Au temps de l'innocence

Part 9

Chapter 93,851 wordsPublic domain

--Je m'absorbe dans mon travail, répondit-il, un peu froissé de la question.

Selon une habitude prise depuis longtemps, les Welland étaient partis la semaine précédente pour Saint-Augustin, dans la Floride, où ils passaient la fin d'hiver. Mr Welland était convaincu qu'il avait les bronches délicates. C'était un homme de nature douce et silencieuse: il n'avait pas d'opinions personnelles, mais, en revanche, il avait des habitudes. Nul ne devait y contrevenir: sa femme et sa fille étaient donc obligées de l'accompagner dans le midi. Il fallait que partout où il allait, il retrouvât son milieu habituel: sans Mrs Welland, il n'aurait su ni trouver ses brosses ni se procurer des timbres.

Tous les membres de cette famille s'adoraient entre eux. Jamais Mrs Welland ni sa fille n'auraient admis l'idée que Mr Welland pût aller seul à Saint-Augustin, et les fils, ne pouvant à cause de leurs occupations s'absenter pendant l'hiver, allaient le rejoindre à Pâques pour revenir avec lui.

Archer ne pouvait discuter la nécessité où May se trouvait d'accompagner son père. Le médecin de famille des Mingott avait attaché sa réputation à une pneumonie que Mr Welland n'avait jamais eue, et il exigeait le séjour à Saint-Augustin. Les fiançailles de May n'avaient dû être annoncées qu'après le retour de la Floride et le fait qu'on avait été amené à les annoncer plus tôt ne changeait en rien les plans de Mr Welland. Archer aurait aimé se joindre aux voyageurs, vivre pour quelques semaines au soleil, canoter et se promener avec sa fiancée; mais lui aussi était tenu par les usages et les conventions. Ses devoirs professionnels n'étaient guère accablants, mais tout le clan Mingott se fût étonné, s'il avait demandé un congé au milieu de l'hiver; et il avait accepté le départ de May avec la résignation qui allait certainement devenir un des principaux éléments de sa vie d'homme marié.

Il sentait que, sous ses paupières baissées, Mme Olenska le regardait.

--J'ai fait ce que vous désirez,--ce que vous m'avez conseillé, dit-elle sans préambule.

--Ah!... J'en suis heureux, répondit-il, embarrassé qu'elle abordât ce sujet à un pareil moment.

--Je me suis rendu compte que vous aviez raison, continua-t-elle, un peu haletante. Mais la vie est parfois difficile... troublante...

--Je sais!

--Je voulais vous dire que j'ai reconnu que vous aviez raison, et que je vous en ai de la gratitude, acheva-t-elle, en portant vivement sa lorgnette à ses yeux.

La porte de la loge s'ouvrit et laissa passer les éclats de voix de Beaufort.

Archer se leva, et sortit du théâtre.

La veille, il avait reçu une lettre de May Welland dans laquelle, avec une candeur caractéristique, elle lui demandait d'être «bon pour Ellen» en son absence... «Elle vous aime et vous admire beaucoup. Elle dissimule sa tristesse, mais elle est isolée et malheureuse. Je ne crois pas que grand'mère la comprenne, ni mon oncle Lovell Mingott. Ils la croient beaucoup plus mondaine qu'elle ne l'est réellement. Je comprends bien, quoi qu'en dise la famille, que New-York doit lui sembler triste. Je crois qu'elle est habituée à beaucoup de plaisirs que nous n'avons pas: à entendre de belle musique, à voir des expositions, à rencontrer les célébrités, les artistes et les auteurs, tous les gens intelligents que vous admirez. Grand'mère ne peut pas se mettre dans la tête qu'elle a besoin d'autre chose que de dîner en ville et d'être bien habillée. Pour moi, je ne vois à New-York que vous qui puissiez l'entretenir des choses qui l'intéressent vraiment.»

Sa May si sage! Comme il l'aimait pour cette lettre! Mais il n'avait pas eu l'intention de suivre ses avis. D'abord il était trop occupé, ensuite il ne tenait pas à jouer trop ostensiblement le rôle de champion de Mme Olenska. Elle savait se garder toute seule beaucoup mieux que ne le croyait la candide May. Elle avait Beaufort à ses pieds, Mr van der Luyden planait au-dessus d'elle comme une divinité protectrice, et de nombreux candidats attendaient leur tour de se déclarer ses défenseurs. Néanmoins, il ne voyait jamais la jeune femme, n'échangeait jamais un mot avec elle, sans se rendre compte que, dans sa naïveté, May avait deviné bien des choses: Ellen Olenska sentait sa solitude, elle souffrait.

XIV

Dans le vestibule du théâtre, Archer tomba sur son ami, Ned Winsett; le seul, parmi ceux que Janey appelait ses «amis intellectuels,» avec lequel il aimât, parfois, vraiment s'entretenir.

Il avait aperçu dans la salle le dos voûté et râpé de l'écrivain, et avait surpris un moment son regard plongeant dans la loge des Beaufort. Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Winsett proposa d'aller prendre un bock dans une petite brasserie allemande au coin de la rue. Archer, qui n'était pas en veine d'épanchement, déclina l'invitation: il avait à travailler.

--Vous avez raison, dit Winsett, allons travailler.

Ils déambulèrent ensemble.

--En réalité, reprit Winsett, ce que je voulais savoir c'est le nom de cette dame brune dans votre loge. Elle était avec les Beaufort, n'est-ce pas?

Archer eut un mouvement d'inquiétude. Pourquoi diable Ned Winsett voulait-il savoir le nom d'Ellen Olenska? Cela ne lui ressemblait pas de faire ainsi le curieux; mais Archer se souvint que Winsett était journaliste.

--Vous n'allez pas l'interviewer, j'espère? dit-il en riant.

--Pas pour mon journal, mais peut-être pour moi-même. Figurez-vous qu'elle est ma voisine: drôle de quartier pour une femme élégante! Et elle a été si bonne pour mon petit garçon! L'enfant avait dégringolé du perron dans la cour, et s'était fait une mauvaise écorchure. Elle s'est précipitée pour le relever, et, tête nue, elle nous l'a rapporté dans ses bras après lui avoir fait un beau pansement. Elle était si belle et si touchante que ma femme en a oublié de lui demander son nom.

Le cœur d'Archer s'émut. C'était bien d'Ellen de s'être ainsi précipitée, tête nue, portant l'enfant dans ses bras.

--Votre voisine s'appelle la comtesse Olenska: c'est une petite-fille de la vieille Mrs Mingott.

--Fichtre! Une comtesse! fit Winsett. Je ne les aurais pas crues aussi aimables. Les Mingott ne le sont pas.

--Ils le seraient, si vous les y encouragiez.

Allons! C'était là leur vieille controverse: la mauvaise volonté obstinée des «intellectuels» à fréquenter le monde élégant. Archer renonça à poursuivre cette éternelle discussion.

--Je me demande, dit Winsett, comment une comtesse a pu s'installer dans notre affreux quartier.

--Parce qu'elle se moque bien du quartier: elle passe devant nos petites catégories sociales sans même s'en apercevoir.

--Hum!... Elle a sans doute fréquenté une société moins fermée, commenta Winsett... Je vous quitte... À bientôt.

Archer le suivit des yeux, ruminant ses dernières paroles, Ce Winsett, il avait ainsi ses éclairs... il voyait... il était intéressant. Archer se demandait comment, à un âge qui pour la plupart des hommes est celui de la lutte, il se résignait à une vie si médiocre. Winsett avait une femme et un enfant, mais Archer ne les connaissait pas. Les deux hommes se rencontraient, soit au «Century Club,» soit au restaurant avec d'autres journalistes ou à la brasserie allemande. Il avait laissé entendre à Archer que sa femme était confinée à la maison: cela pouvait aussi bien vouloir dire qu'elle était souffrante, ou qu'elle n'avait pas l'habitude du monde, ou, peut-être, qu'elle n'avait pas de robe pour y aller. Winsett lui-même témoignait d'une horreur farouche pour les usages «du monde.» Archer, qui trouvait plus propre et plus confortable de se mettre en habit tous les soirs, ne s'était jamais rendu compte que la propreté et le confortable sont les deux choses les plus coûteuses d'un médiocre budget. L'attitude de Winsett lui semblait faire partie de l'insupportable pose des «bohèmes.»

Mais Winsett lui offrait un stimulant intellectuel, et, dès qu'il apercevait sa figure maigre et barbue, aux yeux mélancoliques, il engageait avec lui la conversation. Ce n'était pas par goût que Winsett était journaliste: né malencontreusement dans un monde fermé aux lettres, il avait une vraie vocation d'écrivain. Après avoir publié un petit livre exquis de critique littéraire, dont cent vingt exemplaires seulement avaient été vendus et trente donnés, il avait abandonné sa véritable voie et pris une situation de petit rédacteur dans un magazine féminin où les réclames se mêlaient aux patrons de robes, aux romans d'amour et aux affiches de boissons antialcooliques.

Sur le sujet des «Hearth-Fires» (c'était le titre du magazine) l'ironie de Winsett était inépuisable; mais derrière cette gaîté se cachait l'amertume d'un homme, jeune encore, qui avait lutté et se déclarait vaincu. En causant avec Winsett, Archer constatait le vide, l'inutilité de sa propre vie; mais celle de Winsett était plus vide et plus inutile encore.

Je suis fini, c'est entendu, avait dit un jour Winsett, je ne tiens qu'un article, et il n'a pas cours ici... Mais vous, vous êtes libre, vous êtes riche. Pourquoi renoncer? Il n'y a qu'un avenir: la politique!

Archer se mit à rire. Cette parole lui avait permis de mesurer encore une fois la distance qui séparait sa classe à lui de celle de Winsett. En Amérique, un «gentleman» n'entre pas dans la politique. Ne pouvant expliquer cela à Winsett, Archer répondit évasivement:

--Est-ce que vous voyez un homme propre dans la politique? Ils n'ont pas besoin de nous.

--Qui cela, ils? Pourquoi n'êtes-vous pas, vous, les gentlemen, tous ensemble à leur place?

Archer eut un sourire de condescendance. Inutile de prolonger la discussion! On ne connaissait que trop la triste fin des rares gentlemen qui avaient sali leurs manchettes dans les affaires municipales ou dans la politique d'État. Ce n'était plus possible. Le pays appartenait aux nouveaux riches et aux émigrants: les gens comme il faut devaient s'en tenir aux sports ou à la culture intellectuelle.

--La culture?... Oui... Si nous en avions une! Mais la vie intellectuelle ici meurt d'inanition. Elle ne se nourrit que des restes de la tradition européenne qu'ont apportée vos arrière-grands'pères. Vous n'êtes qu'une pauvre petite minorité; vous n'avez pas de centre, pas de concurrence, pas de clientèle. Vous êtes comme, dans une maison abandonnée, un portrait resté accroché au mur. Vous n'aboutirez jamais à rien, tant que vous ne vous mettrez pas en bras de chemise et que vous ne descendrez pas dans la rue. Ça ou émigrer. Ah Dieu! Si je pouvais émigrer!

Archer n'insista pas et ramena la conversation sur les livres: là, Winsett, éclectique, était toujours intéressant. Émigrer! Comme si un «gentleman» pouvait abandonner son pays! C'était aussi impossible que de se mêler à la politique. Un «gentleman» restait chez lui tout simplement et s'abstenait. Mais on ne ferait pas comprendre cela à Winsett.

Le lendemain matin, Archer parcourut en vain la ville à la recherche de roses jaunes, et arriva en retard à son étude. Il se rendit compte que son absence avait passé inaperçue. Quel inutile assujettissement! Pourquoi n'était-il pas en ce moment sur les sables de Saint-Augustin avec May Welland? Dans les vieilles études, comme celle qui avait à sa tête Mr Letterblair, il y avait toujours deux ou trois jeunes gens riches, sans ambition professionnelle, qui s'asseyaient quelques heures chaque jour devant un bureau. Ainsi pour le monde, pour leur famille, ils étaient «occupés.» Aucun de ces jeunes gens n'avait la prétention de gagner de l'argent, ni même le désir d'avancer dans sa profession, et il leur suffisait de savoir que dans les nobles travaux du droit ils ne dérogeaient pas.

Archer frissonnait à la pensée que lui-même pourrait en être là. Il résistait à la stagnation, il passait ses vacances à voyager, il cultivait les «intellectuels,» il essayait de se «tenir au courant,» comme il l'avait dit un jour à Mme Olenska. Mais une fois marié, que deviendrait cette étroite marge que se réservait sa personnalité? Combien d'autres avant lui avaient rêvé son rêve, qui graduellement s'étaient enfoncés dans les eaux dormantes de la vie fortunée!

Du cabinet de Mr Letterblair, il envoya un mot à Mme Olenska, lui demandant si elle pouvait le recevoir dans l'après-midi. Au cercle, il ne trouva pas de réponse, et n'en reçut pas le jour suivant. Ce silence l'humilia: le lendemain matin, il vit un superbe bouquet de roses jaunes à la devanture d'un fleuriste, mais s'abstint de l'envoyer. Le troisième jour enfin, il reçut par la poste quelques lignes de Mme Olenska. À son grand étonnement, elles étaient datées de Skuytercliff, où les van der Luyden s'étaient retirés aussitôt après avoir embarqué le Duc. «Je me suis évadée, écrivait-elle brusquement et sans préambule, le lendemain du jour où je vous ai rencontré au théâtre. Je voulais être tranquille, réfléchir. Vous aviez raison de me dire toute la bonté de mes hôtes. Je me sens en sécurité ici. Je voudrais que vous y fussiez avec nous.» Elle terminait par une formule banale, sans allusion à la date de son retour.

Le ton de la lettre surprit le jeune homme. De quoi Mme Olenska s'évadait-elle, et pourquoi avait-elle besoin de se sentir en sécurité? Il pensa d'abord que quelque nouveau danger venu d'Europe pouvait planer sur elle; puis il réfléchit qu'elle avait peut-être dans sa manière d'écrire quelque exagération pittoresque. Du reste, elle devait être capricieuse et se fatiguer facilement de ce qui la divertissait un moment.

Il souriait à la pensée des van der Luyden l'amenant une seconde fois à Skuytercliff, et cette fois pour un temps indéfini. Les portes de Skuytercliff s'ouvraient rarement, et un cérémonieux week-end était tout ce que pouvaient espérer les privilégiés. Mais Archer avait vu à Paris la délicieuse pièce du Labiche: _le Voyage de M. Perrichon_, et se rappelait l'attachement tenace et profond de M. Perrichon pour le jeune homme qu'il avait retiré du glacier. Les van der Luyden avaient retiré Mme Olenska de la crevasse où la société de New-York avait failli la précipiter, et outre la sympathie qu'elle leur inspirait, ils sentaient couver en eux le désir d'assurer son sauvetage.

Archer, en apprenant le départ de la jeune femme, se rappela aussitôt qu'il venait de refuser une invitation à aller passer le dimanche chez les Reggie Chivers dans leur propriété à quelques kilomètres de Skuytercliff.

Il en avait assez, depuis longtemps, des parties bruyantes de Highbank, des courses de luge, des promenades en traîneau, des longues marches dans la neige, des flirts innocents et des plaisanteries aussi innocentes, mais plus insipides encore. Il venait de recevoir une caisse de livres nouveaux de son libraire à Londres, et aurait une tranquille journée chez lui avec ses auteurs préférés. Pourtant, tout en froissant entre ses doigts la lettre de Mme Olenska, il alla dans le salon de lecture du cercle, rédigea un télégramme et le fit partir immédiatement. Il savait que Mrs Reggie avait toujours de la place pour un invité de la dernière heure, et qu'il pouvait compter sur son accueil.

XV

Newland Archer arriva chez les Chivers le vendredi soir et exécuta, consciencieusement, le lendemain, tous les rites d'un week-end à Highbank.

Le matin, il fît du toboggan avec la maîtresse de la maison et les plus allants des invités. Dans la journée, il fit le tour du propriétaire. Après le thé, il causa dans un coin avec une jeune fille avec laquelle il avait flirté autrefois et qui venait de se fiancer. Vers minuit, il aida à mettre des poissons rouges dans le lit d'un des invités et à fabriquer un cambrioleur-mannequin dans le cabinet de toilette d'une tante timide. Enfin, il participa à la bataille d'oreillers qui, jusqu'après minuit, bouleversa la maison depuis les chambres d'enfants jusqu'à la cave. Mais le dimanche, il emprunta un traîneau pour aller à Skuytercliff.

La maison de Skuytercliff avait la prétention d'être une villa italienne. Construite par Mr van der Luyden en vue de son prochain mariage avec Miss Louisa Dagonet, c'était une grande bâtisse carrée, peinte en blanc et vert pâle, avec un portique corinthien et d'étroits pilastres entre les fenêtres. De la hauteur où elle était placée, une série de terrasses, que bordaient des balustrades surmontées d'urnes, descendait jusqu'à un petit lac à bord d'asphalte, ombragé de conifères pleureurs. À droite et à gauche des terrasses, s'étendaient les fameuses pelouses, parsemées d'arbres de choix, chacun d'une variété différente, et au delà, de longues rangées de serres. Plus bas, dans un vallonnement, se voyait la petite maison en pierres que le premier «Patroon» avait fait construire sur le terrain qui lui avait été concédé en 1605.

Contre la blanche étendue de neige et le ciel gris d'hiver, la villa italienne avait un aspect assez lugubre. Même en été, elle gardait sa dignité et les plus téméraires corbeilles de cannas ne s'aventuraient jamais à moins de trente pieds de sa façade. Quand Archer sonna, le long tintement sembla se prolonger comme dans un mausolée, et lorsqu'enfin le maître d'hôtel se présenta, il parut aussi étonné que s'il eût été réveillé de son dernier sommeil. Mais Archer était de la famille: le maître d'hôtel crut pouvoir lui dire que la comtesse Olenska était sortie pour se rendre, avec Mrs van der Luyden, aux offices du soir.

--Mr van der Luyden, continua le maître d'hôtel, est à la maison; mais je crois qu'il finit sa sieste ou qu'il lit l'_Evening Post_ d'hier. Je l'ai entendu dire ce matin, à son retour de l'église, qu'il lirait l'_Evening Post_ après le déjeuner. Si vous le désirez, monsieur, je puis aller voir...

Archer répondit qu'il irait au-devant des dames, et le maître d'hôtel, visiblement soulagé, referma majestueusement la porte.

Un groom mena le traîneau aux écuries et Archer traversa le parc pour gagner la grande route. Le village de Skuytercliff n'était distant que d'un kilomètre, mais il savait que Mrs van der Luyden ne marchait jamais, et qu'il rencontrerait la voiture en chemin. Un instant après, venant d'un sentier qui traversait la route, il aperçut un grand chien devançant une mince silhouette en manteau rouge. Il pressa le pas et Mme Olenska s'arrêta court, avec un sourire de bienvenue.

--Ah! vous voilà!

Le manteau rouge lui rendait l'éclat de l'Ellen Mingott d'autrefois. Il rit, lui prenant la main, et répondit:

--Je suis venu pour savoir ce que vous avez voulu fuir...

La figure de la jeune femme s'assombrit:

--Vous le comprendrez tout à l'heure...

La réponse intrigua Archer:

--Qu'avez-vous donc? Que se passe-t-il?

D'un petit mouvement qui rappelait celui de Nastasia, Ellen haussa les épaules et dit d'un ton plus léger:

--Marchons! Le sermon m'a glacée. Et puis, maintenant vous êtes là, je n'ai plus peur.

Le sang monta aux tempes du jeune homme; il saisit un des plis du manteau rouge.

--Ellen! Qu'y a-t-il? Dites-le moi!

--Tout à l'heure. Courons d'abord; j'ai les pieds gelés, cria-t-elle; et, ramassant son manteau, elle s'élança sur la neige, suivie du chien qui gambadait autour d'elle.

Archer s'arrêta un moment, ravi de ce bondissement rouge sur la neige; puis il s'élança à la poursuite de la jeune femme. Ils se rejoignirent, riant et hors d'haleine, devant le portillon qui ouvrait sur le parc.

Elle fixa sur lui son regard:

--Je savais que vous viendriez!

--Cela prouve que vous le désiriez, répondit-il avec une joie secrète.

Le scintillement des arbres givrés remplissait l'air d'une lumière mystérieuse et, comme ils marchaient, la neige durcie semblait chanter sous leurs pas.

--D'où venez-vous? demanda Mme Olenska.

Il le lui expliqua et ajouta:

--J'ai demandé aux Olivers de me recevoir lorsque j'ai reçu votre lettre.

Après un silence, elle dit, avec un imperceptible tremblement dans la voix:

--May vous a demandé de vous occuper de moi?

--Je n'avais pas besoin qu'on me le demandât...

--Vous me trouvez donc bien visiblement sans défense! Quelle pauvre créature vous me croyez tous! Mais les femmes d'ici n'ont donc jamais besoin de secours, pas plus que les bienheureux dans le ciel?

Il baissa la voix:

--Quelle sorte de secours?

--Ne me le demandez pas. Je ne parle pas votre langue, répliqua-t-elle avec vivacité.

La réponse le blessa; il s'arrêta dans le sentier.

--Pourquoi suis-je venu, si vous ne parlez pas ma langue?

--Oh! mon ami!--Elle posa légèrement sa main sur le bras du jeune homme. Il la pressa.--Ellen! Pourquoi ne pas me dire ce qui est arrivé?...

Elle haussa de nouveau les épaules:

--Que peut-il arriver dans le paradis?

Ils marchèrent quelques instants en silence. Enfin elle dit:

--Je vous l'expliquerai, mais où? On ne peut pas être seul une minute dans cette maison aux portes toujours ouvertes, où toujours quelque domestique vous apporte le thé, une bûche ou un journal! Ne peut-on jamais, dans une maison américaine, être un peu seule? Vous qui êtes si réservés, si discrets, comment se fait-il que vous ayez si peu le sens de l'intimité?

--Ah! vous ne nous aimez pas! s'écria Archer.

Ils passaient devant la maison du vieux «Patroon.» Sa façade basse, percée de petites fenêtres, était dominée, à la mode hollandaise, par une seule cheminée centrale. Les volets étaient ouverts, et, à travers les vitres, Archer aperçut la lueur d'un feu.

--Tiens! la maison est ouverte? dit-il.

Elle s'arrêta:

--Pour aujourd'hui, tout au moins. Je désirais la visiter, et Mr van der Luyden a fait allumer du feu, afin que nous puissions y passer en revenant de l'église, ce matin.

Elle monta les marches en courant et tourna la poignée de la porte.

--Elle est encore ouverte. Quelle chance! Entrez et nous pourrons causer tranquillement. Mrs van der Luyden est allée jusqu'à Rhinebeck voir les vieilles tantes, et on ne s'apercevra pas de notre absence.

Il la suivit dans l'étroit couloir. La dépression que lui avaient causée les dernières paroles de la comtesse Olenska fit place à un mouvement de joie. La petite maison intime, avec ses boiseries peintes, ses cuivres où se reflétait le feu, s'ouvrait là pour eux comme par enchantement. Un grand lit de braises luisait encore dans la cheminée de la cuisine, sous un chaudron suspendu à une vieille crémaillère. Des chaises cannées se faisaient face des deux côtés du foyer revêtu de vieilles faïences bleues, et des rangées d'assiettes de Delft ornaient les murs. Archer jeta un fagot dans la cheminée. Mme Olenska, ôtant son manteau, prit une des chaises, et Archer, appuyé à la cheminée, l'interrogea du regard.

--Vous riez maintenant; mais quand vous m'avez écrit, vous étiez malheureuse, dit-il.

--Oui.

Elle ajouta:

--Je ne peux pas me sentir malheureuse quand vous êtes là...

--Je ne serai pas ici longtemps, observa-t-il sèchement.

--Sans doute. Mais je ne sais pas prévoir! Je vis dans le moment où je suis heureuse.

Ces mots glissèrent en lui comme une tentation; pour s'y dérober, il s'éloigna de la cheminée et se mit à regarder les troncs noirs des arbres qui se détachaient sur la neige. Mais il voyait encore, entre lui et les arbres, la jeune femme penchée sur le feu, avec son sourire indolent. Le cœur d'Archer battait en désordre. Était-ce lui qu'elle avait fui? Avait-elle attendu pour le lui dire qu'ils fussent ensemble seuls dans cette chambre?

--Ellen, si vraiment je puis vous aider, si réellement vous désiriez ma venue ici, dites-moi ce qu'il y a, dites-moi à qui vous voulez échapper!

Il parlait sans changer de position, sans se retourner pour la regarder. Si le destin devait parler, ce serait ainsi, avec toute l'étendue de cette chambre entre eux, tandis qu'il continuait, par la fenêtre, à regarder la neige.

Longtemps elle resta silencieuse. Un moment, Archer s'imagina presque entendre qu'elle s'approchait de lui, prête à lui jeter ses bras légers autour du cou. Tout son être palpitait dans l'attente... Soudain il vit un homme vêtu d'un épais pardessus, son col de fourrure relevé, qui s'avançait par le sentier vers la maison. Archer reconnut Julius Beaufort.

--Ah! cria-t-il, éclatant d'un rire sonore.