Chapter 13
JEAN.--Et en grande pompe; il y avait affluence de spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant, il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte, puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique, et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant un grand triomphe... oui... le triomphe du czar du Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour, on ouvre les portes de l'hôtel de ville... ils sortent.... Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la baïonnette au fusil. Pauvres enfants!... ils avaient tous, comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!... Le plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L'officier de police passe, demande le motif de ces plaintes.... L'officier de police, homme plein d'humanité, examine lui-même les chaînes.... Dix livres... c'est conforme au poids prescrit!... On entraîna Jancewski: je l'ai reconnu!... les souffrances l'avaient fait laid, noir, maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon; aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher isolé le grand empereur!... Tantôt, d'un oeil fier, sec, serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité; tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font pas tant de mal!... Soudain j'ai cru voir son regard tomber sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter. La kibitka s'élance... il arrache son chapeau de la tête, se dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est pas encore morte!...» et il disparaît derrière la foule. Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main, cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront le chemin de la vie et me guideront à la vertu.... Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!
LWOWICZ.--Que Dieu soit avec vous!
CHAQUE PRISONNIER.--Et avec toi!
JEAN SOBOLEWSKI.--Cependant les voitures défilaient, on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient l'horreur du supplice!... Le peuple et l'armée le sentaient, mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar.... Enfin le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux! il se traînait avec effort et chancelait à chaque pas.--On lui fait descendre lentement les degrés; à peine a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe: c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire, qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes larmes.... Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti, mais il était roide comme une colonne. Ses mains engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix, s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les yeux hagards, hâves, largement ouverts!... Et le peuple aussi a ouvert les yeux et les lèvres.... Et soudain un seul soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous, un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement du tambour et par le commandement: «Aux armes! marche!...» On se met en mouvement, et les kibitka fendent la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier, mais un prisonnier invisible!... Seulement, au-dessus de la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.--La kibitka s'enfonce dans la mêlée....--Avant que le fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église.... Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là.... Je jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!» (Long silence.)
L'Abbé Lwowicz.--Frère, ce prisonnier peut vivre encore. Dieu seul le sait.... Peut-être nous le dérobera-t-il un jour. Je prierai.... Joignez vos prières aux miennes pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous attend tous demain?
Frejend.--Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière de mes larmes.... Je sens que ma raison s'égare.... Félix, console-nous un peu...! O toi, si l'envie t'en prenait, ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?
Plusiers Prisonniers.--Oui, Félix, une chanson!... Versez-lui du thé, du vin.
Félix.--Vous le voulez tous: il faut que je sois gai quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez ma chanson. (Il chante.)
«Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai pour le czar.
«Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache pour le czar!
«Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il un Pahlen pour le czar.
«Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que du lin et du chanvre.
«Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir un jour d'écharpe au czar.»
Les prisonniers chantent en choeur.
«Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?»
SUZIN.--Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé, comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession. --Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.--Konrad!... Voyez!... son visage pâlit... il se colore de nouveau.... Est-il malade?
Félix.--Attends!... silence!... Je l'avais prévu!... Oh! pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.--Minuit est son heure! silence, Félix!... nous allons entendre une autre chanson!
JOSEPH, regardant Konrad.--Frères, son âme est envolée... elle erre dans une contrée lointaine.... Peut-être lit-elle l'avenir dans les cieux?... Peut-être aborde-t-elle les esprits familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris dans les étoiles!... Quels yeux étranges!... la flamme brille sous ses paupières... et ses yeux ne disent rien, ne demandent rien... ils n'ont pas d'âme... ils brillent comme les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine: avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses quartiers.
KONRAD chante.--Mon chant gisait moite dans le tombeau, mais il a senti le sang!... Le voilà qui regarde de dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide, de sang!... Oui!... vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!...
Et le chant dit:
«Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans l'âme, se dressera, comme moi, vampire... et criera: «Oui, vengeance!... vengeance!... vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»
«Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il ne reparaisse plus même comme spectre.
«Nous suivrons son âme aux enfers!... Tous, nous lui pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité s'en échappe... et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!... Oui!... vengeance! vengeance! vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»
L'ABBÉ LWOWICZ.--Konrad, arrête, au nom de Dieu! c'est une chanson païenne.
LE CAPORAL.--Quel regard affreux!... C'est une chanson satanique!
KONRAD.--Je m'élève!... je m'envole!... Là, au sommet du rocher... je plane au-dessus de la race des hommes, dans les rangs des prophètes!... De là, ma prunelle fend, comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes mains, comme les vents, déchirent les brouillards!... Il fait clair... il fait jour!... J'abaisse un regard sur la terre: là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!... Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!... Moi, je suis l'aigle dans les cieux!... Vois-les sur la terre s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le sable!...
QUELQUES PRISONNIERS.--Que dit-il?... Quoi?... Qu'est-ce donc?... Vois, vois quelle pâleur!
Ils saisissent Konrad.
Calme-toi!
KONRAD.--Arrêtez! arrêtez!... arrêtez! je recueillerai mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!...
LWOWICZ.--Assez! assez!
D'AUTRES.--Assez!
LE CAPORAL.--Assez! que Dieu vous bénisse!... La sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde est à la porte... éteignez la chandelle: chacun chez soi!...
UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.--La porte est ouverte... les voilà....--Konrad est évanoui: laissez-le seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.)
SCÈNE II
KONRAD, après un long silence.
Je suis seul!... Eh! que m'importe la foule? Suis-je poëte pour la foule?... Où est l'homme qui embrassera toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la foule sa voix ou sa langue!... La langue ment à la voix, et la voix ment aux pensées... La pensée s'envole rapide de l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle le secret de son cours?
Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles. Les hommes découvriront autant de sentiment dans mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.
Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du monde!... L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut étendre ses ailes... jamais il ne t'atteindra... il frappera seulement la voie lactée... Il devinera qu'il y a des soleils, mais non quel est leur nombre et leur immensité!...
A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, comme des étoiles sublunaires.
Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!... Voici une musique digue de vous, des chants dignes de vous!--Moi, grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les étends jusqu'au ciel.... Je pose les doigts sur les étoiles comme sur les cercles de verre d'un harmonica.
Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent; c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel, en accords, en strophes; je les répands en sons et en rubans de flamme.
J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs, traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil; c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends son vol dans ses sifflements, je le vois dans son vêtement de nuages.
Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!... C'est un chant grand, un chant créateur!... Ce chant, c'est la force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité.... Que pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?... Vois comme je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots; elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent et étincellent.... Elles sont déjà loin, et je les sens encore; je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous aime, mes enfants poétiques!... mes pensées!... mes étoiles!... mes sentiments!... mes orages!... Au milieu de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille; vous m'appartenez tous!...
Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous, sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler les créations de vos âmes!--Que vos oreilles et vos coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements des hommes, que vos fronts rayonnent de tout l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges, tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme, quand je ne chante que pour moi seul.
Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison; jamais je n'ai senti comme dans ces instants.--Ce jour est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus grand de tous... ou seulement un orgueilleux. Ce jour est l'instant de la prédestination.--J'étends plus puissamment les ailes de mon âme.--C'est le moment de Samson, quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai des ailes! Oui, je m'envolerai!... je m'envolerai de la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai que la _où se séparent le créateur et la nature_.
Les voila... les voilà... les voila ces deux ailes... elles suffiront... je les étendrai du couchant à l'aurore; de la gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir... je m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!... et mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on, sont dans les cieux. Me voilà... me voilà: tu vois quelle est ma puissance;--vois où s'élèvent mes ailes: je suis homme, et là sur la terre... est resté mon corps!... C'est là que j'ai aimé, dans ma patrie!... là que j'ai laissé mon coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!... Moi, j'aime toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations passées et à venir; je les ai pressées ici sur le coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur, je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.
Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden, dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes, car toi, tu ne les as pas cherchées... tu les possèdes, tu ne crains pas de les perdre... et moi, je ne le crains pas non plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir, et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.--Si je regarde une comète de toute la puissance de mon âme, tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place.... Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas.... Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables, non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les chants, ils sont longs à se développer; non par la science, elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement et pour l'éternité!--Quelle que soit ma volonté, qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et succombent!--Que les hommes deviennent pour moi comme les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!... Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!
Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre cent étoiles et en faire surgir cent autres... car je suis immortel!... Oh! dans la sphère de la création, il y a bien d'autres immortels.... Mais je n'en ai pas rencontré de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!... Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des êtres vivants sur la vallée terrestre.... Je ne t'ai pas encore rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi sentir ta supériorité.... Moi, je veux de la puissance, donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes.... Je le crois.... Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.--Aveu ironie.) Tu gardes le silence!... Toujours le silence! Je le vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres, dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus courte vie et le sentiment le plat puissant.
Un moment de silence,
Qu'est mon sentiment? Ah! rien qu'une étincelle. Qu'est ma vie? Un instant.
Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils aujourd'hui. Une étincelle. Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous révéle? Un instant. D'où sort chaque homme, ce petit monde? D'une étincelle. Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes pensées? Un instant. Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein? Une étincelle. Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira? Un instant.
VOIX DES DÉMONS. Je sauterai sur ton âme comme sur en coursier. Marche, marche!
VOIX DES ANGES. Quel délira! Défendons-le! défendons-la! couvrons-lui les tempes de nos ailes!