Au temps de l'innocence

Part 7

Chapter 73,792 wordsPublic domain

--New-York n'est ni Paris, ni Londres.

--Ah, fichtre non! soupira Archer.

--Tu veux dire sans doute que notre société est moins amusante que celle des villes d'Europe? Peut-être as-tu raison; mais nous sommes d'ici, et, quand on vient parmi nous, on doit respecter nos habitudes. Ellen Olenska surtout, puisqu'elle est revenue dans son pays pour échapper à la vie dissipée des sociétés plus brillantes.

Newland ne répondant pas, sa mère s'aventura à dire, après un moment de silence:

--Je vais mettre mon chapeau, et te demanderai de m'accompagner chez Louisa. Je veux la voir un instant avant le dîner.

Archer fronça le sourcil, mais elle insista, conciliante:

--J'ai pensé que tu pourrais lui expliquer ce que tu viens de me dire: que la société à l'étranger est différente, qu'on y est moins collet-monté, que la comtesse Olenska n'a peut-être pas cru froisser mes sentiments. Ce serait, tu sais, mon chéri, ajouta-t-elle avec une inconsciente habileté, dans l'intérêt même de Mme Olenska.

--Chère maman, je ne vois vraiment pas en quoi cette affaire nous regarde. Le duc a mené Mme Olenska chez Mrs Struthers? Le fait est qu'il était venu voir Mme Olenska avec Mrs Struthers. J'étais là. Si les van der Luyden veulent se disputer avec quelqu'un, le véritable coupable est sous leur toit.

--Se disputer?... Newland! Quelle expression! Notre cousin, se disputer? Et puis, le duc est un étranger, et leur hôte. Les étrangers ne connaissent pas nos habitudes. Comment les connaîtraient-ils? Tandis que la comtesse Olenska est une New-Yorkaise, et devrait avoir égard aux sentiments de New-York.

--Eh bien, puisqu'il leur faut une victime, je vous permets de leur livrer la comtesse Olenska, s'écria Archer. Je ne me soucie pas du tout de m'offrir en holocauste pour expier les crimes de Mme Olenska.

--Naturellement tu es tout entier du côté Mingott, répondit la mère d'un ton qui trahissait son irritation intérieure.

Le maître d'hôtel ouvrit les portières du salon et annonça: «Monsieur Henry van der Luyden.»

Mrs Archer piqua son aiguille et repoussa sa chaise d'un geste nerveux.

--Une autre lampe, ordonna-t-elle au domestique, pendant que Janey se penchait sur sa mère pour lui rajuster son bonnet de dentelle.

Mr van der Luyden apparut sur le pas de la porte, et Newland Archer s'avança pour le recevoir.

--Nous parlions justement de vous, mon cousin, dit-il.

Mr van der Luyden sembla déconcerté par ces paroles. Il retira son gant pour serrer la main des dames, et lissa son haut-de-forme avec un peu d'embarras, pendant que Janey avançait un fauteuil.

Archer continua en souriant:

--Et de la comtesse Olenska...

Mrs Archer pâlit.

--Une femme charmante! Je sors de chez elle, dit Mr van der Luyden, rasséréné.

Il s'assit, déposa ses gants et son chapeau à côté de son fauteuil, selon le vieil usage, et continua:

--Elle a un véritable don pour arranger les fleurs. Je lui avais envoyé quelques œillets de Skuytercliff, et j'ai été émerveillé de la façon dont elle les a groupés. Au lieu de les masser en gros bouquets comme notre jardinier-chef, elle les avait dispersés, je ne saurais pas dire comment. Le duc m'avait prévenu; il m'avait dit: «Allez voir avec quel goût elle a meublé son salon!» Et c'est vrai. J'aurais bien voulu lui mener Louisa, si le quartier n'était pas si bohème.

À vrai dire, poursuivit Mr van der Luyden, appuyant sur son pantalon gris sa main décolorée, alourdie par la grande bague du Patroon, à vrai dire, j'étais allé la remercier du mot charmant qu'elle m'avait écrit à propos de mes fleurs, et aussi,--mais ceci entre nous,--pour lui donner un avertissement amical sur l'inconvénient de se faire mener dans le monde par le duc. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler.

Mrs Archer prit un air naïf:

--Le duc l'a-t-il menée dans le monde?

--Eh, oui! Vous savez ce que sont ces grands seigneurs anglais; tous les mêmes. Louisa et moi aimons beaucoup notre cousin, mais on ne peut s'attendre à ce que des gens habitués à la vie des cours tiennent compte de nos petites distinctions républicaines. Le duc va où il s'amuse.

Mr van der Luyden fit une pause, mais personne ne prit la parole.--Il l'a menée, paraît-il, hier soir chez Mrs Lemuel Struthers. Sillerton Jackson est venu tout à l'heure nous raconter cette sotte histoire, et Louisa en a été un peu troublée. J'ai pensé que le plus court serait d'aller tout droit chez Mme Olenska et de lui expliquer, très amicalement, ce que nous pensons à New-York. Il m'a semblé que je le pouvais sans indiscrétion, car le soir où elle a dîné chez nous, elle m'avait laissé entendre qu'elle accepterait mes conseils avec quelque gratitude. Et c'est ce qu'elle a fait.

Mr van der Luyden regarda autour de lui. À défaut d'un air de satisfaction que ne pouvait revêtir un visage aussi distingué, il eut un sourire de sereine bienveillance, que le visage de Mrs Archer se fit un devoir de refléter.

--Comme vous êtes bons tous les deux, mon cher Henry! Newland sera particulièrement touché de ce que vous avez fait là pour lui et la chère May.

Elle jeta un regard à son fils, qui dit aussitôt:

--Je vous suis très reconnaissant, mon cousin; mais j'étais sûr que Mme Olenska vous plairait.

Mr van der Luyden le regarda avec une extrême affabilité.

--Je n'invite jamais chez moi, mon cher Newland, les gens qui ne me plaisent pas. Je viens de le dire à Sillerton Jackson.--Puis, ayant jeté un coup d'œil à la pendule, il se leva et ajouta:--Mais Louisa m'attend. Nous dînons de bonne heure pour mener le duc à l'Opéra.

Quand les portières se furent refermées sur leur cousin, le silence tomba sur la famille Archer.

--Bonté du ciel! Que tout cela est romanesque! finit par s'écrier Janey.

Personne n'avait jamais su ce que voulaient dire ses brusques sorties, et sa famille avait depuis longtemps renoncé à y rien comprendre. Mrs Archer secoua la tête en soupirant.

--Espérons que tout tournera pour le mieux, dit-elle, d'un ton qui signifiait visiblement le contraire.--Newland, il faut que tu restes à la maison pour voir Sillerton Jackson quand il viendra ce soir. Je ne saurais vraiment que lui dire.

--Ma pauvre maman! Mais il ne viendra pas, dit son fils en riant, et en se penchant pour poser un baiser sur le front inquiet de sa mère.

[Note 1: Aux États-Unis, les avocats s'associent, et cumulent les rôles d'avocats et d'avoués.]

XI

Environ quinze jours plus tard, Archer, assis, inoccupé et distrait, devant son bureau du cabinet «Letterblair, Lamson et Low,» avocats à la cour, fut demandé par Mr Letterblair.

Le vieux Mr Letterblair, le conseil accrédité de la haute société de New-York depuis trois générations, trônait derrière son bureau d'acajou en proie à une évidente perplexité. Le voyant caresser ses favoris blancs, passer ses doigts dans ses cheveux en broussaille au-dessus de ses gros sourcils froncés, son jeune associé le comparait, peu respectueusement, au médecin de famille auprès d'un malade dont les symptômes se refusent à tout diagnostic.

--Cher monsieur,--Mr Letterblair, très cérémonieux, disait toujours «monsieur» à son jeune associé,--je vous ai fait demander à propos d'une petite affaire, une affaire dont, pour le moment, je préfère ne pas parler à Mr Lamson ni à Mr Low. Il se renversa sur sa chaise, le front ridé.--Pour des raisons de famille, continua-t-il. Archer leva la tête.--La famille Mingott, dit Mr Letterblair, avec un sourire significatif et en s'inclinant. Mrs Manson Mingott m'a fait demander hier. Sa petite-fille, la comtesse Olenska, désire plaider en divorce contre son mari. Certains documents m'ont été remis.--Il s'arrêta et tapota sur son bureau.--En raison de vos projets d'alliance avec la famille, je voudrais vous consulter, étudier le cas avec vous, avant d'aller plus loin.

Archer sentit le sang lui monter au visage. Depuis sa visite à la comtesse Olenska, il ne l'avait vue qu'une fois, à l'Opéra, dans la loge des Mingott. Et, dans cet intervalle, l'image de la jeune femme s'était atténuée dans son esprit, tandis que May Welland y reprenait légitimement le premier plan. Il n'avait pas entendu parler du divorce de Mme Olenska depuis l'allusion faite en passant par Janey, et dont il n'avait tenu aucun compte. Théoriquement, il était presque aussi hostile que sa mère à l'idée du divorce et il en voulait à Mr Letterblair (sans doute poussé par la vieille Catherine Mingott) de se montrer ainsi disposé à le mêler à l'affaire. Les hommes de la famille étaient assez nombreux, et lui-même n'était pas encore un Mingott.

Il attendit que son chef continuât. Mr Letterblair ouvrit un tiroir et en tira une liasse de papiers.

--Si vous voulez parcourir ces documents?...

Archer s'en défendit:

--Excusez-moi, monsieur, mais précisément à cause de mes projets d'alliance, je préfère que vous consultiez Mr Low ou Mr Lamson.

Mr Letterblair parut surpris et légèrement froissé. Généralement un jeune associé ne rejetait par de telles ouvertures. Il s'inclina.

--Je respecte votre scrupule, monsieur; mais, dans le cas présent, je crois que la vraie délicatesse vous oblige à faire ce que je vous demande. La proposition, du reste, ne vient pas de moi, mais de Mrs Manson Mingott et de son fils. J'ai vu Lovell Mingott, et aussi Mr Welland; ils vous ont tous désigné.

Archer eut un mouvement d'irritation. Depuis quinze jours il s'était laissé porter par les événements. La beauté, le charme de May lui avaient fait oublier la pression des chaînes Mingott. Le commandement de la vieille Mrs Mingott lui rappela tout ce que le clan se croyait en droit d'exiger d'un futur gendre: il se rebiffa.

--C'est l'affaire de ses oncles.

--Ses oncles s'en sont occupés: la question a été examinée par la famille. Tous sont opposés au désir de la comtesse, mais elle tient ferme, et insiste pour avoir un avis juridique.

Le jeune homme gardait le silence. Il n'avait pas ouvert le paquet qu'il tenait toujours à la main.

--Est-ce qu'elle veut se remarier?

--On le suppose; mais elle le nie.

--Alors?

--Vous m'obligerez, Mr Archer, en parcourant d'abord ces papiers. Ensuite, quand nous aurons examiné la question ensemble, je vous dirai mon opinion.

Archer sortit, emportant à contre-cœur les documents. Depuis leur dernière rencontre, les circonstances l'avaient aidé à se libérer de la pensée de Mme Olenska. Les instants passés au coin de la cheminée les avaient amenés à une intimité momentanée, que l'arrivée du duc de Saint-Austrey, pilotant Mrs Lemuel Struthers, et si bien accueilli par la comtesse, avait interrompue assez à propos. Deux jours plus tard, Archer avait assisté à la comédie de la rentrée en grâce de la jeune femme auprès des van der Luyden. Il s'était dit, avec une pointe d'aigreur, qu'une femme, qui, par ses remerciements à propos d'un bouquet de fleurs, avait su toucher le vieux et important personnage qu'était Mr van der Luyden, n'avait nul besoin, ni des consolations, ni de l'appui moral d'un jeune homme d'aussi petite envergure que lui, Newland Archer.

Ces considérations ironiques rendaient quelque lustre aux ternes vertus domestiques. Impossible d'imaginer May Welland étalant ses affaires privées et répandant ses confidences parmi des étrangers! Jamais elle ne lui sembla plus fine et plus charmante que dans la semaine qui suivit. Il s'était même résigné aux longues fiançailles, depuis qu'elle avait trouvé à lui opposer un argument qui l'avait désarmé. «Vous savez que vos parents vous ont toujours cédé depuis votre enfance,» avait-il dit. Elle, avec son clair regard, lui avait répondu: «C'est bien pour cela qu'il me serait dur de leur refuser la dernière chose qu'ils aient à me demander, avant que je ne les quitte.» C'était la note du vieux New-York: c'était celle qu'il aimerait toujours à retrouver chez sa femme.

Les documents dont il prit connaissance ne lui apprirent pas grand'chose, mais le plongèrent dans un courant d'idées pénibles. C'était un échange de lettres entre l'avocat du comte Olenski et l'étude parisienne à laquelle la comtesse avait confié la défense de ses intérêts financiers. Il y avait aussi une courte lettre du comte à sa femme. Après l'avoir lue, Archer se leva, serra les papiers dans leur enveloppe et rentra dans le bureau de Mr Letterblair.

--Voici les lettres, monsieur. C'est entendu, je verrai la comtesse Olenska, dit-il, d'une voix nerveuse.

--Je vous remercie, Mr Archer. Êtes-vous libre ce soir? Venez dîner; nous causerons ensuite, pour le cas où vous voudriez voir notre cliente dès demain.

Newland Archer rentra directement chez lui. C'était une soirée d'une lumineuse transparence: une lune jeune et candide montait au-dessus des toits. Archer voulait imprégner son âme de cette pure splendeur, et ne parler à personne jusqu'au moment de son rendez-vous avec Mr Letterblair. Depuis la lecture des lettres, il avait compris qu'il fallait qu'il vît lui-même Mme Olenska, afin d'éviter que les secrets de la jeune femme ne fussent exposés devant d'autres. Une grande vague de compassion avait eu raison de son indifférence. Ellen Olenska se présentait à lui comme une créature malheureuse et sans défense, qu'il fallait, à tout prix, empêcher d'entreprendre une lutte dont elle ne sortirait que plus meurtrie.

Elle avait dit que Mrs Welland désirait qu'elle passât sous silence tout ce qu'il pouvait y avoir de «pénible» dans son passé.

L'innocence de New-York n'était-elle donc qu'une simple attitude? Sommes-nous des pharisiens? se demanda Archer. Pour la première fois, il fut amené à réfléchir sur les principes qui l'avaient jusque-là dirigé. Il passait pour un jeune homme qui ne craignait pas de se compromettre: son flirt avec cette pauvre petite Mrs Thorley Rushworth lui avait donné quelque prestige romanesque. Mais Mrs Rushworth était de la catégorie des femmes un peu sottes, frivoles, éprises de mystère: le secret et le danger d'une intrigue l'avaient plus intéressée que les mérites de celui qui avait été son amant. Newland avait beaucoup souffert de cette constatation: il y trouvait, maintenant, presque un soulagement. L'aventure, en somme, ressemblait à celles que les jeunes gens de son âge avaient tous traversées, et dont ils étaient sortis la conscience calme, convaincus qu'il y a un abîme entre les femmes qu'on aime d'un amour respectueux et les autres. Ils étaient encouragés dans cette manière de voir par leurs mères, leurs tantes et autres parentes: toutes pensaient comme Mrs Archer que, dans ces affaires-là, les hommes apportent sans doute de la légèreté, mais qu'en somme la vraie faute vient toujours de la femme.

Archer commença à soupçonner que, dans la vie compliquée des vieilles sociétés européennes, riches, oisives, faciles, les problèmes d'amour étaient moins simples, moins nettement catalogués. Il n'était sans doute pas impossible d'imaginer, dans ces milieux indulgents, des cas où une femme, sensible et délaissée se laisserait entraîner par la force des circonstances à nouer un de ces liens que la morale réprouve.

Arrivé chez lui, il écrivit un mot à la comtesse Olenska pour lui demander à quelle heure elle pourrait le recevoir le lendemain. Elle répondit que, partant le lendemain matin pour Skuytercliff, jusqu'au dimanche soir, elle ne pourrait l'attendre que le jour même; il la trouverait seule après-dîner. Archer sourit en pensant qu'elle finirait la semaine dans la majestueuse solitude de Skuytercliff, mais aussitôt après, il se dit que, là plus qu'ailleurs, elle souffrirait de se trouver parmi des gens résolument fermés à tout ce qui est «pénible.»

Il arriva à sept heures chez Mr Letterblair, heureux d'avoir un prétexte pour se rendre libre aussitôt après le dîner. Il s'était fait une opinion personnelle d'après les documents qui lui avaient été confiés, et il ne tenait pas spécialement à la communiquer à son chef. Mr Letterblair était veuf: ils dînèrent seuls dans une pièce sombre, sur les murs de laquelle on voyait des gravures jaunies représentant «La mort de Chatham» et «Le Couronnement de Napoléon.» Sur le buffet, entre de beaux coffrets cannelés du XVIIIe siècle, se trouvait une carafe de Haut-Brion et une autre du vieux porto des Lanning (don d'un client). Le prodigue Torn Lanning avait déconsidéré sa famille en vendant sa cave un an ou deux avant sa mort mystérieuse et suspecte à San Francisco. Ce dernier incident avait été moins humiliant pour les siens que la vente de sa cave.

Après un potage velouté aux huîtres, on servit une alose aux concombres, suivie d'un dindonneau entouré de beignets de maïs, auquel succéda un canard sauvage avec une mayonnaise de céleris et de la gelée de groseille. Mr Letterblair, qui déjeunait de thé et d'une sandwich, dînait copieusement et sans hâte; il insista pour que son hôte fît de même. La nappe enlevée, les cigares s'allumèrent, et Mr Letterblair, se renversant sur sa chaise, poussa le porto vers Archer. Chauffant son dos au feu, il dit:

--Toute la famille est contre le divorce, et je crois qu'elle a raison.

Archer se sentit immédiatement d'un avis opposé.

--Pourtant, si jamais un cas s'est présenté...

--Qu'y gagnerait-elle?... _Elle_ est ici, _il_ est là; l'Atlantique est entre eux. Elle ne retrouvera pas un dollar de plus que ce qu'il lui a rendu volontairement. Les clauses de cet abominable contrat français y ont mis bon ordre. À tout prendre, Olenski a agi généreusement. Il pouvait la renvoyer sans un sou.

Le jeune homme le savait: il resta silencieux.

--Il paraît, cependant, continua Mr Letterblair qu'elle n'attache pas d'importance à l'argent; alors, comme le dit la famille, pourquoi ne pas laisser les choses comme elles sont?

Quand Archer était arrivé chez Mr Letterblair il était en parfait accord de vues avec lui; mais, dans la manière dont ce vieillard égoïste, bien nourri, suprêmement indifférent, exposait la question, il croyait entendre la voix pharisaïque de la société, ne songeant qu'à se barricader contre tout ce qui pouvait être «pénible.»

--Il me semble que c'est à la comtesse Olenska de décider, dit-il sèchement.

--Hum!... Avez-vous pensé aux conséquences, si elle se décidait pour le divorce?

--Vous voulez dire la menace de son mari?... De quel poids peut-elle être?... Simple vengeance d'un mauvais drôle.

--S'il se défendait sérieusement, il pourrait sortir des choses pénibles.

--_Pénibles!_... dit Archer avec ironie.

Mr Letterblair le regarda d'un air étonné et le jeune homme, renonçant à faire comprendre sa pensée, acquiesça par un signe de tête, pendant que son chef continuait:

--Un divorce est toujours une chose pénible. Vous en convenez?

--En effet... dit Archer.

--Alors, je compte sur vous, les Mingott comptent sur vous, pour user de votre influence sur Mme Olenska et la détourner de ce projet.

Archer hésita.

--Je ne puis m'engager avant d'avoir vu la comtesse Olenska.

--Mr Archer, je ne vous comprends pas. Voulez-vous vous marier dans une famille qui est sous le coup d'un scandale?

--Je ne vois pas que mon mariage ait rien à faire là-dedans.

Mr Letterblair déposa son verre de porto et regarda son jeune associé d'un air inquiet. Archer comprit que Mr Letterblair allait peut-être lui retirer l'affaire. Mais maintenant que la cause lui avait été confiée, il prétendait la garder; et il s'appliqua à rassurer le méthodique vieillard qui représentait la conscience légale des Mingott.

--Vous pouvez être sûr, monsieur, que je ne m'avancerai pas avant de vous en avoir référé. Je voulais seulement dire que je préférerais réserver mon jugement jusqu'à ce que j'aie entendue Mme Olenska.

Mr Letterblair approuva de la tête une discrétion digne de la meilleure tradition de New-York, et le jeune homme, prétextant un engagement, prit congé.

XII

La coutume de faire des visites le soir, après le dîner, prévalait encore à New-York, malgré la jeune coterie de gens chic qui la trouvait ridicule. Comme il descendait lentement la Cinquième Avenue, Archer remarqua, dans la grande voie déserte, une file de voitures qui stationnaient devant la maison des Reggie Chivers; il se souvint qu'ils donnaient ce soir-là un dîner en l'honneur du Duc. Traversant Washington Square il vit un monsieur âgé, en pardessus et cache-nez, monter un perron et disparaître dans un vestibule éclairé: c'était le vieux Mr du Lac qui allait voir ses cousins Dagonet. Ensuite il aperçut, au tournant de la Dixième Rue, Mr Samson, de son étude, qui allait rendre visite aux vieilles Misses Lanning. Un peu plus loin, dans la Cinquième Avenue, Beaufort se montra sur le pas de sa porte, vivement silhouetté par la lumière de l'antichambre. Il monta dans son coupé et partit dans une direction mystérieuse. Ce n'était pas un soir d'Opéra, personne ne recevait: donc la sortie de Beaufort devait être clandestine. Archer évoqua aussitôt une petite maison située au delà de Lexington Avenue, qui s'était récemment ornée de rideaux enrubannés et de caisses fleuries. Devant la porte nouvellement repeinte, on voyait souvent stationner le coupé jaune serin de Miss Fanny Ring.

Au delà de la glissante pyramide qui composait le monde de Mrs Archer s'étendait la région hétéroclite où vivaient des artistes, des musiciens et des «gens qui écrivent.»--Ces échantillons épars de l'humanité n'avaient jamais essayé de s'amalgamer avec la société. En dépit de leurs originalités on les disait pour la plupart dignes d'estime; mais ils préféraient rester entre eux. Medora Manson, dans ses jours de prospérité, avait fondé un «salon littéraire;» mais il s'était éteint de lui-même, faute de gens de lettres pour le fréquenter.

D'autres avaient fait la même tentative. Chez Mrs Blenker, femme bouillonnante et bavarde, et mère de trois filles à sa ressemblance, on rencontrait le grand acteur tragique Edwin Booth, Adelina Patti, William Winter le critique dramatique, l'acteur anglais George Rignold, des éditeurs, des critiques littéraires et musicaux. Mrs Archer et son groupe éprouvaient une certaine timidité vis à vis de ces personnes. Elles étaient d'espèce particulière, difficiles à classer; on ne connaissait pas l'arrière-plan de leurs vies et de leurs esprits. La littérature et les arts étaient hautement appréciés dans l'entourage des Archer; et Mrs Archer s'évertuait toujours à expliquer à ses enfants combien la société était plus agréable à l'époque où elle comprenait des gens de lettres comme Washington Irving, Fitz Greene Halleck et l'auteur de _The Culprit Fay._ Les plus célèbres auteurs de cette génération avaient été des «gentlemen.» Peut-être les inconnus qui leur avaient succédé étaient-ils d'aussi honnêtes gens; mais leur origine, leur tenue, leurs tignasses incultes, leurs relations avec les acteurs et les chanteurs, empêchaient de les classifier d'après le critérium du vieux New-York.

--Quand j'étais jeune fille, disait Mrs Archer, nous connaissions tous les gens qui habitaient entre la Batterie et Canal Street. Les gens qu'on connaissait étaient seuls à avoir leur voiture: rien n'était plus facile que de situer quelqu'un. Maintenant, on ne sait plus,--et on aime autant ne pas savoir.

Peu embarrassée de préjugés, indifférente aux fines distinctions sociales, la vieille Mrs Mingott aurait pu relier les deux milieux; mais elle n'ouvrait jamais un livre, ne regardait jamais un tableau; et la musique lui rappelait seulement les soirées de gala aux Italiens, à l'époque de ses triomphes aux Tuileries. Beaufort aussi, qui la valait en audace, aurait pu essayer de combler le fossé; mais ses salons somptueux, ses laquais en culottes, intimidaient la race artistique. De plus, aussi peu cultivé que Mrs Mingott, il considérait les écrivains comme des pourvoyeurs salariés, préposés au plaisir des riches, et son opinion n'avait jamais été mise en question par quelqu'un d'assez riche pour l'influencer.