Chapter 14
Instant!... étincelle!... quand il se prolonge, quand elle s'enflamme, ils créent et détruisent.... Courage!... courage!... étendons, prolongeons cet instant!... Courage!... courage!... étendons, enflammons cette étincelle.... --Maintenant... bien... oui... une fois encore, je t'appelle, je te dévoile mon âme.... Tu gardes te silence! N'ai-je pas combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel! Ne me méprise pas!... Seul je me suis élevé jusqu'ici. Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!
LES DÉMONS.
Coursier, je te changerai en oiseau; sur tes ailes d'aigle, va, monte, vole.
LES ANGES.
L'astre tombe; quel délire!... Il se perd dans les abîmes.
Mon âme est incarnée dans ma patrie; j'ai englouti dans mon corps toute l'âme de ma patrie!... Moi, la patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle _Million_, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma patrie infortunée comme un fils regarde son père livré au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une nation, comme la mère ressent dans son sein les souffrances de son enfant. Je souffre! je délire!... Et toi, gai, sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit que tu n'erres pas!... Écoute, si c'est vrai, ce que j'ai appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si c'est vrai que tu aimes, si tu chérissais le monde en le créant, si tu as pour tes créatures un amour de père, si un coeur sensible était compris dans le nombre des animaux que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du déluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le hasard et qui meurt avant l'âge, si sous ton empire la sensibilité n'est pas une anomalie, si des millions d'infortunés, criant: «Secours!» n'attirent pas plus tes yeux qu'une équation difficile à résoudre; si l'amour est de quelque utilité dans le monde, et s'il n'est pas de ta part une erreur de calcul....
VOIX DES DÉMONS.
Que l'aigle se fasse hydre! Au combat! marche!... La fumée!... le feu!... les rugissements!... le tonnerre!...
VOIX DES ANGES.
Comète vagabonde, issue d'un brillant soleil, où est la fin de ton vol? Il est sans fin... sans fin....
Tu gardes le silence!... moi, je t'ai dévoilé les abîmes de mon coeur. Je t'en conjure, donne-moi la puissance, une part chétive, une part de ce que sur la terre a conquis l'orgueil! Avec cette faible part, que je créerais de bonheur! Tu gardes le silence!... Tu n'accordes rien au coeur, accorde donc à la raison. Tu le vois, je suis le premier des hommes et des anges, je te connais mieux que les archanges, je suis digne que tu me cèdes la moitié de ta puissance.... Réponds.... Toujours le silence!... Je ne mens pas, tu gardes le silence et tu te crois un bras puissant!... Ignores-tu que le sentiment dévorera ce que n'a pu briser la pensée? Vois mon brasier, mon sentiment; je le resserre pour qu'il brûle avec plus de violence; je le comprime dans le cercle de fer de ma volonté, comme la charge dans un canon destructeur.
VOIX DES DÉMONS.
Flamme!... incendie!...
VOIX DES ANGES
Pitié! Repentir!...
Réponds... car j'insulte à ta majesté; si je ne la réduis pas en décombres, j'ébranlerai du moins toute l'immensité de tes domaines: je lancerai une voix jusqu'aux dernières limites de la création; d'une voix qui retentira de génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas le père du monde... mais....
VOIX DU DIABLE.--Le czar!
Konrad s'arrête un instant, chancelle et tombe.
ESPRITS DU CÔTÉ GAUCHE
LES PREMIERS.--Foule-le aux pieds, saisis-le.--Il est évanoui, il est évanoui; avant son réveil nous l'aurons étouffé.
LES SECONDS--Il est encore haletant!
ESPRITS DU CÔTÉ DROIT
Loin d'ici... on prie pour lui.
Telle est la forme et la pensée du drame fantastique de Minkiewicz. La forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une philosophie plus audacieuse et plus avancée que le catholicisme légendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice et la bonté qui se sont éclipsées pour lui de la terre, ne recule pas devant le blasphème. Son énergie sauvage, tout empreinte de la poésie du Nord, s'en prend à la sagesse suprême des maux affreux qu'endure l'espèce humaine; cette sombre figure du poëte dans les fers est posée là comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa généreuse et brûlante fureur à la résignation évangélique! Certes, Konrad n'est pas le disciple du patient philosophe essénien. Konrad est bien l'homme de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthéistique dont l'ordre et la beauté froide le consolent de l'absence de Dieu. Il ne se dévore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystérieuse révélation de Dieu et de son être que la mort seule va réaliser. Konrad n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du désespoir: il est l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage; mais il n'hésite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un être souverainement puissant; mais il veut connaître et comprendre la nature de cet être; il veut savoir s'il doit le haïr, l'adorer on le craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pénétrer les éléments et les attributs de la Divinité. Il n'y parvient pas, lui incomplet, lui orgueilleux de son génie et de son patriotisme jusqu'au délire, lui représentant de la race humaine au point où elle est arrivée de son temps, c'est-à-dire croyante et sceptique à la fois, vaine de sa force, irritée de sa misère, pénétrée du sentiment de la justice et de la fraternité, empressée de briser ses entraves, mais ignorante encore, moralisée à peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son salut, et demandant encore au ciel, par habitude du passé et par impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme attribuait à Dieu en dehors de l'humanité. Le ciel est sourd, et le poëte tombe accablé en attendant que son esprit s'éclaire, que son orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre à la vraie connaissance des voies divines.
Pour nous résumer, nous dirons que nous voyons dans _Faust_ le besoin de poétiser la nature _déifiée_ de Spinosa; dans _Manfred_, le désir de faire jouer à l'homme, au sein de cette nature divinisée, un rôle digne de ses facultés et de ses aspirations; dans _Konrad_, une tentative pour moraliser l'oeuvre de la création dans la pensée de l'homme, en moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces poëmes n'a réalisé suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et douloureuses sortiront encore de la fièvre poétique avant que l'humanité puisse produire le chantre de l'espérance et de la certitude!
Décembre 1830.
III
HONORÉ DE BALZAC
Dire d'un homme de génie qu'il était essentiellement bon, c'est le plus grand éloge que je sache faire. Toute supériorité est aux prises avec tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque façon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la force: nul n'a été plus fort que Balzac.
Avant de rappeler tous ses titres à l'attention de la postérité, j'ai hâte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas été assez rendu par ses contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices, soit littéraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du mal de personne. Il a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans l'âme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose que l'enthousiasme de son oeuvre.
La vie intime de Balzac a été fort mystérieuse, et, par-dessus le marché, elle a été, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux qui y ont été initiés. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences, est d'une grande originalité et ne renferme aucune noirceur. Mais ces révélations, qui n'auraient aucun inconvénient pour sa mémoire, exigeraient des développements qui ne peuvent trouver place ici et qui ne rempliraient pas le but, principalement littéraire, que je me propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant sa vie et ses démarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre, c'était sa liberté, la possession de ses heures, le charme de ses veilles laborieuses: c'était la création de la COMÉDIE HUMAINE, en un mot.
On a défini Balzac durant sa vie: le plus fécond des romanciers.--Depuis sa mort, on l'a appelé le premier des romanciers. Nous ne voulons pas faire de catégorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas là un assez grand éloge pour une puissance comme la sienne.
Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par excellence de la vie humaine; c'est lui qui a écrit, non pas pour le seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des moeurs, les mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Il a fait, pour cette période historique, ce qu'un autre grand travailleur moins complet, Alexis Monteil, avait essayé de faire pour la France du passé.
Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui, nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque demi-siècle écoulé nous eût été transmis tout vivant par un Balzac! Nous faisons lire à nos enfants un fragment du passé, reconstruit à grand renfort d'érudition, dans un ouvrage moderne: _Rome au siècle d'Auguste_; un temps viendra où les érudits composeront des résumés historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette idée: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre, ayant été puisés à la source même de l'authenticité.
Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà, des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette oeuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la pensée humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de détails qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité des lecteurs de l'avenir.
Disons-le donc tous, à ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrès qu'ils aient pu faire, à ces esprits perfectionnés qui auront encore nos besoins, nos passions et nos rêves, comme, malgré nos progrès, nous avons les rêves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont précédés: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'être appelés en témoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: «Ceci est la vérité!» non pas la vérité philosophique absolue que Balzac n'a pas cherchée et que nous n'avons pas trouvée; mais la réalité vraie de notre situation intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de récits très-simples, cette fabulation peu compliquée, cette multitude de personnages fictifs, ces intérieurs, ces châteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la terre et de la cité, tout ce travail de la fantaisie, c'est grâce à un prodige de lucidité et à un effort de conscience extraordinaire, un miroir où la fantaisie a saisi la réalité. Ne cherchez pas dans l'histoire des faits le nom des modèles qui ont passé devant cette glace magique, elle n'a conservé que des types anonymes; mais sachez que chacun de ces types résumait à lui seul toute une variété de l'espèce humaine: là est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherché l'absolu dans un certain ordre de découvertes, avait presque trouvé, dans son oeuvre même, la solution d'un problème inconnu avant lui, la réalité complète dans la complète fiction.
Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 étaient aussi mauvais, aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi âpres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous étonner; cependant ils ont dévoré ces ouvrages où ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec colère ou avec ivresse.
On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme et que son appréciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route, et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit avec une auréole; parfois il fait éclater tout aussi brusquement celle qu'il avait laissée dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque sujet et chaque rôle. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige souvent par l'inattendu des catastrophes morales où il précipite ses personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe à un moment donné; mais c'est bien plutôt parce qu'il sent peser sur lui la réalité poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis à cette fatalité de son génie qui lui commande de peindre d'après nature; il craint de s'attacher trop à ses créations et de gâter, comme on dit, ses enfants. Sceptique envers l'humanité (et en cela il était bien lui-même la personnification de l'époque), il frappe les anges sortis de son cerveau du même fouet dont il a déchiré les démons, et il leur dit, moitié riant, moitié pleurant: «Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la séquelle!»
Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette exécution. Si on lui en faisait reproche et qu'il découvrit en vous l'_hypocrisie du beau_, comme il disait un jour devant moi, il ergotait avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche du coeur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose.
Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dîner où il était placé près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de l'autorité absolue. Son idéal était là, dans ce moment-là. Il raconta un trait féroce dont il avait été témoin et fut pris d'un rire qui avait quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille: «Ça vous donne envie de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la soirée et ne dit plus un mot sur la Russie.
Si l'on juge Balzac en détail, pas plus lui qu'aucun des plus grands maîtres du présent et du passé ne résiste à une sévérité absolue. Mais, quand on examine dans son ensemble l'oeuvre énorme de Balzac, que l'on soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau d'un écrivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un à un et jour par jour ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit: «C'est trop long,» et tantôt: «C'est trop court.» Quelques-uns nous ont semblé bizarres et nous ont fait dire en nous-même, avec chagrin: «Mais pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?»
Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond: _la Comédie humaine_; quand, par des efforts de classement laborieux et ingénieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous au début, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait incomplet s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait entrepris devait être l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place.
Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indifférent dans son oeuvre générale, et l'on s'aperçoit bientôt que, dans cette incommensurable haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifié à la fantaisie. Chaque ouvrage a été pour lui une étude effrayante. Et quand on pense qu'il n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mémoire merveilleuse; comme M. de Lamartine, la facilité et l'abondance du style; comme Alphonse Karr, la poésie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le parallélisme serait long et puéril à établir, une qualité dominante gratuitement accordée par la nature; qu'au contraire il avait eu longtemps le travail d'exécution fort pénible, que la forme lui était constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient été sacrifiés à des tâtonnements extrêmes; qu'enfin il était continuellement aux prises avec des soucis matériels, et faisait des tours de force pour arriver à pouvoir vivre à sa guise; on se demande quel ange et quel démon ont veillé à ses côtés pour lui révéler tout l'idéal et tout le positif, tout le bien et tout le mal dont il nous a légué la peinture.
Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui précède, qu'aucun de ses ouvrages n'ait une valeur intrinsèque. Il a produit bon nombre de chefs-d'oeuvre qui pourraient être isolés de l'ensemble: _Eugénie Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents pauvres_, et beaucoup d'autres dont la popularité n'a jamais pu être discutée sérieusement.
Nous ne saurions donner de ce grand écrivain une biographie plus exacte que celles qui ont paru déjà. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui a été publié de plus complet, à notre connaissance, dans un ouvrage intitulé: «_Honoré de Balzac_; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury.» C'est un excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui n'auraient pas encore pris connaissance de cette appréciation complète et détaillée. J'y trouve bien quelques duretés inutiles ou injustes pour les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac eût désavouées. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui attribuant un sentiment de vengeance. «Non, s'écriait-il, si j'avais pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas rancunier, et, quand j'écris, j'oublie tous les individus. Je cherche l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.»
Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un intérêt extrême, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je prendrai la liberté de m'en aider pour mettre en ordre les notions éparses que j'ai, et celles que je n'avais pas.
Balzac naquit à Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honoré. S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac, mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce qui était, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que la postérité ne s'amusera pas, je pense, à la lui contester. Il a dit lui-même un grand mot d'artiste et de plébéien, le jour où il a répondu à quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac d'Entragues: «Eh bien, tant pis pour eux!» Dans l'intimité, il avait pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, était passé en habitude, il s'appelait _dom Mar_.
Il entra à sept ans au collège de Vendôme, et y écrivit un _Traité de la volonté_, qui fut brûlé par un régent. Un de mes amis, qui était sur les bancs avec lui (j'ignore si c'était à Vendôme, ou, plus tard, à Paris, où il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'était un enfant très-absorbé, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises études classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve d'un génie précoce ou d'une forte individualité aux yeux mêmes de la personne qui me parlait ainsi.
Lorsque sa famille s'établit à Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit son droit et suivit avec assiduité les cours de la Sorbonne et du collège de France. Il passa ensuite dans l'étude d'un avoué, puis dans celle d'un notaire, et fit de la procédure pendant deux ans.
En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne, près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur, déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.
De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières dont il ne faut pas se servir.
En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères. Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles l'endettèrent encore plus.