Part 17
--Ah! il lui a fait la cour? rétorqua l'autre, comme si c'était là ce qu'il avait cherché à savoir.
Archer s'était laissé prendre au piège.
--Allons, allons! reprit Mr Jackson, c'est fâcheux qu'elle ne soit pas partie avant la faillite Beaufort. Si elle part maintenant et que celui-ci croule, l'impression, qui, entre nous, n'est pas particulière à Lefferts, sera confirmée.
--Elle ne partira certainement pas! à présent moins que jamais!...
Archer n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'il se rendit compte qu'il était de nouveau tombé dans un piège.
Le vieillard le fixa du regard.
--C'est votre avis? Vous avez vos raisons, sans doute. Mais tout le monde vous dira que les quelques sous qui appartiennent à Medora Manson sont entre les mains de Beaufort. Et comment les deux femmes pourront-elles surnager s'il vient à sombrer? Mme Olenska peut encore amadouer la vieille Catherine, qui avait pourtant violemment pris parti pour le retour chez le mari. La vieille Catherine pourrait lui faire une belle rente; mais nous savons tous qu'elle n'aime pas à se séparer de son argent. Et le reste de la famille a tout intérêt à ne pas voir rester ici Mme Olenska.
Archer brûlait d'une colère impuissante. Tout l'avertissait d'être prudent, mais les insinuations à propos de Beaufort l'exaspéraient. Pourtant Mr Jackson, sous le toit de sa mère, était son hôte. Le vieux New-York observait scrupuleusement l'étiquette de l'hospitalité: un désaccord avec un invité ne devait pas dégénérer en dispute.
--Allons-nous rejoindre ma mère? proposa Archer sèchement, quand Mr Jackson eut laissé tomber dans le cendrier de cuivre son dernier cône de cendres.
Pendant le retour, May garda un silence singulier; Archer se souvint de sa brusque rougeur à dîner, et sentit une menace. Laquelle? Il ne le devinait pas; mais il lui suffisait de se souvenir que c'était le nom de Mme Olenska qui avait si visiblement troublé sa femme.
Ils montèrent l'escalier. Archer se dirigea vers la bibliothèque, où May le suivait ordinairement; mais il l'entendit prendre le couloir qui conduisait à sa chambre.
--May, appela-t-il brusquement.
Elle revint sur ses pas.
--Cette lampe file encore. Les domestiques pourraient faire attention à la mèche, grommela-t-il, nerveux.
--Je regrette. Cela n'arrivera plus, dit-elle, de ce ton ferme et dégagé qu'elle avait appris de sa mère. Elle se pencha pour baisser la mèche. La façon qu'elle avait déjà de se plier à son humeur, comme s'il était un Mr Welland plus jeune, énervait Archer.
--May, dit-il tout à coup, je peux être obligé d'aller à Washington pour quelques jours,--bientôt,--la semaine prochaine peut-être.
La main de la jeune femme resta appuyée sur la clef de la lampe pendant qu'il parlait. La chaleur de la flamme avait donné de l'éclat à son visage, mais elle pâlit en regardant son mari.
--Pour affaires? demanda-t-elle, d'un ton qui impliquait qu'il ne pouvait y avoir d'autre raison, et qu'elle avait posé la question automatiquement, pour achever la phrase.
--Naturellement. Il y a une question de brevet qui vient devant la Cour Suprême.
Il donna le nom de l'inventeur, et continua, fournissant des détails avec un luxe de fausse précision.
--Le changement vous fera du bien, dit-elle simplement quand il eut fini; et elle ajouta, du ton qu'elle aurait pris pour lui rappeler quelque devoir ennuyeux, en le regardant dans les yeux avec un sourire franc et candide:
--Et surtout, n'oubliez pas d'aller voir Ellen.
Ce fut le seul mot prononcé entre eux sur ce sujet, mais dans leur code cela signifiait: «Vous comprenez, bien entendu, que je sais tout ce qui a été dit sur Ellen, et que je suis de tout cœur avec ma famille dans l'effort tenté pour l'engager à retourner chez son mari. Je sais aussi que, pour des raisons que vous n'avez pas cru devoir me dire, vous l'avez dissuadée de suivre ce conseil unanime. Je sais que c'est avec votre appui qu'Ellen nous brave tous, et s'expose aux critiques auxquelles Mr Jackson a probablement fait allusion ce soir. C'est du reste ce qui vous a rendu si nerveux. Puisque rien jusqu'ici n'a pu vous faire changer d'attitude, j'interviens à mon tour, sous la seule forme admise entre gens bien élevés quand ils ont quelque chose de pénible à se communiquer. Comprenez bien que je sais votre intention bien arrêtée de voir Ellen quand vous serez à Washington, et que vous n'y allez peut-être que pour cela; et puisque vous la verrez sûrement, je veux que ce soit avec mon entière et absolue approbation.»
Sa main était encore sur la clef de la lampe quand le dernier mot de ce message muet parvint à Archer. Elle baissa la mèche, leva le globe et souffla sur la flamme.
--Elles sentent moins quand on les éteint en soufflant, expliqua-t-elle, avec son ton assuré de maîtresse de maison. Sur le pas de la porte, elle se retourna et attendit le baiser de son mari.
[Note 2: Le Thanksgiving Day est une fête nationale des États-Unis qui a lieu le dernier jeudi de novembre. Une proclamation du Président invite tous les citoyens à rendre grâces au ciel pour les bienfaits reçus pendant l'année.]
XXVII
Le lendemain, dans Wall Street, les nouvelles de la situation de Beaufort étaient plus rassurantes. On savait qu'en cas d'urgence, le banquier trouverait de puissants appuis. Et, ce soir-là, quand Mrs Beaufort parut à l'Opéra parée de son même sourire et d'un nouveau collier d'émeraudes, la société poussa un soupir de soulagement.
Archer s'était décidé au voyage à Washington. Il attendait seulement l'ouverture du procès dont il avait parlé à May, pour en faire coïncider la date avec son absence. Mais le mardi suivant, ayant appris par Mr Letterblair que la cause était remise de plusieurs semaines, il rentra chez lui résolu à partir malgré tout le lendemain. Il y avait toute chance que May, qui ne savait rien de sa vie professionnelle, et n'y portait aucun intérêt, n'apprît pas ce renvoi de l'affaire, et ne se rappelât pas les noms des plaideurs, s'ils étaient prononcés devant elle. Quoi qu'il dût arriver, il avait besoin de revoir Mme Olenska. Il avait trop de choses à lui dire...
Le lendemain, quand il arriva au bureau, il trouva Mr Letterblair extrêmement troublé. En fait, Beaufort n'avait pas réussi à «s'en tirer,» mais, en répandant des rumeurs favorables, il avait rassuré ses déposants, et de fortes sommes avaient été versées à la banque jusqu'à la veille au soir. Puis les bruits fâcheux avaient repris leur vol. En conséquence, une foule de déposants avaient déjà envahi la banque et très probablement elle fermerait ses portes, avant la nuit. Cette manœuvre de la dernière heure, tentée par Beaufort, était qualifiée de la façon la plus dure, et sa faillite s'annonçait comme une des plus déshonorantes dans l'histoire de Wall Street.
L'étendue du désastre laissait Mr Letterblair atterré.
--J'ai vu de vilaines choses de mon temps, mais rien de pareil. Tout le monde est atteint, d'une manière ou d'une autre. Et que fera-t-on pour Mrs Beaufort? Que peut-on faire pour elle? Je plains Mrs Manson Mingott plus que n'importe qui; à son âge, on ne sait jamais l'effet que peut produire une pareille catastrophe. Elle a toujours eu confiance en Beaufort. Elle en avait fait un ami! Puis il y a toute la famille Dallas. La pauvre Mrs Beaufort est alliée à chacun de vous. Sa seule ressource serait de quitter son mari. Mais qui peut le lui conseiller? Son devoir est auprès de lui, et elle n'a jamais eu l'air de s'apercevoir qu'il la trompait.
On frappa à la porte. Un clerc remit une lettre à Archer. Le jeune homme, reconnaissant l'écriture de sa femme, ouvrit l'enveloppe et lut: «Voulez-vous rentrer le plus tôt possible? Grand'mère a eu une légère attaque la nuit dernière. Elle a appris, on ne sait comment, avant nous tous, les affreuses nouvelles de la banque. Mon oncle Lovell est absent de New-York, et le scandale a tellement bouleversé mon pauvre papa qu'il ne peut pas quitter sa chambre. Maman a le plus grand besoin de vous. Je vous en prie, venez tout droit chez grand'mère.»
Quelques minutes plus tard, Archer était chez Mrs Mingott. Le vestibule avait l'aspect insolite que prend une maison bien tenue devant l'invasion soudaine de la maladie. Des manteaux et des fourrures s'entassaient sur les chaises; une trousse et un pardessus de médecin se trouvaient sur la table, où lettres et cartes déjà s'accumulaient.
May mena Archer dans le boudoir de la vieille dame. Ce fut là que Mrs Welland communiqua à son gendre, d'une voix basse, épouvantée, les détails de l'accident. La veille au soir, il s'était passé quelque chose de terrible et de mystérieux. Juste au moment où Mrs Mingott venait de finir sa patience, la sonnette de la porte avait retenti, et une dame soigneusement voilée, que les domestiques ne reconnurent pas tout d'abord, avait demandé à être introduite.
Le maître d'hôtel, au son d'une voix familière, avait ouvert les portes du boudoir en annonçant: «Mrs Julius Beaufort.» Les deux dames avaient dû rester ensemble, estimait-il une heure à peu près. Quand Mrs Mingott sonna, Mrs Beaufort s'était déjà esquivée, et la vieille dame était seule, assise dans son grand fauteuil, toute blanche et effrayante à voir. Elle fit signe au maître d'hôtel de l'aider à regagner sa chambre. Sa femme de chambre la mit au lit et se retira. Mais à trois heures du matin, la sonnette retentit encore, et les deux domestiques accoururent à cet appel insolite (la vieille Catherine dormait ordinairement comme un enfant). C'est alors qu'ils avaient trouvé leur maîtresse appuyée contré les oreillers, les lèvres grimaçantes, tandis qu'une de ses petites mains pendait inerte au bout de l'énorme bras.
L'attaque était légère; mais l'alarme avait été grande, et plus grande encore fut l'indignation quand on apprit, par les fragments de phrases que balbutia la malade, que Regina Beaufort était venue lui demander de soutenir son mari, de ne pas les «lâcher,» comme elle disait, en somme, d'engager toute la famille à couvrir et à patronner l'abominable scandale!
--Je lui ai dit: «L'honneur a toujours été l'honneur, et l'honnêteté l'honnêteté, dans la maison de Manson Mingott; et il en sera ainsi tant qu'on ne m'emmènera pas les pieds devant,» avait bégayé la vieille dame, avec la voix épaisse de l'hémiplégie. Et quand Regina Beaufort avait dit: «Mais mon nom, ma tante, mon nom est Regina Dallas,» j'ai dit: «Ton nom était Beaufort quand il t'a couverte de bijoux, et doit rester Beaufort maintenant qu'il t'a couverte de honte.»
Mrs Lovell Mingott, qui écrivait dans une pièce voisine, vint se mêler à l'entretien. De leur temps, disaient les deux belles-sœurs, une femme dans le cas de Regina n'avait qu'une idée: s'effacer et disparaître avec son mari.
--On dit que le collier d'émeraudes qu'elle portait à l'opéra vendredi dernier, ajouta Mrs Lovell Mingott, avait été envoyé par le bijoutier, à condition, dans la journée. Je me demande s'il le reverra jamais.
Archer écoutait l'inexorable chœur. Lui aussi était trop profondément imbu du code de l'honnêteté financière pour céder à la pitié: une probité sans tache était le «noblesse oblige» du vieux New-York des affaires. Pour Mrs Beaufort, Archer éprouvait certainement plus de compassion que n'en témoignaient ses parents indignés; mais-il lui semblait que le lien entre mari et femme, même s'il pouvait se briser dans la prospérité, devenait indissoluble dans l'infortune. Comme le disait Mr Letterblair, la place d'une femme était à côté de son mari dans l'adversité. Quant à la société, il y a des malheurs dont elle s'éloigne; et la prétention inouïe de Mrs Beaufort d'y trouver un appui semblait faire d'elle presque la complice du banquier. Couvrir un déshonneur, c'était la seule chose à quoi la famille en tant qu'institution dût se refuser.
La femme de chambre mulâtre pria Mrs Lovell Mingott de passer dans le vestibule, et peu après, cette dernière revint, fronçant les sourcils.
--Ma belle-mère veut que je télégraphie à Ellen Olenska. J'avais écrit à Ellen, bien entendu, ainsi qu'à Medora; mais il paraît que cela ne suffit pas. Je dois envoyer une dépêche immédiatement, et lui dire qu'elle vienne seule.
May proposa:
--Voulez-vous que j'écrive le télégramme, ma tante? S'il part tout de suite, Ellen pourra prendre le train de demain matin.
Elle prononça les deux syllabes «Ellen» d'une voix claire, comme si elle tapait sur deux clochettes d'argent.
--Comment faire? dit Mrs Lovell Mingott. Jasper et le valet de pied sont tous les deux sortis pour porter des lettres et des télégrammes.
May se retourna vers son mari avec un sourire:
--Newland s'en chargera. Voulez-vous porter le télégramme, Newland?
Archer acquiesça, et elle s'assit devant le bonheur-du-jour en palissandre pour écrire la dépêche. Elle la sécha soigneusement et la tendit à Archer.
--Quel dommage que vous, deviez justement vous croiser avec Ellen!--Newland, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère, est obligé d'aller à Washington pour une affaire de brevet qui vient devant la Cour Suprême.
Sur le point de sortir, Archer entendit sa belle-mère qui disait, s'adressant probablement à Mrs. Lovell Mingott:
--Pourquoi vous fait-elle appeler Ellen Olenska? et la voix cristalline de May reprit: Peut-être veut-elle insister encore une fois pour qu'Ellen retourne auprès de son mari.
La porte de la maison se referma, et Archer se dirigea d'un pas pressé vers le bureau télégraphique.
XXVIII
--O--ol--ol--Comment ça s'écrit-il? demanda la voix aigre de la jeune télégraphiste à qui Archer tendait la dépêche.
--Olenska--O--len--ska, répéta-t-il, reprenant le télégramme pour inscrire le nom en caractères plus lisibles au-dessus de la large écriture enfantine de May.
--C'est un nom bien exotique pour notre quartier, fit une voix inattendue, et Archer, se retournant, vit auprès de lui Lawrence Lefferts. Imperturbable, celui-ci tirait sa belle moustache, en affectant de ne pas regarder la dépêche.
--Je pensais bien vous rencontrer ici, Newland. En apprenant l'attaque de la vieille Mrs Mingott, je suis parti pour demander des nouvelles, et je vous ai aperçu tournant le coin. Vous en venez, je suppose?
Archer fit signe que oui, et poussa le télégramme sous le guichet.
--Ça va mal, hein? continua Lefferts. On avertit la famille? Ça doit être grave, si vous y comprenez la comtesse Olenska!
Les lèvres d'Archer se serrèrent et il eut une furieuse envie de gifler ce long, élégant et vaniteux visage.
--Qu'entendez-vous par là? questionna-t-il sèchement.
Lefferts, qui d'ordinaire évitait les discussions, leva les sourcils, comme pour rappeler à son compagnon que derrière le grillage se tenait une oreille attentive. Rien n'était de plus mauvais ton (Lefferts le faisait comprendre par ce geste) que de se quereller dans un lieu public.
Archer était exaspéré; mais il fallait éviter un incident sur le nom de Mme Olenska. Il paya le télégramme, et les deux jeunes gens sortirent ensemble. Dans la rue, Archer, ayant retrouvé son sang-froid, déclara que Mrs Mingott allait beaucoup mieux. Lefferts se déclara heureux et soulagé et s'empressa de passer à la faillite de Beaufort qui était annoncée par tous les journaux, reléguant au second plan la nouvelle de l'attaque de Mrs Mingott.
Tout New-York était contristé par l'histoire du déshonneur de Beaufort. Quant à Mrs Beaufort, depuis sa démarche nocturne auprès de Mrs Manson Mingott, on la trouvait plus cynique encore que lui. Pourtant elle n'avait pas l'excuse d'une origine étrangère. Il y avait un certain plaisir à se rappeler que Beaufort était un étranger; mais si une Dallas de la Caroline du Sud prenait parti pour lui, et disait avec désinvolture qu'il rétablirait bientôt sa situation, l'argument perdait de sa valeur. Il n'y avait plus qu'à plaindre les malheureuses victimes, telles que Medora Manson, les pauvres vieilles Miss Lanning, et d'autres dames de bonnes familles, mal conseillées, qui, si elles avaient seulement écouté Mr Henry van der Luyden...
--Ce que les Beaufort ont de mieux à faire,--disait Mrs Archer, se résumant comme pour un diagnostic,--c'est d'aller vivre dans la petite propriété de Regina dans la Caroline du Nord. Beaufort a toujours eu une écurie de courses: il pourrait faire l'élevage de trotteurs. Je croirais volontiers qu'il a toutes les qualités d'un excellent maquignon.
Le lendemain, Mrs Manson Mingott allait beaucoup mieux; elle avait retrouvé assez de voix pour ordonner que le nom des Beaufort ne fut plus prononcé devant elle. Quand vint le Dr Bencomb, elle demanda quelle mouche piquait sa famille de faire tant d'embarras autour de sa santé.
--Voilà ce qui arrive aux gens de mon âge quand ils s'obstinent à manger du poulet en mayonnaise le soir, observa-t-elle; et, le médecin ayant changé fort à propos son régime, l'attaque prit le nom d'indigestion.
Cependant, malgré la fermeté de son attitude, la vieille Catherine ne se remit pas tout à fait d'aplomb. Cette indifférence qui est un effet de l'âge n'avait pas diminué sa curiosité pour les affaires des autres, mais lui avait enlevé toute pitié pour leurs chagrins. Elle parut n'éprouver aucune difficulté à chasser le désastre Beaufort de sa pensée. Mais, pour la première fois, elle commença de s'intéresser à certains membres de sa famille auxquels jusqu'alors elle n'avait témoigné aucun intérêt.
Mr Welland, en particulier, eut ce privilège d'attirer son attention. C'était celui de ses gendres qu'elle avait le plus constamment ignoré, et tous les efforts de sa femme pour le représenter comme un esprit rare (si seulement il avait voulu se faire valoir) n'avaient provoqué chez elle qu'un gloussement de dérision. Mais comme valétudinaire il méritait la considération; Mrs Mingott l'invita à venir la voir, afin de comparer leurs régimes, dès que sa température le permettrait.
Vingt-quatre heures après l'envoi de la dépêche à Mme Olenska, un télégramme annonça qu'elle arriverait de Washington le lendemain soir. Qui prendrait le bac pour aller la chercher au terminus de Jersey City? Chez les Welland, où les Newland Archer se trouvaient à déjeuner, la difficulté semblait aussi insurmontable que si le Hudson avait été l'Atlantique, et la discussion devint très animée. Mrs Welland ne pouvait aller à la rencontre de sa nièce puisqu'elle devait accompagner son mari chez Mrs Mingott, et qu'il fallait garder le coupé pour ramener Mr Welland, s'il se trouvait trop impressionné par cette première visite à sa belle-mère après l'attaque. Les fils Welland seraient à leurs affaires. La voiture de Mrs Mingott devait aller chercher Mr Lovell Mingott, qui arrivait à cette même heure à une autre gare, et on ne pouvait demander à May, par un soir d'hiver, d'aller seule jusqu'à Jersey City, même dans sa voiture. Pourtant, ce serait peu aimable, et contraire au désir de Mrs Mingott, de laisser arriver Mme Olenska sans qu'un membre de la famille l'attendît à la gare. Archer proposa:
--Voulez-vous que j'aille la chercher? Je peux facilement quitter mon bureau assez tôt pour retrouver le coupé au bac, si May veut l'y envoyer.
Pendant qu'il parlait, il sentait son cœur battre follement.
Mrs Welland poussa un soupir de soulagement, et May enveloppa son mari d'un sourire approbateur.
--Vous voyez, maman, tout s'arrange, dit-elle, se penchant pour déposer un baiser d'adieu sur le front inquiet de sa mère.
Le coupé de May l'attendait à la porte. En s'installant, elle dit à son mari:
--Expliquez-moi comment vous pourrez aller demain au-devant d'Ellen, et la ramener, si vous partez pour Washington?
--Je ne vais plus à Washington. Le procès est ajourné.
--C'est singulier. J'ai vu ce matin un mot de Mr Letterblair, adressé à maman, disant qu'il allait demain à Washington pour une grosse affaire de brevets qu'il doit plaider devant la Cour Suprême. Vous m'avez bien dit que c'était une affaire de brevets, n'est-ce pas?
--Justement; nous ne pouvons pas tous y aller et Letterblair a décidé ce matin qu'il irait.
--Alors l'affaire n'est pas ajournée? continua-t-elle, avec une insistance qui lui ressemblait si peu qu'Archer sentit le sang lui monter au visage.
--L'affaire, non, mais mon départ, répondit-il, maudissant toutes les explications inutiles qu'il avait données pour préparer son voyage. Où avait-il lu que les menteurs adroits donnent des explications, mais que les plus adroits n'en donnent pas? Ce qui lui était odieux, c'était moins encore de faire un accroc à la vérité, que de voir May s'appliquer à faire semblant qu'elle ne remarquait pas son mensonge.
--Je n'irai que plus tard, et cela se trouve bien, puisque cela arrange votre famille, continua-t-il, dissimulant son irritation sous un accent ironique.
À cet instant, leurs regards se croisèrent, et peut-être leurs pensées se pénétrèrent plus avant que l'un et l'autre ne l'auraient désiré.
--Oui, acquiesça May avec un sourire voulu, cela tombe très bien que vous puissiez aller au-devant d'Ellen. Cela fait plaisir à maman.
--J'en suis enchanté.
La voiture s'arrêta à la station de tramway où Newland devait descendre pour regagner Wall Street. May posa sa main sur celle de son mari:
--Adieu, mon chéri, dit-elle.
Ses yeux étaient si bleus qu'il se demanda plus tard s'il ne les avait pas vus briller à travers des larmes.
Il traversa rapidement le square, se répétant, comme dans une sorte de chant intérieur:
--Il faut deux bonnes heures pour aller de Jersey City chez la vieille Catherine; deux bonnes heures, et peut-être plus...
XXIX
L'élégant coupé bleu de May, cadeau de noces des Welland, et dont le vernis était encore neuf, attendait Archer au bac. Il y monta et y fut transporté confortablement à Jersey City.
C'était un après-midi sombre et neigeux, et les becs de gaz éclairaient faiblement la grande gare bruyante. Pendant qu'il arpentait le quai, Archer pensait à ces prophètes qui annonçaient qu'un tunnel passerait un jour sous l'Hudson, et amènerait directement à New-York les trains de Pennsylvanie. C'était la confrérie des visionnaires, de ceux qui prédisaient également des machines volantes, des bateaux traversant l'Atlantique en cinq jours, l'électricité remplaçant le gaz, la télégraphie sans fil, et autres merveilles des Mille et une nuits.
--Tout cela m'est bien égal, songeait-il, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui un tunnel sous l'Hudson.
Avec une joie d'écolier, il se figurait Mme Olenska descendant du train; il l'apercevrait de très loin, parmi les visages indifférents. Elle s'appuierait à son bras; il la guiderait vers la voiture; ils s'approcheraient lentement du bac, patinant sur le quai encombré de chevaux, de lourdes charrettes qui s'ébranlaient sous les vociférations des conducteurs. Et puis viendrait le silence soudain du départ, quand, sur le bac, ils seraient assis côte à côte, dans la voiture, sous la neige, tandis que la rive semblerait les fuir.
La lointaine clameur du train s'approcha; puis la locomotive s'engouffra sous le hall. Archer se poussa à travers la foule, fouillant fiévreusement du regard chaque fenêtre des voitures haut perchées. Tout à coup, à deux pas de lui, il aperçut Mme Olenska. Elle était très pâle: la surprise se lisait dans ses yeux. Leurs mains s'unirent, Archer sentit le bras d'Ellen glisser sous le sien. Il lui fraya un passage dans la foule; puis, tout se passa comme il l'avait rêvé. Il l'installa dans le coupé avec ses bagages, et eut plus tard le vague souvenir de l'avoir dûment rassurée sur la santé de sa grand'mère, et de lui avoir résumé la situation de Beaufort. Il fut frappé du ton qu'elle eut pour dire: «Pauvre Regina!» Pendant ce temps la voiture sortait de la gare et descendait la pente qui conduisait au quai, entre les chevaux effarés, les fourgons en attente. Tout à coup, ils croisèrent un corbillard vide. Oh! ce corbillard! Ellen ferma les yeux et saisit la main d'Archer.
--Pourvu que ce ne soit pas un avertissement. Pauvre grand'mère!