Au temps de l'innocence

Part 18

Chapter 183,919 wordsPublic domain

--Mais non! Elle va beaucoup mieux; elle va très bien, vraiment. Là, nous l'avons dépassé! s'écria-t-il, comme si on avait conjuré le mauvais sort.

Quand la voiture s'engagea sur le bac, il se pencha, défit le bouton qui fermait l'étroit gant brun de la main qu'il tenait encore, et en baisa la paume. Elle se dégagea doucement. Il dit:

--Vous ne comptiez pas me voir aujourd'hui?

--Certes non.

--J'ai failli vous manquer. J'avais tout arrangé pour aller vous retrouver à Washington. Nous nous serions croisés.

Elle poussa un petit oui, comme effrayée qu'ils eussent été si près de se manquer.

--Savez-vous que je me rappelais à peine comment vous êtes?

--Comment je suis?

--Je veux dire... Comment vous expliquer? C'est toujours la même chose: à chaque rencontre, c'est comme si je vous voyais pour la première fois, comme si vous m'arriviez... de l'inconnu.

--Oui... je comprends.

--Est-ce que?... Moi aussi, pour vous?

Elle se tourna du côté de la vitre. Il l'appela:

--Ellen! Ellen! Ellen!

Elle ne répondit pas; et, sans plus rien dire, il regarda son profil s'effacer peu à peu dans le crépuscule rayé de neige. Qu'avait-elle fait pendant ces quatre longs mois? Combien peu ils se connaissaient, après tout! Les minutes passaient; mais il avait oublié tout ce qu'il voulait lui dire; il ne savait que méditer sur le mystère par lequel ils se trouvaient à la fois unis et si séparés. Être assis l'un contre l'autre sans même se voir, n'était-ce pas l'image de leur destin?

--Quelle jolie voiture! Est-ce celle de May? demanda-t-elle tout à coup.

--Oui.

--Alors, c'est elle qui vous a envoyé pour me chercher? Comme c'est aimable!

Un moment de silence; puis il dit d'une voix changée:

--Le secrétaire de votre mari est venu me voir le lendemain du jour où nous nous sommes rencontrés à Boston.

Dans sa courte lettre à Mme Olenska, Archer s'était gardé de mentionner la visite de M. Rivière. Mais aussi, pourquoi lui rappelait-elle qu'ils étaient dans la voiture de May? Il allait voir, à son tour, si une allusion à M. Rivière lui serait agréable! Comme en d'autres occasions où il avait cru la troubler, la jeune femme ne trahit aucune surprise. Elle s'informa:

--M. Rivière est allé vous voir?

--Ne le saviez-vous pas?

--Nullement.

--Et cela ne vous étonne pas?

Elle hésita.

--Qu'y a-t-il à cela d'étonnant? M. Rivière m'a dit à Boston qu'il vous connaissait, qu'il vous avait rencontré, je crois, en Angleterre.

--Ellen, je veux vous demander une chose.

--Laquelle?

--C'est M. Rivière qui vous a aidée à partir quand vous avez quitté votre mari?

Le cœur du jeune homme battait à se rompre. À cette question, garderait-elle son calme?

--C'est lui. Je lui ai beaucoup d'obligation, ajouta-t-elle sans que sa voix tranquille fût en rien altérée.

L'accent était si naturel qu'Archer se tranquillisa. Encore une fois, elle était parvenue par sa seule simplicité à lui faire sentir qu'il agissait avec la banalité la plus risible, au moment même où il croyait jeter les conventions par-dessus bord.

--Je crois que vous êtes la femme la plus sincère que j'aie jamais connue!

--Une des plus vraies... répondit-elle, avec une voix caressante comme un sourire.

--Le mot importe peu... Vous regardez les choses en face.

--Ah! il l'a bien fallu. J'ai dû fixer mes yeux sur la Gorgone.

--Eh bien! elle ne vous a pas aveuglée.

--Elle n'aveugle pas, elle brûle les larmes.

La réponse semblait monter d'une profondeur d'expérience qu'il ne pouvait atteindre. La lente avance du bac avait cessé; sa proue se heurta contre les pilotis du quai avec une violence qui fit chanceler le coupé, et jeta Archer et Mme Olenska l'un contre l'autre. Le jeune homme, frémissant, sentit sur lui la pression de l'épaule d'Ellen. Il lui passa le bras autour de la taille.

--Ellen, fit-il brusquement, comprenez-moi: ceci ne peut pas durer.

--Qu'est-ce qui ne peut pas durer?

--Que nous soyons ainsi, ensemble et séparés.

--Vous n'auriez pas dû venir, dit-elle, la gorge serrée.

Tout à coup elle se retourna, l'entoura de ses bras et mit un baiser sur ses lèvres. La voiture s'ébranla et s'emplit de lumière, en passant sous un réverbère. Ellen recula, et tous deux restèrent silencieux et immobiles pendant que le coupé se dégageait des abords de l'embarcadère. Quand ils eurent gagné la rue, Archer se mit à parler avec volubilité.

--Ne craignez rien. Vous n'avez pas besoin de vous renfoncer ainsi dans votre coin: un baiser volé n'est pas ce que je veux. Je devine ce qui se passe en vous; vous estimez que le sentiment qui nous unit ne doit pas s'amoindrir dans une intrigue. Je n'aurais pas pu vous parler ainsi hier, parce que, quand nous sommes séparés et que j'aspire à vous revoir, tout mon être s'enflamme et chacune de mes pensées me brûle. Mais vous arrivez, et votre présence dépasse tellement mes souvenirs! Ce que je veux de vous, c'est tellement plus qu'une heure ou deux de temps en temps, avec des siècles d'attente et de soif dans l'intervalle! Et si je puis rester ainsi tranquille à côté de vous, c'est que j'ai dans ma tête une autre vision, et aussi la confiance qu'elle se réalisera.

Elle ne répondit pas tout de suite; puis très bas:

--De quelle vision voulez-vous parler?

--Vous le savez. Et aussi qu'elle se réalisera.

--Vous et moi réunis?

Elle éclata d'un rire soudain et dur.

--Pour me proposer une telle vision, vous choisissez bien l'endroit!

--Le coupé de ma femme? Descendons et marchons, alors. Un peu de neige ne vous fait pas peur.

Elle rit encore, mais plus doucement.

--Non, je ne descendrai pas. J'ai hâte d'arriver chez grand-mère. Vous allez rester assis à côté de moi, et nous envisagerons ensemble non des rêves, mais des réalités.

--Je ne sais pas ce que vous entendez par des réalités. Pour moi, il n'y en a qu'une.

Elle ne répondit que par un long silence, pendant lequel la voiture descendait une obscure rue transversale pour déboucher dans la lumière éclatante de la Cinquième Avenue.

--Vous voudriez donc faire de moi votre maîtresse, puisque je ne peux pas être votre femme? demanda-t-elle.

Cette question directe le déconcerta. Maîtresse, c'était là un mot que les femmes de son monde évitaient de prononcer.

Décontenancé, il balbutia:

--Ce que je veux, c'est partir avec vous pour un monde où des mots comme celui-là,--des catégories comme celles-là,--n'existent pas: où nous serons simplement deux êtres qui s'aiment, qui sont tout l'un pour l'autre, pour lesquels le monde ne compte pas...

Elle poussa un long soupir, qui s'acheva en un rire amer.

--Oh! mon ami! Où est-il, ce pays? Y êtes-vous jamais allé?

Archer restait silencieux. Elle continua:

--J'en connais tant qui ont essayé de le trouver; et, croyez-moi, ils sont tous descendus par erreur aux stations d'à côté, à Boulogne, à Pise, à Monte-Carlo, et ils y retrouvaient toujours le même vieux monde qu'ils voulaient abandonner, seulement plus petit, plus mesquin, plus laid.

Archer ne lui connaissait pas cette âpreté de langage.

--Je vois, dit-il enfin: la Gorgone a brûlé vos larmes.

--Et elle m'a ouvert les yeux. Ce n'est pas vrai de dire qu'elle rend les gens aveugles. Au contraire, elle leur ouvre les yeux tout grands, elle leur coupe les paupières. Et l'on ne connaît plus jamais l'obscurité bienfaisante. Parmi les supplices qu'ont inventés les Chinois, n'en est-il pas un de ce genre?

La voiture avait traversé la Quarante-deuxième Rue au trot rapide d'un cheval vigoureux. Archer était oppressé par le sentiment des minutes perdues, des paroles vaines.

--Maintenant, dit-il, qu'allons-nous faire?

--Nous? Il n'y a pas de nous dans ce sens-là! Nous ne sommes l'un près de l'autre qu'à condition de rester séparés. Alors seulement nous pouvons être nous-mêmes. Autrement, nous serons Newland Archer, le mari de la cousine d'Ellen Olenska, et Ellen Olenska, la cousine de la femme de Newland Archer, volant un bonheur qui ne leur appartient pas.

--Ah! je n'en suis plus là! gémit Archer.

--Vous ne savez pas ce que vous me demandez, dit-elle; et moi je le sais, ajouta-t-elle d'une voix singulière.

Il resta silencieux, abîmé dans sa douleur. Puis, dans l'obscurité de la voiture, il chercha le porte-voix et donna l'ordre au cocher d'arrêter.

--Pourquoi nous arrêtons-nous? Nous ne sommes pas arrivés, s'écria Mme Olenska.

--Je descends ici, bégaya-t-il, et il sauta sur le pavé.

À la lueur d'un réverbère, il vit le visage bouleversé de la jeune femme, le mouvement instinctif qu'elle fit pour le retenir. Il ferma la portière et s'y appuya un moment.

--Vous avez raison, je n'aurais pas dû venir aujourd'hui, dit-il, en baissant la voix pour ne pas être entendu du cocher.

Elle se pencha en avant et sembla prête à parler, mais déjà il avait donné l'ordre de repartir. La voiture s'éloignait. Archer resta cloué sur place. La neige avait cessé, et un vent cinglant le frappait au visage. Tout à coup il sentit quelque chose de raide et de froid sur ses cils: il pleurait, et le vent avait gelé ses larmes.

Il mit ses mains dans ses poches et descendit la Cinquième Avenue, pour rentrer chez lui.

XXX

Ce soir-là, quand Archer descendit, il ne trouva personne au salon. Il devait dîner seul avec sa femme; toutes les sorties du soir avaient été suspendues depuis la maladie de Mrs Manson Mingott, et il fut surpris que May, si exacte, ne l'eût pas devancé.

Elle apparut enfin, en robe décolletée étroitement lacée: le protocole de leur monde exigeait la grande toilette, même en famille. Pas une coque ne manquait aux rouleaux compliqués de ses cheveux blonds. Mais Archer lui trouva le teint pâle et les traits tirés.

--Qu'êtes-vous devenu? demanda-t-elle. Je vous ai attendu chez grand'mère. Ellen est arrivée seule, disant qu'elle vous avait laissé en route, que vous aviez dû courir à vos affaires. Rien de fâcheux?

--Non; quelques lettres à expédier.

--Je regrette bien que vous ne soyez pas venu chez grand'mère; sans doute ces lettres étaient urgentes?

--Oui, fit-il, gêné par cette insistance.

C'est vrai qu'il avait promis, le matin, d'aller retrouver May chez sa grand'mère. Cela l'irritait qu'un si léger manquement fût relevé contre lui après deux ans de mariage. Il était las de vivre dans la fiction d'une lune de miel qui avait les exigences de la passion sans en avoir la chaleur.

Pendant le dîner, May lui apprit la nouvelle qui courait New-York. On disait que les Beaufort ne quittaient pas la ville, que Beaufort allait entrer dans une affaire d'assurances. Un tel aplomb passait toute imagination. Puis la conversation tourna dans l'étroit cercle habituel; mais Archer remarqua que sa femme ne fit aucune allusion à Mme Olenska, ni à l'accueil qu'avait fait à celle-ci la vieille Catherine. Ce silence ne laissait pas d'avoir quelque chose d'inquiétant.

Dans la bibliothèque, Archer alluma une cigarette et ouvrit un livre, tandis que May prenait son panier à ouvrage, et, approchant un fauteuil de la lampe voilée de vert, découvrait un coussin qu'elle brodait pour Newland. Elle n'était pas trop habile ouvrière: ses grandes mains fortes étaient faites pour tenir les guides ou la rame. Mais toutes les femmes brodant des coussins pour leurs maris, elle n'aurait pas manqué à cet acte de dévotion conjugale.

Archer, quand il levait les yeux, la voyait penchée sur son métier. Ses manches courtes, bordées de ruches, découvraient ses bras ronds et fermes; le saphir de ses fiançailles brillait à sa main gauche, au-dessus de sa large alliance d'or, et l'autre main perçait lentement et laborieusement le canevas. En la voyant assise ainsi, sous la lampe, Archer se disait avec une sorte de découragement qu'il saurait toujours toutes les pensées que recelait ce front pur; que jamais, au cours des années à venir, elle ne le surprendrait par une fantaisie, une idée nouvelle, une faiblesse, une violence ou une émotion. Pendant leurs courtes fiançailles, elle avait épuisé tout ce qu'il y avait en elle de poétique et de romanesque. Maintenant, May mûrissait tranquillement, en une exacte reproduction de sa mère; et mystérieusement, et par suite du même développement, elle tendait à faire de lui un second Mr Welland. Il posa son livre et se leva. Elle redressa la tête.

--Qu'y a-t-il?

--On étouffe ici. J'ai besoin d'air.

Il ouvrit les rideaux, releva le châssis à guillotine, et se pencha sur la nuit glacée. Ne plus voir May, assise près de la table, sous la lampe; apercevoir d'autres existences en dehors de la sienne, d'autres villes au delà de New-York, et tout un monde au delà de son monde, cela le soulageait; l'air en devenait plus respirable. Il resta quelques minutes ainsi, accoudé dans l'obscurité. Puis il entendit May qui appelait.

--Newland! Fermez la fenêtre; vous allez mourir de froid.

Il baissa le carreau et se retourna.

«Mourir de froid? pensa-t-il; mais ne suis-je pas déjà mort? n'y a-t-il pas des mois et des mois que ma vie est pareille à la mort?»

Une semaine se passa. Archer n'entendait plus parler de Mme Olenska, et il se rendait compte que le nom de la jeune femme ne serait prononcé devant lui par aucun membre de la famille. Il ne faisait rien pour essayer de la voir. Une résolution germait en lui depuis qu'il s'était penché à la fenêtre de sa bibliothèque dans la nuit glacée. La force grandissante de cette résolution lui donnait du calme pour supporter l'attente.

Enfin, Mrs Manson Mingott lui fit dire qu'elle souhaitait le voir. Son cœur battait violemment quand il sonna chez la vieille Mrs Mingott. Il était là, sur les marches du seuil: derrière la porte, derrière les rideaux du boudoir de damas jaune, la comtesse Olenska l'attendait sûrement. Dans un moment, il la verrait; il pourrait lui parler, avant d'être introduit dans la chambre de la malade. Il voulait seulement lui poser une question; après, il savait ce qu'il aurait à faire... Quelle ne fut pas sa déception, quand il ne trouva que la mulâtresse qui l'introduisit auprès de la vieille Catherine!

L'aïeule était assise dans un vaste fauteuil près de son lit; à côté d'elle, un guéridon d'acajou portait une lampe de bronze au globe gravé, voilé sous un papier vert. Archer ne remarqua sur son visage aucune trace de la récente attaque. Elle était seulement plus pâle, avec des ombres plus noires dans les plis de son visage trop gras. Dans son bonnet tuyauté, attaché par un nœud empesé entre ses deux premiers mentons, le fichu de mousseline croisé sur les vagues de sa robe de chambre violette, on aurait pu la prendre pour le portrait de quelque aïeule bienveillante et avisée, gonflée outre mesure par les plaisirs gastronomiques.

Elle tendit à Archer une des petites mains qui étaient nichées sur ses larges genoux comme des souris blanches.

--Sapho, dit-elle à la femme de chambre, ne laissez entrer personne. Si mes filles me demandent, dites que je dors.

La mulâtresse disparut et la vieille dame se retourna vers son petit-fils.

--Mon cher, suis-je tout à fait affreuse à voir? demanda-t-elle gaîment, en ramenant sur le promontoire de sa poitrine les plis de batiste. Mes filles disent que ça n'a pas d'importance à mon âge, comme si la laideur n'était pas pire à mesure qu'elle devient plus difficile à cacher!

--Ma chère grand'mère, vous êtes mieux que jamais, répondit Archer sur le même ton d'empressement, mieux que personne...

La vieille dame renversa la tête en riant.

--Excepté Ellen! s'amusa-t-elle à dire, en clignant des yeux malicieusement; et avant qu'il pût répondre, elle ajouta:

--Elle était donc bien belle, le jour où tu as été la chercher à la gare? Est-ce parce que tu le lui as dit qu'elle a dû te déposer en route? De mon temps, les jeunes gens ne quittaient ainsi les jolies femmes que si elles les y obligeaient... Quel malheur qu'elle ne se soit pas mariée avec toi! Je le lui ai répété cent fois...

Archer se demanda si la maladie avait affaibli les facultés de la vieille dame; mais déjà elle continuait:

--Eh! bien, j'ai tout arrangé: Ellen va rester avec moi: la famille dira ce qu'elle voudra. Tu as su comme ils étaient tous après moi, Lovell et Letterblair et Augusta Welland: ils voulaient que je lui coupe les vivres: histoire de lui dicter sa conduite. Ils ont cru m'avoir décidée quand je ne sais quel secrétaire est arrivé avec les dernières propositions du mari. Le gaillard se montrait généreux. Et après tout, le mariage est le mariage, l'argent est l'argent: je ne savais que répondre.

Elle s'arrêta court, respirant longuement, comme si de parler lui était devenu un effort.

--Mais aussitôt que j'ai revu Ellen, j'ai dit: «Toi, mon joli oiseau, t'enfermer encore dans cette cage conjugale? Jamais!» Et maintenant, c'est arrangé; elle va rester ici pour soigner sa grand'mère tant qu'il y aura une grand'mère à soigner.

Le jeune homme écoutait, les veines brûlantes. Dans la confusion de son esprit, il savait à peine si la nouvelle lui causait de la joie ou du chagrin. Il s'était si bien résolu à un autre parti, qu'il ne pouvait ajuster ses pensées à celui-ci. Mais peu à peu, un repos délicieux l'envahit. Les difficultés s'éloignaient, miraculeusement. Ellen avait consenti à venir vivre avec sa grand'mère; c'était donc qu'elle s'avouait ne pouvoir renoncer à lui. C'était sa réponse à l'appel suprême de l'autre jour. Si elle ne voulait pas faire le dernier pas, elle cédait pourtant à demi. Il s'abandonnait à cette pensée avec le soulagement d'un homme qui a été prêt à tout risquer, et goûte soudain la dangereuse douceur de la sécurité...

--Elle n'aurait pas pu retourner auprès de son mari, c'était impossible! s'écria-t-il.

--Ah! mon cher, j'ai toujours su que tu étais pour elle, et c'est pourquoi je t'ai fait venir. Car tu vois,--elle redressa la tête autant que le lui permettaient ses doubles mentons, et le regarda en plein dans les yeux,--tu vois, nous aurons encore à combattre. À moi toute seule, je ne suis pas de force, il faut que tu viennes à mon aide.

--Moi? balbutia-t-il.

--Pourquoi pas?--Elle fixa sur lui des regards devenus soudain coupants comme des lames de couteau. Sa main quitta le bras de son fauteuil pour aller se poser sur celle du jeune homme, qu'elle agrippa de ses petits ongles pareils à des griffes d'oiseau.--Pourquoi pas? répéta-t-elle.

Archer, sous ce regard, reprit possession de lui-même.

--Chère grand'mère, vous pouvez très bien tenir contre eux tous, à vous toute seule; mais, si vous avez besoin de moi, je serai derrière vous.

--Alors nous voilà sauvés! soupira-t-elle; et, lui souriant avec toute son ancienne finesse, elle ajouta, calant sa tête sur ses oreillers: J'ai toujours pensé que tu serais avec nous; sais-tu pourquoi? C'est qu'ils ne prononcent jamais ton nom quand ils ressassent leur antienne au sujet du retour d'Ellen chez Olenski.

Il eut un sursaut: cette perspicacité l'effrayait. Il demanda:

--Quand pourrai-je voir Mme Olenska?

La vieille dame joua toute la pantomime de l'espièglerie.

--Pas aujourd'hui. Une de nous à la fois, s'il te plaît! Mme Olenska est sortie.

Il rougit. La déconvenue était cruelle. Mrs Mingott continua:

--Elle est sortie, mon enfant, sortie dans ma voiture, pour aller voir Regina Beaufort!

Elle s'arrêta, laissant cette déclaration produire tout son effet.

--Voilà où nous en sommes déjà! Le lendemain de son arrivée, elle a mis son plus beau chapeau, et m'a dit avec un parfait sang-froid qu'elle allait voir Regina Beaufort. J'ai répondu: «Je ne la connais plus!--C'est votre petite nièce, une femme malheureuse!--La femme d'un misérable!--Et moi donc? Cependant toute ma famille veut que je retourne chez mon mari.» Eh! bien, à cela je n'ai rien trouvé à répondre et je lui ai permis d'y aller. Aujourd'hui je lui ai même permis d'y aller dans ma voiture!... Après tout, Regina est une femme courageuse, et Ellen aussi: et j'aime le courage par-dessus tout.

Archer se pencha et appuya ses lèvres sur la petite main qui tenait encore la sienne.

--Eh! Eh! Eh! Quelle main imagines-tu embrasser, jeune amoureux? Celle de ta femme, j'espère..., fît la vieille dame avec un gloussement moqueur; et comme il se levait pour partir, elle lui cria:

--Dis-lui les tendresses de sa grand'mère. Mais il vaut mieux ne pas lui parler de notre conversation.

XXXI

Archer était abasourdi de ce que lui avait appris la vieille Catherine.

Que Mme Olenska fût accourue à l'appel de sa grand'mère, c'était tout naturel,--mais qu'elle se décidât ainsi à rester chez Mrs Mingott, maintenant que celle-ci était presque remise, cela s'expliquait moins facilement.

Archer était sûr que les considérations matérielles n'étaient pour rien dans cette nouvelle résolution. Elle avait eu d'autres raisons. Ces raisons, il n'avait pas à les chercher bien loin. En revenant de la gare, Mme Olenska lui avait dit qu'ils devaient vivre séparés l'un de l'autre; mais elle le lui avait dit la tête sur sa poitrine. Il la savait incapable d'un calcul de coquetterie. Elle luttait contre son sort, comme il avait lutté contre le sien: elle s'attachait de toutes ses forces à la résolution de ne pas trahir la confiance de May, de toute la famille. Mais dix jours s'étaient écoulés depuis son retour à New-York, et il n'avait fait aucune tentative pour la revoir. Avait-elle peut-être deviné qu'il méditait quelque projet désespéré? Redoutant sa propre faiblesse, n'avait-elle pas trouvé préférable d'accepter un compromis, et de rester à New-York?

Quant à Archer, à l'instant où il était arrivé chez Mrs Mingott, il était non seulement prêt à l'irrévocable, mais impatient de s'y jeter. Le cours nouveau des choses lui avait procuré un premier instant de détente; mais peu à peu il retrouvait toute sa répugnance pour la voie qui s'ouvrait devant lui. Cette voie, il la connaissait, pour l'avoir déjà parcourue; mais alors il était libre, il ne devait compte de ses actions à personne; il pouvait se prêter avec un détachement amusé au jeu clandestin de l'adultère. Maintenant, il apercevait sous un nouveau jour le rôle qui l'attendait. C'était le rôle de l'éternel mensonge: mensonge des sourires, des badinages, des gentillesses, mensonge de jour, mensonge de nuit, mensonge du regard, mensonge dans les caresses et mensonge même dans les querelles, mensonge de chaque parole et de chaque silence. Il y avait un temps pour la vie de garçon; la saison passée, il n'y fallait pas revenir. Bien sûr, Ellen Olenska n'était pas comme les autres femmes, ni lui comme les autres hommes: ils ne relevaient que de leur propre jugement. Oui, mais dans dix minutes il rentrerait chez lui, et là il retrouverait May, l'habitude de la vie conjugale, l'honneur du foyer, toutes les convenances que lui et les siens avaient toujours respectées.

Au coin de sa rue, il hésita, puis continua à descendre la Cinquième Avenue.

Devant lui, dans la nuit d'hiver, se dressait une grande maison sombre. Que de fois l'avait-il vue flamboyante de lumières, la tente des galas s'avançant sur le perron, une double file de voitures alignée dans la rue! Là, dans le jardin d'hiver qui étendait sa masse noire sur la rue transversale, il avait pris à May son premier baiser: c'était là, sous les lustres de la salle de bal, qu'il l'avait vue apparaître, svelte et gracieuse comme une jeune Diane.

Maintenant, la maison était noire comme la tombe, sauf la petite lueur de gaz qui montait des cuisines, et la lumière qui brillait à une des fenêtres de l'étage supérieur, dont les volets n'avaient pas été fermés. En arrivant au coin de la rue, Archer vit que la voiture arrêtée devant la porte était bien celle de Mrs Manson Mingott. Quelle aubaine pour Mr Sillerton Jackson, s'il était venu à passer! Archer avait été touché d'apprendre, par le récit de la vieille Catherine, l'attitude de Mme Olenska envers Mrs Beaufort; mais il savait assez quelle interprétation les salons et les cercles prêteraient aux visites de Mme Olenska chez sa cousine. Il s'arrêta et regarda la fenêtre éclairée. Sans doute les deux femmes étaient assises ensemble dans cette chambre...