Au temps de l'innocence

Part 21

Chapter 211,511 wordsPublic domain

--Voyons, père, ne soyez pas cachottier! N'a-t-elle pas été, autrefois, votre Fanny?

Dallas appartenait de tout son être à la nouvelle génération. À ce premier né de Newland et de May Archer, il avait été impossible d'inculquer les plus élémentaires notions de réserve. «Pourquoi faire des mystères? Les gens flairent toujours ce qu'on veut leur cacher,» objectait-il quand on lui recommandait la discrétion. Mais Archer, rencontrant les yeux de son fils, sentit la lueur filiale sous la malice.

--Ma «Fanny»...?

--Eh bien! la femme pour laquelle vous auriez tout envoyé promener. Seulement, vous ne l'avez pas fait.

--Non, je ne l'ai pas fait, répéta Archer avec une sorte de solennité.

--Vous datez, voyez-vous, mon pauvre papa! Ma mère m'a dit...

--Ta mère?

--Oui, la veille de sa mort. Quand elle a voulu me voir seul. Vous vous rappelez? Elle m'a dit qu'elle était tranquille en nous quittant parce qu'une fois, quand elle vous en avait fait la demande, vous lui aviez sacrifié la chose à laquelle vous teniez le plus.

Archer reçut en silence cette singulière communication. Son regard perdu embrassa la place ensoleillée où s'écoulaient les passants. Enfin, il dit à voix basse:

--Elle ne me l'a jamais demandé.

--Non, naturellement. Vous ne vous êtes jamais rien demandé l'un à l'autre, n'est-ce pas? Et vous ne vous êtes jamais rien dit. Vous êtes restés l'un devant l'autre, à observer, à deviner ce qui se passait en dedans,--un duo de sourds-muets, pas vrai? Avec cela, je parie que chacun de vous en savait plus long sur ce que pensait l'autre que nous ne savons, nous, sur ce que nous pensons nous-mêmes. Nous n'avons pas le temps... Dites... père, fit Dallas, vous n'êtes pas fâché, j'espère? Si vous l'êtes, nous allons faire la paix et déjeuner chez Henri... Après, il faut que je coure à Versailles.

Archer n'accompagna pas son fils à Versailles. Il préféra vaguer seul à travers la lumineuse solitude de Paris. Les regrets accumulés, les souvenirs étouffés d'une vie muette, pesaient lourdement sur son âme...

À la réflexion, il ne regretta pas l'indiscrétion de Dallas. Il sentit son cœur allégé d'un lourd fardeau. Quelqu'un avait donc deviné, avait eu pitié; et que ce quelqu'un eût été May, il en ressentait une émotion indicible. Dallas, avec toute sa perspicacité affectueuse, n'aurait pas compris cela. Pour l'enfant, sans doute, l'épisode n'était que l'exemple pathétique d'une vie gâchée. N'était-ce vraiment que cela? Longtemps, Archer, assis sur un banc aux Champs-Élysées, resta perdu dans ses pensées. Autour de lui, la vie... la vie des autres... passait comme un fleuve.

Là, tout près, cette même fin d'après-midi, Ellen Olenska l'attendait. Elle n'était jamais retournée chez son mari, et depuis la mort d'Olenski, elle n'avait rien changé à sa manière de vivre. Il n'y avait plus rien pour la séparer d'Archer: tout à l'heure, il allait la voir.

Il se leva et traversa le jardin des Tuileries. Mme Olenska lui avait dit une fois qu'elle allait souvent au Louvre, et il eut la fantaisie de passer les heures de l'attente dans un endroit où peut-être elle avait été récemment. Pendant plus d'une heure, il erra de salle en salle dans l'éblouissement d'une journée de printemps. L'un après l'autre, des tableaux se révélaient à lui dans leur splendeur à moitié oubliée, et il se laissait peu à peu envahir par les émotions qu'inspire la beauté. La beauté, il en avait eu faim toute sa vie...

Soudain, devant un triomphal Titien, il se prit à dire: «Mais je n'ai que cinquante-sept ans!» Puis, il se détourna. Pour les rêves du chaud été, c'était trop tard; mais non pour un tranquille automne auprès d'Ellen, dans la paix bénie de sa présence.

Il revint à l'hôtel où il devait retrouver Dallas. Tous deux traversèrent la place de la Concorde et la Seine, s'engagèrent sur l'Esplanade des Invalides. Le dôme de Mansart rayonnant, sur la masse grise du monument, absorbait et renvoyait les ors du soleil couchant. Dans l'éther lumineux il semblait le symbole visible de la gloire d'une race.

Archer savait que Mme Olenska demeurait près d'une des avenues qui aboutissent aux Invalides: pourquoi s'était-il figuré un quartier paisible et modeste, oubliant la brillante coupole qui règne sur lui.

Par un singulier enchaînement d'idées, cette lumière dorée devint pour lui la lumière même où Ellen vivait. Pendant près de trente ans, la vie de Mme Olenska,--cette vie dont il était si étrangement ignorant,--s'était déroulée dans cette riche atmosphère. Il pensa à tous les beaux spectacles auxquels elle avait dû assister, aux tableaux qu'elle avait dû regarder, aux sobres et magnifiques demeures où elle avait dû entrer. Il pensa aux gens avec qui elle avait dû causer, aux idées, aux curiosités, aux images et aux comparaisons que remue sans trêve une race d'une intense sociabilité, dans le charme d'une politesse traditionnelle.

Tout à coup, Archer se rappela le jeune Français qui lui avait dit une fois: «Une conversation intéressante, il n'y a rien de tel, n'est-ce pas?» Il n'avait jamais revu M. Rivière, ni entendu parler de lui depuis trente ans. Tout ce qui avait rapport à Mme Olenska était pour lui si lointain! Il était resté séparé d'elle pendant la moitié de sa vie. Elle avait passé ce long intervalle de temps parmi des gens qu'il ne connaissait pas, entourée d'une société dont il pouvait à peine se faire une idée. Lui, il avait vécu avec son souvenir; mais autour d'elle il y avait eu toute une société, toute une vie...

Ils traversèrent la Place des Invalides et suivirent une des avenues qui longent le monument. Archer s'étonnait de ces grandes voies un peu désertes dans ce paysage de splendeur et d'histoire. Paris, en vérité, avait donc beaucoup de ces glorieux trésors, pour qu'autour de celui-ci il y eût le calme et le vide. Le jour s'évanouissait dans un léger brouillard, illuminé par de rares rayons de soleil, et piqué çà et là par les points jaunes des lampes électriques. Les passants étaient rares dans la petite place vers laquelle Archer et son fils s'étaient dirigés.

Brusquement, Dallas s'arrêta et leva la tête.

--Ce doit être ici, dit-il, en glissant son bras sous celui de son père.

Ils restèrent l'un près de l'autre à regarder la maison.

C'était une construction moderne sans caractère, avec de nombreuses fenêtres, et des balcons qui se détachaient avec élégance sur une haute façade blanche. Sur un des balcons supérieurs, qui s'avançaient au-dessus des dômes arrondis des marronniers, les stores étaient encore baissés; le soleil venait de les quitter.

--Je me demande... à quel étage? dit Dallas.--Il passa la tête dans la loge du concierge, et revint en disant:--Au cinquième! ce doit être l'étage aux stores.

Archer restait immobile, les yeux fixés sur les hautes fenêtres, comme si le but de son pèlerinage eût été atteint.

--Vous savez, père, il est près de six heures, lui rappela enfin son fils.

Le père jeta un coup d'œil sur un banc vide sous les arbres.

--Je vais m'asseoir un moment, dit-il.

--Qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que vous n'êtes pas bien?

--Si, très bien. Mais j'aime mieux que tu montes sans moi.

Dallas le regarda, déconcerté.

--Voyons, père, est-ce que vous vous ne viendrez pas?

--J'hésite, répondit lentement Archer.

--Si vous ne venez pas, elle ne comprendra pas.

--Va, mon garçon. Je te suivrai peut-être.

--Mais que voulez-vous que je lui dise?

--Mon cher enfant, ne sais-tu pas toujours ce qu'il faut dire? répliqua son père en souriant.

--Je dirai que vous êtes vieux jeu, et que vous préférez monter les cinq étages à pied, parce que vous n'aimez pas les ascenseurs.

--Dis que je suis vieux jeu, ça suffira...

Dallas le regarda encore: puis, avec un geste d'incrédulité, il disparut sous la voûte.

Archer s'assit sur le banc, et continua à regarder le balcon aux stores. Il calcula le temps que mettrait son fils à monter dans l'ascenseur jusqu'au cinquième, à sonner à la porte, à être admis dans l'antichambre, puis introduit dans le salon. Il imagina Dallas entrant dans la pièce de son pas vif, assuré, avec son charmant sourire. Avait-on raison de dire que son fils tenait de lui?

Ensuite, il essaya de se figurer les personnes qui étaient déjà dans le salon; car, à la fin de l'après-midi, il devait y avoir quelques personnes. Mais il ne voyait qu'une dame au pâle visage, avec une masse de cheveux sombres, qui redresserait la tête vivement, se levant à demi pour tendre à Dallas sa longue main fine, ornée de trois bagues. Archer imagina qu'elle serait assise sur un canapé au coin du feu, et qu'il y aurait des azalées en fleurs derrière elle sur une table.

--Je la retrouve mieux que si j'étais là-haut à côté d'elle, se dit-il à haute voix.

Et la crainte de sentir s'évanouir cette dernière illusion le tenait immobile sur le banc pendant que les minutes s'écoulaient.

Longtemps, il demeura ainsi dans l'envahissement du crépuscule, sans quitter des yeux le balcon. À la fin, une lumière perça les fenêtres. Un moment après, un domestique vint relever les stores et fermer les persiennes.

Comme si c'était le signal qu'il attendait, Newland Archer se leva lentement et revint seul à son hôtel.

End of Project Gutenberg's Au temps de l'innocence, by Edith Wharton