Autour de la table

Chapter 12

Chapter 123,797 wordsPublic domain

Mais peut-être serait-on en droit de dire que Byron a été trop loin dans l'opposition avec _Faust_; tandis que celui-ci est trop dans la réalité, Manfred est peut-être trop dans le rêve. La donnée de Mickiewicz me semble la meilleure. Il ne mêle pas le cadre avec l'idée, comme Goethe l'a fait dans _Faust_. Il ne détache pas non plus le cadre de l'idée, comme Byron dans _Manfred_. La vie réelle est elle-même un tableau énergique, saisissant, terrible, et l'idée est au centre. Le monde fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au fond de tout, il meut tout, il est l'âme de toute réalité, il habite dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et le manifeste à sa manière. L'enfer tout entier est déchaîné; mais l'armée céleste est là aussi; et, tandis que les démons triomphent dons l'ordre matériel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la puissance temporelle, les ukases du czar _Knutopotent_, les tortures, les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice. Aux anges, le règne spirituel, l'âme héroïque, les pieux élans, la sainte indignation, les songes prophétiques, les divines extases des victimes. Mais ces récompenses célestes sont arrachées par le martyre, et c'est à des scènes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-être pour Mickiewicz lui-même qu'un moment dans sa vie où cette inspiration vraiment surnaturelle lui ait été donnée. Du moins la persécution, la torture et l'exil ont développé en lui des puissances qui lui étaient inconnues auparavant; car rien, dans ses premières productions, admirables déjà, mais d'un ordre moins sévère, ne faisait soupçonner dans le poëte cette corde de malédiction et de douleur que la ruine de sa patrie a fait vibrer, tonner et gémir en même temps. Depuis les larmes et les imprécations des prophètes de Sion, aucune voix ne s'était élevée avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et là magnificence des chants sacrés n'ont pu être surpassés à aucune époque, il y a de nos jours une face de l'esprit humain qui n'était pas éclairée au temps des prophètes hébreux, et qui jette sur la poésie moderne un immense éclat: c'est le sentiment philosophique qui agrandit jusqu'à l'infini l'étroit horizon du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cité sainte qui, par la bouche du poëte, invoque la justice et la clémence des cieux.

Telle est l'immense pensée du drame polonais: on y peut voir l'extension qu'a prise le sentiment de l'idéal depuis _Faust_ jusqu'à _Konrad_, en passant par _Manfred_. On pourrait appeler _Faust_ la chute, _Manfred_ l'expiation, _Konrad_ la réhabilitation; mais c'est une réhabilitation sanglante, c'est le purgatoire, où l'ange de l'espérance se promène au milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes; c'est un holocauste où la moitié du genre humain est immolée par l'autre moitié, où l'innocence est en cause au tribunal du crime, où la liberté est sacrifiée par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les démons rient et triomphent, les anges prient et gémissent; Dieu se tait! Alors le poëte exhale un cri de désespoir et de fureur; il rassemble toutes les puissances de son coeur et de son génie, pour arracher à Dieu la grâce de l'humanité qui va périr. Rien n'est sublime comme cet appel désespéré de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanité tout entière qui invoque l'intercession divine et proteste contre le règne de Satan.... Mais Konrad est, comme l'ange rebelle, tombé dans le péché d'orgueil. Le ciel se ferme, Dieu se voile;, un simple prêtre, que les anges bénissent en l'appelant _serviteur humble, doux_, a seul le pouvoir de chasser les démons qui l'obsèdent, et c'est à ce pieux serviteur, dont les lèvres pures n'ont jamais blasphémé, que Dieu révélera les mystères de l'avenir.

Ici la critique serait facile, trop facile même. On pourrait dire que les révélations inintelligibles du dieu rappellent un peu les énigmes sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours accordé à la foi et à la prière, que cette vision où dans un chiffre mythique la patrie du poëte se voit délivrée par une réunion de quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de quarante-quatre lettres, ou par une armée composée de quarante-quatre phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette prédiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs des _Dziady_, que ne rachèteraient pas, pour nous autres Français, le mérite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer silence à toute censure pédantesque: la Pologne est catholique, et Mickiewicz est son poëte mystique. Son idéal n'a pas encore conçu une forme nouvelle. La majorité de la race slave est rangée sons la loi sincère de l'Évangile. Respectons une foi naïve, qui ne s'est pas dégradée, comme chez nous, par une restauration jésuitique, et que d'ailleurs le saint-siège a réhabilitée pour longtemps peut-être en se détachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en parlant de la concession infâme faite par le souverain Pontife aux puissances coalisées: _Tiens-toi là près de l'échafaud, lui a-t-on dit, et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes_! N'imitons pas le pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas les décime et que Capellari les anathématise. Ne les citons pas à la barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie chrétienne à une philosophie plus avancée, la France a passé par la glorieuse expiation d'une révolution terrible. La Pologne subit maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable. Il serait aussi lâche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme, qu'il l'eût été alors de nous reprocher notre athéisme.

Nous regrettons sans doute qu'après d'aussi magnifiques élans vers la vérité, Mickiewicz soit forcé, par les convictions auxquelles il est patriotiquement fidèle, de proclamer de pieux mensonges, à la manière des sibylles. Avec une idée plus hardie de la justice éternelle et des fins providentielles de l'humanité, il eût résolu plus clairement la question. Il eût pu prophétiser que la défaite de la Pologne sera pour la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire romain a subi le triomphe intellectuel de la Grèce terrassée, l'empire russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme sous la liberté. Ce ne sera peut-être pas par la force des armes que s'opérera la résurrection de cette nation sacrifiée aujourd'hui au brutal instinct de la haine et de la violence, mais, à coup sûr, la main de Dieu s'étendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les oppresseurs. La Russie se fera justice elle-même. Croit-on que dans ce vaste empire tout ce qui mérite le nom de peuple ne nourrit pas une profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les victimes? C'est par là que la Pologne retrouvera sa nationalité, et l'étendra des rives de la Vistule aux rives du Tanaïs. Il y a certainement dans cette moitié de l'Europe une puissance formidable qui gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mérite le nom d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprimée encore, cette puissance éclatera. Elle aura de terribles luttes à soutenir contre la force matérielle; mais que sont les machines contre le génie de l'homme? Les armées du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour les besoins de l'industrie humaine.

Mais qu'importe la langue dans laquelle le génie rend ses oracles! la langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y ait pas dans les formules un sens plus étendu que les mots ne le comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincère qu'il soit, se prête à l'allégorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust, et le fantastique païen de Manfred. La foudre qui tombe à la fin de l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y peut voirie symbole du châtiment céleste qui est suspendu sur le trône du czar. Il y a, dans les prédictions du prêtre Pierre, une légende profonde dans sa naïveté. Interrogé par le sénateur et ses complices sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte que plusieurs malfaiteurs étaient endormis au pied d'un mur. Le plus scélérat d'entre eux fut éveillé par un ange qui lui annonça que la muraille allait s'écrouler. Il s'éloigna au plus vite, et, comme il vit en effet ses compagnons écrasés, il se hâta de remercier l'ange qui l'avait sauvé; mais celui-ci lui répondit: «Garde-toi de me remercier. Ton châtiment est réservé pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel de tous.»

On voit qu'il y a loin de ce catholicisme énergique et menaçant à la résignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus opposé à ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-être, mais à coup sûr indigne de l'Europe. Sa brûlante énergie déborde en accents qui feraient pâlir Dieu même, si Dieu était ce misérable Jéhovah qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'échecs avec des rois et des pions sur un échiquier. Aussi, le silence de cette divinité dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la fureur et dans l'égarement, remarquable protestation du poëte catholique contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation à laquelle le catholicisme n'a rien à répondre, et que Mickiewicz lui-même ne peut réfuter après l'avoir lancée! O grand poëte! philosophe malgré vous! vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'Église vous a donné! Mais pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphème nous paraît l'élan le plus religieux de votre âme généreuse! Nous mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'étendue de laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de bien mériter de lui en lui faisant connaître cet incomparable morceau de l'_Improvisation_, précédé de la scène des prisonniers. Ces deux scènes résument les deux faces du génie de Mickiewicz, le génie du récit dramatique, et le génie de la poésie philosophique. La scène s'ouvre à Wilna, dans le cloître des prêtres Basiliens, transformé en prison d'État. _Un prisonnier_ (Konrad) s'endort appuyé sur la fenêtre. Son ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil:

Méchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par ses prières dans le ciel, ta mère a longtemps préservé ton jeune âge de la tentation et des malheurs.... Que de fois, à sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais sur sa tête. Quand la nuit te berçait, moi, j'étais là, penché sur ton rêve passionné comme un lit blanc sur une source troublée....

L'ange rappelle à Konrad ses révoltes, son oubli des cieux.

Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage dans mes mains... je voulais... et je n'osais pas retourner vers le ciel. Ta mère était là pour me demander: Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane? Quel a été le rêve de mon fils?

A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,» disent-ils, «chantons... bien doucement... ne l'effrayons pas!»

UN ESPRIT du côté gauche.--La nuit est triste dans ta prison.... Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des instruments anime les convives, la coupe pleine en main, les ménestrels entonnent des chansons....

KONRAD s'éveille.--Toi qui égorges tes semblables, toi qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets, te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?... Et quand tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?... Il s'endort.

L'ANGE.--La liberté te sera rendue.... Dieu nous envoie te l'annoncer....

KONRAD s'éveillant.--Je serai libre... oui... j'ignore d'où m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que donnent les Moscovites!... Les infâmes!... ils me briseront les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront peser sur l'âme!... L'exil, voilà ma liberté!... Il me faudra errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!... et personne ne saisira rien de mes chants... rien, qu'un bruit vain et confus! Les infâmes!... c'est la seule arme qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie, et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon âme, comme le diamant dans la pierre.

Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre, la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer.

UN ESPRIT.--Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore, elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile, ou la foudre et la tempête.

* * * * *

Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la foi, faire crouler ou relever les trônes.

On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui lira en entier le petit volume des _Dziady_, traduit en français, ces diables paraîtront au premier abord empruntés à Callot ou aux légendes du moyen âge, beaucoup plus qu'à l'allégorie poétique. Mais, qu'on y réfléchisse, cet enfer est approprié au sujet et renferme une sanglante satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la poésie religieuse fait l'emblème de tous les vices et de tous les maux, il est diverses hiérarchies. Le démon moqueur de Goethe est un Français voltairien. Le sombre génie de Byron est l'esprit romantique du XIXe siècle. Le Belzébuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, féroce et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Méphistophélès, il ne serait guère compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et sa rage. S'il se montrait à eux menaçant et terrible, comme le génie de Manfred, il ramènerait le remords et la crainte dans ces âmes lâches et superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rêves. _N'épouvante pas mon _gibier_, dit-il à ses acolytes rangés autour du lit d'un sénateur endormi.--_Quand il dort, le brigand, son sommeil n'est-il pas à moi_? répond le diable subalterne.--_Si tu l'effrayes trop pour une fois_, lui dit le maître, _il va se rappeler son rêve et nous duper.--Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu éternellement debout_?--Alors le sénateur rêve, et s'imagine être dans la faveur du czar. Créé grand-maréchal, il s'enfle, il se promène avec orgueil dans les salons, puis tout à coup il est disgracié. On le raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire.

Ah! je meurs! je suis mort! Me voilà dans la tombe, rongé par les vers, par les sarcasmes.... On me fuit! Ah! quelle solitude! quel silence....--Quel bruit! Ah! c'est un calembour.--O laide mouche!... Des épigrammes, des railleries.... Des insectes qui m'entrent dans l'oreille.... Ah! mon oreille!...--Les Kameriumkiers crient comme des hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent comme des serpents à sonnettes.--Quel horrible vacarme! Des cris... des rires.... Le sénateur est en disgrâce! en disgrâce! en disgrâce!

Il tombe de son lit par terre, les diables descendent sur lui.

Détachons son âme des sens, comme on détache un chien hargneux du collier.

La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec les knouts. Aussi l'armée diabolique qu'il a évoquée est-elle pour lui, non un jeu de l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture réelle des turpitudes et des atrocités du régime moscovite. Tous les soldats de Belzébuth sont des bourreaux, des geôliers, des blasphémateurs, des cannibales. Ils ne parlent que de tortures physiques, ils lèchent le sang sur les lèvres des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les maîtres et les dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prêtres, ils cherchent à les vaincre par le désespoir, par la vengeance, par l'appât des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jeûnes augmentent le besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prosterné auprès de Konrad évanoui, prie pour conjurer le démon, l'un d'eux lui murmure à l'oreille des paroles de menace... _Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman_?

Je m'arrête, car je citerais tout le poëme, et, ne voulant pas retirer au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux scènes que j'ai annoncées, et qui sont indispensables pour lui faire connaître le génie de Mickiewicz.

SCÈNE I

Un corridor.--La sentinelle se tient au loin la carabine au bras. --Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des chandelles.--Il est minuit.

JACOB.--Vraiment, nous allons nous réunir?

ADOLPHE.--La sentinelle boit la goutte, le caporal est des nôtres.

JACOB.--Quelle heure est-il?

ADOLPHE.--Près de minuit.

JACOB.--Mais si la garde nous surprend, notre pauvre caporal est perdu.

ADOLPHE.--Éteins donc la chandelle: tu vois comme la lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps, échanger le mot d'ordre, chercher les clefs.... Puis les corridors sont longs.... Avant d'être surpris nous nous séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit et ronfle.

Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.

FREJEND.--Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise. Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent de l'église, c'est demain Noël.... Eh! camarades, j'ai quelques bouteilles aussi.

JACOB.--A l'insu du caporal?

FREJEND.--Le brave caporal aura sa part aux bouteilles; c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer ensemble la soirée les veilles des fêtes.

JACOB.--Si on l'apprend, nous le payerons cher.

Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du feu et allument la chandelle.

JACOB.--Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers un éternel adieu.

FREJEND.--Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en couches, et il ne verse pas une larme.

FÉLIX KOLAKOWSKI.--Pourquoi en verserait-il? Qu'il rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, je lui prédirai son avenir.... Donne-moi ta main; j'ai quelque talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement moscovite, il fera infailliblement connaissance avec les juges et la kibitka.... Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il encore tous ici?--Vivent les fils! ce sont nos compagnons pour l'avenir.

JEGOTA.--Êtes-vous ici depuis longtemps?

FREJEND.--Comment le savoir? Nous n'avons pas de calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer quand nous en sortirons.

SUZIN.--Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.

THOMAS.--J'aimerais mieux être sous terre, affamé, malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition, que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!... Ils veulent nous enfouir tous dans la même tombe!...

FREJEND.--Quoi! c'est peut-être pour moi que tu pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi bon vivrais-je une centaine d'années?... Pour maudire les Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre, j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne, chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends, Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires le sentiment, l'enthousiasme!... mais nous, nous buvons, nous sentons..., et toi, tu décrois, tu te dessèches. A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse; car, si je m'attendris une fois et si je me mets a larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.

Il fait le thé.--Un moment de silence.

JACOB.--Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles de la ville?

TOUS.--Des nouvelles!

ADOLPHE.--Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire; il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de parler.

UN DES PRISONNIERS.--Eh bien! Jean, des nouvelles?

JEAN SOBOLEWSKI, tristement.--Rien de bon aujourd'hui.... On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie.

JEGOTA.--De qui? des nôtres?

JEAN.--D'étudiants de Samogitie.

TOUS.--En Sibérie!