Part 20
Cette confiance dans l'avenir l'aidait à jouer son rôle dans le présent, et l'avait empêché d'écrire à Mme Olenska, de trahir par aucun signe sa misère et son humiliation. Dans le jeu silencieux et désespéré qu'ils jouaient l'un contre l'autre, il croyait n'avoir pas encore perdu toutes ses chances, et il attendait.
Quand il entra dans le salon avant le dîner, les grandes lampes étaient allumées et les orchidées de Mr van der Luyden placées en évidence dans des corbeilles de porcelaine moderne ou d'argent repoussé. Le salon de Mrs Newland Archer avait une réputation d'élégance. Une jardinière de bambou doré dont les primulas et les cinéraires étaient régulièrement renouvelées bloquait le bow-window (où l'ancienne mode aurait préféré une réduction en bronze de la Vénus de Milo). Les canapés et les fauteuils de brocart clair étaient savamment groupés autour de petites tables de peluche surchargées de bibelots en argent, d'animaux en porcelaine, et de photographies richement encadrées. Les minuscules lampes aux abat-jours rosés s'élançaient parmi les palmiers comme des fleurs tropicales.
Le salon était presque plein quand Archer eut conscience que Mme Olenska s'approchait de lui.
Elle était excessivement pâle; d'une pâleur que faisait ressortir la masse sombre de ses cheveux bruns. Jamais Archer ne l'avait aimée autant qu'à cette minute. Leurs mains se rencontrèrent et il l'entendit dire: «Oui, nous nous embarquerons demain sur la Russie.» Puis il y eut un bruit de portes qui s'ouvraient, et il entendit la voix de May:
--Newland, voulez-vous donner le bras à Ellen?
Mme Olenska mit sa main sur le bras d'Archer. Il remarqua que cette main était dégantée et il se rappela comme il l'avait tenue sous son regard, certain soir, dans le petit salon de la Vingt-troisième rue. Les yeux fixés sur ces longs doigts pâles, sur le modelé si doux des jointures, il se disait:
--Quand ce ne serait que pour cette main, cela vaut bien que je la suive.
Ce n'était qu'à un dîner ostensiblement offert à quelque étrangère de distinction que Mrs van der Luyden pouvait accepter la gauche du maître de maison. Mme Olenska avait la place d'honneur; pouvait-on souligner avec plus de finesse qu'on ne la tenait plus tout à fait pour une parente? Il y avait des choses qu'il fallait faire sans marchander et, parmi celles-ci, dans le vieux code de New-York, était le dernier ralliement du clan autour du membre qui allait en être retranché. Maintenant qu'elle partait, les Welland et les Mingott tenaient à proclamer leur inaltérable affection envers la comtesse Olenska.
Archer assistait à cette scène avec un étrange sentiment de détachement. Son regard errait de l'une à l'autre de ces figures placides et bien nourries et dans tous ces convives, occupés à savourer les canards canvas-back, il voyait comme une file de conspirateurs muets, engagés dans le même complot contre lui-même et la pâle jeune femme assise à sa droite. Alors, dans un éclair, il eut l'intuition que pour tout ce monde Mme Olenska et lui étaient amants. Il comprit qu'elle et lui avaient été, depuis des mois, le point de mire de regards vigilants et d'oreilles attentives; il comprit que, par des moyens qu'il ignorait encore, la séparation entre lui et sa complice avait été préparée et obtenue. Maintenant, toute la tribu se ralliait autour de May, et il était entendu que personne ne savait rien, n'avait jamais rien soupçonné. Aux yeux de tous, cette réception ne devait avoir d'autre motif que le désir naturel de May de se séparer affectueusement de sa cousine.
C'était ainsi dans ce vieux New-York, où l'on donnait la mort sans effusion de sang; le scandale y était plus à craindre que la maladie, la décence était la forme suprême du courage, tout éclat dénotait un manque d'éducation.
Après le dîner, quand les fumeurs eurent rejoint les dames au salon, Archer rencontra les yeux triomphants de May. Il y lut la conviction que tout s'était parfaitement bien passé. Elle se leva de la place qu'elle occupait auprès de Mme Olenska, et aussitôt Mrs van der Luyden invita celle-ci à venir s'asseoir auprès d'elle. Mrs Selfridge Merry traversa la pièce pour les rejoindre: Archer comprit que là aussi le complot de réhabilitation et de pardon se poursuivait. On était censé n'avoir jamais douté de la parfaite correction de Mme Olenska ni de la félicité sans nuages du ménage Archer. Et, en apercevant une lueur de victoire dans les yeux de sa femme, pour la première fois, il comprit qu'elle aussi le croyait l'amant de Mme Olenska...
Enfin, il vit que Mme Olenska s'était levée et prenait congé.
Elle se dirigea vers May; les autres invités s'étaient rangés en cercle. Les deux jeunes femmes se prirent par la main, et May, se penchant, embrassa sa cousine.
Archer entendit Reggie Chivers dire à voix basse à la jeune Mrs Newland:
--La maîtresse de maison est certainement la plus jolie des deux.
Il se rappela l'insolente plaisanterie de Beaufort sur l'inutile beauté de May.
Dans le hall, il tendit à Mme Olenska son manteau de velours. Si troublé qu'il fut, il se cramponnait à la résolution de ne rien dire qui pût la surprendre ou l'effrayer. Convaincu qu'aucun pouvoir ne l'empêcherait désormais de poursuivre son projet, il avait trouvé la force de laisser les événements se dérouler d'eux-mêmes; mais, tandis qu'il tenait le manteau de Mme Olenska, il fut pris du fiévreux désir de se trouver un moment seul avec elle quand elle monterait en voiture.
--Votre voiture est-elle là? demanda-t-il.
Mais Mrs van der Luyden, qui entrait avec majesté dans ses zibelines, intervint:
--Nous allons reconduire la chère Ellen.
Archer se tut, accablé. Mme Olenska lui tendit la main.
--Adieu, dit-elle.
--Adieu, répondit-il. À bientôt... à Paris.
--Que ce serait aimable, murmura-t-elle, si vous pouviez y venir avec May!
Mr van der Luyden offrit son bras à Mme Olenska et Archer le suivit avec Mrs van der Luyden. Un moment, dans la vague obscurité du grand landau, il entrevit le pâle ovale d'un visage, le rayonnement d'un regard...
Elle avait disparu.
Archer entendit May qui lui disait:
--N'est-ce pas que tout s'est passé à merveille?
Il tressaillit. Aussitôt après le départ de la dernière voiture, il monta dans la bibliothèque, fermant la porte derrière lui avec l'espoir que sa femme, qui s'attardait en bas, se rendrait directement à sa chambre. Mais il la vit bientôt arriver, le visage creusé par la fatigue et l'émotion, avec une excitation un peu fébrile dans le regard.
--Puis-je entrer? demanda-t-elle.
--Sans doute; mais vous devez tomber de sommeil.
--Non, je voudrais rester un peu avec vous, causer avec vous.
Il lui avança un fauteuil près du feu.
--Puisque vous voulez causer, commença-t-il, soit!... Moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire... J'ai essayé l'autre soir... Je ne puis continuer à vivre ainsi. J'ai besoin d'un changement. Je veux m'en aller, et tout de suite... partir pour un long voyage... aussi loin que possible... loin de tout!
--Si loin que cela? Où, par exemple?
--Que sais-je? Aux Indes, ou au Japon.
Elle se leva. Comme il restait courbé, le menton dans les mains, il la sentit se pencher sur lui.
--Je vous accompagnerais au bout du monde, mon aimé, car bien entendu, nous irions ensemble... Mais je crains que ce soit impossible, dit-elle d'une voix qui tremblait... J'ai peur que les médecins ne me le permettent pas... Oui, Newland, j'ai la certitude depuis ce matin du bonheur que j'attendais et que j'ai tant souhaité.
Elle s'agenouilla, et blottit son visage contre les genoux de son mari.
--Ma chérie! dit-il, la pressant contre lui, tout en caressant ses cheveux d'une main glacée. Ma chérie!
Il y eut un long silence. Puis May se dégagea de ses bras et se leva.
--Vous n'aviez pas deviné?
--Oui... je... non... c'est-à-dire... Ils se turent; leurs regards se croisèrent un moment. Puis, détournant les yeux, Archer demanda tout à coup:
--Avez-vous annoncé la nouvelle à quelqu'un d'autre?
--Seulement à maman et à votre mère.--Elle s'arrêta, puis ajouta hâtivement, le sang au visage:--Je l'ai dit aussi à Ellen. Vous vous rappelez que nous avons eu ensemble une longue conversation, et combien elle a été délicieuse pour moi.
--Ah! dit Archer.
Son cœur s'arrêtait de battre. Sa femme l'observait attentivement.
--Est-ce que cela vous déplaît, Newland, que je l'aie dit à elle la première?
--Pourquoi cela me déplairait-il?--Il fit un dernier effort pour se ressaisir:--Mais il y a quinze jours que vous avez causé avec Ellen: ne disiez-vous pas que la certitude ne vous est venue qu'aujourd'hui?
May rougit plus violemment encore, mais elle soutint le regard d'Archer.
--Je n'étais pas sûre, en effet; mais j'ai fait comme si je l'étais. Et, vous voyez, je ne me suis pas trompée! s'écria-t-elle, ses yeux bleus humides de pleurs triomphants.
XXXIV
Dans sa maison de la Trente-neuvième rue, Newland Archer était assis devant la table à écrire de sa bibliothèque.
Il revenait d'une réception officielle pour l'inauguration des nouvelles galeries du Musée Métropolitain. La vue des vastes salles remplies de la dépouille des siècles, où la foule élégante circulait parmi des trésors scientifiquement catalogués, avait éveillé de vieux souvenirs dans la mémoire d'Archer.
--«Il me semble que cette salle était consacrée autrefois à la collection Cesnola,» avait-il entendu dire; et aussitôt tout ce qu'il voyait autour de lui s'était évanoui. Il se revoyait seul dans une salle déserte, assis sur un divan de cuir, pendant qu'une svelte silhouette en manteau de loutre s'éloignait dans la perspective des galeries encore si pauvres du vieux musée.
Cette vision en avait appelé une légion d'autres. Cette bibliothèque avait été, pendant plus de trente ans, le centre de sa vie de famille. Il y avait vingt-neuf ans que là, May rougissante et avec des circonlocutions qui feraient sourire les jeunes femmes de la nouvelle génération, lui avait annoncé qu'il allait être père. Là, leur fils aîné, Dallas, trop frêle pour être porté à l'église au cœur de l'hiver, avait été baptisé par leur vieil ami, l'évêque de New-York. Là, leur fille, Mary, qui ressemblait tant à sa mère, avait annoncé ses fiançailles avec le plus nul et le plus sage des nombreux fils Chivers; et là, Archer l'avait embrassée à travers son voile de mariée avant d'entrer dans l'auto qui les menait à Grace Church. Car dans un monde où tout chancelait, la tradition de la cérémonie nuptiale à Grace Church restait immuable.
C'était dans la bibliothèque qu'il causait toujours avec May de l'avenir de leurs enfants: des études de Dallas et de son jeune frère Bill; de l'indifférence invincible de Mary pour les arts d'agrément, de sa passion pour le sport et la bienfaisance; et des goûts artistiques bien modernes, qui avaient conduit l'inquiet et curieux Dallas dans le bureau d'un architecte de New-York. Car, maintenant les jeunes gens désertaient le barreau et les affaires pour s'adonner à l'archéologie ou à l'architecture.
Et c'était dans cette bibliothèque que le grand Théodore Roosevelt, alors Gouverneur de l'État de New-York, venu d'Albany pour dîner et passer la nuit, s'était retourné vers son hôte et lui avait dit, avec sa violence accoutumée: «Au diable les politiciens! Ce sont des hommes comme vous qu'il faut au pays, Archer. Si jamais l'écurie d'Augias peut être nettoyée, il faut que vous y mettiez les mains.»
«Des hommes comme vous!» Archer avait été soulevé d'enthousiasme. Toutefois, il n'était pas bien sûr que les hommes comme lui fussent vraiment ceux dont le pays avait besoin. En effet, après avoir siégé pendant un an à l'Assemblée départementale de New-York, il n'avait pas été réélu, et c'est avec soulagement qu'il s'était retranché dans les modestes, mais utiles travaux de la vie municipale. Il écrivait aussi des articles dans des revues qui essayaient de secouer l'apathie du pays. Tout cela était assez peu de chose; il n'était pas fait pour la vie publique; il serait toujours par nature un contemplatif et un dilettante. Du moins s'était-il passionné pour de belles causes, et l'amitié d'un grand homme avait été sa force et son orgueil.
Il avait été, somme toute, ce qu'on commençait à appeler à New-York «un bon citoyen.» Depuis bien des années, tout nouveau mouvement, philanthropique, municipal ou artistique, avait compté avec son opinion, avait demandé son appui. Qu'il fût question de fonder une école d'infirmières, de réorganiser le Musée, de fonder un cercle de bibliophiles, d'inaugurer une nouvelle bibliothèque, ou de former une société de musique de chambre, on disait toujours: «Il faut demander l'avis d'Archer.» Ses jours étaient remplis, et remplis avec honneur. N'était-ce pas tout ce qu'un homme de bien pouvait demander?
Il savait pourtant ce qui lui avait manqué: la fleur de la vie. Mais il y pensait maintenant comme à une chose hors d'atteinte. Lorsqu'il se souvenait de Mme Olenska, c'était d'une façon irréelle, avec sérénité, comme on penserait à une bien-aimée imaginaire découverte dans un livre ou un tableau. Elle était devenue l'image de tout ce dont il avait été privé. Mais si légère et ténue qu'eût été la vision, elle l'avait empêché de penser à d'autres femmes. Il avait été ce qu'on appelle un mari fidèle, et quand May était morte, emportée par une pneumonie infectieuse prise au chevet de son plus jeune fils, il l'avait sincèrement pleurée. Les longues années qu'ils avaient passées ensemble lui avaient enseigné que le mariage le plus ennuyeux n'est pas une faillite, tant qu'il garde la dignité d'un devoir. Archer honorait ce passé dont il portait le deuil: après tout, il y avait du bon dans les anciennes traditions.
Il embrassa du regard sa bibliothèque transformée par Dallas, qui y avait mis des gravures anglaises, des cabinets Chippendale, des porcelaines de Chine, et sur les lampes électriques avait substitué aux globes de verre gravé la douceur lunaire des abat-jour. Puis ses yeux revinrent au vieux bureau de noyer qu'il n'avait jamais voulu bannir, et à la première photographie de May qu'il avait gardée toujours à la même place.
Elle était là, devant lui, grande, cambrée, la poitrine ronde soulevant sa robe d'organdi, le visage ombragé sous les bords onduleux d'une paille d'Italie, telle qu'il l'avait vue sous les orangers de Saint-Augustin. Elle était restée jusqu'à la fin la May de ce jour-là: généreuse, fidèle, constante, mais si dénuée d'imagination, si peu ouverte aux idées, que le monde de sa jeunesse avait pu tomber en miettes et se reconstruire sous ses yeux, sans qu'elle eût pris conscience du changement. Cette incapacité de s'adapter au mouvement du temps avait amené ses enfants à lui cacher leurs pensées, comme Archer lui avait toujours caché les siennes. Père et enfants s'étaient inconsciemment entendus pour maintenir autour d'elle l'illusion de l'uniformité. Et May avait quitté ce monde, convaincue qu'il était plein de ménages aimants et harmonieux comme le sien, résignée à partir parce qu'elle était certaine que Newland continuerait à inculquer à Dallas les mêmes principes et les mêmes préjugés qui avaient façonné la vie de ses parents, et que Dallas à son tour, quand Newland la suivrait, transmettrait le dépôt sacré au petit Bill. De Mary, elle était sûre comme d'elle-même.
Aussi, après avoir arraché le petit Bill à la mort et payé cet effort de sa vie, elle était partie avec sérénité prendre sa place dans le caveau des Archer à Saint-Marc, où sa belle-mère reposait déjà.
En face du portrait de May se trouvait celui de sa fille. Mary Chivers aussi était grande et blonde, mais elle avait la taille large, la poitrine à peine indiquée, et cette nonchalance d'attitude que permettait la nouvelle mode. Mary Chivers n'aurait pas pu accomplir ses hauts faits d'athlétisme avec les cinquante centimètres de tour de taille que mesurait la ceinture bleu de ciel de May Archer. La différence était symbolique: l'âme de la mère avait été pareillement enfermée dans une armature aussi rigide que sa fine taille. Il y avait du bon aussi dans le nouvel ordre des choses.
L'appel du téléphone se fit entendre. Comme on était loin du temps où toute communication rapide à New-York se faisait par les jambes des petits _messenger boys_ à livrée bleue! «Chicago vous demande.» Ah! ce devait être un message de Dallas. Il avait été envoyé à Chicago pour étudier le plan d'un palais que sa maison construisait pour un jeune millionnaire à idées. Les missions de ce genre étaient toujours confiées à Dallas.
--Allô! père. Voulez-vous vous embarquer avec moi mercredi sur le _Mauretania?_ Notre client veut que je visite quelques jardins italiens avant de rien décider; et vous savez, je dois être rentré le 1er juin.
Il éclata d'un rire joyeux. «Quoi qu'il arrive, semblait dire ce rire, je dois être de retour le premier, puisque Fanny Beaufort et moi devons nous marier le cinq.»
La voix reprit:
--Réfléchir? Pas une minute! Dites tout de suite!... Avez-vous une raison de refuser? Non. J'en étais sûr. Alors, ça va? Dites, père, ce sera la dernière fois que nous voyagerons tous les deux, comme autrefois. Allons! bien! J'étais sûr que vous viendriez.
Chicago coupa. Archer se leva et arpenta la chambre.
La dernière fois qu'ils seraient ensemble tous les deux comme autrefois!... L'enfant avait raison. Sans doute, ils seraient ensemble bien souvent après le mariage de Dallas. Ils avaient toujours été camarades, et Fanny Beaufort, quoi qu'on pût dire d'elle, ne paraissait pas disposée à gêner leur intimité. Cependant,--il fallait se l'avouer,--et, malgré sa sympathie pour sa future belle-fille, c'était tentant pour Archer de saisir cette dernière occasion de se trouver seul avec son fils. Rien ne le retenait. Seulement il avait perdu l'habitude de voyager. May ne s'était jamais déplacée que pour des raisons sérieuses: mener les enfants dans la montagne ou au bord de la mer. Depuis deux ans que May était morte, Archer n'avait aucune raison de continuer sa vie sédentaire; mais il s'était trouvé retenu par l'habitude, les souvenirs, et par une certaine appréhension de ce qui était nouveau.
Maintenant, revoyant son passé, il sentait qu'il s'était, lui aussi, enlisé, alors que tout changeait autour de lui.
Que restait-il du petit monde où il avait grandi, des principes qui l'avaient dominé et enchaîné? Il se rappelait une railleuse prophétie du pauvre Lawrence Lafferts, émise dans cette même pièce tant d'années auparavant: «Si les choses vont de ce train, nos enfants épouseront les bâtards de Beaufort:» C'était justement ce que le fils aîné d'Archer, l'orgueil de sa vie, allait faire, sans que personne l'en blâmât ou s'étonnât seulement. Tante Janey, restée si exactement la même qu'aux jours de sa jeunesse fanée, avait retiré de leur coton rose les émeraudes serties de perles de sa mère, et les avait portées elle-même, de ses mains tremblantes, à la fiancée. Et Fanny Beaufort, loin de paraître déçue de ne pas recevoir une parure d'un joaillier de Paris, avait admiré le style ancien de ces bijoux, et déclaré qu'en les portant elle se sentirait digne d'être peinte par Isabey.
Fanny Beaufort, qui avait fait son apparition à New-York à l'âge de dix-huit ans, après la mort de ses parents, avait conquis les cœurs un peu comme Mme Olenska trente ans auparavant. Seulement, au lieu de la regarder avec une sorte de méfiance, la société l'avait joyeusement acceptée. Elle était jolie, amusante et douée: que pouvait-on demander de plus? Personne n'avait l'esprit assez étroit pour lui faire un grief du passé de son père, ni de son origine à elle. Les personnes âgées, seules, se souvenaient d'un incident perdu dans le mouvement des affaires à New-York: le krach Beaufort. Du reste, après la mort de sa femme, Beaufort, ayant épousé sans bruit la trop célèbre Fanny Ring, avait quitté le pays avec sa nouvelle femme et une petite fille qui héritait de la beauté de sa mère. On avait ensuite appris qu'il était à Constantinople, puis en Russie, et, une douzaine d'années plus tard, des voyageurs américains furent brillamment reçus chez lui à Buenos-Ayres, où il représentait une grande Compagnie d'assurances. Il était mort là, ainsi que sa femme; et, un jour, leur fille, riche et orpheline, était arrivée à New-York, sous la conduite de la belle-sœur de May, Mrs Jack Welland, dont le mari était le tuteur de l'enfant. Elle se trouvait ainsi dans des relations presque de cousinage avec les enfants de Newland Archer, et personne ne s'était étonné quand Dallas avait annoncé ses fiançailles.
Rien ne pouvait donner plus exactement la mesure du chemin que le monde avait parcouru. On était trop absorbé par les réformes et les mouvements sociaux, par les engouements et les modes du jour, pour s'inquiéter beaucoup du passé de ses voisins. Qu'importait le passé dans le grand kaléidoscope où tous les atomes sociaux roulaient sur le même plan?
Le lendemain de leur arrivée à Paris, Archer, de la fenêtre de son hôtel, contemplait le beau décor de la place Vendôme. Une des choses qu'il avait stipulées, presque la seule, quand il avait accepté d'accompagner Dallas, était qu'il ne serait pas obligé de descendre à Paris dans un des nouveaux palaces à la mode.
--Entendu, avait acquiescé Dallas bon prince. Je vous mènerai dans un bon vieil hôtel: le Bristol.
Combien de fois Archer n'avait-il pas pensé à Paris comme au cadre où vivait Mme Olenska! Seul, tard le soir, dans sa bibliothèque, quand toute la maison reposait, il avait évoqué le retour radieux du printemps le long des avenues de marronniers, les fleurs et les statues des jardins publics, les bouffées des lilas entassés dans les charrettes, le cours majestueux du fleuve sous les arches des ponts, et la vie d'art, d'étude et de plaisir qui roulait impétueusement dans les artères de la grande ville. Maintenant, le spectacle était devant lui et, en le considérant, Archer se sentait timide et suranné: un pauvre être insignifiant comparé à l'homme d'énergie qu'il avait rêvé d'être...
La main de Dallas se posa gaiement sur son épaule.
--Eh bien! père! ça vaut la peine, hein?
Ils restèrent un moment, regardant devant eux; puis le jeune homme continua:
--Au fait, j'ai une commission pour vous: la comtesse Olenska nous attend à cinq heures et demie.
Il disait cela avec insouciance comme s'il s'agissait de l'heure du départ pour Florence le lendemain soir. Archer le regarda, et crut voir dans les yeux gais de son fils un éclair de la malice de son arrière-grand'mère Mingott.
--Est-ce que je ne vous l'avais pas dit? poursuivit Dallas. J'ai juré à Fanny de faire trois choses pendant mon séjour à Paris: lui acheter le recueil des dernières mélodies de Debussy; aller au Grand Guignol; et voir Mme Olenska. Vous savez que celle-ci a été la bonté même pour Fanny, quand Mr Beaufort l'a envoyée de Buenos-Ayres au couvent de l'Assomption. Fanny ne connaissait personne à Paris: Mme Olenska s'est occupée d'elle, l'a promenée les jours de congé. Je crois que Mme Olenska a été très liée avec la première Mrs Beaufort,--et puis elle est notre cousine. Aussi, je l'ai appelée au téléphone ce matin avant de sortir, et lui ai dit que nous étions ici pour deux jours, et désirions la voir.
--Tu lui as dit que j'étais ici? balbutia Archer.
--Bien sûr: pourquoi pas?
Dallas eut un sourire innocent. Puis, ne recevant pas de réponse, il glissa son bras sous celui de son père.
--Dites, père, comment était-elle?
Archer se sentit rougir sous le clair regard de son fils.
--Allons, avouez, vous avez été très emballé pour elle, est-ce vrai? N'était-elle pas ravissante?
--Ravissante? Je ne sais pas. Elle était différente des autres.
--Ah! nous y voilà! Toute la question est là, n'est-ce pas? Quand on la trouve, la femme qu'on attend, elle est toujours différente,--et on ne sait pas pourquoi. C'est exactement ce que j'éprouve avec Fanny.
Son père recula d'un pas, dégageant son bras:
--Avec Fanny? Mais, mon ami, je l'espère bien; seulement, je ne vois pas...