Part 6
--Vous l'avez arrangé avec un goût exquis, répondit Archer, rougissant de la banalité du propos. Il se sentait comme emprisonné dans le convenu par son désir même de dire quelque chose de frappant.
--C'est bien insignifiant! Ma famille méprise mon petit coin. En tout cas, c'est moins triste que chez les van der Luyden.
Archer fut ébloui de tant d'audace: on aurait trouvé peu d'esprits assez subversifs pour traiter de triste l'imposante demeure des van der Luyden. Les privilégiés qui y pénétraient, avec un léger frisson, étaient d'accord pour louer l'élégance des salons. Archer était ravi que la comtesse Olenska eût traduit l'impression générale.
--Ce que vous avez fait ici est délicieux, répéta-t-il.
--Je l'avoue, j'aime cette petite maison; mais c'est surtout, je crois, parce qu'elle est dans mon pays, à New-York, et... et que j'y suis seule.
Elle parlait si bas qu'il entendit à peine la fin de la phrase. Embarrassé, il répondit:
--Vous aimez tant que ça être seule?
--Oui, puisque mes amis m'empêchent de sentir ma solitude...--Elle s'assit près du feu et ajouta: Nastasia nous apportera le thé.--Puis, faisant signe à Archer de reprendre sa place: Je vois que vous avez déjà choisi votre coin.
Renversée dans un fauteuil, elle croisa ses bras derrière sa tête, et regarda le feu, les yeux mi-clos.
--C'est l'heure que je préfère, dit-elle; et vous?
Archer crut devoir au sentiment de sa dignité de demander:
--Je craignais que vous n'eussiez oublié l'heure. Beaufort vous a sans doute retardée.
Elle prit un air amusé.
--Que voulez-vous dire? Avez-vous attendu longtemps? Mr Beaufort m'a menée voir un tas de maisons, puisqu'on a décidé que je ne devais pas rester dans celle-ci.--Elle avait l'air de se désintéresser et de Beaufort et de son visiteur, et continua:--Je n'ai jamais vu une ville où l'on ait plus de répugnance à habiter les quartiers excentriques. Quelle importance cela a-t-il? On m'a dit que cette rue est très convenablement habitée.
--Elle n'est pas à la mode.
--À la mode? Attachez-vous tant d'importance à la mode? Pourquoi ne pas se faire sa mode à soi? Peut-être ai-je toujours vécu avec trop d'indépendance. En tout cas, je veux faire ce que vous faites tous: je veux sentir de l'affection et de la sécurité autour de moi.
Il fut ému, comme la veille quand elle lui avait parlé de son désir d'être guidée.
--Voilà justement ce que souhaitent vos amis. Il n'y a rien à craindre à New-York, ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme.
--Oui, n'est-ce pas? On en a l'impression, s'écria-t-elle, sans saisir l'ironie. C'est comme d'entrer en vacances, quand on a été une bonne petite fille qui a bien fait tous ses devoirs.
La comparaison ne plut pas à Newland. Il voulait bien parler de New-York sur un ton cavalier, mais il n'aimait pas que d'autres prissent la même liberté. Il se demandait si Ellen ne commençait pas à comprendre que la société de New-York était une redoutable machine qui avait été bien près de la broyer. Le dîner des Lovell Mingott, retapé in extremis, fait de pièces et morceaux pris à différents milieux sociaux, aurait dû lui apprendre le péril auquel elle avait échappé. Elle n'avait jamais compris le danger, ou elle l'avait perdu de vue dans le triomphe de la soirée des van der Luyden. Archer inclinait à la première supposition, et l'idée que, pour la jeune femme, les distinctions sociales de New-York n'existaient pas encore, l'agaçait vaguement.
--Hier soir, dit-il, tout New-York se pressait pour vous faire honneur. Les van der Luyden ne font pas les choses à moitié.
--Les aimables gens! Leur réunion était si charmante! Tout le monde paraît avoir pour eux tant d'estime!
Les termes semblaient peu appropriés: les mêmes eussent convenu pour un goûter chez la chère vieille miss Lanning.
--Les van der Luyden, dit pompeusement Archer, disposent d'une grande influence sur la société de New-York. Malheureusement, à cause de la santé de Mrs van der Luyden, ils reçoivent très rarement.
Elle dégagea ses mains de dessus sa tête et attacha sur Archer des yeux pensifs.
--N'est-ce pas là, la raison?...
--La raison?...
--De leur grande influence... qu'ils se fassent si rares!
Il rougit un peu, la regarda fixement, puis soudain il comprit la portée de cette remarque. D'un seul coup elle avait frappé les van der Luyden, et ils s'écroulaient! Il rit et les sacrifia.
Nastasia apporta le thé avec des tasses japonaises sans anses, et des assiettes couvertes. Elle plaça le plateau sur une table basse auprès de la comtesse Olenska.
--Vous m'expliquerez tout: vous me direz tout ce que je dois savoir, continua-t-elle, en s'approchant pour lui offrir une tasse de thé.
--C'est vous qui m'expliquez, vous qui ouvrez mes yeux à des choses que je regarde depuis si longtemps que je finis par ne plus les voir!
Elle détacha de son bracelet un petit porte-cigarettes en or, le lui tendit, et prit elle-même une cigarette.
--Alors, nous pouvons nous aider mutuellement. Mais c'est surtout moi qui ai besoin de secours. Dites-moi exactement ce que je dois faire.
Il fut sur le point de lui dire: «Ne vous montrez pas en voiture avec Beaufort;» mais il était trop pénétré par l'atmosphère de la chambre, qui était son atmosphère à elle, pour risquer cet avis. C'eût été comme de dire à quelqu'un, au moment où il achète des parfums à Samarkande, qu'il est nécessaire de s'approvisionner de vêtements chauds pour passer l'hiver à New-York. New-York semblait beaucoup plus loin que Samarkande, et si vraiment ils devaient s'entraider, elle lui rendait le premier de leurs services mutuels en lui faisant voir sa ville natale objectivement. Vu ainsi, comme par le gros bout d'un télescope, New-York semblait singulièrement petit et distant: c'est ainsi qu'on l'aurait vu de Samarkande.
Une flamme jaillit des bûches, et la comtesse Olenska, se penchant en avant, tendit ses mains fines si près du feu qu'une fine auréole entoura l'ovale de ses ongles. La lumière soudaine fit rougir les boucles échappées des nattes sombres de la jeune femme et rendit plus pâle encore la pâleur de son visage.
--Il y a assez de monde pour vous dire ce que vous devez faire, reprit Archer avec une secrète envie.
--Mes tantes? Et ma chère vieille grand'mère?... Elles m'en veulent un peu de m'être émancipée, ma pauvre grand-mère surtout. Elle aurait voulu me garder avec elle; mais j'avais besoin d'être libre.
Archer fut abasourdi par cette façon légère de s'exprimer sur la formidable Catherine, et ému à la pensée de ce qui avait pu donner à Mme Olenska cette soif d'une liberté qui comportait tant de solitude. Mais l'image de Beaufort l'irritait.
--Je crois comprendre ce que vous éprouvez, dit-il. Votre famille vous conseillera, vous expliquera les différences, vous montrera la voie.
Elle releva ses fins sourcils.
--New-York est-il un tel labyrinthe? Je le croyais tout droit d'un bout à l'autre, comme la Cinquième avenue, et avec toutes ses rues numérotées.--Elle sembla deviner, chez le jeune homme, une légère désapprobation, et ajouta, avec ce sourire qui illuminait tout son visage:--Si vous saviez comme je l'aime, précisément à cause de cela: toutes ces lignes droites, dans tous les sens, avec toutes ces grandes étiquettes honnêtes sur chaque chose!
Il saisit la balle au bond.
--On peut mettre des étiquettes sur les choses, pas sur les personnes.
--Peut-être. Sans doute je simplifie trop: mais vous m'avertirez quand je me tromperai.--Elle se tourna vers lui.--Il n'y a que deux personnes ici qui puissent me renseigner: vous et Mr Beaufort.
Archer fut un peu saisi d'entendre accoler son nom à celui de Beaufort. Mais il songea à l'atmosphère malsaine où Ellen avait vécu; il pensa qu'il devait profiter de la confiance qu'elle lui témoignait pour lui montrer Beaufort et tout ce qu'il représentait sous son jour véritable, et lui en inspirer le dégoût.
Il répondit doucement:
--Je comprends: mais tout d'abord, gardez l'appui de vos vieux amis, des femmes comme votre grand'mère Mingott, Mrs Welland, Mrs van der Luyden. Elles vous aiment, vous admirent, désirent vous aider.
Elle hocha la tête et soupira:
--Oh! je sais, je sais. Elles veulent m'aider, mais à la condition de ne rien entendre qui leur déplaise. Ma tante Welland me l'a dit en propres termes. On ne désire donc pas savoir la vérité ici? La solitude, c'est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous demandent que de dissimuler vos pensées.
Elle cacha sa figure dans ses mains et Archer vit ses minces épaules secouées par un sanglot.
--Madame Olenska! Je vous en prie... Ellen, supplia-t-il, en se levant et se penchant sur elle.
Il prit une de ses mains, la serra, la caressa comme celle d'un enfant, pendant qu'il murmurait des mots de réconfort. Mais elle se libéra, et leva sur lui des yeux encore pleins de larmes.
--Ici, on ne pleure pas; au Paradis, il n'y a pas de raison de pleurer, dit-elle, en rajustant ses tresses, et se penchant, déjà souriante, au dessus de la bouilloire.
Archer se disait en tremblant que deux fois il l'avait appelée «Ellen» et qu'elle ne l'avait pas remarqué. Bien loin, comme par le petit bout de la lorgnette, il aperçut la blanche image, estompée, de May Welland, à New-York.
Tout à coup, Nastasia passa la tête, dit quelques mots à voix basse. Mme Olenska, la main encore dans ses cheveux, poussa une exclamation, un vif «_già! già!_» et le duc de St-Austrey entra, pilotant une grosse dame, coiffée d'une perruque noire surmontée de plumes rouges: d'abondantes fourrures l'emmitouflaient.
--Ma chère comtesse, je vous ai amené une de mes vieilles amies, Mrs Struthers. On ne l'avait pas invitée à la soirée d'hier, et elle désire vous connaître.
Mme Olenska s'avança, avec des paroles de bienvenue, vers le singulier couple. Elle ne sembla pas trouver insolite la liberté que prenait le duc en lui amenant ainsi une étrangère. Le duc lui-même semblait trouver cela parfaitement naturel.
--J'ai tant désiré faire votre connaissance, ma chère! s'écria Mrs Struthers, d'une voix sonore qui s'accordait avec ses plumes éclatantes et avec sa perruque aux reflets métalliques.
Je veux connaître tous ceux qui sont jeunes, intéressants et charmants. Le duc me dit que vous aimez la musique. N'est-ce pas, mon cher duc? Vous êtes pianiste, vous-même, je crois. Alors voulez-vous venir demain entendre Joachim? Je reçois tous les dimanches. C'est le jour où New-York ne sait que faire; alors je lui dis: «Venez, amusez-vous!» Le duc a pensé que vous seriez attirée par Joachim. Vous retrouverez beaucoup d'amis.
Le visage de Mme Olenska s'illumina de plaisir.
--Comme c'est aimable! Comme le duc est bon d'avoir pensé à moi! Je serai trop heureuse de venir.
Elle avança un fauteuil près de la table à thé et Mrs Struthers s'y installa béatement.
--Voilà qui est convenu, ma chère; et amenez ce jeune homme avec vous.
Mrs Struthers tendit à Archer une main cordiale.
--Excusez-moi, je ne peux pas retrouver votre nom; mais je suis sûre de vous avoir déjà rencontré. J'ai rencontré tout le monde, ici, à Paris, ou à Londres. Êtes-vous dans la diplomatie? Tous les diplomates viennent chez moi. Vous aussi, vous aimez la musique? Mon cher duc, ne manquez pas de l'amener.
Archer remercia et prit congé; il se sentait gêné comme un écolier. Au surplus, il ne regrettait pas que sa visite eût été interrompue par cette entrée inopinée: si seulement elle s'était produite un peu plus tôt, elle lui aurait épargné une dépense d'émotion bien inutile.
Dehors, il se rappela qu'il était à New-York et il eut l'impression que May Welland se rapprochait de lui. Il se dirigea vers sa fleuriste habituelle, pour envoyer à la jeune fille la corbeille de muguets qu'à sa grande confusion il avait oublié de commander le matin. Après avoir écrit un mot sur une carte, comme il attendait une enveloppe, il parcourut des yeux la boutique fleurie, et son regard fut attiré par un bouquet de roses jaunes. Il n'en avait jamais vues d'un jaune aussi doré, aussi lumineux. Son premier mouvement fut de les envoyer à May au lieu des muguets. Mais ces fleurs ne seyaient pas à la jeune fille: elles avaient quelque chose de trop riche, de trop fort, dans leur chaud éclat. Presque sans savoir ce qu'il faisait, dans une brusque saute d'humeur, Newland fit signe à la fleuriste de mettre les roses dans un long carton, et glissa une carte dans une seconde enveloppe, sur laquelle il inscrivit le nom de la comtesse Olenska. Puis, au moment de s'en aller, il retira la carte, laissa l'enveloppe vide sur la boîte.
--Portez-les tout de suite, fit-il, en désignant les roses.
X
Le lendemain, après le déjeuner, Archer put obtenir de May qu'elle vînt avec lui faire une promenade au Central Park. C'était un dimanche et, selon la vieille coutume de New-York, elle devait accompagner ses parents à l'église matin et après-midi; mais Mrs Welland ferma les yeux sur cette infraction aux usages, car, le matin même, elle avait obtenu de sa fille de se plier aux longues fiançailles qui permettraient de constituer un trousseau brodé à la main, et comptant le nombre de douzaines nécessaires.
Le temps était exquis. Le long du Mail, la voûte des branches dépouillées se dessinait sur un fond de lapis, au-dessus d'une couche de neige étincelante. Les couleurs de May s'avivaient dans le froid, comme celles d'un jeune érable à la première gelée. Archer, fier des regards qu'elle attirait, oubliait ses perplexités secrètes dans la joie de la regarder.
--C'est une sensation délicieuse de s'éveiller le matin en respirant l'odeur des muguets! dit-elle en souriant.
--Pardonnez-moi, si, hier, votre bouquet est arrivé en retard; je n'avais pas eu le temps de passer chez la fleuriste le matin, répondit-il.
--C'est la preuve que vous les choisissez vous-même chaque jour. Pour rien au monde je ne voudrais que votre bouquet arrivât toujours à la même heure, comme un professeur de piano, car je saurais alors que vous l'avez commandé d'avance une fois pour toutes. Ainsi avait fait Lawrence Lefferts, lorsqu'il s'est fiancé avec la pauvre Gertrude.
--Ça leur ressemble, dit Archer, enchanté de cette fine remarque.
Et il se sentit assez sûr de lui-même pour ajouter:
--Quand je vous ai envoyé des muguets hier, j'ai vu quelques belles roses jaunes, et je les ai fait porter à la comtesse Olenska. Ai-je bien fait?
--Comme c'est gentil! Cela lui fait tant de plaisir quand on pense à elle! Ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas parlé de vos roses. Elle a déjeuné avec nous ce matin, et nous a dit que Mr Beaufort lui avait envoyé de magnifiques orchidées et que Mr van der Luyden avait fait venir pour elle de Skuytercliff toute une corbeille d'œillets. Il semble que ce soit nouveau pour elle de recevoir des fleurs. N'en envoie-t-on pas en Europe? Elle trouve que c'est une coutume charmante.
--Mes fleurs auront été éclipsées par celles de Beaufort! songea Archer, légèrement piqué. Puis il se souvint qu'il n'avait pas joint sa carte à l'envoi des roses, et regretta d'en avoir parlé. Il était sur le point de dire: «J'ai été voir votre cousine hier,» mais il hésita. Si Mme Olenska avait passé sa visite sous silence, mieux valait faire comme elle. Tout cela prenait un air de mystère qu'Archer n'aimait qu'à moitié. Pour changer de sujet, il se mit à parler de leur mariage, de leur avenir, et de l'obstination de Mrs Welland à prolonger le temps des fiançailles.
--Rappelez-vous qu'Isabelle et Reggie Chivers ont été fiancés deux ans, Grace et Thorley près d'un an et demi! Et puis, est-ce que nous ne sommes pas très bien comme nous sommes?
C'était la réponse classique de toute jeune fiancée. Archer s'en voulait de la trouver un peu puérile dans la bouche de May, qui avait près de vingt-deux ans. Et il se demandait à quel âge les femmes «bien élevées» commençaient à penser par elles-mêmes.
--Nous pourrions faire beaucoup mieux que d'attendre: être ensemble tout à fait, voyager.
La figure de la jeune fille s'illumina: elle avoua qu'elle adorait les voyages. Mais sa mère ne comprendrait pas qu'on pût désirer ne pas faire comme tout le monde.
--Mais ne pas faire comme tout le monde, c'est justement ce que je veux! insista l'amoureux.
--Vous êtes si original! dit-elle, avec un regard d'admiration.
Une sorte de découragement s'empara du jeune homme. Il sentait qu'il prononçait exactement toutes les paroles que l'on attend d'un fiancé, et qu'elle faisait toutes les réponses qu'une sorte d'instinct traditionnel lui dictait,--jusqu'à lui dire qu'il était original.
--Original? Nous sommes tous aussi pareils les uns aux autres que ces poupées découpées dans une feuille de papier plié. Ne pourrions-nous pas être un peu nous-mêmes, May?
Ils s'étaient arrêtés l'un en face de l'autre, excités par la discussion. May le regardait, les yeux brillant d'admiration.
--Mon Dieu! Vous voulez donc m'enlever?
--Je ne demande pas mieux!
--Comme vous m'aimez, Newland! Je suis si heureuse! Nous ne pouvons pourtant pas agir comme des amoureux de roman, dit-elle en riant.
--Pourquoi pas? Pourquoi pas?
Elle parut un peu contrariée de son insistance. Elle sentait très bien que ce qu'il voulait était impossible, mais visiblement elle ne trouvait pas de raison à lui opposer.
--Je ne suis pas assez forte pour discuter avec vous; mais ne serait-ce pas--comment dire?--«mauvais genre?» suggéra-t-elle doucement.
Elle avait conscience d'avoir énoncé l'argument sans réplique.
--Avez-vous si peur de paraître «mauvais genre?»
--Mais oui, j'en serais fâchée. Et vous aussi, ajouta-t-elle, légèrement piquée.
Il restait silencieux, frappant nerveusement le bout de sa bottine avec sa canne. Il sentait qu'après tout elle avait trouvé le vrai moyen de clore l'incident. Elle reprit, rassurée:
--Vous ai-je dit que j'avais montré ma bague à Ellen? Elle assure qu'elle n'a jamais vu une aussi jolie monture. Il n'y a rien de pareil rue de la Paix. Vous êtes tellement artiste, Newland!...
Le jour suivant, pendant qu'Archer, avant le dîner, fumait un cigare dans la bibliothèque, Janey vint le trouver. Archer, comme presque tous les jeunes gens de son monde, avait fait son droit, et avait maintenant un emploi dans l'étude d'un avocat distingué[1]. Il était revenu de l'étude ce jour-là d'assez mauvaise humeur, vaguement déprimé, et obsédé par l'idée que jusqu'à la fin de sa vie il ferait vraisemblablement toujours la même chose à la même heure, et dans le même cadre.
«Monotonie!... monotonie!...» soupira-t-il. Ce mot l'obsédait. En rentrant, ce soir-là, il ne s'était pas arrêté au cercle comme d'habitude. À la vue des grandes fenêtres derrière lesquelles les mêmes figures connues, coiffées des mêmes chapeaux haut-de-forme, se montraient toujours à la même heure, le courage lui avait manqué. Il devinait non seulement ce dont on parlait, mais comment chacun en parlait. Le duc de Saint-Austrey était naturellement le thème principal des conversations; et sans doute on ne manquerait pas d'épiloguer sur l'apparition, dans la Cinquième avenue, d'une demoiselle aux cheveux teints, dans un petit coupé jaune canari attelé de deux cobs noirs--et Beaufort en porterait la responsabilité. En effet, «ces personnes,» comme on les appelait dans le milieu de Mrs Archer, étaient rares à New-York, et aucune d'elles, jusqu'à présent, n'avait osé se montrer dans sa propre voiture. Aussi, la veille, le coupé jaune ayant croisé l'attelage de Mrs Lovell Mingott, celle-ci avait à l'instant même donné l'ordre à son cocher de rentrer. Dire que cela aurait aussi bien pu arriver à Mrs van der Luyden! se disaient les douairières en frissonnant d'horreur. Archer croyait entendre Lawrence Lefferts prophétisant la débâcle de la société...
Il leva brusquement la tête à l'entrée de sa sœur, puis, sans faire attention à elle, se replongea dans sa lecture. C'était le _Chastelard_ de Swinburne, qu'on venait de lui envoyer de Londres.
Janey s'approcha du bureau chargé de livres, ouvrit un volume des _Contes Drolatiques_, fit la moue sur le vieux français et soupira:
--Quelles choses sérieuses tu lis!
Elle continuait à rôder autour de lui avec une mine mystérieuse; énervé par son mutisme, il finit par lui demander:
--Tu as quelque chose à me dire?
--Oui. Maman est très fâchée.
--Fâchée? Contre qui? À propos de quoi?
--Miss Sophie Jackson sort d'ici. Elle a dit que son frère viendrait après le dîner. Elle n'a pas voulu raconter grand'chose, son frère le lui a défendu; il veut nous donner tous les détails lui-même. Il est maintenant chez notre cousine van der Luyden.
--Pour l'amour du ciel, ma chère, de quoi s'agit-il? Il faudrait être le bon Dieu pour comprendre tes énigmes.
--Allons, Newland, ne plaisante pas; maman a déjà assez de chagrin que tu n'ailles pas à l'église.
Avec un geste agacé il se replongea dans son livre.
--Newland! Écoute donc. Ton amie Mme Olenska était à la soirée de Mrs Lemuel Struthers hier soir; elle y est allée avec le duc et Mr Beaufort.
À ce nom, une colère irraisonnée s'empara du jeune homme. Il affecta de rire:
--Et bien? Après? Je savais qu'elle comptait y aller.
Les yeux de Janey sortaient de leurs orbites.
--Comment? Tu le savais, et tu n'as pas essayé de l'empêcher, de l'avertir?
--L'empêcher? L'avertir?--Il rit de nouveau.--Et de quel droit? Ce n'est pas avec la comtesse Olenska que je suis fiancé!
Ces paroles lui sonnèrent étrangement aux oreilles.
--Tu te maries dans sa famille.
--Oh! la famille! la famille! railla-t-il.
--Newland! Est-ce que tu ne te soucies pas de la famille?
--Pas pour un hard!
--Ni de ce que pensera notre cousine van der Luyden?
--Pas pour un centime... si elle a des idées saugrenues de vieille fille.
--Mais, maman n'a pas des idées de vieille fille, dit sa sœur d'un air pincé.
Il aurait voulu crier: «Si! elle en a, et aussi les van der Luyden, et nous tous, dès que la réalité nous effleure.» Mais il vit le long et doux visage de Janey s'assombrir et il regretta la peine inutile qu'il venait de lui infliger.
--Tant pis pour la comtesse Olenska! Ne fais pas la sotte, ma petite Janey! Je ne suis pas le tuteur de la belle Ellen!
--Non; mais tu as demandé aux Welland d'avancer l'annonce de tes fiançailles, afin que nous puissions la soutenir, et c'est seulement pour faire plaisir à maman que la cousine Louisa l'a invitée à dîner.
--Eh bien! Quel mal y avait-il à l'inviter? C'était la plus jolie femme du salon; grâce à elle, le dîner a été un peu moins morne que ne le sont en général les banquets van der Luyden.
--Tu sais que cousin Henry l'a invitée pour te faire plaisir, que c'est lui qui a obtenu de notre cousine de la recevoir; et maintenant les voilà si bouleversés en apprenant qu'elle est allée chez Mrs Struthers, qu'ils retournent à Skuytercliff dès demain. Je crois, Newland, que tu feras bien de descendre au salon. Tu sembles ne pas comprendre ce que maman éprouve.
Newland trouva sa mère dans le salon, penchée sur son métier. Elle leva sur lui un regard troublé, et demanda:
--Janey t'a dit?
--Oui.--Il sourit.--Mais je ne trouve pas que ce soit très sérieux.
--Le fait d'avoir froissé nos cousins?
--Le fait qu'ils puissent se sentir froissés parce que la comtesse Olenska a été chez une femme qu'ils trouvent commune!
--Ils ne sont pas seuls de cet avis.
--Eh bien! oui, d'accord, elle est commune; mais on fait chez elle de la bonne musique, et ses réceptions du dimanche apportent une distraction à des gens qui meurent d'ennui.
--De la bonne musique? Tout ce que je sais, c'est qu'il y avait chez elle, dimanche dernier, une créature qui est montée sur la table, et qui a chanté des choses comme celles qu'on chante dans les endroits où tu vas à Paris. On a fumé, et bu du champagne.
--Eh bien, après? Tout cela est arrivé, et le monde continue à tourner.
--Je ne suppose pas, mon enfant, que tu défendes sérieusement la manière française de passer le dimanche?
--Je vous ai souvent entendu, maman, vous plaindre de la tristesse maussade des dimanches à Londres, quand nous y étions!