Auguste Comte et Herbert Spencer Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle
Part 8
Introduit dans les sciences spéciales, le double processus que généralise M. Spencer de façon à pouvoir l'adapter à tous les ordres de phénomènes, revêt une nouvelle apparence. L'activité vitale se sépare nettement de l'activité chimique, et celle-ci de l'activité physique. L'activité sociale exige également un processus à part. De l'agrégation et de la désagrégation physiques nous passons ici à la combinaison [p.171] chimique (composition, décomposition), à l'organisation biologique (vie, mort), enfin à l'évolution sociologique (progrès, décadence). Ces processus demeurent dissemblables tant qu'on ne quitte point le terrain de la recherche spéciale. Mais deux causes ou conditions existent qui nous poussent sans cesse à les confondre. C'est, en premier lieu, la hâte avec laquelle le philosophe s'éloigne des faits précis et son insouciance qui permet aux idées à peine nées de prendre leur essor vers les hautes cimes de l'abstraction. Et c'est, en second lieu, la complexité extraordinaire des faits biologiques, psychiques et sociaux, l'enchevêtrement, souvent inextricable, des phénomènes d'évolution, d'organisation, de combinaison et d'agrégation.[56]
[p.172] Les formules unitaires de M. Spencer nous mènent-elles, ainsi qu'il le pense, à des lois universelles, ou valent-elles plutôt comme de simples définitions logiques de termes excessivement généraux? Prenons, par exemple, sa célèbre loi de l'instabilité de l'homogène. Une loi est un rapport constant de coexistence ou de succession. La loi de M. Spencer se range évidemment sous cette dernière rubrique. L'homogène y précède _nécessairement_ l'hétérogène, et, puisque ces deux attributs pris ensemble signifient la somme totale des choses, nous [p.173] voilà, semble-t-il, en présence d'une loi universelle do succession. Il n'en est rien, cependant.
En effet, si l'hétérogène peut se définir un homogène dont les parties subissent l'action inégale de forces quelconques, l'homogène devra également pouvoir se déterminer par son contraire limité, restreint ou conditionné (forme ordinaire de la définition logique). On dira donc que l'homogène est de l'hétérogène dont toutes les parties subissent l'action égale de la même force. L'hétérogène, en ce sens, précéderait _ex definitione_ l'homogène, et c'est de la multiplicité que jaillirait l'unité. Nous pourrions du même coup poser pour loi suprême la transition constante de l'hétérogène à l'homogène, ou l'instabilité de l'hétérogène.
Dès la plus haute antiquité, les philosophes ont pu soutenir sans grand risque que tout était _un_ et _multiple, vivant_ et _inerte, mouvement_ et _repos, idée_ et _matière, existence_ et _néant_. A leur suite, M. Spencer vient affirmer aujourd'hui que tout est passage de l'_homogène_ à [p.174] l'_hétérogène_ et vice versa. Mais, si dans la sphère des choses concrètes l'affirmation et la négation constituent deux classes distinctes de faits; s'il y a réellement des unités et des multiplicités dans les mathématiques, des mobiles et des inerties mobilisées, pour ainsi dire, par des chocs, dans la mécanique, des êtres vivants et des cadavres dans la biologie, etc.,--il n'en saurait être de même lorsque les termes généraux dénomment des concepts purs, des abstractions du dernier et suprême degré, invariablement régies par la loi de l'identité des contraires.
«Dans toutes les actions et réactions de force et de matière, conclut M. Spencer[57], une dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs nécessite une dissemblance dans les effets, et en l'absence de toute dissemblance dans l'un ou l'autre des facteurs, les effets doivent être semblables.» Il ajoute que cette formule est [p.175] la plus abstraite de toutes celles où se résument pour nous les faits exprimés par la loi d'évolution. Rien de plus vrai. Mais la même conclusion se retrouve chez tous les penseurs, soit sous la forme de la loi de causalité, soit sous celle du principe logique d'identité. La règle de M. Spencer traduit fidèlement ce dernier principe, et l'indestructibilité de la force, dont il fait découler sa loi d'évolution, s'y ramène aussi. Car si A n'était pas identique à A, la force cesserait de s'égaler invariablement elle-même; elle pourrait se détruire.
NOTES:
[55] L'une se définit comme l'intégration des phénomènes physico-chimiques, et l'autre comme l'intégration, toujours accompagnée de différenciation, des phénomènes organiques et hyperorganiques. En réalité, cependant, dans la redistribution secondaire, l'intégration se rapporte surtout aux phénomènes physico-chimiques, inséparables des organiques et hyperorganiques. Il est vrai que M. Spencer accepte pour les phénomènes physico-chimiques une «différenciation latente» se déployant à de larges intervalles--telle la prétendue différenciation de la matière sidérale et terrestre qui produit les océans, les forêts, les montagnes, etc. Mais ne sont-ce pas là plutôt des comparaisons poétiques, une sorte de biologisme qui rappelle trop l'anthropomorphisme pour ne pas s'envisager comme un de ses vestiges?
[56] On pourrait toutefois se servir du terme _évolution_ pour indiquer le genre logique auquel se ramènent, dans notre esprit, ces deux espèces voisines: le processus vital et le processus social. Ce dernier s'appellerait en ce cas _progression_ (et, corrélativement, _régression_). Aujourd'hui, les idées sociologiques ont envahi la biologie et, par contre, les idées biologiques ont fait irruption dans la sociologie. La confusion arrive à son comble. On peut s'en assurer en particularisant, pour ainsi dire, les abstractions de ces deux sciences. On s'aperçoit alors que le processus qui transforme les corps vivants, porte toujours, _in concreto_, sur une disposition quelconque de matière (tissus, cellules, éléments), et qu'il se réduit, en somme, à l'idée d'organisation. De même, ce qu'on appelle, par métaphore, une organisation sociale, évoque simplement l'idée d'une activité commune d'organismes semblables. Cette activité consciente ou inconsciente s'entretient pendant un laps quelconque de temps, en vue d'une progression ou d'une régression de certains rapports définis entre les organismes qui la manifestent.
[57] _Premiers Principes_, p. 516 de la trad. franç.
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[p.177] POST-SCRIPTUM[58]
LE MONISME ET LA MORALE
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Nous avons vu que le _substratum_, la substance des conceptions universelles du passé, des théologies aussi bien que des métaphysiques, se laisse réduire, en dernière analyse, à trois grands dogmes: l'_agnosticisme_, l'_évolutionnisme_ et le _monisme_. Nous avons vu aussi combien [p.178] bien différent, selon les époques et surtout l'état plus ou moins avancé des sciences positives, fut le rôle joué par chacun de ces principes dans l'ensemble du mouvement philosophique.
Mais accorde-t-on que la science tire ses origines de la «socialité», qu'elle forme elle-même un produit complexe de la combinaison intime du «psychisme social» avec le «psychisme bio-individuel»? Il y aurait dès lors un intérêt de premier ordre à saisir la corrélation plus ou moins lointaine pouvant exister entre les doctrines énumérées plus haut et telles ou telles normes éthiques. Il serait particulièrement profitable d'étudier les rapports de ces théories avec les sentiments qui ont dirigé les sociétés, inauguré les langages, créé les institutions utiles ou nuisibles à l'avancement des sciences, déterminé les grands objets de la poursuite scientifique, favorisé, par la dispersion de la richesse, ou restreint, par l'expansion de la misère, le loisir des individus et des groupes sociaux, etc.
[p.179] En un mot, la question se pose en ces termes: à quels grands principes moraux ou sociaux se rattachent originellement, quoique d'une façon indirecte, l'agnosticisme qui prévaut dans les conceptions philosophiques du passé sous le nom de croyance, de sentiment religieux, et le monisme qui s'y manifeste à l'état d'ébauche indécise? Car j'excepte de ma recherche le monisme transcendant, c'est-à-dire, par le fait, inaccessible; et, jusqu'à nouvel ordre, l'évolutionnisme lui-même qui, sous le nom de méthode expérimentale, lutta, d'une façon dissimulée d'abord, et ensuite de plus en plus ouverte, contre les innombrables fins de non-recevoir de l'antique ignorance.
La corrélation supposée existe. Elle se découvre même avec facilité.
En effet, pourvu qu'on analyse un peu la psychologie des choses humaines, dès le point d'affleurement où les idées prennent contact avec le milieu, on aperçoit le lien intime unissant l'agnosticisme encore irresponsable, la [p.180] religiosité, à un obscur sentiment social qui explique ou résume les quatre cinquièmes des faits de l'histoire.
Né de bonne heure, durant la phase embryonnaire ou protohistorique de l'évolution des sociétés, et affermi, consolidé sous les auspices de la sauvagerie et de la barbarie anciennes, ce puissant mobile continua à diriger l'éthique entière pendant la phase formative ou proprement historique, avec des allures à peu près franches et loyales dans la période militaire, et des façons hypocritement voilées dans la période industrielle qui s'étend jusqu'à nos jours.
Depuis de longs siècles, d'ailleurs, cette impulsion atavique tente de se formuler en théorie. A cette fin, elle usurpe quotidiennement les qualifications qu'elle mérite le moins. Elle se fait appeler ordre, autorité, hiérarchie, discipline. Son vrai nom cependant lui a été déjà donné par une école sociale dont les vagues aspirations et les hypothèses troublantes se répandent aujourd'hui avec une rapidité [p.181] plus naturelle, peut-être, que désirable. En un mot, nous avons affaire à là _réceptivité passive_, au _servilisme_ générateur des divers esclavages économiques et politiques qui ont marqué l'histoire depuis la période de l'anthropophagie jusqu'à celle du capitalisme.
Fortement ancré dans les cellules cérébrales de nos ancêtres, passé à l'état de tendance héréditaire, ce mode social de sentir devait, nécessairement, exercer une grande influence sur tous les produits ultérieurs de l'intellect humain, sur ses méthodes de recherche, sur ses conceptions particulières et générales. Et son action ne pouvait être que déprimante ou suspensive.
Mais qu'est-ce que l'agnosticisme lui-même, quand on scrute le sens profond de cette doctrine, sinon un arrêt de la connaissance, tantôt impulsif, et tantôt volontaire, une _inhibition_ que, seuls, ses promoteurs et ses apologistes osent supposer conforme à la structure intime de notre cerveau? Les agnostiques sont des [p.182] résignés par choix, par persuasion. N'insistons pas sur ce parallélisme, et contentons-nous de rappeler deux faits généraux bien connus.
Aux époques strictement religieuses, l'inhibition se produisait et agissait par l'hypothèse du surnaturel, du mystère divin, de l'intervention providentielle. Aux époques qui suspectèrent la vérité théologique, l'inhibition se produisait et agissait, en outre (car une notable survivance de la foi primitive doit s'admettre comme certaine), par l'intermédiaire de cette ignorance flagrante des choses psychiques et sociales, de cette immoralité naïve, de ces illogismes sans cesse renouvelés qu'on décore des noms pompeux de métaphysique, de droit naturel, de morale.
Absolue ou transcendante, relative ou empirique, la philosophie, je crois l'avoir démontré dans mes ouvrages[59], ne fut jamais la mère de la science. C'est par suite d'une illusion mentale [p.183] longtemps inévitable qu'on attribua la marche ascendante de nos connaissances à la philosophie qui n'offrait, au mieux, qu'une répercussion naturelle des progrès accomplis dans les diverses branches du savoir[60]. Mais à côté des succès et des triomphes se déployait l'énorme liste des déceptions fâcheuses, des mécomptes irritants, des tâtonnements stériles, des recherches restées vaines.
La philosophie, miroir de la mentalité d'une époque, concentrait en un foyer unique la somme de ces _privations_ intellectuelles. L'addition n'était pas rassurante. Mais elle le paraissait encore moins, soit en raison de l'incommensurable supériorité divine admise comme un postulat sûr, soit en vertu de prémisses morales où l'inertie originelle des groupes humains tenait une place prépondérante.
La célèbre abstention des positivistes se rattache par raille liens invisibles au renoncement [p.184] religieux, à l'antique abdication de l'homme en faveur d'un Dieu inconnu. C'est la défaillance primordiale, transmise de génération en génération. C'est le pessimisme du savoir, la désespérance du _vrai_. Toujours elle, s'apparie étroitement à la déception, à la désespérance du _bien_, à la résignation passive représentant l'aspect social des idées et des sentiments pessimistes.
Le clair génie qu'était Goethe avait vivement senti ce rapport. Le puissant écrivain ne fut pas dupe de l'énervante critique kantienne. Il demeura invaincu par le grand mensonge que les temps passés avaient légué au siècle présent. Aussi, avec quelle intime satisfaction n'ai-je pas relu, ces jours derniers, dans un vaillant, petit volume du Dr Paul Carus, de Chicago[61], la superbe apostrophe:
[p.185] «_Iris Innere der Natur,_ O du Philister! _Dringt kein erschaffner Geist!_ Mich und Geschwisler Mögt ihr an solches Wort Nur nicht errinnern; Wir denken: Ort für Ort Sind wir im Jnnern», etc.[62]
Et combien pénible et touchant à la fois, cet aveu du poète, contraint, pendant soixante ans, à maudire en secret l'illusion qu'il déplore, mais que défend trop bien l'intolérance superstitieuse de l'époque:
Das hör ich sechzig Jahre wiederholen; Ich fluche drauf, aber _verstohlen_[63].
Il semble qu'aujourd'hui les moeurs intellectuelles se soient adoucies. Les résistances, cependant, sont encore vives. Protée aux formes changeantes, l'agnosticisme pénètre dans les citadelles les mieux défendues. Il [p.186]encombre les champs de bataille contemporains. Négligeant les foules crédules--d'ailleurs, avec raison, puisque, d'avance, elles lui demeurent acquises,--il s'exerce surtout à entraver l'évolution mentale des minorités affranchies ou se disant telles. Une sélection analogues s'observe dans la sphère des faits sociaux ou moraux. Le centre de gravité du vieil instinct servile tend ouvertement à se déplacer. Le peuple, la majorité, le nombre, deviennent de plus en plus le nouveau maître dont on s'applique à gagner, à un prix ridiculement exagéré, l'inconstante faveur.
Les idées de _bien_ et de _mal_--les plus aveugles y acquiescent--ne s'opposent jamais d'une manière absolue. Pour réussir à faire contraster entre elles ces notions, il faut, suivant une loi commune à toutes nos idées dites corrélatives, les concevoir ainsi que des aspects connexes, des _degrés_ mobiles d'une seule et même qualité. Comme les extrêmes de température, comme le chaud et le froid, le bien [p.187] devient le mal quand il descend au-dessous d'une certaine norme très variable selon les temps et les lieux, et le mal devient le bien quand il s'élève au-dessus de cette norme.[64] Ce phénomène d'ailleurs, l'_autogenèse_ des choses et des événements, remplit la nature. C'est un fait universel et qui se reproduit dans tous les milieux. On lui donne plusieurs noms peu précis. L'un des plus connus est celui de _réaction,_ qui a fait fortune dans les disciplines du monde inorganique aussi bien que dans les sciences de la vie, de l'esprit et des sociétés.
C'est également par ce terme vague que, sans nous préoccuper des faits d'autogenèse qu'il recouvre, nous pouvons, désigner l'en semble des éléments éthiques dont la lutte contre le servilisme[65] semble constituer la matière même du grand drame de l'histoire. Ces diverses formations morales visent à abolir les obstacles [p.188] tenus pour irrationnels ou jugés capables d'entraver là marche régulière du progrès. On peut, en ce sens, les ramener toutes à un chef unique, le sentiment ou l'instinct _libertaire_, le principe _actif, dynamogène_. A son tour, celui-ci s'organise lentement dans les cellules cérébrales où il livre des combats opiniâtres au groupe des tendances opposées.
Or, un semblable revirement ne pouvait rester sans influence sur le savoir exact et ses méthodes. Un tel «redressement» moral devait trouver un écho dans les conceptions et les principes scientifiques en premier lieu, philosophiques ensuite. C'est, en effet, ce qui ne tarda pas à se produire. Les idées libertaires et égalitaires se sont montrées éminemment propices à là croissance de l'esprit de recherche illimitée. Elles favorisèrent, en une large mesure, l'éclosion de ce doute scientifique qui aujourd'hui s'attaque à toute connaissance se prétendant bloquée par des écueils infranchissables. Ainsi surgit l'état mental très moderne [p.189] dont le scepticisme métaphysique, doutant du doute, n'avait été que la vaine caricature. Placé sous cette heureuse constellation sociale, l'évolutionnisme, le principe d'expérience, jeta de profondes racines dans la raison humaine.
Mais l'expérience et l'évolution ne sont qu'un moyen, une méthode. Leur fin suprême est la connaissance avec, pour terme dernier, l'identité des choses, d'abord rationnelle et plus tard scientifique, réalisée et atteinte par l'accroissement lent du savoir. Aussi, tout ce qui sert la cause de l'expérience, sert dans la même mesure la cause de l'unité, renforce le monisme, le rend possible. Et, par suite, si une corrélation plus ou moins étroite unit au dogme moral de la résignation passive la religiosité _amorphe_ qui se pare du nom d'agnosticisme, des liens de la même espèce doivent pouvoir s'observer entre les doctrines de l'évolutionnisme, du monisme, et les principes éthiques de liberté, d'égalité. Toute évolution n'implique-t-elle pas le jeu d'une activité libre, et tout monisme [p.190] n'affirme-t-il pas une égalité essentielle? On aurait tort de sourire de tels rapprochements. Par le fait, la science--constatation devenue banale--en élevant le faible à la dignité du fort, édifie la définitive synthèse humaine, parachève le nivellement social des hommes.
Dans sa pratique aussi bien que dans sa; théorie, l'agnosticisme n'a jamais été qu'un dualisme de la connaissance du monde et, par là, nécessairement, du monde lui-même; car rapporter tous les phénomènes quelconques, l'esprit et la matière, par exemple, à l'inconnaissable comme troisième et dernier facteur, c'est évidemment tomber dans la parodie de l'unité, c'est presque faire du monisme à rebours. D'autre part, l'évolutionnisme a toujours aplani la route à l'unité du savoir; et la raison conçoit sans peine l'évolution comme un monisme en puissance, une unité qui germe et devient. Mais qu'est-ce que la «réceptivité» passive, l'instinct de servitude, sinon encore un dédoublement illogique, une division irrationnelle?[66]
[p.191] Et qu'est-ce que l'affranchissement égal pour tous, la suppression progressive d'obstacles nuisibles à l'essor commun, sinon une tendance manifestement unitaire ou monistique? Car tout se tient dans le monde des idées,--le social proprement dit ou le strictement moral, et ce qui en dérive, le conceptuel, l'émotif, le moral au sens large du mot.
Nous côtoyâmes plus haut un problème intéressant. Pourquoi le principe passif a-t-il prévalu dans les premières agglomérations humaines émergeant de la sauvagerie préhistorique, et comment a-t-il pu acquérir par la suite une influence et une stabilité durables?
On a souvent répondu à cette question. Loin de dominer la nature, l'homme primitif n'osait même point la regarder en face. Il tendait humblement l'échiné à tous les jougs, il acceptait docilement tous les esclavages. Comme l'animal humain lui-même, la moralité naissait donc [p.192] incertaine, faible, imparfaite et, par-dessus tout, passive, livrée au hasard des ambiances hostiles ou serviables.
Mais aussi rudimentaire que l'on puisse se l'imaginer, la socialité commençante apportait déjà et garantissait au monde quelque chose qui devait changer la face du monde, quelque chose qui devait, à la longue, transformer sa faiblesse en force, sa résignation en révolte, sa passivité en activité. Le savoir humain se produisait à la suite des premières ébauches de vie collective, et peu à peu réagissait sur la socialité, l'affermissait, l'affinait, la modifiait en ses traits essentiels.
En vérité, s'il réfléchit sur ses propres destinées, l'esprit humain peut toucher du doigt l'identité des contraires qu'il refuse d'admettre dans nombre d'autres cas où, d'habitude, il découvre autant de contradictions irréductibles, autant d'antinomies insolubles.
Les tristes ergoteurs qui dînent des miettes tombées de la table de la scolastique--et [p.193] quels maigres repas on y servait!--croient faire merveille en rabâchant l'antique distinction entre la contrariété pure, la contrariété par négation, et la simple corrélativité. Aussi profonds que pourraient l'être des grammairiens qui, heureux de tenir une définition de l'adjectif, et une autre du verbe, en arguëraient que ce qui se rapporte au premier ne saurait appartenir au second, ils enseignent doctoralement cette fausseté manifeste, que la contrariété ne suppose pas la corrélativité, et cette autre erreur grossière, que la corrélativité n'implique pas la contrariété. Mais passons; ces vétilles ne valent pas la peine qu'on s'y arrête.
L'identité des contraires demeure une pure conception de l'esprit, tant que les contraires eux-mêmes restent de pures idées, sans attaches réelles immédiates et sans que le choc qui résulte de leur rencontre s'amortisse par un concept-tampon quelconque, si je puis m'exprimer ainsi, ou par l'intercalation d'un lien [p.194] intermédiaire (tel le savoir dans l'antinomie sociale que nous étudions) pouvant susciter l'hypothèse d'une naissance naturelle.
Mais, en dehors de cette règle, l'identité des contraires est non-seulement relative, elle tend, en outre, comme toutes les réalités relatives, à se traduire par des faits de l'ordre concret. C'est ainsi que la magie de la science, par exemple, transmue constamment le faible en fort, le passif en actif, l'inégal en égal, et l'esclave en homme libre. Et c'est encore ainsi que le mal devient le bien, ou vice versa, selon la contingence des cas, des conditions mises en jeu. Le miracle, cependant, ne surpasse en aucune façon celui, si familier à nos yeux, qu'accomplit quotidiennement la rotation de la terre autour de son axe, en tirant le jour des ombres de la nuit, et la nuit des clartés du jour.
En d'autres termes, l'identité conceptuelle, l'égalité absolue des contraires, dérive simplement de leur identité réelle, de leur égalité [p.195] relative. Ou, pour reprendre notre exemple, si le mal abstrait et le bien abstrait s'identifient d'une façon générale, cela vient de ce que le mal n'est jamais, dans la réalité concrète, qu'un degré inférieur du bien.
Le transformisme incessant des choses assure leur unité essentielle et garantit, en somme, leur permanence, leur stabilité, leur pérennité. Ce n'est point là un vain paradoxe. C'est une de ces vérités fondamentales que les sciences de la nature et les sciences de l'humanité mettent également en lumière et sur laquelle les sages et les fous du jour feraient bien de méditer.
Ils s'éviteraient par là, dans le développement et l'application de leurs plans, plus d'une déception cruelle. Les uns se garderaient d'assimiler la morale régnante à la moralité, abstraite ou générale; et les autres finiraient sans doute par comprendre que, pour nous paraître l'opposé de l'ancienne morale, la morale nouvelle n'en est pas moins son produit [p.196] légitime, sa conséquence logique. Au surplus, nous touchons ici à une erreur de méthode que toutes les époques, y compris notre siècle, ont scrupuleusement respectée.