Auguste Comte Et Herbert Spencer Contribution A L Histoire Des
Chapter 9
Je veux parler du penchant qui nous pousse à compliquer la différenciation naturelle des choses par des distinctions de plus en plus artificielles ou même verbales. Nous embrouillons ainsi à plaisir la majeure partie des sujets que nous traitons. En sociologie, par exemple, nous ouvrons bénévolement les portes au contraste des buts et des moyens, à l'argutie téléologique qui enfanta tant de controverses oiseuses ou nocives.
Nous discutons avec gravité la question de savoir, lequel des deux termes de l'antithèse: _société_--_individu_, peut prétendre à la brahmanique dignité de fin en-soi, et lequel doit humblement se ranger dans la catégorie rabaissée des moyens. Nous oublions qu'il s'agit toujours de l'individu _social_ ou _moral_, et jamais de l'individu organique, du simple animal humain [p.197] étudié par la zoologie et la biologie. Et nous ne voyons pas que nous perdons notre temps en de pédantesques amusettes, que nous agitons un problème aussi comiquement stérile, pour le moins, que celui qui consisterait à établir une comparaison entre l'importance de la vie et la valeur des conditions biologiques qui, seules, rendent la vie possible.
A ce jeu s'usent les forces de beaucoup d'apôtres des nouvelles doctrines morales. Curieusement quelques-uns de ceux-là dénomment _égotistes_. Serait-ce pour mieux marquer leur séparation d'avec les vulgaires _égoïstes_, et la moralisation ou socialisation plus complète de leur _moi_, sa grandissante dévotion pour le principe qu'Auguste Comte désignait par le terme autrement suggestif d'_altruisme_? Quoi qu'il en soit, tant que la société trouvera un milieu organique et inorganique convenable, et l'individu--un milieu hyperorganique approprié, une société où se déployer et s'épanouir, ces deux réalités connexes, la [p.198] société et l'individu, se prêteront un mutuel et ferme appui.
La sociologie fera comme sa devancière et sa pierre d'assise, la biologie. Elle étudiera l'organisme social en ses profondeurs intimes et ses sources cachées. Elle poursuivra le secret de la vie collective jusque dans les cellules sociales et même plus loin, jusque dans les éléments ou le plasma psychique dont se forment les cellules.
La science est le tribunal suprême de l'histoire du monde. Elle est l'expression la plus haute de la conscience universelle. Elle nous apprend les déterminations inéluctables qui composent la nature. Mais la vraie conscience sociale nous fait encore défaut. Nous ignorons à peu près complètement les normes exactes qui règlent la vie collective.
Voilà pourquoi la sociologie ne saurait pour le présent suffire au gouvernement et à la conduite des hommes. Et voilà pourquoi sa place reste prise par toutes sortes de tâtonnements [p.199] aveugles, de fantaisies métaphysiques, d'insanités pieuses, autant d'incitations passagères à légiférer, à nous encombrer de plans de vie qui obstruent la vue claire des réalités sociales. Les lois que, naïvement, nous croyons avoir trouvées dans les choses, ne se jugent-elles pas et ne se condamnent-elles point par là, que presque toutes cherchent leur sanction dans l'artifice du châtiment, dans la convention pénale, laissant ainsi le champ largement ouvert à l'hypothèse d'une révolte victorieuse?
Médecins officiels de l'hôpital social ou guérisseurs libres, ne ressemblons-nous pas tous, au reste, d'une façon frappante, à ces classiques faiseurs d'expériences «qui ne les ratent jamais», qui n'ont qu'à annoncer un résultat pour voir aussitôt se produire, sinon le phénomène contraire, du moins quelque chose d'inattendu, quelque chose que j'appellerais volontiers une véritable révolte de la nature contre les fausses hypothèses et les généralisations absurdes du chercheur empirique? A [p.200] quoi bon, d'ailleurs, nous le dissimuler: neus sommes encore des astrologues en psychologie, des alchimistes en sociologie. Consolons-nous en lisant l'histoire des sciences.
FIN
NOTES:
[58] Les pages suivantes anticipent quelque peu sur un des chapitres de _l'Ethique_ à laquelle je travaille en ce moment et dont le premier volume paraîtra dans le courant de l'année prochaine sous le titre: _La déception du bien et l'immoralité future_.
[59] _L'Ancienne et la Nouvelle Philosophie_ 2_e_ partie, chap. III, § 7; cf. chap. IV, et 1_er_ partie, chap. VIII.
[60] V. _La Philosophie du Siècle_, p. 190 et suiv.
[61] _Le problème de la conscience du moi_, Alcan, Paris, 1893.
[62] Au coeur de la nature, dis-tu, ô Philistin» (ce Philistin n'était autre que le célèbre naturaliste Haller), «aucun esprit créé ne pénètre. Ne le répèle pas à moi et à mes frères. Nous pensons que partout et toujours, nous touchons le fond intime des choses», etc.
[63] «J'entends répéter cela pendant soixante ans; je maudis cette erreur, mais en cachette.»
[64] V. L'_Inconnaissable_, p. 175 et suiv.
[65] Esclavage, servage, féodalisme, industrialisme, omnipotence de l'Église, de l'État, inégalités sociales de toutes sortes, etc.
[66] Maître et esclave, souverain et sujet, capitaliste et prolétaire, etc.
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TABLE DES MATIÈRES
Introduction
Livre I.--Le problème du monisme dans la philosophie du temps présent
Livre II.--Le monisme d'Auguste Comte
Livre III.--Le monisme de Herbert Spencer
Post-Scriptum--Le monisme et la morale
End of Project Gutenberg's Auguste Comte et Herbert Spencer, by E. de Roberty