Part 19
Archer se trouvait presque seul dans la perspective nocturne de la Cinquième Avenue. À l'heure où tout le monde était rentré s'habiller pour le dîner, la sortie d'Ellen passerait probablement inaperçue: tant mieux, se disait-il. Comme cette pensée lui traversait l'esprit, la porte s'ouvrit pour laisser passer la jeune femme. Derrière elle, une faible lueur vacillait, portée par quelqu'un qui avait dû l'éclairer. Mme Olenska se retourna pour faire un geste d'adieu, puis descendit le perron.
--Ellen! appela Archer à voix basse.
Elle tressaillit: et, juste au même moment, il vit deux jeunes gens d'allure élégante qui s'approchaient. Il y avait pour Archer, dans leurs pardessus, dans la manière dont leurs foulards de soie se croisaient sur leurs cravates blanches, quelque chose de familier. Ce n'était pas encore l'heure d'aller dîner en ville,--mais Archer se rappela que les Reggie Chivers, à quelques pas de là, allaient en bande ce soir même au théâtre et donnaient à dîner de bonne heure. À la lumière du réverbère, Archer reconnut Lawrence Lefferts et un des jeunes Chivers.
Le désir un peu puéril qu'on ne reconnût pas Mme Olenska devant la porte des Beaufort, s'évanouit dès qu'il sentit la chaleur pénétrante de la main d'Ellen dans la sienne.
--Je vous verrai donc: nous serons ensemble! s'écria-t-il, sachant à peine ce qu'il disait.
--Ah! répondit-elle, grand'mère vous a dit?
Sans la quitter des yeux, Archer vit que Lefferts et Chivers avaient discrètement traversé. Lui-même avait souvent pratiqué ce genre de solidarité masculine. Non, il ne pourrait se résigner à cette vie de mensonge et de complicités.
--Dès demain, dit-il, j'ai besoin de vous voir quelque part où nous soyons seuls.
--Seuls, à New-York? Mais il n'y a ni églises ni monuments.
--Il y a le Musée, répliqua-t-il. À deux heures et demie, je vous attendrai à l'entrée principale.
Sans répondre, elle monta rapidement dans la voiture. En s'éloignant, elle se pencha à la portière: Archer devina un signe d'adieu dans l'obscurité. Il resta les yeux fixés dans la direction où elle disparaissait, en proie à un tumulte de sentiments contradictoires. Il lui semblait, non pas avoir parlé à la femme qu'il aimait, mais à une autre, à une femme envers laquelle il avait contracté la dette du plaisir, mais dont il était déjà fatigué. Écœuré de ce vocabulaire de rendez-vous, qui avait trop servi, «elle viendra,» se dit-il avec une sorte d'amertume.
Le lendemain, Archer et Ellen se retrouvèrent sur le seuil du Musée. Leurs pas retentirent dans le vide des longues galeries sonores: ils s'arrêtèrent dans la salle où la collection Cesnola moisit dans une solitude inviolée et firent mine de regarder les mouvements souples du corps si jeune sous les épaisses fourrures; l'aile de héron bien plantée dans la toque de loutre; la petite boucle de cheveux sombres aplatie sur chaque joue comme une vrille de vigne. Comme toujours, il s'absorbait dans la contemplation des ravissants détails qui faisaient que la jeune femme était elle et non pas une autre.
Ce fut elle qui demanda:
--Qu'aviez-vous à me dire qui fût si grave et si pressé?
--Ce que j'avais à vous dire? C'est qu'à mon avis, si vous êtes venue à New-York, c'est que vous aviez peur.
--Peur de quoi?
--Vous craigniez que je ne vinsse vous rejoindre à Washington.
Elle regarda son manchon, le retournant dans ses mains nerveuses.
--C'est vrai, dit-elle à demi-voix.
--Alors?
--Alors... ceci vaut mieux, n'est-ce pas? reprit-elle avec un long soupir. Nous ferons moins de mal aux autres. Après tout, n'est-ce pas ce que vous avez toujours voulu?
--Nous rencontrer ainsi, en nous cachant?... Mais c'est juste le contraire de ce que je veux! Cela me fait horreur.
--À moi aussi! s'écria-t-elle, avec un profond soupir de soulagement.
--Eh bien! alors, c'est à mon tour de demander: N'imaginez-vous pas pour nous un meilleur avenir?
Elle pencha la tête. Ses mains, dans le manchon, s'agitaient toujours. On s'approchait; un gardien à casquette galonnée traversa la salle avec le pas errant d'un fantôme dans une nécropole. Simultanément, Archer et Mme Olenska se mirent à examiner la vitrine qui leur faisait face. Quand le personnage eut disparu dans une perspective de momies et de sarcophages, Archer renouvela sa question.
Au lieu de répondre, Ellen murmura:
--J'ai promis à grand'mère de rester avec elle parce qu'il m'a semblé que j'étais ici moins en danger.
--Moins en danger de m'aimer? demanda-t-il.
Le profil de la jeune femme resta immobile, mais Archer vit une larme glisser de sa paupière et se prendre aux mailles de son voile.
--Moins en danger de faire un mal irréparable. Ne soyons pas comme tous les autres! protesta-t-elle.
--Les autres? Pourquoi serais-je différent des autres? N'ai-je pas les mêmes désirs? Ne suis-je pas brûlé des mêmes ardeurs?
Elle le regarda avec une sorte de terreur, et Archer vit une faible rougeur colorer son visage.
--Eh bien! j'irai chez vous une fois, et puis nous nous dirons adieu: je partirai, hasarda-t-elle tout à coup, d'une voix basse, mais nette.
Le sang monta au front du jeune homme. Il lui semblait tenir dans ses mains son propre cœur, comme une coupe trop pleine que le moindre geste ferait déborder.
--Vous partirez? Que voulez-vous dire?
--Je retournerai chez mon mari.
--Et vous croyez que jamais j'y consentirai?
Elle leva sur lui des yeux troublés.
--Qu'y a-t-il d'autre à faire? Je ne veux pas rester ici et mentir aux gens qui ont eu pitié de moi.
--Mais c'est justement pourquoi je demande que nous partions ensemble!
--Et que nous brisions leurs existences, quand ils m'ont aidée à refaire la mienne?
Archer se leva brusquement et la regarda avec un désespoir muet.
--Quand viendrez-vous? dit-il enfin.
Elle hésita:
--Après-demain.
--Je vous attendrai.
Ils restèrent les yeux dans les yeux, Archer sur le pâle visage d'Ellen lisait l'intense rayonnement intérieur. Alors, il comprit que jamais auparavant il n'avait de ses yeux vu l'amour.
Archer rentra seul à pied. La nuit tombait quand il arriva chez lui. Il regarda les objets familiers du hall comme de l'autre côté de la tombe. May était sortie en voiture après le déjeuner et n'était pas encore rentrée. Content d'être seul, il entra dans la bibliothèque et se laissa tomber dans son fauteuil. Il n'avait plus conscience du temps qui passait. Une sorte de stupeur l'envahissait. «Cela devait être... Cela devait être...,» se répétait-il. Ce qu'il avait rêvé était si différent!
La porte s'ouvrit et May entra.
--Je suis horriblement en retard. Vous n'étiez pas inquiet? demanda-t-elle.
Il la regarda surpris:
--Est-ce qu'il est tard?
--Sept heures passées. Je vous soupçonne d'avoir dormi.
Elle rit. Ayant retiré les épingles de son chapeau de velours, elle le jeta sur le canapé. Elle avait le visage à la fois plus pâle et plus animé que de coutume.
--Je suis allée voir grand'mère, et comme je partais, Ellen est rentrée. Alors je suis restée, et nous avons causé longuement. Il y avait des siècles que nous n'avions vraiment causé!... Elle a été délicieuse, tout à fait comme l'ancienne Ellen. Je crains de ne pas avoir été juste pour elle dernièrement. J'ai cru quelquefois...
Archer se leva et alla s'appuyer contre la cheminée hors du cercle lumineux de la lampe.
--Qu'est-ce que vous avez cru?...
--Peut-être ne l'ai-je pas toujours comprise. Elle est trop différente. Elle fréquente des gens si bizarres. On dirait qu'elle prend plaisir à se singulariser. Cela tient sans doute à la vie agitée qu'elle a menée dans cette société d'Europe; nous devons lui paraître bien ennuyeux! Mais je ne veux plus être injuste pour elle.
Elle s'arrêta un peu haletante d'avoir, contre son habitude, parlé si longtemps. Elle avait les lèvres entr'ouvertes, une sombre rougeur aux joues. Archer, en la regardant, se rappela le mystérieux éclat qui avait inondé son visage dans le jardin de la mission à Saint-Augustin. Il devina en elle le même effort secret pour atteindre quelque chose au delà de la portée habituelle de sa vision. «Elle déteste Ellen, pensa-t-il elle essaie de dominer ce sentiment.» Cette pensée l'émut. May continua:
--Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour Ellen; mais elle n'a jamais paru comprendre. Et maintenant, cette idée d'aller voir Mrs Beaufort, et surtout dans la voiture de grand'mère! J'ai peur qu'elle se soit aliéné les van der Luyden.
--Ah! dit Archer avec un rire énervé.
La barrière qui les séparait s'était de nouveau dressée entre eux.
--Il est temps de nous habiller: nous dînons en ville, n'est-ce pas? demanda-t-il.
Elle se leva, mais ce fut pour jeter les bras autour du cou de son mari et presser sa joue contre la sienne.
--Vous ne m'avez pas embrassée aujourd'hui, dit-elle tendrement.
Et il la sentit trembler dans ses bras.
XXXII
--À la cour des Tuileries, disait Mr Sillerton Jackson, avec le sourire de ses réminiscences parisiennes, ces choses-là étaient assez ouvertement tolérées.
C'était le lendemain de la visite d'Archer au musée; on dînait dans la salle à manger lambrissée de noyer des van der Luyden. Ceux-ci, incapables de supporter les émotions d'un scandale, s'étaient réfugiés à Skuytercliff après la faillite de Beaufort. Mais on leur avait fait observer que leur présence à New-York était indispensable: n'étaient-ils pas les piliers de cette société ébranlée par la faillite?
--Vous devez à vos amis, leur disait Mrs Archer, de vous montrer à l'Opéra et même d'ouvrir vos salons. Il ne faut surtout pas, ma chère Louisa, laisser des gens comme Mrs Lemuel Struthers chausser les souliers de Regina; ce sont les occasions que saisissent les parvenus pour se pousser et prendre pied dans le monde. C'est grâce à l'épidémie de varicelle de l'hiver dernier que les hommes mariés ont pu s'échapper pour aller chez Mrs Struthers pendant que les femmes soignaient leurs enfants. Vous, Louisa, et ce cher Henri, devez garder la place, comme vous l'avez toujours fait.
Mr et Mrs van der Luyden ne pouvaient rester sourds à cet appel. À contre-cœur, mais toujours héroïquement soumis au devoir, ils étaient rentrés en ville, avaient ôté leurs housses, envoyé leurs invitations pour deux dîners et une soirée.
Ce soir-là, Mr Sillerton Jackson, Mrs Archer, Newland et sa femme devaient aller avec eux à l'Opéra. On chantait _Faust_ pour la première fois de l'hiver. Et comme rien ne se faisait sans cérémonie sous le toit des van der Luyden, malgré le petit nombre des invités, le repas avait commencé à sept heures pour que le nombre convenable de services pût se dérouler avec majesté avant le moment des cigares.
Archer était parti de bonne heure pour son bureau, où il avait été retenu. De l'autre côté de la table couverte d'œillets de Skuytercliff et d'argenterie massive, May lui sembla pâle et languissante. Mais ses yeux brillaient, et elle parlait avec une vivacité factice.
Le sujet qui avait provoqué le souvenir des Tuileries cher à Mr Sillerton Jackson avait été soulevé (non sans intention, pensa Archer) par Mrs van der Luyden. La faillite, ou plutôt l'attitude de Beaufort depuis la faillite, était un thème fructueux pour le moraliste de salon. Après avoir analysé et condamné cette attitude, Mrs van der Luyden tourna son regard hésitant vers May Archer.
--Est-il possible, ma chère, que ce qu'on m'a dit soit vrai? On prétend que la voiture de votre grand'mère Mingott a été vue devant la porte de Mrs Beaufort. Déjà Mrs van der Luyden n'appelait plus par son nom de baptême la complice du scandale.
May rougit.
--Je crains, dit Mr van der Luyden, que le bon cœur de Mme Olenska ne l'ait entraînée à commettre l'imprudence d'aller chez Mrs Beaufort.
--Ou son goût pour les gens tarés, ajouta sèchement Mrs Archer.
--Aux Tuileries, reprit Mr Sillerton (et tous les regards attentifs se tournèrent vers lui), les principes étaient souvent des plus élastiques. Si vous demandiez d'où venait la fortune de Morny, ou qui payait les dettes de certaines beautés de la cour...
--Vous ne prétendez pas, j'espère, mon cher Sillerton, que nous prenions exemple! dit Mrs Archer.
--Je ne prétends rien, répliqua Mr Jackson. Mais l'éducation étrangère qu'a reçue Mme Olenska peut l'avoir rendue moins scrupuleuse.
--En effet! soupirèrent les deux dames d'âge.
--Tout de même! faire stationner la voiture de sa grand'mère à la porte d'un banqueroutier, protesta Mr van der Luyden. Archer devina que celui-ci se reprochait les bottes d'œillets qu'il avait envoyées à Mme Olenska.
Mrs van der Luyden ajouta:
--Si seulement elle avait demandé conseil...
--Ah! voilà ce qu'elle n'a jamais fait! reprit Mrs Archer.
À l'Opéra, comme le premier acte finissait, Archer quitta sa famille pour aller dans la loge du cercle. De là, par-dessus les épaules de divers Chivers, Mingott et Rushworth, il voyait la salle telle que deux ans auparavant, le soir de sa première rencontre avec Ellen Olenska. Il croyait qu'elle allait peut-être apparaître dans la loge des Mingott; il l'attendait, les yeux fixés sur la loge, qui demeura vide. Tout à coup éclata le pur soprano de Mme Nilsson:--«M'ama, non m'ama.» Archer se tourna vers la scène où, dans le décor accoutumé de roses géantes et de pensées-essuie-plumes, la même opulente et blonde victime succombait aux artifices du même petit séducteur basané. Quittant la scène, les yeux d'Archer vinrent se poser sur la loge où May était assise entre deux dames plus âgées, exactement comme entre Mrs Lovell Mingott et la nouvelle arrivée, sa cousine étrangère, deux ans auparavant. Elle était, de même, tout en blanc et Archer reconnut le satin à reflets bleutés de sa robe de mariée.
C'était l'usage, dans le vieux New-York, que les jeunes femmes revêtissent ce somptueux ajustement pendant un an ou deux après leur mariage. Sa mère, Archer le savait, conservait sa robe de noces enveloppée de papier de soie, avec l'espoir que Janey la porterait peut-être un jour; mais la pauvre Janey approchait d'un âge où il convient de se marier en popeline gris perle, et sans demoiselles d'honneur. Archer fit la réflexion que May ne portait pas souvent cette toilette nuptiale,--et il se rappela la jeune fille qu'il avait contemplée deux ans auparavant avec un tel élan d'espérance.
La silhouette de May s'était un peu alourdie; mais l'élégance de son port et son expression pure et candide restaient les mêmes. Elle était toujours celle qui jouait avec le bouquet de muguets le soir de ses fiançailles. Cette innocence, aussi touchante que l'étreinte confiante d'un enfant, n'était-elle pas un muet appel à la pitié? Il se rappela la générosité passionnée qui couvait sous ce calme incurieux. Il entendait la voix dont elle lui avait dit naguère, dans le jardin de la Mission: «Je ne veux pas fonder mon bonheur sur un tort envers quelqu'un.» Un désir irrésistible saisit Archer de lui dire la vérité, de demander à sa générosité la liberté que, l'autre fois, il avait refusé de prendre.
Newland Archer était un homme d'habitudes correctes et disciplinées. Il lui aurait profondément déplu de rien faire que Mr van der Luyden eût désapprouvé, ou qui eût été mal jugé au cercle. Mais maintenant il sentait craquer le moule des contraintes sociales: il ne se souciait plus de l'opinion. Quittant la loge du cercle, il gagna celle de Mr van der Luyden. «M'ama!» lançait la voix vibrante de Marguerite. À l'entrée d'Archer, les occupants de la loge se redressèrent, étonnés. Déjà, il violait une de leurs règles: on n'entrait jamais dans une loge pendant un solo. Passant devant Mr van der Luyden et Mr Sillerton Jackson, il se pencha vers sa femme:
--J'ai une mauvaise migraine. Rentrons, voulez-vous?
May lui jeta un coup d'œil d'assentiment. Il la vit parler à voix basse à sa mère, puis murmurer des excuses à Mrs van der Luyden et se lever juste au moment où Marguerite tombait dans les bras de Faust. Comme il tendait à May son manteau, Archer remarqua que les deux autres dames échangeaient un sourire d'intelligence.
Dans la voiture, May posa timidement sa main sur celle de son mari.
--Que je suis ennuyée que vous soyez souffrant! On vous aura encore accablé d'ouvrage au bureau.
--Mais non, je vous assure... Puis-je ouvrir un peu la fenêtre? répondit-il, gêné, tout en baissant la glace. Il fixait sur la rue des yeux vagues, sentant près de lui la muette interrogation de sa femme. En descendant de voiture, May prit sa robe dans le marchepied et tomba contre lui.
--Vous êtes-vous fait mal? demanda-t-il en la soutenant de son bras.
--Non, mais ma pauvre robe,--voyez comme je l'ai déchirée! Elle se courba pour ramasser la traîne souillée et le suivit dans le vestibule.
Quand ils furent dans la bibliothèque:
--May, dit Archer, j'ai quelque chose à vous dire, quelque chose d'important...
Il se tenait à quelques pas d'elle, la regardant comme si la légère distance qui les séparait était un abîme infranchissable. Sa voix résonnait d'un accent étrange dans le silence de cette pièce intime. Il répétait:
--J'ai quelque chose à vous dire...
May s'était laissée tomber dans un fauteuil. Elle restait muette, immobile, sans un battement de paupières. Quoique extrêmement pâle, son visage avait une tranquillité d'expression qui semblait venir d'une source secrète.
Archer refoula les formules banales qui lui venaient aux lèvres pour s'accuser lui-même. Il était résolu à une confession totale et brève.
--Mme Olenska..., dit-il.
Mais à ce nom, sa femme leva la main comme pour lui imposer silence.
--Pourquoi parler d'Ellen ce soir? demanda-t-elle avec une légère moue d'impatience.
--Parce que j'aurais dû déjà vous parler d'elle.
La figure de May conserva son calme.
--Est-ce vraiment utile? Je sais que j'ai été quelquefois injuste envers elle; peut-être l'avons-nous tous été. Vous l'avez comprise sans doute mieux que nous. Vous avez toujours été bon pour elle. Mais puisque tout cela est fini...
Archer la regarda, stupéfait.
--Qu'est-ce qui est fini? Qu'entendez-vous par là?
May continuait à le fixer de son clair regard.
--Ne savez-vous pas qu'elle repart dans quelques jours pour l'Europe! Grand'mère consent et a tout arrangé pour la rendre indépendante de son mari! Je croyais que vous aviez été retenu à l'étude ce soir pour le règlement de ses affaires. Il paraît que tout a été arrêté ce matin.
Archer s'appuya à la cheminée, le visage caché dans ses mains. Était-ce son cœur qui lui résonnait aux oreilles, ou le déclic bruyant de la pendule? Combien de minutes s'écoulèrent ainsi? Enfin, il se retourna:
--C'est impossible! s'écria-t-il.
--Impossible?
--Comment savez-vous ce que vous venez de me dire?
--J'ai reçu un mot d'Ellen aujourd'hui. Lisez-le. Je croyais que vous étiez au courant.
La lettre disait: «May chérie, j'ai enfin fait comprendre à grand'mère que ma visite chez elle ne pouvait être qu'une visite, et elle a été bonne et généreuse comme toujours. Elle comprend maintenant que, si je retourne en Europe, je dois y vivre seule, ou plutôt avec ma pauvre tante Medora, qui m'accompagne. Je pars en hâte pour Washington, où j'ai à faire mes préparatifs, et m'embarquerai la semaine prochaine. Soyez très bonne pour grand'mère quand je serai partie, aussi bonne que vous l'avez toujours été pour moi.--Ellen.--_P.-S._ Si j'avais des amis qui voulussent modifier ma décision, dites-leur, je vous prie, que c'est absolument inutile.»
Archer relut la lettre deux ou trois fois, puis la jeta sur la table en éclatant de rire. Le son de ce rire le frappa. Il se rappela la frayeur de Janey quand elle l'avait surpris à minuit, secoué d'une gaîté extravagante, devant le télégramme qui annonçait que la date du mariage avait été avancée.
--Pourquoi vous écrit-elle cela? demanda-t-il, se reprenant dans un suprême effort.
May répondit avec son regard de candeur:
--Je crois que c'est parce que nous avons si bien causé hier.
--Causé de quoi?
--Je lui ai dit que je craignais de n'avoir pas été juste pour elle, de n'avoir pas compris ses difficultés ici, au milieu de nous, de ces parents qui étaient comme des étrangers, qui s'arrogeaient le droit de critiquer sans être toujours à même de comprendre...
Elle hésita, puis reprit:
--Je savais que vous étiez le seul ami sur qui elle pût toujours compter, et je voulais qu'elle sût que, vous et moi, dans tous nos sentiments, nous ne faisons qu'un.
Elle ajouta d'une voix grave et lente:
--Elle a compris pourquoi j'avais voulu lui dire cela... Je crois qu'elle comprend tout...
May se leva, prit la main glacée de son mari, la pressa contre sa joue.
--Moi aussi, dit-elle, la tête me fait mal. J'ai besoin de repos. Bonsoir, mon chéri.
Et elle se dirigea vers la porte, relevant la traîne salie et déchirée de sa robe de noces.
XXXIII
Comme Mrs Archer le disait en souriant à Mrs Welland, c'était un événement pour un jeune ménage de donner son premier grand dîner.
Les Newland Archer, depuis qu'ils s'étaient installés chez eux, recevaient souvent dans l'intimité. Mais un grand dîner avec un chef d'extra, deux valets de pied prêtés pour la circonstance, un sorbet à la romaine, des roses de chez Henderson, des menus dorés sur tranches, était une bien autre affaire. «C'était le sorbet, disait Mrs Archer, qui faisait toute la différence;» du moment qu'il y avait un sorbet, il fallait qu'il y eût aussi deux services, des canards canvas-back ou du terrapin, deux plats sucrés, un froid et un chaud, le grand décolleté, et des invités de marque.
C'était toujours intéressant de voir un jeune ménage lancer pour la première fois ses invitations à la troisième personne: même les gens les plus blasés et les plus recherchés refusaient rarement. On admettait pourtant que c'était un triomphe que les van der Luyden, à la requête de May, eussent retardé leur départ pour assister au dîner d'adieu donné à la comtesse Olenska.
L'après-midi du grand jour, Archer, revenu tard de son bureau, trouva les deux belles-mères assises dans le salon de May. Mrs Archer avait fini d'écrire les menus, et commençait à préparer des cartes portant les noms des invités. Mrs Welland présidait à la disposition des palmiers et des grandes lampes à pied. Sur le piano se dressait un grand panier d'orchidées que Mr van der Luyden avait envoyées de Skuytercliff; tout était à la hauteur d'un événement aussi considérable.
Mrs Archer parcourait attentivement la liste des invités, rayant chaque nom de sa fine plume.
--Henry van der Luyden, Louisa, les Lovell Mingott, les Reggie Chivers, Lawrence Lefferts et Gertrude,--oui, May a eu raison de les inviter,--les Selfridge Merry, Sillerton Jackson, Vandie Newland et sa femme. Comme le temps passe! Il me semble que c'était hier qu'il était ton garçon d'honneur, Newland. Et la comtesse Olenska... Voilà, je crois que c'est tout.
Mrs Welland s'adressa à son gendre.
--On ne pourra pas dire, Newland, que vous et May, ne faites pas à Ellen un beau départ!
--Mon Dieu, dit Mrs Archer, May veut que sa cousine dise en Europe que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. Elle a raison.
--Je suis sûre qu'Ellen vous en saura gré. Elle restera sur une impression charmante... Les veilles de départ sont généralement si tristes, continua gaiement Mrs Welland.
Dix jours s'étaient écoulés depuis que Mme Olenska avait quitté New-York. Pendant ces dix jours, Archer n'avait eu d'elle d'autre signe de vie que le renvoi d'une clef, adressée à son bureau sous enveloppe cachetée. Cette réponse à son suprême appel pouvait être interprétée comme un suprême refus; mais le jeune homme y vit un sens différent. Ellen luttait encore contre son sort. Elle partait, il est vrai, pour l'Europe, mais elle ne retournait pas chez son mari! Donc, il pouvait la suivre; rien ne saurait l'en empêcher. Quand il aurait fait le pas irrévocable, et qu'elle aurait compris que c'était sans retour, il était persuadé qu'elle ne le renverrait pas.