Auguste Comte et Herbert Spencer Contribution à l'histoire des idées philosophiques au XIXe siècle
Part 7
La loi de causalité--on ne s'en rend pas assez compte--ne saurait s'appliquer qu'aux choses disposées en séries. Celles-ci, à leur tour, supposent une marche de la pensée du moins abstrait au plus abstrait. Par suite, la recherche de la cause n'est, en définitive, pour l'esprit, qu'une façon de passer du multiple à l'un, des espèces au genre. Le processus causal et le processus généralisateur se laissent ainsi identifier sur tout leur parcours. Voilà pourquoi il advient un moment où l'esprit s'arrête dans sa poursuite des causes. Il se bute à quelque chose qui lui apparaît comme _l'essence impénétrable_ du phénomène, mais qui, sous un autre aspect, constitue une abstraction dernière, une _généralisation ultime_.
On peut, au reste, déterminer le point précis où se produit cette brusque interruption de la marche ascendante de notre pensée. Ce point [p.147] ne varie pas, quelle que soit la catégorie des _faits_ qui occupent l'intelligence et lui fournissent l'occasion de s'élever, dans l'ordre sériel des _causes_, d'une généralité quelconque à une généralité plus haute. Il coïncide toujours avec le cas où le phénomène nous semble dénué de tous ses attributs sauf un seul, l'attribut ontologique par excellence, l'idée affirmant sa réalité pure. A tous les degrés inférieurs d'abstraction, nous demeurons conscients du caractère passager de l'impuissance qui affecte notre esprit et paralyse nos efforts.
Voyons maintenant ce qui se passe lorsque nous abordons la plus haute et, partant, l'unique cime de l'abstraction. L'habitude que nous contractâmes dans le commerce usuel des généralités inférieures, ne nous abandonne pas, et une illusion caractéristique s'empare de l'intelligence. A ce degré suprême l'unité, de potentielle, devient effective. Mais notre raison n'en persiste pas moins dans ses aspirations monistiques. Elle se meut dans le vide, elle [p.148] finit, de guerre lasse, par soutenir que la cause première du monde demeure à jamais insaisissable. Ainsi prend naissance le concept d'Infini. En vérité, il n'est qu'un simple équivalent de l'ultime généralisation et, par elle, de tout ce qu'elle représente, c'est-à-dire de l'univers entier. Comme nous l'avons remarqué, d'ailleurs, nous nous trahissons involontairement nous-mêmes quand, au lieu de supposer deux sortes d'inconnaissables, nous n'en postulons qu'une seule espèce pour les deux séries conscientielles. Les abstractions «sujet» et «objet» masquent ici l'unité ontologique déjà atteinte; c'est l'_être_ lui-même qu'on déclare au-dessus de notre portée,--terme tout à fait impropre à signifier l'intention de l'esprit. Car l'idée qui pose l'existence constitue l'unité mentale au delà de laquelle il serait vain de chercher un _genre plus vaste_. A cela se réduit, _in ovo_, la théorie de l'Incognoscible, le _fidéisme_ qui, de la fine substance du concept ontologique, tisse l'étoffe solide de nos préjugés.
[p.149] 4° _Hypothèses dérivées du postulat de l'Inconnaissable_.
Nous avons très peu à dire sur l'application stérile de la loi de causalité consistant a ranger ces trois termes, l'inconnaissable, l'objet et le sujet, en une série décroissante. La confusion de l'abstrait et du concret détermine ici ses effets ordinaires. Si l'inconnaissable engendre l'objet qui, à son tour, produit le sujet, cela ne peut s'entendre qu'en un sens, à savoir, que le concept le plus abstrait contient en soi la variété des êtres, l'objet en général, les choses qui nous semblent extérieures à nous-mêmes aussi bien que notre propre mentalité. Et l'objet ainsi défini renferme, à son tour, l'idée plus particulière de l'être conscient ou psychique. Personne ne contestera cette vérité d'ordre élémentaire.
5° _Classification des faits de conscience dans le temps et dans l'espace._
Il exisle, selon M. Spencer, quatre attributs [p.150] universels: le moi, le non-moi, le suivre, le non-suivre (ou le coexister). Mais, distingués par le philosophe comme deux espèces d'états de conscience, le moi et le non-moi doivent pouvoir se ramener à un genre commun.
Un raisonnement analogue prévaut au sujet des concepts de succession et de coexistence. Le _temps_ et l'_espace_ peuvent s'envisager, l'un, comme la négation factice du moi, et l'autre, comme la négation factice du non-moi. Le premier représente quelque chose d'universellement donné dans le concept de sujet, et le second quelque chose d'universellement donné dans le concept d'objet. Ainsi, les quatre attributs universels se laissent ramener, d'abord à deux couples, puis à un seul, enfin à un attribut unique, l'abstraction dernière, essentielle.
Quel que soit le nom qu'on lui donne, ce monisme semble suffisant pour fonder la philosophie. Et c'est lui, en fait, qui l'a engendrée. Ce qu'on oppose au concept de l'être comme des réalités primordiales,--le temps, l'espace, [p.151] le sujet, l'objet, la matière, l'idée, l'univers, Dieu,--tous ces noumènes prétendus irréductibles, au lieu d'ouvrir l'horizon, le bouchent et poussent fatalement le philosophe dans la classique méprise d'Ixion qui, pensant s'unir à la mère des dieux, avait embrassé un nuage. Certes, le verbalisme lui-même est parfois utile, et l'esprit ne pourra jamais se passer de certaines distinctions qui lui servent, en définitive, de points de repère dans l'immense amas de faits défilant sans relâche sous ses yeux. Dans les sciences particulières aussi bien que dans la vie pratique, un usage régulier du symbolisme usuel s'impose.
Une chaise, le soleil, un arbre et un homme forment des agrégats dont la confusion ne se pourrait tolérer à aucun point de vue. Mais si un besoin pressant de l'esprit nous oblige à poursuivre l'identité dernière de tels agrégats, mieux vaut, dans cette recherche, obéir aux lois de notre mentalité et procéder logiquement, d'abstraction en abstraction, pour aboutir à [p.152] l'équation générale de la chaise, du soleil, de l'arbre, de l'homme; et il importe de ne pas s'achopper dans cette voie à des catégories imaginaires. Car les prétendues formes aprioriques de l'esprit et ses dernières généralités constituent, elles aussi, de purs concepts. En tant que multiples, ceux-ci sont inférieurs au concept ontologique. De plus, présentées comme terme ultime des choses, ces idées reflètent simplement ou répètent l'abstraction unique. ... Précéder ou suivre une chose, coexister avec un phénomène, subsister dans l'intellect (le moi), enfin y subsister comme n'y subsistant pas (formule exacte du non-moi senti par le moi),--ces déterminations, ces modalités qui nous frappent comme diverses, se réduisent facilement à l'unité ontologique. On pourra souvent, il est vrai, exciper de leur qualité de faits généraux. Mais qu'est-ce qu'un fait général, sinon encore une idée abstraite? Pourquoi distinguons-nous le soleil à son lever du soleil à son coucher; le soleil, de la lumière [p.153] qu'il répand; la perception du soleil comme image mentale, de sa perception comme réalité extérieure? Nous devons ou, mieux, nous pouvons _distinguer_ ces faits, précisément parce que nous pouvons les _identifier_. C'est là un seul et même pouvoir, considéré sous deux de ses aspects ou dans deux de ses phases successives. La distinction précède et prépare l'identification, le concret sert de point de départ à l'abstrait. La confusion, au contraire, empêche la synthèse scientifique de se produire. Pour généraliser et, par suite, connaître les choses, il faut utiliser les distinctions que représentent les concepts de temps, d'espace, de sujet, d'objet, etc. Maison il faut aussi se garder de prendre ces échafaudages temporaires pour l'édifice qu'ils aident à bâtir.
M. Spencer termine par un aveu très franc, il aboutit à une confession précieuse à recueillir. «Notre connaissance de l'existence nouménale, dit-il en propres termes, a une certitude dont celle de nos connaissances phénoménales ne [p.154] saurait approcher.» Étonnante conclusion d'une longue suite de pénibles tentatives, étonnante ou plutôt vraiment admirable, car nous y saluons la force de la vérité se faisant jour à travers tous les obstacles. «En d'autres mots, affirme encore M. Spencer, au point de vue de la logique aussi bien qu'à celui du sens commun, le _réalisme_ est la seule thèse rationnelle, toutes les autres sont ruineuses.» Mais de même que le jugement du sens commun ne saurait s'écarter pour longtemps des règles du jugement logique, de même le «réalisme transfiguré» de M. Spencer ne saurait s'opposer, d'une façon permanente, à l'unité de la raison pure.
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II [p.155]
Abordons maintenant le monisme spencérien par une autre de ses faces,--la célébré formule de l'évolution.
La genèse de cette formule offre, entre autres, un trait intéressant. Penseur nourri des idées de Kant, de Comte, des criticistes et des positivistes, M. Spencer se tourna d'abord vers ce champ nouvellement ouvert à la science,--la sociologie. Déjà, dans un de ses premiers ouvrages, _la Statique sociale_, il cherche à remplacer l'interprétation _logique_ des phénomènes par leur interprétation dite _réelle_, sinon purement [p.156] physique. L'_individuation_ et la _spécialisation_ (avec, pour synthèse, le _progrès_) représentent dans ce livre les concepts de l'«un» et du «multiple». Puis M. Spencer apprend à connaître la loi (formulée par Wolff, Goethe et Baer) relative au passage des structures d'un état homogène à un état hétérogène. L'opposition primitive s'élargit en conséquence: de sociologique elle devient biologique. L'individuation s'appellera dorénavant _intégration_ (unité) et la spécialisation se nommera _différenciation_ (variété). L'_évolution_ sera leur résultante. Mais engagé dans cette voie, M. Spencer devait la suivre jusqu'au bout. Aussi s'avance-t-il jusqu'à l'extrême limite du monde inorganique. En physique, en mécanique, il retrouve les éléments du problème qu'il tenait pour résolu dans le domaine de la vie. Dès lors, il se flatte d'avoir mis la main sur la formule suprême de tous les changements.
«Après avoir éprouvé que la loi de Baer (passage de l'homogène, de l'un, à l'hétérogène, [p.157] au multiple)--dit dans son Introduction le traducteur français des _Premiers Principes_--s'appliquait aux organismes considérés comme individus, à l'agrégat de tous les organismes dans le cours entier de l'histoire géologique, aux chefs-d'oeuvre de la littérature, aux institutions fondamentales de la société, comme aussi aux langues, aux arts et à tous ces produits de la vie mentale qu'il comprend sous le nom générique de superorganiques (jusqu'à la façon de se coiffer, de s'habiller, de s'asseoir et de saluer--v. son essai: _Les Manières et la Mode_), M. Spencer se trouvait, placé sur une pente qui devait le porter naturellement à étendre cette loi au développement des existences qui composent le monde inorganique.»--«On ne peut douter que ces existences ont aussi une évolution», ajoute le même-auteur. A mon tour j'affirmerai que ces existences président à l'origine des concepts d'unité et de variété, qu'elles se réduisent à l'idée d'être, qu'elles sont, en un mot, des existences; [p.158] car le terme «évolution» ne signifie pas ici autre chose.
Quant aux nombreux exemples que M. Spencer tire de toutes les sciences,--quant à la preuve astronomique, aux nébuleuses qui, de masse homogène et diffuse, deviennent des systèmes de corps hétérogènes et distincts; à la preuve géologique, à l'incandescence du globe aboutissant à la solidification et au refroidissement de la croûte terrestre; à la preuve biologique, à l'hétérogénéité croissante de la faune et de la flore et à la différenciation de plus en plus grande des organismes; enfin à la preuve sociologique, à la concentration et à la différenciation politique, sociale, économique, littéraire, scientifique, etc.,--cette sorte d'argumentation présente un côté faible qu'on n'aperçoit pas toujours et sur lequel on nous permettra d'insister.
On a prétendu que l'exemple, dans les branches supérieures du savoir, est analogue à la figure en géométrie, qu'on ne saurait trop en [p.159] donner, qu'il n'y a pas, au surplus, de meilleur moyen pour prouver la force d'une thèse et la sincérité de sa défense. Je le veux bien; mais avec cette réserve souvent omise, que le fait concret jouant le rôle de preuve soit aussi proche, aussi voisin que possible de l'idée abstraite qu'il doit corroborer. J'estime, en outre, que les hautes abstractions, les généralisations finales offrent à cet égard des conditions très particulières.
N'est-il pas manifeste, en effet, que toute chose, tout événement, tout phénomène exemplifie le temps, l'espace, la matière, la force, l'inconnaissable, l'agrégat, le mouvement, le changement, l'évolution? L'exemple philosophique semble donc constituer la sorte précise de preuves dont le penseur pourrait le plus aisément se passer. Bien entendu, je ne parle pas ici du vulgarisateur qui ne cherche point à atteindre la vérité, déjà censée établie, qui tâche seulement de la faire accepter aux esprits malhabiles à en vérifier par eux-mêmes les [p.160] éléments, sinon incapables d'en mesurer la portée abstraite. L'exemple vient alors en aide à l'intelligence, comme les projections lumineuses ou tout autre artifice pédagogique.
La philosophie qui coordonne les données des sciences en une conception homogène du monde, ne fera pas fleurir les nouveaux procédés qui aujourd'hui remplacent la double méthode de Socrate (la maïeutique et l'ironie); elle usera de l'exemple à peu près comme de l'hypothèse, dont l'exemple est le complément nécessaire, le corollaire inévitable. D'ailleurs, de même qu'une supposition ne se vérifie qu'autant qu'elle se spécialise, de même un fait ne peut commander la conviction que s'il rentre dans le domaine des événements côncrets et particuliers étudiés par la science. Un philosophe pourra employer ses loisirs à construire des hypothèses de science, il pourra occuper son temps à recueillir des faits astronomiques, géologiques, etc.; mais sa tâche de philosophe n'en tirera aucun profit directement [p.161] appréciable. Il ne sera que trop porté à transformer l'hypothèse spéciale en hypothèse universelle,--et tout fait particulier lui semblera appuyer ses théories générales.
Il nous faut maintenant montrer à l'oeuvre la méthode employée par M. Spencer. Tenté par un vaste ensemble de faits sociaux (le progrès) et désirant traiter le problème en philosophe, sous son aspect le plus compréhensif, il recourt à l'analyse logique des concepts correspondants. Il parvient ainsi sans peine à la conclusion puérile que «le progrès est un changement, sous quelque forme qu'il se manifeste». Il s'attache dès lors à cette généralité vague. Le caractère connoté par l'idée de changement lui apparaît comme absolument universel.
Mais l'idée pure de changement implique-t-elle le passage de l'homogène à l'hétérogène dont M. Spencer fait le contenu «scientifique» de sa loi? L'hétérogénéité suit-elle nécessairement l'homogénéité? Toute cause produit-elle [p.162] toujours plus d'un effet? A vrai dire, et conçu mécaniquement comme conséquence de l'instabilité des existences homogènes, le fait de l'hétérogénéité croissante des choses demeure inexpliqué. Le terme _évolution_ substitué au terme _progrès_ témoigne suffisamment, d'ailleurs, du verbalisme où se complaît M. Spencer. Dans un fait social particulier--le progrès--il voit seulement le côté général et abstrait, celui que la logique découvre dans tout fait quelconque. Le progrès devient l'évolution; le changement s'appelle passage de l'homogène à l'hétérogène; l'hétérogénéité se dédouble, elle se complique d'homogénéité; c'est tantôt l'hétérogénéité homogène de l'ensemble ou l'intégration, et tantôt l'hétérogénéité homogène des parties ou la différenciation; l'homogénéité se dédouble aussi, elle se complique d'hétérogénéité; c'est l'homogénéité hétérogène de l'ensemble ou la concentration, l'agrégation, et c'est l'homogénéité hétérogène des parties ou la diffusion, la dissolution. Mais sous cette [p.163] cacophonie de termes similaires et au fond de cet enchevêtrement de définitions verbales, il n'y a que de vains efforts pour sortir de la logique pure et pour entrer dans la physique ou la mécanique. Tout se réduit une fois de plus à la définition des idées d'unité et de variété. On s'en convainc facilement par l'analyse des trois lois spencériennes qui résument le fait suprême de l'évolution: la loi de l'_instabilité de l'homogène_ (un corps devient plus hétérogène sous l'influence d'une force incidente), la loi de la _multiplication des effets_ (une force incidente affecte différemment les parties d'un corps et, par suite, rend celui-ci plus hétérogène), et la loi de _ségrégation_ (des forces incidentes affectent en sens variés un corps et accroissent son hétérogénéité, soit en intégrant ou concentrant les parties affectées en un sens, soit en séparant ou différenciant les parties affectées en sens divers).
La théorie évolutive ou, d'après M. Spencer, la théorie de l'involution et de la dissolution, [p.164] ne contient qu'une longue et fastidieuse paraphrase d'un concept très usuel: l'_agrégat_. On peut s'en assurer en essayant d'appliquer les thèses de notre auteur aux concepts d'atome ou de propriété. L'atome en soi, la propriété telle quelle n'ont rien à démêler avec l'involution et la dissolution. Mais les atomes combinés, les propriétés réunies, en un mot, les agrégats naturels, se définissent excellemment à l'aide de ces deux caractères, à la fois opposés l'un à l'autre et universels.
En effet, toute chose concrète est simultanément _une_ (agrégat) et _multiple_ (composée de parties ou d'éléments agrégés). _Concret_ implique _discret_, comme involution implique dissolution, comme concentration implique diffusion, et intégration--désintégration. Voilà une série de couples synonymiques exprimant le même rapport qui s'affirme de toute chose, depuis le grain de sable jusqu'à la société humaine. Dire que la loi d'évolution (intégration des parties d'un agrégat, définissable encore comme accroissement [p.165] de leur dépendance mutuelle) régit les phénomènes inorganiques, organiques et hyperorganiques, équivaut à simplement constater l'existence de pareils ensembles. Une formule qui vise le phénomène en général, vise par là même tous les phénomènes indistinctement. Elle manifeste l'unité logique de l'univers. Usant d'un tel procédé, l'esprit peut ramener les formules les plus diverses à une formule unique.
Tout phénomène est un objet de connaissance; tout phénomène est une sensation; tout phénomène est un ensemble de parties; tout phénomène manifeste l'attribut qui s'appelle «temps» et qui se subdivise en passé, présent et futur (le passage de l'un de ces termes à l'autre donnant naissance au concept du «devenir»); tout phénomène constitue, par suite, un agrégat qui _devient_ plus agrégat ou moins agrégat: cette série de formules unificatrices peut se prolonger indéfiniment. Toutes appartiendront à la science «des concepts», à la psychologie concrète. Au même rang se [p.166] placeront les liens universels que découvrent les mathématiques, la physique, la chimie,--généralités où s'unifient également _tous_ les phénomènes. Les lois de la biologie viendront ensuite grouper les faits biologiques et sociaux. Quant aux formules de la sociologie, elles ne sembleront encore pouvoir s'appliquer qu'aux seuls événements de la vie sociale. En réalité, cependant, biologie et sociologie se combinent pour produire la psychologie concrète, et celle-ci, comme nous venons de le voir, unifie à son gré la totalité des phénomènes. Ainsi disparaît le dualisme gnoséologique, ce corollaire persistant du dualisme cosmique.
Mais l'unité réalisée par la mécanique ou la physique est-elle de même nature que l'unité logique? En ces termes se pose à nouveau l'antique problème, auquel une seule réponse nous semble aujourd'hui possible: l'unité du monde inorganique se présente à son tour (en tant que _connaissance_) comme un aspect de l'unité logique. Aussi sommes-nous très loin de [p.167] dédaigner l'oeuvre accomplie par M. Spencer, et l'oeuvre des penseurs qui le précédèrent. Nos critiques ne visent que les sophismes à l'aide desquels le philosophe, confondant, au lieu de les combiner, les points de vue des différentes sciences, parvient à faire miroiter devant nos yeux, en place de l'unité purement logique des choses, le fantôme de leur unité dite réelle ou transcendante.
M. Spencer se voit lui-même obligé d'admettre deux évolutions ou deux redistributions de la matière,--l'une primaire et l'autre secondaire.[55] Ce dualisme exprime très bien la séparation [p.168] de l'organique et de l'inorganique,--l'éternelle antinomie dont notre intelligence s'accable chaque fois que, dédaigneuse des lois qui la régissent, elle cherche la conciliation des différences phénoménales sur tous les chemins hormis celui de la logique pure. L'intégration et la différenciation s'opposent comme deux concepts qui reflètent simplement la distinction entre l'inerte et le vivant, la matière et l'idée. Mais si ce contraste semble suffisamment justifié dans la sphère des choses concrètes, il n'en est plus de même lorsque notre intelligence dépasse les conditions des existences particulières. Et M. Spencer nous transporte dans ces régions supérieures du raisonnement où la définition d'un concept s'élargit au point d'embrasser tous les cas concrets et les généralités les plus disparates.
En effet, l'intégration mécanique ou physique des corps se peut noter ainsi: x, y, z s'agrègent pour devenir x + y + z. Le philosophe définit ce changement comme le passage de [p.169] l'hétérogene à l'homogène, et la définition tient bon tant que x, y, z, se conçoivent comme formant un ensemble abstrait. Celui-ci paraît alors composé de parties hétérogènes qui, concentrées en un groupe figuré par x + y + z, deviennent _moins_ hétérogènes. Mais si x, y, z, cessent d'être considérés comme une unité abstraite, on ne pourrait s'empêcher de voir dans chacun d'eux un élément homogène s'accouplant avec d'autres éléments homogènes et finissant par produire la somme x + y + z, évidemment _plus_ hétérogène que chacune de ses parties constituantes.
Le même raisonnement s'applique au processus inverse, à la différenciation figurée par x + y + z devenant x, y, z. La définition de ce changement comme un passage de l'homogène à l'hétérogène ne soulève aucune difficulté tant que x, y, z, se conçoivent, _in abstracto_ comme un système de caractères fortement liés entre eux. Cet ensemble nous parait alors formé de parties moins intimement unies que [p.170] le système mécanique ou physique x + y + z, et le processus différentiel se présente en réalité comme un passage du plus cohérent (homogène) au moins cohérent (hétérogène). Mais si l'on quitte la sphère abstraite pure pour considérer le seul aspect mécanique ou physique des événements, on arrive à une vue absolument autre. X, y, z, nous semblent alors des systèmes plus homogènes que le produit de leur concentration, x + y + z; par suite, la dispersion de ce total en ses éléments peut à bon droit s'imaginer comme un passage du moins homogène au plus homogène.