Autour de la table

Chapter 11

Chapter 113,391 wordsPublic domain

MANFRED.--Je savais et je sais que mon heure est venue, mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai mon âme. Arrière! Je mourrai seul, ainsi que j'ai vécu.

L'ESPRIT.--En ce cas, je vais appeler mes frères.--Paraissez! (D'autres esprits s'élèvent).

L'ABBÉ.--Arrière! maudits!--arrière! vous dis-je,--Là où la pitié a autorité, vous n'en avez aucune, et je vous somme au nom de....

L'ESPRIT.--Vieillard! nous savons ce que nous sommes, nous connaissons notre mission et ton ministère; ne prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait en vain: cet homme est condamné. Une fois encore je le somme de venir.--Partons! partons!

MANFRED.--Je vous défie tous.--Quoique je sente mon âme prête à me quitter, je vous défie tous; je ne partirai pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer mon mépris,--une ombre de force pour lutter contre vous, tout esprit que vous êtes; vous ne m'arracherez d'ici que morceaux par morceaux.

L'ESPRIT.--Mortel obstiné à vivre! Voilà donc le magicien qui osait s'élancer dans le monde invisible et se faisait presque notre égal? Se peut-il que tu sois si épris de la vie,--cette vie qui t'a rendu si misérable!

MANFRED.--Démon imposteur, tu mens! ma vie est arrivée à sa dernière heure;--cela, je le sais, et je ne voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je ne combats point contre la mort, mais contre toi et les anges qui t'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures,--à mes austérités,--à mon audace,--à mes longues veilles,--à ma force intellectuelle et à la science de nos pères,--alors que la terre voyait les hommes et les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous cédions en rien! Je m'appuie sur ma force,--je vous défie,--vous dénie--et vous méprise!

L'ESPRIT.--Mais tes crimes nombreux t'ont rendu....

MANFRED.--Que font mes crimes à des êtres tels que toi? Doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de plus grands coupables?--Retourne dans ton enfer! tu n'as aucun pouvoir sur moi, _cela_ je le sens; tu ne me posséderas jamais, _cela_ je le sais: ce que j'ai fait est fait; je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien ajouter. L'urne immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables; elle est tout à la fois l'origine et la fin du mal qui est en elle; indépendante des temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses fugitives du monde extérieur; mois elle est absorbée dans la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté et tu ne pouvais me tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;--je fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous démons impuissants! La main de la mort est étendue sur moi,--mais non la vôtre! (Les démons disparaissent).

L'ABBÉ.--Hélas! comme tu es pâle!... tes lèvres sont décolorées, ta poitrine se soulève... et, dans ton gosier, ta vois ne forme plus que des sons rauques et étouffés.... Adresse au ciel tes prières... prie... ne fût-ce que par la pensée; mais ne meurs point ainsi.

MANFRED.--Tout est fini, mes yeux ne te voient plus qu'à travers un nuage; tous les objets semblent nager Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu! donne-moi ta main.

L'ABBÉ.--Froide! froide!... et le coeur aussi.... Une seule prière!... Hélas! comment te trouves-tu?

MANFRED.--Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir. (Manfred expire).

L'ABBÉ.--Il est parti!... son âme a pris congé de la terre, pour aller où? je tremble d'y penser; mais il est parti.

Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de l'Esprit, que le vieux prêtre n'aperçoit pas d'abord, et qu'il contemple avec douleur mais sans effroi, à mesure qu'elle se dessine entre Manfred et lui, est d'une gravité lugubre. Je crois qu'il n'y avait rien de si difficile au monde que d'évoquer le démon sérieusement. Goethe, après avoir rendu Méphistophélès étincelant d'esprit et d'ironie, avait été obligé, pour le rendre terrible à l'imagination, de faire jouer tous les ressorts de son invention féconde en tableaux hideux, en cauchemars épouvantables. Après lui, rien dans ce genre n'était plus possible, et marcher sur ses traces n'eût produit qu'une parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son génie sombre et majestueux méprisait les petits moyens que le génie à mille facettes de Goethe savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la personnification du désespoir qu'il portait en lui-même, et pourtant, dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand artiste que Goethe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne donnant à aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par l'idée qu'elles représentent, et cependant ce ne sont pas de froides allégories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui _sèment et consacrent_ autour des gibets, lorsque Faust, à cheval, traverse avec Méphistophélès la nuit mystérieuse. Elles font d'autant plus d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de maître que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre insaisissable la nuance qui sépare l'allégorie philosophique de la fantaisie poétique. Le rôle de l'abbé de Saint-Maurice est un chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prêtre Pierre, que nous verrons tout à l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier jet de la composition de _Manfred_, Byron voulait rendre ce personnage odieux ou ridicule. Il sentit bientôt qu'il avait un meilleur parti à en tirer, que _Manfred_ était un ouvrage de trop haute philosophie pour descendre à lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna à personnifier, dans l'abbé de Saint-Maurice, la bonté, l'humble zèle, la foi, la charité. Pas une seule déclamation de sa part; aussi, pas la moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bonté du vieillard n'est pas stérile pour Manfred; elle l'aide à triompher des angoisses et des terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime orgueil de sa puissance. _Que fait-il ici_? dit le vieillard.--_Mais oui, effectivement_, s'écrie Manfred, _que fait-il ici? Je ne l'ai pas appelé_.

Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression que cette invincible puissance de Manfred à l'heure de sa mort, méprisant le désespoir qui lui dispute son dernier souffle, et triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les souffrances de la vie, à l'aide de cette grande notion de la sagesse et de la justice éternelles: _L'âme immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables_? Il y a là tout un dogme, et un dogme de vérité. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrédité ce préjugé que Byron était le poëte de l'impiété? Mais nous, qui, je l'espère, sommes suffisamment dégagés de l'affreuse croyance à la damnation éternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la Divinité; nous, qui n'admettons pas qu'à l'heure suprême un démon, ministre tout-puissant d'une étroite et basse vengeance, et un ange, faible appui d'une créature plus faible encore, viennent se disputer l'âme des mortels, comment avons-nous pu répéter ces niaises accusations, qu'il faudrait renvoyer à leurs auteurs? N'est-ce pas le plus vraiment inspiré des poëtes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble disciple de l'idéal, celui qui, au sein d'une époque gouvernée par les cagots et les royales prostituées qui leur servaient d'agents, a osé jeter ce grand cri de révolte contre le fanatisme, en lui disant: Non, l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance céleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugué. Le mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet archange, c'est l'homme, éclairé enfin du rayon divin que Dieu a mis en lui; car son oeuvre à lui homme inspiré, à lui archange, à lui savant, philosophe ou poëte, est de dégager ce rayon des ténèbres dont vous imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine, l'avez enveloppé.

Il ne faut pas oublier qu'à cette époque où Byron était traduit devant l'inquisition protestante et catholique, à cette époque où Béranger, avec cette religion sage et naïve qui lui inspirait _le Dieu des bonnes gens_ et tant d'odes touchantes et admirables, était cité à la barre des tribunaux civils comme écrivain impie et immoral; il ne faut pas oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule à des cours de philosophie et de science d'où elle ne rapportait que la croyance au matérialisme, la certitude glaciale que l'âme de l'homme n'existait pas, parce qu'elle n'était saisissante ni à l'analyse métaphysique, ni à la dissection chirurgicale; et Byron osait dire à cette génération d'hypocrites ou d'athées:--Non! l'âme ne meurt pas; un instinct divin, supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques, me l'a révélé. Je sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort. L'ennui et la douleur ont ravagé ma vie, au point que le repos est le besoin le plus impérieux qui me soit resté de tous mes besoins gigantesques. J'aspire au néant, tant je suis las de souffrir; mais le néant se refuse à m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, éternelle, invincible, se révolte contre les découragements de ma pensée; elle me poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas abattu et couché sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et les ténèbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchaîne à la poursuite de mystères impénétrables, elle proteste contre moi-même de mon immortalité, elle défie les terreurs de la superstition; mais elle s'approche tristement de l'heure où, dégagée de ses liens, elle entrera dans une sphère d'intelligence supérieure, où elle comprendra les mérites ou les torts de son existence précédente, où elle _punira ou récompensera elle-même_, par la connaissance d'elle-même et de la vérité divine, _ses pensées coupables ou vertueuses_!

O misérable vulgaire! troupeau imbécile et paresseux qui te traînes à la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures, combien te faut-il de temps pour reconnaître ceux qui te guident et pour démasquer ceux qui t'égarent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, où tu vas cesser de vénérer les hommes qui te méprisent, et d'outrager ceux qui travaillent à ton émancipation? Entraîné malgré toi par une loi divine, tu recueilles à ton insu les bienfaits que de grands coeurs et de grandes intelligences ont semés sur ton chemin; mais tu ignores la reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamné à être ta propre dupe, tu te nourris de ces bienfaits du génie, mais en continuant de blasphémer contre lui et de répéter, à l'instigation de tes ennemis, les amères accusations qui portent sur la vie privée de tes libérateurs. Que savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait ses enfants à l'hôpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la grande révolution française, qui a commencé leur émancipation, savent-ils, les enfants du peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la doivent? De même pour Byron; la plèbe des lettrés sait fort bien que le poëte avait dissipé les biens de sa femme, qu'il était puérilement humilié de sa claudication, qu'il s'irritait immodérément des critiques absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient à répandre, et que le grand Goethe lui-même répétait avec une certaine complaisance. En toutes occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dépouille des victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pièce à pièce ces trophées dont ils étaient jaloux et dont il leur est facile de nier l'éclat quand ils les ont traînés dans la poussière. Semblable à ces anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:--Nous avons cherché sur ce cadavre le siège de l'âme et nous ne l'avons pas trouvé; donc cet homme n'était que matière,--le vulgaire dit en se partageant des lambeaux de vêtement: Ce grand homme n'était pas d'une autre taille que nous; il connaissait, comme nous, la vanité, la colère; il avait toutes nos petites passions. «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre.» Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprécier dans le grand homme que ce que le grand homme a de misérable; mais les nobles passions, les inspirations sublimes, les mystérieuses douleurs de l'intelligence divine comprimée dans l'étroite et dure prison de la vie humaine, ce sont là des énigmes pour les esprits grossiers. Rien, d'ailleurs, ne s'oppose à la publicité de ces misères du foyer domestique; tout y aide au contraire, et, dans le même jour, mille voix diffamatoires s'élèvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pensée neuve, hardie, généreuse, bien qu'émise par la voix irréfrénable de la presse, combien lui faut-il d'années pour se populariser? Les préjugés, les haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent enchaîner l'essor de la vérité, sont là, toujours éveillées, toujours ingénieuses à dénaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les interprétations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisément séduit par cet appel à sa conscience, se range naïvement du côté de l'injure et de la calomnie.

Et cependant le vulgaire est généralement bon. Il a des instincts de justice; il est crédule parce qu'il est foncièrement loyal. Il se tourne avec indignation contre ceux qui l'ont trompé, quand ils viennent à lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille. On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices inouïs, insensés, qu'il est sujet a des réactions inexplicables, et qu'en conséquence il faut le craindre et l'enchaîner. Dernière hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la brute elle-même n'a point de fureurs qui ne soient motivées par ses besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colères qui ne soient justifiées par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut pas être récompensé de sa confiance par la trahison. O médiocrité! ô ignorance! peuple dans toutes les conditions, infériorité dans toutes les sphères de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens, essaye tes forces! Le génie n'est pas une caste dont aucun de tes membres doive être exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui t'enchaîne à la rudesse de tes pères. Le génie n'est pas non plus un privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts, et qui les autorise à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie n'est digne d'hommages et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenir. Mais cette lumière, qui marche en avant des générations, tout homme la porte virtuellement dons son sein. Déjà le moindre d'entre nous en sait plus long sur les fins de l'humanité, sur la vérité en religion, en philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquité. Le bon et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les enfants du peuple, serait émerveillé de ses réponses. Un jour viendra donc où les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront victorieusement réfutés comme de vieilles erreurs par les enfants de nos moindres prolétaires. Prenons donc patience. La postérité redressera bien des erreurs et réparera bien des injustices. A toi, Byron, prophète désolé, poëte plus déchiré que Job et plus inspiré que Jérémie, les peuples de toutes les nations ouvriront le panthéon des libérateurs de la pensée et des amants de l'idéal!

KONRAD

Konrad étant le nom du type privilégié de Mickiewicz, et en particulier celui du héros des _Dziady_, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement désigné: _Troisième partie des Dziady_, acte Ier. C'est donc un simple fragment que je vais mettre en regard de _Faust_ et de _Manfred_. Mais qu'importe une lacune entre le travail publié en 1833 et celui que l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces événements et ces caractères sont déjà posés et tracés d'une main si ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le poëte l'égal de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame métaphysique n'étant pas astreint, dans sa forme, à la marche régulière des événements, mais suivant à loisir les phases de la pensée qu'il développe, le lecteur se préoccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pensée soit suffisamment développée. Les deux premiers actes de _Faust_ feraient une oeuvre complète, et l'arrivée de Marguerite dans le drame ouvre déjà un drame nouveau où _Faust_ n'a guère à se développer, et ne se développe guère en effet. La fin de _Faust_ reste en suspens, et c'est Byron qui s'est chargé de terminer cette grande carrière d'une manière digne de son début.--Mais encore, dans _Manfred_, la première et la dernière scène suffiraient rigoureusement au développement de l'idée. Contentons-nous donc, quant à présent, du fragment de Mickiewicz. Nous verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternité du poëte avec ses deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui perdront en français tout autant que celles de _Faust_ et de _Manfred_. Ainsi, la pensée, dépouillée de toute la pompe du style, mise à nu, et passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose, n'aura de mérite que par elle-même et dans l'ordre purement philosophique. Je dirai seulement quelques mots préliminaires sur la forme qui sert de cadre à cette pensée.

Nous avons dit que la nouveauté de cette forme créée par Goethe consistait dans l'association du monde métaphysique et du monde extérieur. Chez _Faust_, le mélange est très-habilement combiné. Il y a presque toutes les qualités d'un drame propre à la représentation scénique, et on conçoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et en ne faisant du sabbat qu'une scène de ballet, les théâtres aient pu s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre des lecteurs est une qualité dans _Faust_, nous paraît un défaut, si nous considérons la véritable nature du drame métaphysique. Celui-là entre beaucoup trop dans la réalité. Faust devient trop aisément un homme pareil aux autres, et Méphistophélès n'est bientôt lui-même qu'un habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a porté le drame dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde réel. Ce dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans _Manfred_, et, par une admirable logique de sentiments, il y apparaît pur, paisible, presque idéal dans sa candeur. C'est bien là le regard qu'un grand et courageux désespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes simples. Le chasseur de chamois et l'abbé de Saint-Maurice caractérisent l'innocence et la piété. Ce rôle du chasseur égale en beauté et rappelle, pour le sentiment général, le Guillaume Tell de Schiller; mais ce qui rend la scène particulièrement touchante, c'est la douceur et la sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mépriser ce naïf montagnard, comme eût fait peut-être Faust, sympathise avec lui par la mémoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la beauté morale. Le même sentiment se retrouve dans la scène avec le prêtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes infernales, c'est-à-dire avec ses propres passions et ses propres pensées. C'est pourquoi son orgueil est toujours légitime et respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalité, de la mort même, pour s'élever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais avec une force surhumaine, à la connaissance de la justice divine. Là est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred, ni dans les exhortations du prêtre. Ces accessoires servent rigoureusement à marquer le contraste entre l'existence mystérieuse de Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements, nécessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer l'effet et en détacher les profondeurs sur un fond brillant.