Part 16
--Je vous le promets, je ne partirai pas tant que vous aurez du courage, tant que nous pourrons nous regarder en face loyalement, comme aujourd'hui.
Il retomba sur sa chaise.
--Quelle vie pour vous! gémit-il.
--Faudra qu'elle fasse partie de la vôtre?...
--Et la mienne aussi fera partie de la vôtre...
Elle fît signe que oui.
--Et ce doit être tout...--pour l'un et pour l'autre?
--Ce sera tout, n'est-ce pas?
Maintenant ils avaient tout dit. Il se dressa, oubliant son angoisse, ne voyant plus que la douceur infinie de ce visage. Elle se leva aussi, non pour aller au-devant de lui ni pour le fuir, mais tranquille, calme comme si le plus dur de sa tâche était accompli, et qu'elle n'eût plus qu'à attendre: si tranquille, que tandis qu'il s'avançait vers elle, ses mains ouvertes semblaient le guider au lieu de l'écarter. Leurs mains se joignirent, et les bras tendus d'Ellen le tinrent assez éloigné pour qu'il pût lire tout ce qu'exprimait ce visage.
Se tinrent-ils ainsi longtemps? Le temps pour Ellen de communiquer tout ce qu'elle avait à dire, et pour lui de sentir qu'une seule chose importait: ne rien hasarder qui pût faire de cette rencontre la dernière. Il devait confier leur avenir à Ellen, sans rien lui demander d'autre que de le garder serré dans ses mains closes.
--Je ne veux pas, je ne veux pas que vous souffriez, dit-elle avec un sanglot dans la voix en retirant ses mains.
Et lui suppliait:
--Vous ne partirez pas? Vous ne partirez pas?
--Je ne partirai pas, dit-elle.
Cependant la bande des jeunes professeurs quittait la table, prenait ses chapeaux, se mettait en branle pour le quai. Le vapeur blanc attendait devant l'embarcadère, et, au-dessus des eaux lumineuses, Boston émergeait dans la brume.
XXV
Quand il se trouva sur le bateau, parmi les autres touristes, Archer se sentit pénétré d'un calme qui lui apportait à la fois de l'étonnement et de la force. Et pourtant, il n'avait pas même frôlé de ses lèvres la main de Mme Olenska, ni obtenu d'elle un mot de promesse. C'était le résultat de l'équilibre parfait que Mme Olenska avait su établir entre ce qu'ils devaient de loyauté aux autres et de franchise à eux-mêmes. Cet équilibre, elle l'avait trouvé non dans un adroit calcul mais dans la sincérité invincible qu'avaient révélée ses larmes et ses hésitations. Maintenant que le danger était passé, Archer se sentait rempli d'une sorte de crainte rétrospective, et remerciait le sort que nulle vanité masculine, nul désir de jouer un rôle, ne l'eût induit dans la tentation de la tenter elle-même. Après le serrement de mains avec lequel ils s'étaient séparés à la gare, Archer s'était éloigné seul, avec le sentiment qu'il venait de sauver plus d'amour qu'il n'en avait sacrifié.
Il rentra au cercle, s'assit seul dans le salon de lecture, revivant chaque seconde de ces heures passées avec elle. Il voyait de plus en plus clairement que si elle se décidait à rejoindre son mari, ce ne serait pas pour retrouver les avantages de sa vie passée, même aux nouvelles conditions qui lui étaient offertes. Non; elle ne repartirait que si elle se sentait devenir une tentation pour Archer, la tentation de tomber de cette altitude que tous deux avaient voulu atteindre. Elle resterait près de lui aussi longtemps qu'il ne la presserait pas sur la voie du danger, et il dépendrait de lui de la garder ainsi sauve, mais intangible.
Dans le train, ces pensées l'occupaient encore, l'enveloppaient dans une sorte de nuage. Il était toujours dans cet état d'absorption quand il s'éveilla le lendemain matin du sommeil agité du sleeping, dans la suffocation d'une journée de septembre à New-York. Tandis que passait sur le quai le flot des visages flétris de chaleur, tout à coup une figure lui apparut distincte, s'approcha, s'imposa. C'était, il le reconnut, ce même visage de jeune homme qu'il avait vu la veille, sortant de l'hôtel Parker, et dont il avait remarqué le type particulier.
La même impression le saisit à nouveau, s'accompagnant d'un obscur réveil d'anciens souvenirs, lorsque le jeune homme, s'avançant vers Archer, leva son chapeau et dit en anglais:
--Il me semble que nous nous sommes rencontrés à Londres, Monsieur?
--Mais oui, je me souviens, répondit Archer, en lui serrant cordialement la main. Alors, vous êtes venu malgré tout, continua-t-il, en reconnaissant avec curiosité le visage intelligent du petit précepteur avec qui il avait dîné chez Mrs Carfry.
--Je suis venu, dit M. Rivière, avec un sourire nerveux, mais pas pour longtemps. Je repars après-demain.
Comme Archer le priait à déjeuner, il lui demanda seulement à Archer la permission d'aller le voir dans la journée. Archer fixa une heure, et griffonna son adresse.
M. Rivière fut exact au rendez-vous. Ce fut lui qui, avant même d'accepter un siège, ouvrit brusquement l'entretien:
--Je crois vous avoir vu, monsieur, hier à Boston.
Archer allait formuler un mot d'assentiment quand les paroles furent arrêtées sur ses lèvres par quelque chose de mystérieux et cependant de significatif dans le regard insistant de son visiteur.
--C'est étrange, continua M. Rivière, que nous nous soyons rencontrés dans les circonstances où je me trouve.
--Quelles circonstances? interrogea Archer, en se demandant si le précepteur avait besoin d'argent.
M. Rivière persistait à scruter Archer de ses yeux interrogateurs.
--Je suis venu, non pour chercher un emploi, comme je l'avais envisagé lors de notre conversation à Londres, mais pour une mission particulière.
--Ah! s'écria Archer. En un éclair, les deux rencontres, celle de Boston devant l'hôtel, celle de ce matin à la gare, s'étaient liées dans son esprit; il s'arrêta pour considérer la situation qui se révélait soudain. M. Rivière, lui aussi, restait silencieux.
--Une mission particulière, répéta enfin Archer. Sa voix résonnait sèchement; il se sentit maîtrisé par un mouvement de jalousie et de défiance. Tous les doutes suggérés par le dossier de la comtesse Olenska, et toujours refoulés, s'éveillaient en lui. Il fit un effort pour prier M. Rivière de s'asseoir.
--C'est à propos de cette mission que vous vouliez me consulter? demanda Archer.
M. Rivière baissa la tête:
--Je voudrais, si vous le permettez, vous parler de la comtesse Olenska.
Archer savait depuis quelques instants que ce nom allait venir, mais quand il vint, le sang lui monta aux tempes comme s'il avait été frappé par une branche rebondissant dans un fourré.
--Et dans l'intérêt de qui faites-vous cette démarche?
M. Rivière répondit hardiment:
--Je pourrais dire dans son intérêt à elle, si ce n'était manquer aux convenances. Disons plutôt: dans l'intérêt de la simple justice.
Archer le regarda d'un air ironique.
--En d'autres termes, c'est vous qui êtes le messager du comte Olenski?
Le visage bistré de M. Rivière se colora à son tour.
--Pas vis à vis de vous, monsieur. Si je viens vous voir, c'est en me plaçant sur un tout autre terrain.
--Je ne vous comprends pas. Êtes-vous, oui ou non, un mandataire?
Le jeune homme réfléchit.
--Ma mission est terminée. En ce qui concerne Mme Olenska, elle a échoué.
--Je n'y peux rien, reprit Archer, sur le même ton d'ironie.
--Non, mais vous pouvez...
M. Rivière s'arrêta, examina la doublure de son chapeau, qu'il tournait dans ses mains gantées; puis, levant les yeux vers Archer, il reprit:--Vous pouvez, monsieur, j'en suis convaincu, user de votre influence pour qu'elle échoue, de même auprès de la famille de Mme Olenska.
Archer repoussa sa chaise, se leva d'un bond.
--C'est bien ce que j'ai l'intention de faire! s'écria-t-il. Il regardait de haut en bas, avec courroux, le petit Français qui s'était levé aussi.
M. Rivière pâlit.
--Comment, éclata Archer, avez-vous pu croire, puisque vous paraissez vous adresser à moi comme parent de Mme Olenska, que je me placerais à un autre point de vue que celui de sa famille?
M. Rivière le regarda avec angoisse:
--Seriez-vous donc d'accord avec la famille pour penser, qu'en face des nouvelles propositions qui lui sont faites, il est presque impossible à Mme Olenska de ne pas retourner chez son mari?
--Que voulez-vous dire? s'écria Archer.
--Avant de voir Mme Olenska, avant d'aller à Boston, j'ai eu,--sur la demande du comte Olenski,--plusieurs entretiens avec Mr Lovell Mingott. Je crois comprendre qu'il représente l'opinion de sa mère, et que Mrs Manson Mingott exerce une grande influence sur sa famille.
Archer se taisait, dans la stupeur de découvrir que de telles négociations avaient eu lieu sans qu'il en eût seulement été averti. Il comprit que la famille avait cessé de le consulter, avertie par quelque profond instinct de clan qu'il ne la suivrait plus. Il se rappela la remarque de May, le soir de la fête du tir à l'arc: «Peut-être, après tout, Ellen serait-elle plus heureuse avec son mari.» Il se souvint de sa riposte indignée. Il se rendit compte aussi que, depuis lors, sa femme n'avait plus prononcé devant lui le nom de Mme Olenska. L'allusion de May n'avait été sans doute que le brin de paille levé pour voir d'où vient le vent. Le résultat avait été communiqué à la famille, et Archer tacitement exclu de leurs conseils. Il admirait la discipline de tribu qui soumettait May à cette décision. Elle trouvait probablement, avec sa famille, que Mme Olenska aurait une meilleure situation comme femme malheureuse que comme femme séparée, et qu'il était inutile de discuter le cas avec Newland, qui mettait parfois en doute les vérités les plus évidentes.
--Est-il possible, reprit M. Rivière, que vous ne sachiez pas que la famille se demande si elle a le droit de conseiller à la comtesse Olenska le refus des dernières propositions de son mari?
--Celles que vous avez apportées?
--Celles que j'ai apportées.
Archer fut sur le point de répondre que ce qu'il pouvait savoir ou ne pas savoir ne regardait en rien M. Rivière; mais l'attitude du jeune homme lui en imposait, et il répondit à la question par une autre.
--Quel est votre but en venant me parler de tout ceci?
La réponse ne se fit pas attendre.
--Je viens vous prier, monsieur, vous prier avec toute la force dont je suis capable, de ne pas laisser la comtesse Olenska retourner auprès de son mari.
Archer le regarda avec un étonnement croissant.
--Puis-je vous demander, dit-il enfin, si c'est dans ce sens que vous avez parlé à Mme Olenska?
M. Rivière rougit, mais ses yeux ne se baissèrent point.
--J'ai accepté ma mission de bonne foi. Je croyais vraiment, pour des raisons dont il est inutile que je vous importune, qu'il valait mieux pour Mme Olenska retrouver la situation, la fortune et les conditions sociales que la position de son mari lui assure.
--Évidemment; sinon, vous auriez difficilement accepté une pareille mission.
--Je ne l'aurais pas acceptée.
--Alors?
Durant un silence, leurs regards se croisèrent, cherchant à se pénétrer.
--Ah! monsieur, après l'avoir vue, après l'avoir écoutée, j'ai compris qu'elle était mieux ici. J'ai rempli ma mission loyalement. J'ai développé les arguments du comte. J'ai communiqué ses offres, sans y ajouter aucun commentaire personnel. La comtesse a bien voulu m'écouter patiemment; elle a poussé la bonté jusqu'à me recevoir deux fois; elle a étudié impartialement tout ce que j'étais venu lui dire. Et c'est au cours de ces deux conversations que j'ai changé d'avis, et que les choses me sont apparues sous un autre jour.
--Puis-je vous demander à quoi est dû ce revirement?
--Au changement que j'ai constaté en elle.
--Vous connaissiez donc déjà la comtesse?
Le visage du jeune homme se colora à nouveau.
--Je la voyais chez son mari. Je connais le comte Olenski depuis plusieurs années. Vous comprenez qu'il n'aurait pu charger un étranger d'une pareille mission.
--Et de quel genre est ce changement que vous avez constaté?
--Cela est difficile à expliquer... Après tout, ce n'est peut-être pas elle qui a changé, c'est moi qui me suis rendu compte pour la première fois, en la voyant dans son pays, qu'elle est une Américaine, et que certaines choses acceptées dans d'autres, sociétés, ou au moins tolérées, pour une Américaine de son espèce sont impossibles. Si les parents de Mme Olenska connaissaient mieux le milieu où il s'agit pour elle de rentrer, ils la soutiendraient dans son refus; mais ils ont l'air de prendre la démarche du comte pour un élan de tendresse conjugale...
Pendant quelques secondes, Archer ne se sentit pas assez maître de lui pour prononcer une parole. Il entendit M. Rivière reculer sa chaise, comprit que celui-ci s'était levé, et, ayant tourné les yeux vers lui, il le vit aussi ému qu'il l'était lui-même.
--Merci, dit-il, simplement.
--Vous n'avez pas à me remercier, monsieur, c'est moi qui... plutôt...
M. Rivière s'arrêta comme s'il éprouvait, lui aussi, une difficulté à parler. Puis il continua d'une voix plus ferme:
--Je voudrais cependant ajouter une chose, vous m'avez demandé si j'étais au service du comte Olenski. Je suis revenu chez lui, il y a quelques mois, en raison de difficultés personnelles comme il s'en présente quand on a la charge de parents malades ou âgés; mais, depuis que j'ai fait la démarche de venir vous voir pour vous faire certaines confidences, je considère que je ne puis continuer mes fonctions auprès du comte. Je le lui dirai en arrivant.
M. Rivière salua, prêt à se retirer. Archer lui tendit les mains et les deux hommes s'étreignirent.
XXVI
Tous les ans, le quinze octobre, la Cinquième Avenue rouvrait ses persiennes, déroulait ses tapis et raccrochait ses triples rideaux. Vers le premier novembre, ces préparatifs étaient terminés, et la vie mondaine recommençait. Vers le quinze, la saison battait son plein: l'opéra et les théâtres affichaient leurs nouveaux programmes, les invitations pleuvaient; on fixait les dates des bals. Et, invariablement, à cette époque, Mrs Archer disait que New-York était bien changé.
Mrs Archer vivait retirée du monde et l'observait du haut de sa solitude. Secondée par Mr Jackson et Miss Sophy, elle notait chaque craquement nouveau à la surface de la société, chaque plante intruse qui cherchait à pousser entre les carrés réguliers des gros légumes mondains. Toute sa jeunesse durant, Archer s'était amusé de cet oracle annuel, et d'entendre énumérer de menus signes de désagrégation qui avaient échappé à son insouciance de jeune homme. Selon Mrs Archer, New-York ne changeait que pour empirer, et Miss Sophy Jackson, là-dessus, renchérissait.
Mr Sillerton Jackson, en homme du monde, prêtait l'oreille aux lamentations des dames, et suspendait son jugement. Cependant, il ne pouvait nier que la société changeât. Même Newland Archer, le second hiver après son mariage, fut obligé d'avouer que, si le changement n'était pas encore accompli, certainement il était en cours.
Ce sujet fut abordé comme d'habitude au dîner du Thanksgiving Day[2] que donnait Mrs Archer. À la date où elle était officiellement invitée à rendre grâces pour les bénédictions de l'année, elle avait coutume de faire, avec tristesse, quoique sans amertume, le bilan de son petit univers, et de se demander quel objet donner à sa gratitude. Ce n'était certes pas l'état de la société. La société,--si toutefois elle existait encore!--offrait plutôt un spectacle digne des malédictions bibliques et, du reste, chacun savait quelles étaient les intentions du révérend Dr Ashmore quand il avait choisi comme texte un passage de Jérémie pour son sermon d'action de grâces.
--Il n'y a pas de doute, le docteur Ashmore a raison, disait-elle en secouant la tête.
--C'est égal, c'est un singulier texte pour un jour d'actions de grâces, observa Miss Jackson, et son hôtesse reprit sèchement:--Il nous engage à remercier le ciel pour le peu qui nous reste.
--La folie de la toilette d'abord, commença Miss Jackson. Sillerton m'a menée à la première de l'Opéra, et je vous affirme que Jane Merry était la seule qui portât une robe de l'année dernière, une robe venue de chez Worth il y a deux ans; je le sais parce que c'est ma couturière qui rectifie à l'arrivée ses robes de Paris.
--Ah! Jane Merry est des nôtres, dit Mrs Archer en soupirant.
--Oui, reprit Miss Jackson, elle est du petit nombre de celles qui gardent les traditions. Dans ma jeunesse, il était de mauvais goût de porter les dernières modes; Amy Sillerton m'a toujours dit qu'à Boston il fallait mettre en réserve pendant deux ans les robes de Paris. La vieille Mrs Baxter Pennilow, qui faisait très bien les choses, faisait venir douze robes par an: deux de satin, deux de soie et six autres de popeline ou de cachemire fin. C'était une commande à date fixe, et comme elle a été alitée pendant deux ans avant sa mort, ses filles ont trouvé quarante-huit robes de Worth qui étaient toujours restées dans leur papier de soie.
--Boston est plus conservateur que New-York; mais je trouve plus comme il faut de ne porter ses robes françaises qu'après une saison, dit Mrs Archer.
--C'est Beaufort qui a lancé le nouveau genre, en faisant arborer à sa femme ses toilettes parisiennes dès leur arrivée. Quelquefois il faut toute la distinction de Regina pour ne pas ressembler à... à...
Miss Jackson jeta un regard autour de la table, surprit les yeux ronds de Janey, et finit sa phrase dans un murmure inintelligible.
--À ses rivales, dit Mr Sillerton Jackson, comme pour lancer une épigramme.
--Oh! firent les dames, et Mrs Archer ajouta:--La pauvre Regina, son jour de Thanksgiving n'a pas été bien gai. Avez-vous entendu parler, Sillerton, des bruits qui courent sur les spéculations de Beaufort?
Mr. Jackson fit un oui nonchalant. Tout le monde était au courant: il dédaignait de confirmer une histoire passée déjà dans le domaine public.
Il se fit un lourd silence. Personne n'aimait véritablement Beaufort, et on n'eût pas été fâché d'apprendre les pires choses sur sa vie privée. Cependant, qu'il pût entacher d'un déshonneur financier la famille de sa femme, c'était là un scandale dont ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient se réjouir. Le vieux New-York d'Archer tolérait l'hypocrisie dans les relations privées, mais en affaires il exigeait une honnêteté complète et inattaquable. Il n'était personne qui ne se rappelât comment, après la dernière faillite de Wall Street, les chefs de la maison qui croulait avaient été frappés d'anéantissement social. Il en serait de même pour les Beaufort, en dépit du pouvoir du banquier et de la vogue mondaine de sa femme. Toute la force liguée de ses parents ne pourrait sauver la pauvre Regina, si les bruits qu'on faisait courir sur les spéculations illicites de son mari se confirmaient.
La conversation aborda des sujets moins sombres, mais qui semblaient tous renforcer chez Mrs Archer le sentiment que la société était en train de s'effondrer.
--Je sais, Newland, que tu autorises la chère May à aller aux dimanches de Mrs Struthers, commença-t-elle.
May l'interrompit en riant:
--Oh! vous savez, tout le monde va maintenant chez Mrs Struthers. Elle a été invitée à la dernière réception de grand'mère.
--Je sais, je sais, ma chérie, soupira Mrs Archer, mais que voulez-vous, quand on ne va dans le monde que pour s'amuser! J'en veux encore un peu à votre cousine Mme Olenska d'avoir été la première à patronner Mrs Struthers.
Une rougeur subite colora le visage de la jeune Mrs Archer.
--Oh! Ellen, murmura-t-elle, du même ton de désapprobation dont ses parents auraient dit: «Oh! les Blenker!»
C'était la note adoptée par la famille quand il s'agissait de Mme Olenska, depuis que celle-ci, contre l'avis de ses parents, s'était dérobée aux avances de son mari. Pourtant, chez May, cette attitude surprenait; Archer la regardait, gêné, et la sentant étrangère à lui, comme cela lui arrivait chaque fois qu'elle subissait l'ambiance familiale. Elle ajouta:
--Je ne crois pas qu'Ellen se soucie beaucoup de l'opinion du monde.
Chacun savait que la comtesse Olenska n'était plus dans les bonnes grâces de sa famille. La vieille Mrs Manson Mingott elle-même, son champion, avait dû renoncer à la défendre quand elle avait refusé de rejoindre son mari. Les Mingott n'avaient pas formulé tout haut leur opinion: la solidarité chez eux était trop forte. Comme le disait Mrs Welland, ils s'étaient contentés de laisser la pauvre Ellen chercher un milieu à son niveau, et elle l'avait trouvé dans les obscures régions où régnaient les Blenker, et où les «gens de lettres» célébraient leurs rites sans prestiges. C'était incroyable, mais c'était un fait: Ellen tournant le dos à son destin de privilégiée se déclassait. La conclusion n'en était que plus évidente; elle avait commis une lourde faute en ne retournant pas chez Olenski. Après tout, la place d'une jeune femme était sous le toit de son mari, surtout quand elle l'avait quitté dans des circonstances que--hum!--si on voulait y regarder de près...
--Mme Olenska est très appréciée par les messieurs, observa miss Sophy avec un faux air de conciliation.
--Ah! c'est là le danger pour une jeune femme comme Mme Olenska, opina tristement Mrs Archer; et là-dessus les dames ramassèrent leurs traînes pour se rendre dans le salon pendant que les hommes gagnaient la bibliothèque gothique.
Installé devant le feu, consolé de l'insuffisance du dîner par la perfection de son cigare, Mr Jackson devint communicatif et important:
--Si le krach Beaufort se produit, il y aura des révélations, annonça-t-il.
Archer leva vivement la tête. Ce nom suscitait toujours en lui une vision précise: la lourde personne de Beaufort, dans son opulente pelisse, s'avançant sur la neige à Skuytercliff.
--C'est inévitable, continua Mr Jackson. Ce sera la plus vilaine des lessives. Car ce n'est pas pour Regina qu'il a dépensé son argent.
--Espérons qu'il s'en tirera, dit Archer, désireux de changer de sujet.
Une pensée l'obsédait. Pourquoi May avait-elle rougi au nom d'Ellen? Quatre mois s'étaient écoulés depuis la journée d'été qu'il avait passée avec Mme Olenska. Depuis, il ne l'avait pas revue. Sachant qu'elle était retournée à Washington dans la petite maison qu'elle habitait avec Medora Manson, il lui avait écrit une fois pour lui demander quand il pourrait la revoir; elle avait répondu: «Pas encore.» Depuis, plus rien; mais il lui avait érigé dans son cœur un sanctuaire qui bientôt était devenu le seul théâtre de sa vie réelle; là aboutissaient toutes ses idées, tous ses sentiments. Hors de là, sa vie ordinaire lui semblait de plus en plus irréelle. Il se heurtait contre les préjugés et les points de vue traditionnels comme un homme absorbé se heurte contre le mobilier de sa chambre. Il était absent. Il s'étonnait parfois que les personnes qui l'entouraient pussent s'imaginer qu'il fût encore là.
Mr Jackson reprit:
--Je ne sais pas jusqu'à quel point la famille de votre femme se rend compte combien ce refus de Mme Olenska est regrettable.
--Et pourquoi regrettable?
Le regard de Mr Jackson coula le long de sa jambe, jusqu'à la chaussette lisse bordée de l'escarpin verni.
--Eh bien! sans chercher plus loin, de quoi vivra-t-elle maintenant?
--Maintenant?
--Oui: si Beaufort est ruiné...
Archer se leva d'un bond, frappant du poing le bureau de noyer: les couvercles du double encrier de cuivre sursautèrent.
--Que voulez-vous dire par là?
Mr Jackson, se redressant un peu, regarda avec sang-froid la figure bouleversée du jeune homme.
--Mon Dieu, je tiens de bonne source,--en fait, de la vieille Catherine elle-même,--que la famille a considérablement réduit la rente de la comtesse Olenska depuis qu'elle a refusé de retourner chez son mari. Par ce refus, la comtesse a aussi renoncé aux sommes qui lui avaient été reconnues par contrat.
Archer, appuyé contre la cheminée, secoua sur le foyer les cendres de son cigare.
--Je ne sais rien des affaires de Mme Olenska; mais je n'ai pas besoin de les connaître pour être certain que ce que vous insinuez...
--Oh! ce n'est pas moi, c'est Lefferts, interrompit Mr Jackson.
--Lefferts! qui lui a fait la cour, et qui a été remis à sa place, dit Archer avec mépris.