des formations récentes pour en établir de nouvelles avec leurs cendres et leur poussière. Si c'est une loi éternelle, comprenons-la, tout en la subissant. La critique est l'opérateur qui, en détruisant, recompose, car, pas plus que les grands agents de la création, l'homme ne peut rien anéantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme première, il n'en répandra pas moins autour de lui les principes fécondants placés dans son sein. Brisez la statue, vous ne détruirez pas l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit! dites au peuple républicain: «Tu t'es grandement trompé lorsque tu as voulu faire de celui-ci un tribun; à quoi songeais-tu quand tu lui confias une part du gouvernement de la république? Il n'aima jamais cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction.» Ceci est la vérité et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au peuple, pour le désabuser de certaines illusions dont il est avide: «Tu crois trop à la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la psychologie du talent. Tu n'imagines pas à quel point le génie peut s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre à lui-même. Tu crois que la spontanéité ne subit pas le poids des années et des fatigues, que le sol fécond ne s'épuise pas. Il en pourrait être ainsi, mais il en est rarement ainsi, car la durée de la foi et la conservation des forces vives sont subordonnées à des influences extérieures que l'homme ne peut pas toujours vaincre, ne fût-ce que dans l'ordre physique! L'âge ou la maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le vieillard célèbre, reposé de son oeuvre, avait marché avec toi dans l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même après t'avoir si bien chanté, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu t'es trompé. Il se croisait les bras, et il riait.

Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces vérités tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il passe aisément d'un excès d'amour à un excès de désaffection injuste. Et ce n'est pas le peuple républicain seulement, c'est tout le peuple, c'est toute la société, c'est toute l'humanité qui est ainsi mobile et sans frein moral. Disons donc aussi les vérités qui consolent, car elles sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux, soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigué, mais non le détruire, puisque rien ne se détruit qu'en apparence. Rappelons les grands côtés des nobles existences et les bienfaits de leur action sur les masses, et ne croyons pas aisément qu'il ne soit rien resté de bon et de grand à celui qui a souffert quelque défaut d'équilibre, quelque choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bonté. Cela n'est pas possible, cela n'est pas. Béranger n'a plus senti en lui le don de servir le peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cessé de les aimer, et j'ai vu en lui la charité et l'honneur encore débout à côté de la foi presque morte.

Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et décourageant autant que découragé, séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des chants sacrés. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pensée jeune et fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la conversation pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les précipitations; pensées d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetées à l'imprévu de la vie comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre, s'éparpille à tous les vents du ciel.

Gargilesse, 8 mai 1860.

V

H. DE LATOUCHE

Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus besoin d'y songer que d'en parler.

Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans le _Journal de l'Indre_. Ils trouveront également dans ce travail une excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi.

Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le monde, _un peu de tout, rien en somme_. Je tenais beaucoup à trouver un travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire, j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les sentiments de l'âme.

Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent, sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans connaître et sans chercher le moyen de les accorder.

C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres, chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me nommer pour être assuré d'un bon accueil.

Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole.

Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité.

Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais, si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière, intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être pour moi qu'un plaisir sans profit.

Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait _au cabinet_ mes premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison, le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées, mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens. Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait, lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique.

M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de dévouement et de générosité.

Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi, et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement, il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé, sans y songer, un chef-d'oeuvre.

Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce temps-là le _Figaro_, un petit journal petillant d'esprit d'opposition et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de lui fournir ce qu'on appelle la _copie_, terme très-impropre pour dire du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces _entre-filets_ de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de _Bigarrures_, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et les épigrammes.

Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes.

Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je _commençais à commencer_, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on appelle un _article_ en quelques heures, et, quand on me demande, pour ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.

Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.

Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du _pastiche_, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.»

En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman intitulé _Indiana_, qui commençait à être l'expression d'une individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur, et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et, puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi. J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.

Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant: «Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac _si ça peut_!» Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas malheureusement le débit.

Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que j'ai toujours conservé:

«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.»

Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule peut dicter, mais qu'il y aurait mauvais goût de ma part à transcrire ici. Et le billet se termine par ce mot paternel:

«Oh! mon enfant! que je suis content de vous!»

C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse.

Comment donc arriva-t-il qu'un an après environ, je perdais l'amitié de M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma reconnaissance pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai ignoré les motifs de cette désaffection jusqu'en 1844, et quand ils m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux connus. Seulement, l'état maladif de son coeur et de son organisation m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à des motifs si nuls, que j'aurais pu les appeler imaginaires.

Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay. Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu quitter ma mansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait su rendre plus confortable. C'était ce même appartement, quai Malaqnais, où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la rédaction du Figaro. La maison appartenait à M. Hennequin, le célèbre avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami occuper cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter pour un gîte un peu plus spacieux. Elle était retirée, silencieuse, donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manière très-affaiblie les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait envahi ma fenêtre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée entre M. de Latouche et moi.

Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay. Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à Sceaux ou à Antony. De là, prenant, à travers les prés et les champs, un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay. Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison, auprès de quelques ressources de bien-être; à la qualité du terrain, où il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, où il pourrait échapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localités et des sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être dans un endroit qui s'appelait la Vallée-aux-Loups, non loin de Fontenay aux Roses.

Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poëte: mais aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien misanthrope.