Part 8
Newland Archer avait toujours accepté cet état de choses comme faisant partie de la structure de son univers. Il savait qu'il y avait, dans la vieille société européenne, des milieux où les peintres, les poètes, les romanciers, les hommes de science, et même les grands acteurs, étaient aussi recherchés que des princes. Il aimait à se figurer quel avait dû être le plaisir de vivre dans des salons où l'on s'entretenait avec ses auteurs favoris: Thackeray, Browning, William Morris, Mérimée (dont les _Lettres à une Inconnue_ étaient un de ses livres préférés). Mais, à New-York, quel rêve irréalisable! Archer connaissait personnellement la plupart des écrivains, musiciens et peintres de sa ville natale. Il les rencontrait au Century Club, ou dans les petits cercles littéraires et musicaux qui commençaient à naître. S'il les voyait avec plaisir dans ces milieux-là, il n'en était pas de même chez les Blenker, où ils se trouvaient mêlés à des femmes du monde aussi ferventes que mal fagotées, qui les exhibaient comme des curiosités. Même après ses conversations les plus intéressantes avec Ned Winsett, Archer gardait l'impression que, si son monde à lui était bien restreint, le leur l'était encore davantage, et que le seul moyen de les élargir l'un et l'autre serait d'arriver à les fondre.
Tout en réfléchissant ainsi, il essayait de se figurer le milieu où la comtesse Olenska avait vécu, avait souffert, avait aussi, peut-être, goûté de mystérieuses joies. Comme elle avait ri en lui racontant que sa grand'mère Mingott et les Welland s'opposaient à son installation dans un quartier bohème abandonné aux «gens qui écrivent!» En réalité, ce que sa famille désapprouvait, c'était l'originalité d'aller habiter un quartier si peu élégant; mais cette nuance lui échappait, et elle pensait que la littérature était considérée comme compromettante.
Elle, au contraire, n'en avait pas peur, à en juger par les livres qu'on voyait épars dans son salon (à New-York, on ne laissait pas traîner de livres dans un salon). La plupart de ces livres étaient des romans, mais qui avaient cependant éveillé l'attention d'Archer par des noms nouveaux: Paul Bourget, Huysmans, les frères de Goncourt. Il pensait à tout cela en approchant de la porte de Mme Olenska. Il sentait qu'elle était femme à changer en lui toute l'échelle des valeurs, et comprit qu'il serait forcé de se mettre à des points de vue incroyablement nouveaux s'il voulait lui être utile dans ses difficultés présentes.
Nastasia ouvrit la porte en souriant d'un air mystérieux. Sur le banc de l'antichambre étaient posés une pelisse de zibeline, un claque marqué aux initiales «J. B.» et un foulard de soie blanche. Ces élégants articles appartenaient indiscutablement à Julius Beaufort.
Archer était furieux, si furieux qu'il fut sur le point de griffonner un mot sur sa carte et de s'en aller; mais il se rappela qu'en écrivant à Mme Olenska il avait, par excès de discrétion, omis de lui dire qu'il désirait la voir seule. Il ne devait donc s'en prendre qu'à lui si elle avait du monde. Il entra dans le salon, résolu à faire sentir à Julius Beaufort que sa présence était inopportune, et à rester le dernier.
Le banquier se tenait debout devant le feu. Derrière lui, deux candélabres de cuivre, garnis de cierges en cire jaunâtre, retenaient la broderie ancienne dont s'ornait la cheminée. Beaufort plastronnait, les épaules effacées, le poids du corps portant sur un de ses grands pieds, et regardait, en souriant, leur hôtesse assise sur un canapé près de la cheminée. Une table couverte de fleurs formait paravent derrière le canapé; et sur le fond d'orchidées et d'azalées, que Newland reconnut pour venir des serres de Beaufort, Mme Olenska se tenait à demi étendue, la tête appuyée sur sa main, laissant voir, par une large manche ouverte, un bras nu jusqu'au coude.
L'usage voulait que les dames qui recevaient le soir portassent de «simples robes de dîner,» c'est-à-dire une armure de soie baleinée, légèrement décolletée, avec des ruches de dentelles remplissant l'échancrure du corsage et des manches étroites découvrant tout juste assez de poignet pour laisser voir un bracelet en or étrusque ou un lien de velours noir. Mais Mme Olenska, insoucieuse de la tradition, était vêtue d'un long fourreau de velours rouge, bordé autour du cou d'une haute fourrure noire. Archer se rappela avoir vu, lors de son dernier séjour à Paris, un portrait du nouveau peintre Carolus Duran (dont les tableaux faisaient sensation au Salon), qui représentait une dame audacieusement habillée d'une robe fourreau, le cou niché dans la fourrure. Il y avait quelque chose de pervers et de provocant dans l'idée de porter des fourrures en plein salon surchauffé, et dans la combinaison d'un cou emmitouflé avec des bras nus; mais, sans conteste, l'effet était agréable.
--Seigneur!... Trois jours entiers à Skuytercliff!... disait Beaufort de sa forte voix sarcastique, comme Archer entrait. Vous ferez bien d'emporter vos fourrures, et votre boule d'eau chaude aussi.
--Comment! la maison est si froide?... demanda-t-elle, tendant sa main gauche à Archer, qui eut l'impression qu'elle s'attendait à ce qu'il la baisât.
--Non, mais la bonne dame l'est! dit Beaufort en saluant négligemment le jeune homme par un signe de tête.
--Moi, je la trouve si aimable! Elle est venue m'inviter elle-même. Grand'mère dit que je ne dois pas manquer d'y aller.
--Grand'mère le dit, c'est tout naturel. Mais moi je dis que c'est une honte que vous manquiez le petit souper que j'ai arrangé pour vous chez Delmonico, dimanche prochain, avec Campanini, Scalchi, et un tas de gens amusants.
--Ah!... Je suis bien tentée!... À part la dernière soirée de Mrs Struthers, je n'ai pas rencontré un seul artiste depuis que je suis ici.
--Quel genre d'artistes voulez-vous dire?... Je connais un ou deux peintres, de charmants garçons que je peux vous amener si vous le permettez, dit vivement Archer.
--Des peintres?... Y a-t-il des peintres à New-York?... demanda Beaufort, d'un ton qui impliquait que, puisqu'il n'achetait pas leurs peintures, les peintres n'existaient pas.
Mme Olenska répondit à Archer avec son sourire grave:
--Ce serait charmant; mais je pensais à des artistes dramatiques, à des chanteurs, des acteurs, des musiciens. La maison de mon mari en était toujours pleine.
Elle prononça les mots «mon mari» comme s'ils ne rappelaient aucun souvenir douloureux, et d'une voix qui paraissait presque soupirer sur les délices perdues de sa vie conjugale. Archer se demandait si c'était la légèreté ou la dissimulation qui lui permettait de faire si aisément allusion à un passé dont elle cherchait, au moment même, à s'émanciper au risque de perdre sa réputation.
--Je trouve, continua-t-elle, que l'imprévu ajoute au plaisir. C'est peut-être une erreur que de voir les mêmes personnes tous les jours.
--C'est bien ennuyeux en tout cas!... New-York meurt d'ennui! bougonna Beaufort. Et quand j'essaie de l'animer pour vous, vous me lâchez!... Écoutez! Pensez-y!... Nous ne pouvons rien arranger après dimanche, car Campanini part la semaine prochaine pour chanter à Baltimore et Philadelphie. J'ai un salon particulier, et un piano Steinway, et ils feront de la musique toute la nuit.
--Comme ce serait délicieux!... Puis-je réfléchir, et vous écrire demain?
Elle parlait en souriant, mais il y avait dans le ton de ses paroles une imperceptible invite à prendre congé. Beaufort s'en rendit compte; mais, n'étant pas habitué à être éconduit, il resta devant elle, un pli obstiné entre les yeux.
--Pourquoi pas maintenant?
--C'est trop grave pour se décider comme cela, à cette heure tardive.
--Vous trouvez qu'il est tard?
Elle répondit froidement:
--Oui, parce que j'ai encore à parler affaires avec Mr Archer.
--Ah! dit Beaufort d'un ton cassant.
Il eut un léger mouvement d'épaules, prit la main de la jeune femme, qu'il baisa avec aisance, et, s'adressant à Archer du pas de la porte:
--Newland, si vous pouvez persuader à la comtesse de rester en ville, vous êtes du souper, c'est entendu.
Puis il partit de son pas lourd et arrogant.
Archer se figura que Mr Letterblair avait prévenu Mme Olenska de sa visite; la première question que lui adressa la jeune femme le détrompa:
--Vous connaissez des peintres, alors?... Vous vivez dans leur milieu?
--Pas précisément. Les arts ici ne sont pas un milieu. On les tient plutôt en marge.
--Vous aimez beaucoup les arts?
--Beaucoup... Quand je vais à Paris ou à Londres, je ne manque pas une exposition... J'essaie de me tenir au courant.
Elle regarda le bout de la petite bottine de satin qui sortait de ses longues draperies.
--Je les aimais beaucoup aussi... Ils remplissaient ma vie... Mais je veux essayer de ne plus y penser... Je veux rompre tout à fait avec ma vie passée; devenir comme tout le monde ici.
Archer rougit.
--Vous ne serez jamais comme tout le monde.
--Ne dites pas cela!... Si vous saviez combien j'ai horreur d'être différente!
Penchée en avant, le masque tragique, elle sembla perdue dans quelque rêverie lointaine.
--Je veux tout oublier, répéta-t-elle.
--Je sais; Mr Low me l'a dit.
--Ah?
--C'est pour cela que je suis venu...
Elle parut un peu surprise, mais sa figure s'éclaira:
--Ainsi, je puis vous parler de mon affaire, au lieu d'en parler à Mr Low?... Ce sera tellement plus facile!
L'intonation de la jeune femme le toucha et il prit confiance. Il comprit qu'elle n'avait prétexté une conversation d'affaires que pour congédier Beaufort, et d'avoir fait congédier Beaufort était pour lui presqu'un triomphe.
--Je suis venu pour que nous en parlions, reprit-il.
La comtesse Olenska restait silencieuse, la tête appuyée sur un bras, le visage pâle, comme éteint par le rouge éclatant de sa robe. Archer fut touché de son expression pathétique, d'autant plus touchante que la jeune femme avait complètement perdu son air d'aisance et de domination.
«Maintenant, nous arrivons aux dures réalités,» pensa-t-il, éprouvant le même recul instinctif qu'il avait si souvent critiqué chez sa mère et chez ses contemporaines. Qu'il avait peu l'expérience de ces situations anormales! Leur vocabulaire même était inusité pour lui et semblait n'appartenir qu'au roman ou au théâtre. Devant ce qui se préparait, il se sentait aussi gauche et embarrassé qu'un petit garçon.
Après un silence Mme Olenska s'écria brusquement:
--Je veux être libre!... Je veux que tout le passé soit effacé!
--Je comprends votre désir.
Le visage de la jeune femme s'anima:
--Alors vous m'aiderez?
--D'abord, hésita-t-il... peut-être aurais-je besoin d'en savoir un peu plus.
Elle sembla surprise.
--Vous savez ce qu'était mon mari... ce qu'était ma vie avec lui?
Il fit un signe d'assentiment.
--Eh bien, alors... que faut-il de plus?... De telles choses sont-elles tolérées ici?... Je suis protestante; notre église ne défend pas le divorce dans un cas comme le mien...
--Non, certainement.
Tous deux retombèrent dans le silence. La lettre du comte Olenski était entre eux comme un spectre. Cette lettre n'avait qu'une demi-page, et n'était, comme Archer l'avait dit à Mr Low, qu'une vague accusation de coquin exaspéré. Mais quelle part de vérité enfermait-elle? Seule la femme du comte Olenski aurait pu le lui dire.
--J'ai parcouru les documents que vous avez remis à Mr Letterblair, dit-il enfin.
--Eh bien... peut-on rien voir de plus abominable?
--Non, certes.
Elle changea légèrement de position, abritant ses yeux avec sa main.
--Vous savez sans doute, continua Archer, que si votre mari veut se défendre comme il vous en menace...
--Eh bien?...
--Il peut dire des choses--des choses qui pourraient être désagréables pour vous, les dire publiquement. Elles risqueraient de courir le monde, de vous blesser, si...
--Si? dit-elle dans un souffle.
--Je veux dire: si peu fondées qu'elles soient.
Elle garda longtemps le silence, si longtemps que ne voulant pas fixer les yeux sur son visage, qu'elle abritait toujours, Archer eut le temps d'imprimer dans son esprit la forme exacte de son autre main, celle qui reposait sur son genou, et tous les détails des trois bagues qu'elle portait. Parmi ces bagues, il remarqua qu'il n'y avait pas d'alliance.
--Mais ses accusations, même publiques, quel mal pourraient-elles me faire ici?
Il fut près de s'écrier: «Ma pauvre enfant! plus de mal ici qu'ailleurs!» Mais il répondit, d'un ton qui résonna à ses oreilles comme la voix de Mr Letterblair:
--La société de New-York est un monde bien petit auprès de celui où vous avez vécu... et il est mené, ce petit monde, par quelques personnes qui ont... des idées un peu arriérées... Nos idées sur le mariage et le divorce tout particulièrement... Notre législation favorise le divorce... nos habitudes sociales ne l'admettent pas.
--En aucun cas?
--Elles ne l'admettent pas, si une femme, même calomniée, même irréprochable, à la moindre apparence contre elle, si elle s'est exposée à la critique en prenant une attitude qui ne rentre pas dans les conventions habituelles, si sa conduite prête à des insinuations...
La comtesse Olenska baissait la tête: Archer attendit, espérant un éclair d'indignation, tout au moins une brève parole de dénégation... Rien ne vint. Une petite pendule de voyage ronronnait; une bûche se brisa, faisant jaillir une gerbe d'étincelles; toute la chambre, calme et immobile, semblait attendre en silence avec Archer.
--Oui, murmura-t-elle enfin, c'est ce que ma famille me dit.
--Il tressaillit légèrement.--«Notre» famille, corrigea-t-elle, et Archer rougit.
--Car vous serez bientôt mon cousin.
--Je l'espère.
--Et vous partagez leur point de vue?
Archer se leva, marcha dans la chambre, fixa un regard vague sur les tableaux accrochés sur le vieux damas rouge, et revint près d'elle d'un pas indécis. Comment pouvait-il dire: «Oui... Si ce que votre mari avance est vrai ou si vous n'avez pas un moyen de le réfuter.»
--Vous le partagez? insista-t-elle, comme il hésitait encore.
Il regarda le feu:--Franchement, que gagneriez-vous qui pût compenser la possibilité, la certitude d'être mal vue de tout le monde?
--Mais... ma liberté: n'est-ce rien?
Au même instant, une pensée traversa l'esprit d'Archer comme un jet de lumière. L'accusation de la lettre était-elle fondée, Ellen espérait-elle épouser le complice de sa faute? Comment lui dire, si elle caressait ce projet, que les lois de l'État s'y opposaient formellement? Le simple soupçon qu'elle pût avoir cette pensée lui durcissait le cœur.
--N'êtes-vous pas libre?... Que peut-on contre vous? Mr Letterblair m'a dit que la question financière était réglée.
--Oui, dit-elle avec indifférence.
--Alors, est-ce que cela vaut la peine de risquer des choses infiniment désagréables et douloureuses?... Pensez aux journaux, à leurs vilenies... C'est stupide, c'est injuste; mais comment changer la société?
--En effet, acquiesça-t-elle, mais d'une voix si faible et si désolée qu'il sentit soudain le remords de ses mauvaises pensées.
--L'individu, dans ces cas-là, est presque toujours sacrifié à l'intérêt collectif; on s'accroche à toute convention qui maintient l'intégrité de la famille, protège les enfants, s'il y en a, divaguait-il, déversant le stock de phrases qui lui venait aux lèvres dans son intense désir de couvrir l'affreuse réalité que le silence de la jeune femme semblait avoir mise à nu. Puisqu'elle ne voulait pas, ou ne _pouvait_ pas, dire le seul mot qui aurait éclairci l'horizon, le désir d'Archer était de ne pas lui laisser deviner qu'il avait pénétré son secret. Mieux valait se tenir à la surface, à la manière prudente du vieux New-York, que de risquer de découvrir une blessure qu'il ne pouvait guérir.
--C'est mon devoir, continua-t-il, de vous aider à voir la situation comme les personnes qui vous aiment le plus: les Mingott, les Welland, les van der Luyden, tous vos amis et vos parents... Si je ne vous disais pas comment ils la jugent, ce ne serait pas loyal de ma part.--Il parlait avec insistance, dans son ardeur à remplir ce silence béant.
Elle répondit lentement:
--Non, ce ne serait pas loyal.
Le feu s'était réduit en cendres, et une des lampes se mit à baisser. Mme Olenska se leva, la remonta, et revint près de la cheminée, mais sans se rasseoir. En restant debout, elle semblait signifier qu'ils n'avaient plus rien à se dire; Archer se leva aussi.
--Je ferai ce que vous désirez, dit-elle brusquement.
Le sang monta au front d'Archer. Déconcerté par la soudaineté de son triomphe, il s'empara maladroitement des deux mains de la jeune femme:
--Je... Je voudrais tant vous aider!...
--Mais c'est bien ce que vous faites... Bonsoir, mon cousin.
Il posa ses lèvres sur les mains glacées de la jeune femme. Mais elle les retira. Archer endossa son pardessus et se plongea dans la nuit d'hiver, la tête bouillonnante de toute l'éloquence qu'il n'avait pas dépensée.
XIII
La salle était bondée au théâtre Wallack.
On jouait _The Shaughraun_, avec Dion Boucicault dans le premier rôle, Harry Montague et Ada Dyas dans les rôles des amoureux. La réputation de l'admirable troupe anglaise était à son apogée, et _The Shaughraun_ faisait toujours salle comble. Au paradis, l'enthousiasme était sans borne; dans les fauteuils et dans les loges, on souriait un peu des sentiments rebattus et des situations sensationnelles, mais on ne s'en amusait pas moins.
Un épisode, surtout, ravissait la salle: c'était celui où Harry Montague, après une scène douloureuse et presque muette, disait adieu à Ada Dyas. L'actrice se tenait près de la cheminée, regardant le feu. Elle était vêtue d'une robe de cachemire gris, qui moulait sa taille et tombait en longs plis jusqu'à ses pieds. Autour du cou, elle portait un ruban de velours noir, dont les bouts pendaient en arrière. Lorsque le jeune homme la quittait, elle restait, les bras appuyés sur la cheminée, la tête dans les mains. Arrivé sur le pas de la porte, Harry Montague s'arrêtait pour la regarder encore; puis il revenait, prenait un des bouts du ruban de velours, le portait à ses lèvres et quittait la pièce sans que la jeune femme eût fait un mouvement. Le rideau tombait sur cet adieu muet.
C'était pour cette scène que Newland Archer aimait revoir _The Shaughraun._ Il trouvait admirables les adieux de Montague et d'Ada Dyas; cela lui rappelait ses meilleurs souvenirs de Bressant et de Croisette à Paris, ou de Madge Robertson et Kendall à Londres. Dans leur douleur inexprimée, ces adieux le remuaient autrement que les accents les plus pathétiques des comédiens en renom.
Ce soir-là, cette petite scène lui parut spécialement poignante; elle évoquait le congé qu'il avait pris de Mme Olenska après leur entretien confidentiel, quelque dix jours auparavant.
Et pourtant, il y avait aussi peu de ressemblance entre les situations qu'entre les personnes. Newland ne prétendait guère à la beauté romantique du jeune acteur anglais, et Miss Dyas était une grande femme aux cheveux roux, dont la haute stature et la figure plutôt laide ne rappelaient en rien la grâce plaintive d'Ellen Olenska. Archer et Mme Olenska n'étaient pas davantage deux amoureux désolés qui se séparent en silence, mais un avocat et sa cliente se disant au revoir après une conversation d'où celui-ci remportait sur le cas de celle-là l'impression la plus douteuse. Où donc était l'analogie qui faisait battre le cœur du jeune homme? Était-il au pouvoir de Mme Olenska de suggérer des possibilités tragiques et troublantes? La jeune femme, avec son passé mystérieux et exotique, semblait née pour le drame et la passion. Archer avait toujours pensé que le hasard et les circonstances ne jouent qu'une faible part dans la destinée de chacun de nous; les êtres sont menés par leur nature: chez Mme Olenska la nature allait au dramatique, Archer le sentait. La tranquille, presque passive jeune femme, était comme vouée à une vie hasardeuse, quelque peine qu'elle prît pour l'éviter ou s'en éloigner. C'était précisément son calme résigné qui permettait de deviner l'orage devant lequel elle avait fui. Les choses qu'elle acceptait comme naturelles donnaient la mesure de celles contre lesquelles elle se révoltait.
Archer l'avait quittée avec la conviction que l'accusation du comte Olenski n'était pas sans fondement. Le personnage mystérieux qui figurait dans le passé de Mme Olenska, le «secrétaire du comte» disait le document, avait sans doute reçu sa récompense après l'avoir aidée dans sa fuite. La vie à laquelle elle avait voulu échapper était intolérable. Elle était jeune, elle avait peur, elle était désespérée. Avait-elle été reconnaissante à son sauveur? Cette gratitude la mettait, aux yeux de la loi et du monde, de pair avec son abominable mari. Archer le lui avait expliqué, comme son devoir le voulait, ajoutant qu'à New-York, si les cœurs étaient simples et bons, elle ne devait cependant pas sur ce chapitre escompter leur indulgence.
Il avait trouvé infiniment pénible de constater la facilité avec laquelle elle avait accepté sa décision. La faiblesse qu'elle avait tacitement avouée la mettait à la merci de Newland; il se sentait attiré vers elle par d'obscurs sentiments de jalousie et de pitié. Il était heureux que ce fût à lui qu'elle eût révélé son secret, plutôt que de le confier à la froide enquête de Mr Letterblair, ou à la curiosité embarrassée des siens. Il se chargea du soin de faire savoir à la famille, qu'ayant reconnu l'inutilité de ses démarches, elle avait renoncé au divorce; et tous s'empressèrent de ne plus penser aux choses «pénibles» dont ils avaient été menacés.
--J'étais sûre que Newland arrangerait cela, disait Mrs Welland en parlant de son futur gendre: et la vieille Mrs Mingott, qui avait convoqué Archer pour un entretien confidentiel, lui avait fait ses compliments, en ajoutant:
--La petite sotte! Je lui avais bien dit que c'était une bêtise: vouloir se faire passer pour Ellen Mingott, devenir une sorte de vieille fille, quand elle a la chance d'être mariée et comtesse!
La scène d'amour entre les acteurs avait rappelé, avec une telle acuité, au jeune homme, sa dernière conversation avec Mme Olenska que, lorsque le rideau tomba sur la séparation des deux amants, il sentit les larmes lui monter à la gorge et il se leva pour quitter le théâtre.
En se retournant, il aperçut la jeune femme dont il avait l'esprit rempli, assise dans une loge avec les Beaufort et d'autres invités. Depuis leur dernière entrevue, il avait évité de la rencontrer; mais comme Mrs Beaufort, le reconnaissant, lui faisait un petit signe d'invitation, il fut obligé de se rendre dans la loge.
Les hommes lui firent place, et après quelques mots échangés avec Mrs Beaufort, qui tenait à montrer sa beauté, mais non à causer, Archer alla s'asseoir derrière Mme Olenska. Mr Jackson, installé près de Mrs Beaufort, lui faisait, à demi-voix, le récit de la soirée du dimanche précédent chez Mrs Lemuel Struthers (quelques personnes disaient qu'on y avait dansé). Mrs Beaufort écoutait ce minutieux récit avec son impeccable sourire, la tête tournée de façon à être vue de profil par les fauteuils d'orchestre. Mme Olenska se retourna vers Archer et lui dit à voix basse:
--Croyez-vous qu'il lui enverra un bouquet de roses jaunes demain matin?
Archer rougit et son cœur battit violemment. Il n'était allé que deux fois chez Mme Olenska et chaque fois il lui avait envoyé un bouquet de roses jaunes, mais sans y joindre de carte. Elle n'avait jusqu'alors fait aucune allusion aux fleurs, et ne semblait pas soupçonner leur provenance. Maintenant, non seulement elle y faisait une allusion, mais elle l'associait à la tendre séparation des amants de la scène: Newland en fut ému et troublé.
--Je m'en allais pour emporter le souvenir de cette scène, dit-il.
À sa grande surprise, il vit pâlir la jeune femme. Elle porta les yeux sur la jumelle de nacre que tenaient ses mains finement gantées, et dit après un silence:
--Que faites-vous pendant l'absence de May?