Part 15
Le vent était tombé et une vapeur légère, suspendue au-dessus de l'horizon, attendait le retour de la marée pour s'étendre sur l'estuaire. Tout autour de lui, une lumière d'or inondait les champs et les bois. Il passa devant ces maisons de bois entourées de vergers, devant des prés et des bouquets de chênes rabougris, prit une route qui s'allongeait entre des haies bordées de ronces et de verges d'or, au bout de laquelle scintillait le bleu. À gauche se détachait sur un groupe de chênes et d'érables une longue maison délabrée qui portait encore des traces de peinture blanche.
En face de la barrière, se trouvait un de ces hangars de la Nouvelle-Angleterre destinés à abriter les machines agricoles du fermier et les attelages des visiteurs. Archer y attacha ses chevaux et se dirigea vers la maison. Il vit la petite pelouse négligée, le jardin de buis inculte, les dahlias et les buissons de roses roussis foisonnant autour d'un petit pavillon en treillage blanc. Un Cupidon de bois, privé de son arc et de ses flèches, surmontait le pavillon, et continuait, désarmé, à viser l'entrée du jardin.
Archer s'appuya contre la barrière. Il ne voyait personne,--aucun son ne venait des fenêtres ouvertes de la maison. Seul un vieux terre-neuve sommeillait devant la porte, gardien aussi inoffensif que le Cupidon désarmé.
Longtemps Archer resta là, imprégnant ses yeux de cette maison, de ce jardin, dont il subissait le charme somnolent. Enfin, il prit conscience de l'heure qui s'avançait. Allait-il déjà s'en retourner? Il restait là, indécis. Tout à coup, il éprouva le désir de voir l'intérieur de la maison, les chambres où vivait Ellen. Si elle était absente, comme il le croyait, rien ne l'empêchait d'aller sonner à la porte; il pouvait se nommer, et demander la permission d'écrire un mot dans le salon. Puis il se ravisa et, traversant la pelouse, gagna le jardin. Dans le kiosque, il aperçut une ombrelle rose. Cette ombrelle l'attira comme un aimant. Ce ne pouvait être que celle d'Ellen! Il entra dans le kiosque, ramassa l'ombrelle, et, assis sur le banc boiteux, il porta à ses lèvres le joli manche sculpté. Tout à coup il entendit un froufrou de jupes: quelqu'un venait vers lui.
--Mr Archer! s'écria une voix jeune et gaie. Levant les yeux, il vit devant lui la plus jeune et la plus plantureuse des demoiselles Blenker, les cheveux blonds en désordre, la robe chiffonnée.
--Mon Dieu, d'où sortez-vous? s'écria-t-elle. Je devais être profondément endormie dans le hamac. Ils sont tous à Newport. Avez-vous sonné?
La confusion d'Archer égalait celle de la jeune fille.
--Je... non... c'est-à-dire, j'allais sonner. J'ai poussé jusqu'ici dans l'espoir de trouver madame votre mère. Mais la maison m'a paru abandonnée, et je me suis assis pour attendre.
Miss Blenker, secouant les vapeurs du sommeil, le regarda avec un intérêt croissant.
--Oui; la maison est abandonnée. Maman n'est pas là, ni la marquise, ni personne autre que moi. Vous ne saviez donc pas que le Professeur et Mrs Sillerton donnent une réception pour maman et pour nous toutes aujourd'hui? J'ai la malchance de n'avoir pu y aller: j'ai mal à la gorge. Est-ce assez ennuyeux? Naturellement, ajouta-t-elle gaiement, j'aurais été moins contrariée si j'avais su que vous deviez venir.
Les symptômes d'une coquetterie gauche se manifestaient en elle, et Archer dit brusquement:
--Et Madame Olenska, est-elle allée à Newport aussi?
Miss Blenker le regarda avec surprise.
--Madame Olenska? Elle est partie ce matin, appelée par dépêche.--Et, avisant l'ombrelle rose:
--Oh! mon ombrelle! Je l'ai prêtée à cette sotte de Katie, qui l'aura laissée ici.--Reprenant son ombrelle, elle ouvrit le dôme rose au-dessus de sa tête.--Oui, Ellen a été appelée hier. Elle veut que nous l'appelions Ellen. Elle a reçu un télégramme de Boston. Son absence doit durer deux jours... J'adore la façon dont elle se coiffe. Et vous? jabota Miss Blenker.
Archer la regardait sans la voir,--sans rien voir que l'ombrelle ridicule ouverte sur cette grosse tête agitée. Après un moment, il hasarda:--Vous ne savez pas pourquoi Madame Olenska est allée à Boston? J'espère qu'elle n'a pas reçu de mauvaises nouvelles.
--Je ne crois pas. Elle ne nous a pas dit ce que contenait la dépêche... Ravissante, cette Ellen, ne trouvez-vous pas?
Archer songeait. Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien. Il regarda le jardin inculte, la maison délabrée, le bois de chênes qui s'emplissait d'ombre. C'était bien l'endroit où il aurait dû trouver la comtesse Olenska, mais elle était loin! L'ombrelle rose même n'était pas la sienne.
Il dit en hésitant:
--Vous ne savez pas à quel hôtel votre cousine est descendue?... Je dois aller à Boston demain. Peut-être pourrai-je la voir...
--Ce sera très aimable à vous. Elle est descendue à l'hôtel Parker. Ce doit être terrible par cette chaleur.
Archer n'eut plus qu'une conscience vague des propos qu'ils échangèrent encore. Il se rappela seulement avoir résisté aux instances de la jeune fille, qui le priait d'attendre le retour de sa famille et de rester à souper avec eux. Enfin, toujours accompagné de Miss Blenker, il quitta le domaine du Cupidon de bois, détacha ses chevaux et s'en alla. Au détour de la route, il vit Miss Blenker debout près de la grille, qui agitait l'ombrelle rose.
XXIII
Le lendemain matin, Archer, au sortir du train, se trouva dans la bouilloire d'un Boston caniculaire. Les rues aux alentours de la gare exhalaient une odeur de fruits pourris, de bière et de café. La populace, dans le débraillement d'été, y circulait avec l'abandon de citadins vaincus par la chaleur.
Archer se fit conduire au Somerset Club pour y prendre son petit déjeuner. Même les quartiers élégants avaient la négligence accablée d'une grande ville qui cuve ses 40° de chaleur; le jardin du Common, sous ses lourds ombrages, ressemblait à un jardin public au lendemain d'une fête populaire. Si Archer s'était efforcé d'évoquer autour d'Ellen Olenska le cadre le plus improbable, il n'en aurait pas trouvé de plus contraire à son image que ce Boston poussiéreux et désert.
Il déjeuna avec appétit et méthode, en parcourant le journal du matin. Un renouveau d'énergie l'animait depuis que, la veille au soir, il avait prévenu May que des affaires l'appelaient à Boston, et que le lendemain soir il regagnerait New-York.
Après le déjeuner, il écrivit un mot et le fit porter à l'hôtel Parker. Il lui fut répondu que cette dame était sortie.
Archer répéta: «Sortie?» comme si c'était un mot d'une langue inconnue. Il se leva et alla dans le hall. Ce devait être une erreur: elle ne pouvait pas être sortie à cette heure matinale.
La ville lui était devenue soudain étrangère et dépeuplée. Il décida de se rendre lui-même à l'hôtel Parker. Au moment de traverser le Common, quelle ne fut pas sa surprise de l'apercevoir, assise sur le premier banc, la tête ombragée sous une ombrelle grise. Comment avait-il jamais pu se la représenter avec une ombrelle rose? À mesure qu'il approchait, il fut frappé de son attitude lasse, indifférente. Il vit son profil incliné, les cheveux noués bas sur la nuque, sous le chapeau noir, et le long gant ridé sur le bras qui tenait l'ombrelle. Il était à deux pas d'elle quand elle se retourna, levant les yeux vers lui.
--Vous! dit-elle, et Archer lui vit une expression de saisissement qui, lentement, se changea en sourire.
Sans se lever, elle lui fit place sur le banc.
--Je suis ici pour affaires. Je viens d'arriver, expliqua-t-il. Mais vous? Comment vous trouvez-vous dans ce désert?
Il ne savait vraiment ce qu'il disait, il avait le sentiment de lui parler à travers des distances infinies, et qu'elle lui échapperait avant qu'il eût pu la rejoindre.
--Moi? Je suis venue aussi pour affaires, répondit-elle, se retournant vers lui: leurs deux visages étaient proches.
Les mots lui parvenaient à peine, il n'entendait que la voix, dont il avait peine à retrouver le timbre. Il ne se rappelait même pas que cette voix fût si profonde, et voilée par instants.
--Vous avez changé votre coiffure, dit-il brusquement, et son cœur battait comme s'il venait de prononcer des paroles définitives.
--Mais non. C'est seulement que j'arrange mes cheveux moi-même en l'absence de Nastasia.
--Nastasia? Elle n'est pas avec vous?
--Non, je suis seule. Pour deux jours, ce n'était pas la peine de l'amener.
--Vous êtes seule à l'hôtel?
Elle le regarda avec son sourire malicieux d'autrefois:
--Cela vous paraît compromettant?... Je comprends: c'est quelque chose qui ne se fait pas... Je n'y avais pas pensé... Car je viens de faire une chose qui se fait encore moins.--La légère nuance d'ironie persistait dans son regard.--Je viens de refuser une somme d'argent qui pourtant m'appartenait.
De la pointe de son ombrelle, qu'elle avait fermée, elle traçait songeuse des dessins sur le sable. Archer se leva, et, debout devant elle:
--Quelqu'un est venu à Boston pour vous rencontrer?
--Oui.
--Avec cette offre?
--Oui.
--Et vous avez refusé à cause des conditions?
--J'ai refusé.
Il se rassit à côté d'elle:
--Quelles étaient les conditions?
--Elles n'étaient pas bien onéreuses: m'asseoir en face de lui à table, de temps à autre.
Il y eut un silence. Archer se sentit subitement muré dans le noir, dans l'impossibilité de trouver une parole.
--Il veut vous ravoir à n'importe quel prix? dit-il enfin.
--À un prix considérable... Du moins, pour moi la somme est considérable.
--Vous êtes venue ici pour le rencontrer?
--Le rencontrer? Lui, mon mari? Dans cette saison, il est toujours à Cowes ou à Bade.
--Il a envoyé quelqu'un?
--Oui.
--Avec une lettre?
--Chargé d'un message... Il n'écrit jamais; hors une lettre que j'ai reçue de lui, je ne me souviens pas qu'il m'en ait écrit aucune autre.
Cette allusion fit monter le sang à ses joues, pendant qu'Archer, de son côté, rougissait aussi.
--Pourquoi n'écrit-il jamais?
--Pourquoi écrirait-il? À quoi servent les secrétaires?
Elle avait prononcé le mot comme n'ayant pas plus d'importance qu'un autre.
La question montait aux lèvres d'Archer: «Est-ce son secrétaire qu'il a envoyé?» mais le souvenir de la seule lettre du comte Olenski à sa femme lui était trop présent. Il hasarda:
--Et le messager...
--Le messager, reprit Mme Olenska, toujours souriante, aurait pu déjà repartir; mais il a voulu rester jusqu'à ce soir, afin de me donner le temps de réfléchir...
--Et vous étiez en train de réfléchir?
--Non, car mon parti est pris. Je suis sortie pour respirer. On étouffe à l'hôtel. Je repars cet après-midi pour Portsmouth.
Archer se leva, jeta un regard sur ce parc où l'été suffocant mettait comme une souillure.
--Cet endroit est horrible! Pourquoi n'allons-nous pas sur la baie? La brise s'est levée, nous aurons moins chaud. Nous pourrions prendre le bateau jusqu'à Point-Arley.
Elle hésitait; il continua:
--Le lundi, il n'y aura pour ainsi dire personne sur le bateau. Mon train ne part pas avant le soir: je retourne à New-York. Qui nous empêche? insista-t-il; et debout, il la regardait. Brusquement, ces mots lui échappèrent:--N'avons-nous pas fait tout ce que nous avons pu?
--Ne dites pas cela!
--Je dirai ce que vous voudrez. Je ne dirai rien, si vous l'ordonnez. Quel mal y aurait-il à cette promenade? Tout ce que je veux, c'est vous entendre, dit-il d'une voix mal assurée.
Elle tira une petite montre d'or attachée à une chaîne émaillée.
--Ne mesurez pas les minutes, s'écria-t-il, soyez généreuse, donnez-moi une journée. Je veux vous arracher à cet homme... À quelle heure doit-il venir?
--À onze heures.
--Alors, venez tout de suite.
--Vous n'avez rien à craindre, même si je ne viens pas.
--Ni vous non plus... si vous venez. Je vous jure que je veux seulement vous écouter, savoir ce que vous avez fait depuis que je vous ai vue.
Une anxiété dans le regard, elle hésitait encore.
--Pourquoi n'êtes-vous pas venu jusqu'à la plage me chercher, le jour où j'étais chez ma grand'mère? demanda-t-elle:
--Parce que vous ne vous êtes pas retournée. Parce que vous n'avez pas senti que j'étais là. Je m'étais juré de ne vous parler, que si vous vous retourniez.
--Mais c'est exprès que je ne me suis pas retournée.
--Vous saviez que j'étais là?
--Je le savais. J'avais reconnu la voiture de May. Et je suis descendue sur la plage.
--Pour vous éloigner de moi le plus possible?
Elle répéta à voix basse:
--Pour m'éloigner de vous le plus possible.
Il répondit, avec un rire jeune et joyeux cette fois.
--Eh bien! vous voyez que c'était inutile! J'aime mieux vous dire tout de suite que, si je suis venu à Boston, c'est uniquement pour vous voir. Mais partons, ne manquons pas notre bateau.
--Notre bateau?--Un pli barra le front de la jeune femme:--Il faut que je rentre à l'hôtel pour laisser un mot.
--Tous les mots que vous voudrez. Vous pouvez écrire ici. Il tira de sa poche un portefeuille et une des nouvelles plumes dites «stylographes.» J'ai même une enveloppe... vous voyez que le destin s'en mêle. Tenez, vous pourrez écrire sur vos genoux; je vais mettre la plume en marche en une seconde...
Elle rit, et penchée, commença d'écrire. Archer s'éloigna. Radieux, il regardait les passants sans les voir. Ceux-ci se retournaient à la vue insolite d'une dame élégante qui écrivait sur ses genoux, sur un banc du Common.
Mme Olenska glissa la feuille de papier dans l'enveloppe, puis elle se leva. Ils se dirigèrent vers Beacon Street, firent signe à un fiacre, se firent conduire à l'hôtel. Devant la porte, Archer tendit la main comme pour prendre la lettre:
«Dois-je la porter?» dit-il. Mais Mme Olenska secoua la tête, s'élança hors de la voiture et disparut. Il n'était que dix heures et demie; mais le messager, impatient et désœuvré, ne pouvait-il déjà être là, parmi tous ceux qu'Archer entrevoyait dans le hall, attablés devant des boissons rafraîchissantes?
Il attendit, faisant les cent pas. Un jeune Sicilien dont les yeux ressemblaient à ceux de Nastasia voulut cirer ses chaussures, et une Irlandaise lui vendre des pêches. À tout moment, les portes s'ouvraient, des malheureux fondant en eau, le chapeau rejeté en arrière sur les fronts ruisselants, sortaient ou s'engouffraient, lui jetant un regard au passage. Et lui les regardait avec une sorte de stupeur, tous pareils, et pareils aussi à tant d'autres hommes ruisselants qui, à la même heure, sur tout le territoire, passaient aux portes battantes des hôtels.
Soudain un nouveau visage fit sursauter Archer. Il ne fit que l'entrevoir. C'était un jeune homme pâle, lui aussi abattu par la chaleur, mais avec quelque chose de plus vif, de plus personnel, de plus sensible que les autres? Un brusque souvenir s'éveilla dans l'esprit d'Archer, mais s'effaça et disparut. Sans doute, c'était un étranger, égaré ici dans le flot bostonien. Mme Olenska ne revenait pas; il s'inquiétait. «Si elle ne vient pas bientôt, j'irai la chercher,» se dit-il. Les portes s'ouvrirent de nouveau et elle se trouva à ses côtés. Ils montèrent en voiture; Archer regarda sa montre: elle avait été absente trois minutes.
Assis côte à côte sur le banc d'un bateau qui ne transportait que de rares voyageurs, ils ne trouvèrent rien à se dire; ou plutôt, ce qu'ils avaient à se dire se communiquait mieux dans le silence.
Quand les roues du vapeur commencèrent à tourner, que les quais et les entrepôts reculèrent dans le brouillard d'été, il sembla à Archer que tout le vieux monde familier reculait aussi. Il aurait voulu demander à Mme Olenska si elle partageait cette impression, l'impression qu'ils partaient pour un long voyage, dont peut-être ils ne reviendraient jamais. Mais il craignait en parlant de troubler l'eau dormante de sa confiance. À la vérité, il ne voulait pas trahir cette confiance... Pendant des jours et des nuits, la mémoire de leur unique baiser avait brûlé ses lèvres, et la veille encore, quand il se dirigeait vers Portsmouth, le souvenir d'Ellen le traversait comme une flamme; mais, maintenant qu'elle était là et que tous deux se laissaient ainsi porter au courant de l'inconnu, ils semblaient avoir atteint cette mystérieuse et intime communication que la moindre parole peut rompre.
Quand le bateau tourna vers la mer, ils sentirent le souffle de la brise. De molles ondulations ridèrent la baie, puis l'écume parut à la crête des vagues. De lourdes vapeurs couvraient encore la ville, mais au delà s'étendait un monde nouveau d'eaux remuantes, de promontoires dressant leurs phares sous le soleil. Mme Olenska, appuyée au rebord du bateau, buvait la fraîcheur par ses lèvres entr'ouvertes. Elle avait roulé un grand voile autour de son chapeau, mais le visage restait découvert, et Archer fut frappé par son expression de tranquille gaieté.
Dans la salle à manger du petit hôtel, ils trouvèrent une bande en innocente partie de plaisir: des instituteurs et maîtresses d'école en congé, leur dit l'hôtelier.
--Impossible de causer dans tout ce bruit, dit Archer. Je vais demander une petite salle où nous serons seuls.
Mme Olenska ne fit pas d'objection. La pièce où ils entrèrent s'ouvrait sur une longue véranda de bois, que venait battre la mer: ils s'assirent à une table couverte d'une grosse nappe à carreaux rouges sur laquelle étaient posés un flacon de pickles et une tarte aux myrtilles. Jamais cabinet particulier moins équivoque n'avait abrité une promenade clandestine. Archer crut saisir cette impression dans le sourire légèrement amusé de Mme Olenska.
XXIV
Ils déjeunèrent lentement, avec des alternances de mutisme et de causerie fiévreuse. L'enchantement qui les avait tenus éloignés se brisait enfin: ils avaient beaucoup à se dire, et pourtant les paroles qu'ils prononçaient n'étaient souvent que l'accompagnement d'un merveilleux solo de silence. Penchée sur la table, le menton appuyé sur ses mains jointes, Ellen contait sa vie depuis qu'ils ne s'étaient pas vus.
Elle s'était fatiguée de la société de New-York, très aimable, d'une hospitalité presque gênante. Elle n'oublierait jamais l'accueil qu'elle avait reçu à son retour d'Europe; mais l'attrait de la nouveauté passé, elle s'était reconnue, disait-elle, trop «autre.» Aussi, elle s'était décidée à essayer de Washington, où elle trouvait une plus grande diversité de monde et d'idées. Elle était sur le point de s'y installer; elle y ferait un intérieur à la pauvre Medora, qui avait lassé la patience de toute sa famille.
--Mais le Docteur Carver? Vous n'avez pas peur de lui?
--Le danger Carver est passé. Le Docteur Carver est un homme très fort: c'est une femme riche qu'il lui faut. Mais Medora, comme adepte, est pour lui une bonne réclame.
--Adepte de quoi?
--De toutes sortes d'idées sociales, aussi nouvelles que folles. Et pourtant, au fond, ces chimères m'intéressent plus que l'aveugle obéissance à la tradition qui sévit dans notre milieu. Et quelle tradition? Celle des autres. C'est un peu bête d'avoir découvert l'Amérique pour en faire la copie des autres pays!
Le front du jeune homme s'assombrit.
--Et Beaufort? Est-ce que vous dites ces choses-là à Beaufort? demanda-t-il brusquement.
--Certes, et il les comprend très bien. Mais je ne l'ai pas vu depuis longtemps.
--C'est ce que je vous ai toujours dit: vous ne nous aimez pas. Beaufort vous plaît parce qu'il nous ressemble si peu.
Il parcourut des yeux la chambre nue, dont les fenêtres ouvraient sur la plage nue, et les maisonnettes d'un blanc de chaux qui s'alignaient sur la côte.
--Chez nous il n'y a ni personnalité, ni caractère, ni variété. Nous sommes ennuyeux à mourir. Je ne sais pas, fit-il subitement, pourquoi vous ne retournez pas là-bas.
Il s'attendait à une riposte indignée; mais la jeune femme garda le silence et parut réfléchir.
--Pourquoi? prononça-t-elle enfin. Je crois que c'est à cause de vous.
Elle n'aurait pu faire cet aveu avec moins de passion, d'un ton moins propre à flatter une vanité d'homme. Archer rougit jusqu'aux tempes, ne fit pas un mouvement et n'osa pas répondre.
--Du moins, continua-t-elle, c'est vous qui m'avez fait comprendre que, sous l'ennui et l'uniformité de cette vie, se cachent des choses si belles, si nuancées, si délicates, que même celles à quoi je tenais le plus dans mon ancienne vie semblent médiocres en comparaison. Comment dire?... Je n'avais jamais compris jusqu'alors que les plaisirs les plus raffinés s'achètent souvent au prix de la cruauté, de la bassesse... Je veux, continua-t-elle, être parfaitement loyale avec vous et avec moi-même. Longtemps j'ai espéré l'occasion de vous dire quelle sorte de secours vous m'avez apporté, ce que vous avez fait de moi.
Archer l'interrompit avec un rire amer.--Et vous? Qu'est-ce que vous croyez avoir fait de moi?... Oui, de moi, car je suis votre œuvre bien plus que vous n'avez jamais été la mienne. Je suis l'homme qui a épousé une certaine femme parce qu'une autre lui a ordonné de le faire.
À la pâleur d'Ellen succéda une rougeur fugitive.
--Je croyais... vous aviez promis... vous ne deviez pas me dire aujourd'hui de ces choses.
--Ah! que cela est bien d'une femme! Aucune de vous ne veut regarder jusqu'au fond d'une mauvaise affaire.
Elle baissa la voix.
--Est-ce que votre mariage est une mauvaise affaire... pour May?
Debout contre la fenêtre, il tapotait la vitre. Il sentait dans toutes ses fibres la tendresse anxieuse qu'elle avait mise dans ce nom de May.
--Car c'est cela qui importe. N'est-ce pas vous qui m'en avez convaincue? insista-t-elle doucement.
--Moi? répéta-t-il, ses yeux fixés sur la mer.
--Mais oui,--et, suivant sa pensée avec effort:--Si notre sacrifice est inutile, si cela ne sert à rien, tout ce que je suis revenue chercher chez nous, tout ce qui m'avait fait paraître, par contraste, mon passé si vide, si misérable, tout cela ne serait qu'un rêve...
--Et dans ce cas, il n'y a aucune raison pour que vous ne repartiez pas?...
Les yeux d'Ellen s'attachèrent sur lui avec angoisse:
--Est-ce que vraiment il n'y a aucune raison?
--Aucune, si vous avez joué votre va-tout sur le succès de mon mariage. Car mon mariage est manqué.
Elle ne répondit pas, et il continua:
--Vous m'avez, la première, fait entrevoir ce que serait une vraie vie, et en même temps vous me demandiez d'en continuer une qui n'est qu'un mensonge. Cela passe l'endurance humaine.
--Ne dites pas cela, puisque cette vie, je l'endure! s'écria-t-elle.
Ses bras étaient retombés sur la table; elle restait là, le visage exposé au regard du jeune homme, comme dans l'abandon d'un péril désespéré. Ce visage, à ce moment, semblait révéler toute son âme. Archer restait muet, confondu de ce qu'il comprenait tout à coup.
--Vous aussi? Oh! vous aussi? balbutia-t-il.
Les larmes débordèrent des paupières d'Ellen et roulèrent lentement le long de ses joues.
Ni l'un ni l'autre ne fit un mouvement. Archer se sentait étrangement indifférent à la présence physique de la jeune femme: il n'en aurait presque pas eu conscience, si une de ses mains n'avait attiré son regard, la même main sur laquelle, un soir, pour les détourner du visage d'Ellen, il avait fixé ses yeux dans la petite maison de la Vingt-troisième rue. Il avait connu l'amour qui se nourrit de caresses; mais cette passion grandie au plus intime de lui-même, l'élevait au-dessus du désir. Sa seule terreur était de faire un geste qui dispersât le son des paroles d'Ellen... Mais bientôt une sorte de désespoir l'envahit: ainsi ils étaient là, ensemble, tout près l'un de l'autre, et pourtant chacun d'eux restait rivé à sa destinée propre; ils auraient aussi bien pu avoir entre eux la moitié du monde.
--Tout est inutile, puisque vous repartirez, s'écria-t-il.
Elle restait immobile, les paupières baissées:
--Je ne partirai pas maintenant, murmura-t-elle.
--Pas maintenant, mais un jour... Un jour que vous prévoyez déjà?
Elle leva sur lui des yeux clairs.