Part 4
Le cas de la comtesse Olenska avait troublé en lui de vieilles convictions traditionnelles. Son exclamation: «Les femmes doivent être libres, aussi libres que nous,» avait touché à la racine d'un problème considéré dans son monde comme inexistant. Il savait que les femmes «bien élevées,» si lésées qu'elles fussent dans tous leurs droits, ne revendiqueraient jamais le genre de liberté auquel il faisait allusion; et les hommes se trouvaient, dans la chaleur de l'argumentation, d'autant plus disposés à la leur accorder. De telles générosités verbales n'étaient qu'un plaisant déguisement des inexorables conventions qui réglementaient le milieu où il vivait. Néanmoins, il serait tenu à défendre, chez la cousine de sa fiancée, une liberté que jamais il n'accorderait à sa femme, si un jour elle venait à la revendiquer. Le dilemme ne se présenterait évidemment jamais, puisqu'il n'était pas un grand seigneur débauché, ni May une sotte comme la pauvre Gertrude Lefferts. Mais Newland Archer se représentait aisément que le lien entre lui et May pourrait se relâcher pour des raisons plus subtiles, mais non moins profondes. Que savaient-ils vraiment l'un de l'autre, puisqu'il était de son devoir, à lui, en galant homme, de cacher son passé à sa fiancée, et à celle-ci de n'en pas avoir? Qu'arriverait-il si un jour, pour des causes imprévues, ils en venaient à ne plus se comprendre, à se lasser, à s'irriter mutuellement? Passant en revue, parmi les ménages de ses amis, ceux qu'on disait heureux, il n'en trouva pas un qui réalisât même de loin la camaraderie tendre et passionnée qu'il imaginait dans une intimité permanente avec May Welland. Il comprit que cet idéal de bonheur supposerait de sa part, à elle, une expérience, une adaptabilité d'esprit, une liberté de jugement, que son éducation lui avait soigneusement refusées; et il frissonna en songeant qu'un jour leur union, comme tant d'autres, pourrait se réduire à une morne association d'intérêts matériels, soutenue par l'ignorance d'un côté et l'hypocrisie de l'autre. Lawrence Lefferts se présentait à son esprit comme étant le mari qui avait le mieux réussi à tirer de ce genre d'association tous les bénéfices qu'il comportait. Devenu le grand-prêtre du bon ton, il avait si bien façonné sa femme à sa convenance que, malgré ses liaisons affichées, elle se plaignait en souriant du «puritanisme de Lawrence,» et baissait pudiquement les yeux quand on faisait allusion devant elle aux deux ménages de Julius Beaufort.
Archer se dit qu'il n'était pas un grand imbécile comme Larry Lefferts, ni May une oie blanche comme la pauvre Gertrude; mais s'ils étaient plus intelligents, ils avaient pourtant les mêmes principes. En réalité, ils vivaient tous dans un monde fictif, où personne n'osait envisager la réalité, ni même y penser. Ainsi, Mrs Welland, qui savait parfaitement pourquoi Archer la pressait d'annoncer ses fiançailles chez les Beaufort, et qui n'attendait rien moins du jeune homme, avait fait semblant de s'y opposer, et de n'agir que contrainte et forcée.
La jeune fille, centre de ce système de mystification soigneusement élaboré, se trouvait être, par sa franchise et sa hardiesse même, une énigme encore plus indéchiffrable. Elle était franche, la pauvre chérie, parce qu'elle n'avait rien à cacher: confiante, parce qu'elle n'imaginait pas avoir à se garder; et sans autre préparation, elle devait être plongée, en une nuit, dans ce qu'on appelait «les réalités de la vie.»
Newland était sincèrement, mais paisiblement, épris. Il se délectait dans la beauté radieuse de sa fiancée, sa santé exubérante, son adresse au tennis et à cheval. Sous sa direction, elle s'était même essayée à la lecture, et déjà elle était assez avancée pour se moquer avec lui de la fade sentimentalité des _Idylles_ de Tennyson, mais non pour goûter la beauté d'_Ulysse_ et des _Lotophages._ Elle était droite, fidèle et vaillante, et Archer s'imaginait même qu'elle possédait le sens de l'ironie, puisqu'elle ne manquait jamais de rire à ses plaisanteries. Enfin, il croyait deviner, dans cette nature innocente et fraîche, une ardeur qu'il aurait la joie d'éveiller.
Néanmoins, ayant fait pour la centième fois le tour de cette âme succincte, il revint découragé à la pensée que cette pureté factice, si adroitement fabriquée par la conspiration des mères, des tantes, des grand'mères, jusqu'aux lointaines aïeules puritaines, n'existât que pour satisfaire ses goûts personnels, pour qu'il pût exercer sur elle son droit de seigneur, et la briser comme une image de neige. Cette idée lui oppressait le cœur.
De telles réflexions étaient sans doute habituelles aux jeunes gens à l'approche de leur mariage; mais Newland Archer ne ressentait ni la componction ni l'humilité dont elles s'accompagnent souvent. Il n'arrivait pas à déplorer,--comme si souvent les héros de Thackeray (et cela l'exaspérait),--de n'avoir pas un passé sans tache à offrir à sa fiancée. S'il avait eu la même éducation qu'elle, ils n'eussent pas été plus préparés à affronter les épreuves et les vicissitudes de la vie que deux nouveaux-nés. En réalité, hors son plaisir et la satisfaction de sa vanité, il ne pouvait trouver aucune raison valable pour refuser à sa fiancée une liberté d'expérience égale à la sienne.
De telles pensées, à un tel moment, devaient nécessairement lui traverser l'esprit; mais il se rendait compte que leur persistance et leur précision étaient dues à l'arrivée inopportune de la comtesse Olenska. Au moment de ses fiançailles, au moment des pensées pures et des espérances sans nuages, il était pris dans les répercussions d'un scandale, et ce scandale soulevait des problèmes sociaux qu'il aurait préféré laisser dormir. «Au diable cette Ellen Olenska!» grogna-t-il, recouvrant son feu et se préparant à se coucher. Pourquoi sa destinée serait-elle mêlée à celle de la pauvre Ellen? Mais il sentait vaguement qu'il commençait seulement à mesurer les risques du championnage que ses fiançailles lui imposaient.
Peu de jours après, l'orage éclata.
Les Lovell Mingott devaient donner un dîner de cérémonie pour la nouvelle arrivée: ce qui impliquait régulièrement trois domestiques d'extra, deux plats pour chaque service, et un sorbet avant le rôti. Les invitations portaient en tête: «Pour rencontrer la comtesse Olenska,» selon la coutume américaine qui traite les étrangers comme des princes, ou tout au moins comme leurs ambassadeurs.
Les convives avaient été triés avec un discernement où les initiés pouvaient reconnaître la main résolue de Catherine la Grande. Avec les Selfridge Merry, qui étaient de toutes les fêtes, les Beaufort, avec lesquels il y avait un lien de cousinage, Mr Jackson et sa sœur Sophy,--qui se rendait toujours là où son frère le désirait,--Mrs Lovell avait invité quelques jeunes ménages des plus élégants et des plus corrects, tels que les Lawrence Lefferts, Mrs Rushworth Lefferts,--la jolie veuve,--les Harry Thorley, les Reggie Chivers et le jeune Morris Dagonet et sa femme, née van der Luyden. Les invités étaient parfaitement assortis: tous faisant partie de la même bande qui, pendant la longue saison d'hiver, dînait et dansait ensemble inlassablement.
Quarante-huit heures après que les invitations furent lancées, on sut que tout le monde avait refusé. Seuls, les Beaufort, le vieux Sillerton Jackson et sa sœur acceptaient. L'affront s'aggravait du fait que les Reggie Chivers, eux-mêmes apparentés aux Mingott, y participaient; et aussi, de la forme identique des réponses, qui exprimaient les regrets des invités sans alléguer d'engagement antérieur.
La société de New-York était alors trop restreinte pour que tout le monde,--y compris les cochers, les maîtres-d'hôtel et les cuisiniers,--ne sût pas exactement quels soirs chacun était libre. Les invités de Mrs Mingott pouvaient donc rendre cruellement nette leur volonté de ne pas rencontrer la comtesse Olenska.
Le coup était inattendu; mais les Mingott, selon leur habitude, le reçurent sans broncher. Mrs Lovell Mingott en dit un mot à Mrs Welland, qui en parla à Newland Archer, lequel, furieux, s'adressa immédiatement à sa mère. Celle-ci, après un mouvement de résistance secrète, céda, comme toujours, aux instances de son fils,--et embrassant aussitôt sa cause avec d'autant plus d'énergie qu'elle avait d'abord hésité, mit son chapeau à brides de velours gris, et déclara:
--Je vais aller voir Louisa van der Luyden.
Dans la jeunesse de Newland Archer, la société de New-York pouvait être comparée à une petite pyramide solide et glissante où aucune fissure apparente ne s'était encore produite.
La base, formée par ce que Mrs Archer appelait «des gens modestes,» se composait d'une majorité de familles honorables, telles que les Spicer, les Lefferts, les Jackson, qui s'étaient élevées au-dessus de leur milieu par des alliances avec les clans dirigeants. Mrs Archer l'affirmait souvent: on n'était plus aussi difficile qu'autrefois et, avec la vieille Catherine tenant un bout de la Cinquième Avenue, et Julius Beaufort l'autre, on avait perdu le respect des anciennes traditions.
Sur ces fondements solides, mais sans éclat, la pyramide s'élevait en diminuant vers le sommet, composée d'un bloc compact et brillant représenté par le groupe des Newland, Mingott, Chivers et Manson. Beaucoup de gens croyaient que ces familles atteignaient le sommet de la pyramide, mais elles-mêmes, au moins les personnes de la génération de Mrs Archer, savaient qu'aux yeux d'un généalogiste sévère, un petit nombre de privilégiés pouvaient seuls prétendre à cette éminence.
--Ne me parlez pas, disait Mrs Archer à ses enfants, de ce que disent les journalistes sur l'aristocratie de New-York. S'il en est une, ni les Manson, ni les Mingott n'en sont, pas plus que les Newland et les Chivers. Nos grands-pères et nos arrière-grands-pères n'étaient que de respectables commerçants anglais et hollandais, venus aux colonies pour faire fortune, et qui réussirent au delà de leurs espérances. Il est vrai qu'un de vos arrière-grands-pères a signé la Déclaration de l'Indépendance et qu'un autre, général dans l'état-major de Washington, a reçu l'épée du général Burgoyne après la bataille de Saratoga. Ce sont là des distinctions dont on peut être fier, mais qui n'ont rien à voir avec le rang et la classe. New-York a toujours été une communauté commerciale, où trois familles à peine peuvent se réclamer d'une origine aristocratique dans le sens réel du mot.
Tout le monde savait quels étaient ces privilégiés: les Dagonet de Washington Square, qui descendaient d'une vieille famille anglaise alliée aux Fox; les Lanning, qui s'étaient entre-alliés avec les descendants du comte de Grasse, et les van der Luyden, descendants directs du premier gouverneur hollandais de New-York, et apparentés depuis plusieurs générations aux aristocraties française et anglaise.
Les Lanning n'étaient plus représentés que par deux vieilles demoiselles: heureuses parmi leurs souvenirs du passé, elles vivaient entourées de portraits de famille et de solides meubles en acajou du XVIIIe siècle. Les Dagonet formaient un clan considérable, allié aux familles les plus honorables de Baltimore et de Philadelphie; mais les van der Luyden, qui étaient au-dessus d'eux tous, disparaissaient dans une sorte de pénombre ultra-terrestre, d'où seules émergeaient les deux figures de Mr et de Mrs Henry van der Luyden.
Mrs Henry van der Luyden était née Louisa Dagonet. Sa mère avait été la petite-fille du colonel du Lac, d'une ancienne famille de l'île de Jersey. Après s'être battu sous Cornwallis, il s'était fixé, la guerre finie, dans le Maryland, avec sa jeune femme, lady Angelica Trevenna, cinquième fille du Earl de Saint-Austrey. Les liens de famille entre les Dagonet et les du Lac, et leurs aristocratiques parents gallois, étaient toujours restés étroits et cordiaux. Mr et Mrs van der Luyden avaient séjourné plus d'une fois chez le duc de Saint-Austrey, chef de la famille, dans sa propriété du pays de Galles, et le duc avait souvent manifesté l'intention de leur rendre leur visite,--sans la duchesse, qui redoutait la traversée.
Mr et Mrs van der Luyden partageaient leur temps entre Trevenna, leur terre dans le Maryland, et Skuytercliff, leur grand domaine sur l'Hudson. Ce domaine avait été accordé par le gouvernement hollandais au premier Gouverneur de la colonie, en récompense de ses services, et Mr van der Luyden portait encore le titre de «Patroon,» titre comprenant des droits seigneuriaux et qui avait été conféré par la compagnie de colonisation néerlandaise, vers le milieu du XVIIe siècle, aux premiers propriétaires sur l'Hudson. Le pompeux hôtel des van der Luyden dans Madison Avenue n'était que rarement habité, et ne s'ouvrait qu'aux intimes pendant leurs brèves apparitions à New-York.
--Je voudrais que tu m'accompagnes, Newland, lui dit tout à coup sa mère, au moment de monter dans le coupé «Brown.» Louisa a beaucoup d'affection pour toi: et puis, c'est à cause de May que je fais cette démarche. Si nous ne nous tenons pas entre nous, c'est l'effondrement de la société.
VII
Mrs Henry van der Luyden écouta en silence le récit de sa cousine.
Mrs van der Luyden était toujours silencieuse: mais on savait que, peu confiante par nature et par éducation, elle était néanmoins très bonne pour ceux auxquels elle était vraiment attachée. On avait beau être de ceux-là, on n'en sentait pas moins un froid descendre des hauts lambris blancs du salon de Madison Avenue, où les fauteuils de brocart n'étaient débarrassés de leurs housses que pour le passage des maîtres, tandis que le trumeau doré de la cheminée, et le magnifique cadre du portrait de Lady Angelica du Lac, par Gainsborough, restaient toujours voilés de gaze.
Le portrait de Mrs van der Luyden, en robe de velours noir garnie de point de Venise, faisait face à celui de la belle aïeule. Ce tableau, peint par Huntington, le peintre attitré de l'aristocratie new-yorkaise, passait pour «aussi beau qu'un Cabanel,» et, malgré vingt ans écoulés, il était toujours d'une ressemblance parfaite. Assise sous sa propre effigie, Mrs van der Luyden aurait pu passer pour la sœur jumelle de la jeune femme blonde légèrement appuyée sur un fauteuil doré devant un rideau de reps vert. Mrs van der Luyden continuait à porter du velours noir, garni de point de Venise, quand elle allait dans le monde, ou plutôt,--car elle ne dînait jamais en ville,--quand elle ouvrait ses salons. Ses cheveux blonds, qui formaient sur son front étroit une série de pointes lisses à moitié superposées, s'étaient décolorés sans grisonner, et le nez droit séparant ses pâles yeux trop rapprochés était seulement un peu plus pincé qu'au temps du portrait. Elle rappelait toujours à Newland Archer un de ces corps pris dans les glaciers, qui gardent miraculeusement les couleurs de la vie.
Comme toute sa famille, le jeune homme estimait beaucoup Mrs van der Luyden, mais il était plus intimidé par sa douceur glaciale que par la mine renfrognée de certaines vieilles tantes de sa mère, vieilles filles acariâtres qui disaient toujours «non» par principe, avant de savoir de quoi il s'agissait.
L'attitude de Mrs van der Luyden ne révélait jamais rien sur sa manière de penser; elle écoutait toujours avec bienveillance; puis, ses lèvres minces esquissant un vague sourire, elle laissait tomber la phrase pour ainsi dire invariable: «Il faut que j'en parle avec mon mari.»
Le mari et la femme étaient si parfaitement semblables qu'Archer se demandait comment, après quarante ans d'intimité conjugale, ces deux êtres pouvaient se dissocier suffisamment pour être jamais d'un avis différent. Mais comme aucun d'eux ne prenait une décision sans la faire précéder de ce mystérieux conclave, Mrs Archer et son fils, ayant soumis leur cas, attendaient avec résignation l'énoncé de la phrase habituelle.
Cependant, contrairement à toutes les règles établies, Mrs van der Luyden les surprit en étendant sa longue main vers le cordon de sonnette.
--Je voudrais qu'Henry fût mis au courant de ce que vous venez de me dire, dit-elle. Puis elle ajouta gravement, s'adressant au valet de pied:--Si Mr van der Luyden a fini de lire son journal, priez-le de bien vouloir venir.
Elle prononça la phrase «lire son journal» sur le ton qu'aurait pris la femme d'un ministre pour dire que son mari présidait le Conseil. Ce n'était pas par arrogance qu'elle parlait ainsi, mais parce que dans son entourage on avait toujours attribué une importance rituelle au moindre geste de Mr van der Luyden.
Il était évident qu'elle considérait l'incident comme aussi grave que Mrs Archer. Cependant, craignant de s'être trop avancée, elle ajouta en souriant:--Henry est toujours heureux de vous voir, ma chère Adeline; et il tiendra à féliciter Newland.
Les portes à deux vantaux se rouvrirent pour laisser paraître Mr van der Luyden. Grand, maigre, cinglé dans sa redingote gris fer, il avait le même nez droit que sa femme, les mêmes cheveux décolorés, la même expression d'amabilité glacée: seuls les yeux étaient gris pâles, au lieu d'être d'un bleu effacé.
Mr van der Luyden salua sa cousine avec affabilité, et félicita Newland dans des termes calqués sur ceux dont sa femme s'était servie. Puis, il s'installa dans un des fauteuils de brocart avec la simplicité d'un souverain régnant.
--Je venais de finir le _Times_, dit-il, en joignant ensemble l'extrémité de ses longs doigts. Lorsque je suis à New-York, mes matinées sont si chargées que je trouve plus commode de lire le journal après le déjeuner.
--C'est certainement une bonne habitude, approuva Mrs Archer. Mon oncle Egmont disait même qu'il trouvait moins excitant de ne lire les journaux du matin qu'après le dîner.
--Oui, mon cher père avait horreur de se presser. Mais nous vivons maintenant dans un mouvement vertigineux, dit Mr van der Luyden sur un ton mesuré, parcourant d'un regard satisfait le salon enlinceullé qui paraissait à Newland Archer une si parfaite image de l'existence de ses propriétaires.
--J'espère que vous aviez fini la lecture du journal, Henry? demanda si femme avec une tendre sollicitude.
--Oui, oui, assura-t-il en souriant.
--Alors, je voudrais qu'Adeline vous dise...
--Oh! c'est une affaire qui concerne surtout Newland, dit Mrs Archer. Et elle recommença le récit de l'affront infligé à Mrs Mingott.
--Aussi, termina-t-elle, Augusta Mingott et Mary Welland ont jugé nécessaire, à cause surtout des fiançailles de Newland, que vous et Henry soyez informés.
--Ah! dit Mr van der Luyden.
Il y eut un long silence, pendant lequel le tic-tac de la pendule monumentale en bronze doré, placée sur la cheminée, résonna comme des coups de canon. Archer contemplait, avec le sentiment de leur majesté, ces deux silhouettes effacées, assises côte à côte dans une sorte de dignité royale, reste d'une autorité héréditaire. Le sort les obligeait à rester les arbitres sociaux de leur petit monde, la dernière cour d'appel du protocole mondain, alors qu'ils eussent préféré vivre dans la simplicité et la réclusion, entretenant leurs beaux jardins de Skuytercliff et faisant le soir des patiences.
Ce fut Mr van der Luyden qui rompit le silence.
--Vous croyez vraiment que toute cette histoire vient d'une intervention de Lawrence Lefferts? demanda-t-il, en s'adressant à Archer.
--J'en suis certain. Larry Lefferts s'est compromis encore un peu plus que d'habitude dernièrement... ma cousine Louisa permettra que je m'explique. Il a eu une intrigue assez raide avec la femme du facteur de son village, et vous savez que chaque fois que la pauvre Gertrude commence à avoir des soupçons, et qu'il a peur d'un scandale, il suscite une histoire comme celle de la comtesse Olenska, pour affirmer qu'il a des principes. Il crie sur les toits que c'est une impertinence d'inviter sa femme à rencontrer une personne compromise: il se sert de la comtesse comme d'un paratonnerre. Je vous assure que ce n'est pas la première fois.
--Mon Dieu, les Lefferts! dit Mr van der Luyden avec un doux mépris.
--Les Lefferts! répéta, en écho, Mrs Archer. Que dirait mon oncle Egmont, s'il pouvait savoir que Lawrence Lefferts se permet de formuler une opinion sur la situation sociale de quelqu'un? Ça nous montre où nous allons!
--Espérons que nous n'y sommes pas encore! dit Mr van der Luyden d'une voix ferme.
--Ah! si seulement vous alliez plus souvent dans le monde, Louisa et vous! soupira Mrs Archer.
Instantanément elle eut conscience de sa bévue. Les van der Luyden étaient très sensibles à toute critique au sujet de leur existence retirée. Par nature timides et réservés, ayant peu de goût pour le rôle d'arbitres suprêmes du bon ton que la destinée leur avait dévolu, ils ne demandaient qu'à se cacher dans la sylvestre solitude de Skuytercliff, et c'était seulement par acquit de conscience qu'ils venaient parfois à New-York.
Newland Archer vint au secours de sa mère:
--Tout le monde sait ce que vous représentez, vous et ma cousine Louisa. C'est pourquoi Mrs Mingott a jugé qu'elle ne devait pas permettre qu'un tel affront fût infligé à la comtesse Olenska sans que vous en soyez avisés.
Mr et Mrs van der Luyden se concertèrent du regard.
--C'est le principe que je n'admets pas, dit Mr van der Luyden. Tant qu'une famille de notre milieu soutient un de ses membres, on doit considérer la question comme résolue.
--C'est mon avis, dit sa femme, comme si elle apportait une idée nouvelle.
--Je n'aurais jamais cru, continua Mr van der Luyden, que les choses en seraient arrivées là.--Il s'arrêta, regardant de nouveau sa femme.--Il me revient que la comtesse Olenska est presque des nôtres, par le premier mariage de Medora Manson; en tout cas, elle le deviendra par le mariage de Newland.--Il se retourna vers le jeune homme:--Avez-vous lu le _Times_ de ce matin, Newland?
--Mais oui, mon cousin, répondit Newland, qui parcourait tous les matins une demi-douzaine de journaux en prenant son café.
Le mari et la femme se regardèrent encore. Leurs yeux pâles s'interrogèrent dans une consultation prolongée; puis le visage de Mrs van der Luyden s'éclaira d'un léger sourire. Elle avait compris, et elle approuvait.
Mr van der Luyden se retourna vers Mrs Archer.
--Voulez-vous, chère Adeline, avoir la bonté de dire à Mrs Mingott que si la santé de Louisa lui permettait de dîner en ville, nous eussions été heureux de remplacer les Lefferts à son dîner?--Il s'arrêta pour laisser à cette ironie toute sa portée:
--Comme vous le savez, cela est impossible. (Mrs Archer fit entendre un assentiment sympathique.) Mais Newland me dit qu'il a lu le _Times_ de ce matin; il sait donc, probablement, que le parent de Louisa, le duc de Saint-Austrey, arrive la semaine prochaine à New-York. Il vient pour engager son _sloop_ dans les courses pour la Coupe Internationale l'été prochain, et aussi pour prendre part à une petite chasse aux canards à Trevenna.--Mr van der Luyden s'arrêta encore, puis continua avec une bienveillance croissante:--Avant de l'emmener à Trevenna, nous invitons quelques amis pour le rencontrer: un petit dîner suivi d'une réception. Je suis sûr que Louisa sera aussi heureuse que moi, si la comtesse Olenska veut bien venir dîner ce soir-là.
Il se leva, s'inclina devant sa cousine avec une affabilité cérémonieuse, et ajouta:
--Je crois que Louisa m'autorise à dire qu'elle ira porter elle-même l'invitation en sortant tout à l'heure,--avec nos cartes, bien entendu, avec nos cartes.
À ces mots, Mrs Archer sut comprendre que les grands chevaux bai-bruns qui ne devaient jamais attendre étaient déjà à la porte. Elle se leva, murmurant de hâtifs remerciements. Le regard de Mrs van der Luyden était celui d'Esther triomphante aux pieds d'Assuérus. Mais son mari leva la main avec un sourire.