Au temps de l'innocence

Part 12

Chapter 123,813 wordsPublic domain

Archer ne répondit pas. Il sentit qu'à tout prix il devait la retenir, la forcer à lui consacrer la fin de sa soirée. Il s'appuya contre la cheminée, les yeux fixés sur les mains de la jeune femme, comme si son regard avait le pouvoir de leur faire lâcher les gants et l'éventail.

--May a deviné la vérité, dit-il. Il y a une autre femme, mais ce n'est pas celle qu'elle soupçonne...

Mme Olenska ne répondit pas, ne bougea pas. Un moment après, Newland s'approcha, d'elle et, prenant sa main, la desserra doucement; les gants et l'éventail tombèrent.

Elle se leva vivement et, se dégageant, alla de l'autre côté de la cheminée.

--Ah! non, pas cela! Ne me faites pas la cour! On me l'a faite trop souvent, dit-elle en fronçant les sourcils.

Archer pâlit et se leva aussi: c'était la plus cruelle rebuffade qu'elle eût pu lui infliger.

--Il ne s'agit pas de vous faire la cour... La femme que j'aurais voulu épouser, si cela avait été possible, c'est vous!... Voilà.

Elle le regarda avec un étonnement profond.

--Et c'est vous qui dites cela, vous qui avez rendu la chose impossible! s'écria-t-elle.

À son tour, il la regardait avec stupeur.

--Moi? balbutia-t-il.

--Vous! Vous! Vous! cria-t-elle, ses lèvres tremblantes comme celles d'un enfant prêt à fondre en larmes. N'est-ce pas vous qui m'avez fait renoncer à ce divorce? C'est vous qui m'avez fait comprendre qu'on doit se sacrifier pour préserver la dignité du mariage, pour épargner à sa famille un scandale. Et parce que ma famille allait devenir la vôtre, pour May et pour vous j'ai fait ce que vous m'avez demandé, ce que vous m'avez affirmé que je devais faire!

Elle eut un éclat de rire convulsif.

--Ce n'est un secret pour personne que j'ai fait cela pour vous!

Elle retomba sur le canapé, abîmée dans les ondes étincelantes de sa robe. Le jeune homme continuait à la regarder.

--Grand Dieu, murmura-t-il, quand j'ai cru...

--Vous avez cru?...

--Ah! ne me demandez pas ce que j'ai cru!...

La contemplant toujours, il vit la même rougeur brûlante de nouveau envahir son cou et son visage. Elle se tenait droite, lui faisant face avec une dignité grave.

--Je vous le demande...

--Eh bien, donc, il y avait des choses dans la lettre que vous m'avez demandé de lire...

--La lettre de mon mari?...

--Oui...

--Je n'ai rien à craindre de cette lettre, absolument rien. Mon unique idée, en me sacrifiant, a été d'empêcher la répercussion de ce scandale sur la famille, sur May, sur vous!

--Mon Dieu! murmura-t-il, cachant sa figure dans ses mains.

Dans le silence qui suivit, Archer sentit sur lui le poids de l'irrévocable. Dans toute sa vie à venir, il n'imaginait rien qui dût jamais le délivrer de ce poids. Il demeurait immobile, la tête dans ses mains.

--Je vous aime, murmura-t-il.

Du canapé où elle était toujours blottie, il entendit s'élever un léger gémissement, comme celui d'un enfant qui se plaint. Il tressaillit et s'approcha d'elle.

--Ellen! Quelle folie! Pourquoi pleurez-vous? Rien n'est fait qui ne puisse se défaire. Je suis encore libre et vous allez l'être.

Il l'avait prise dans ses bras, le visage de la jeune femme était sous ses lèvres, pareil à une fleur mouillée; toutes leurs vaines terreurs s'évanouissaient comme des fantômes à l'aurore. Ce qui étonnait Archer maintenant, c'était d'avoir pu discuter, séparé d'elle par la largeur de la chambre, quand tout devenait si simple, dès qu'il la tenait dans ses bras!

Elle lui rendit son baiser; mais, un moment après, il sentit qu'elle se raidissait dans son étreinte. Puis elle le repoussa et se redressa.

--Ah! mon pauvre Newland; cela devait arriver; mais cela ne change absolument rien.

--Cela change toute la vie pour moi.

--Non, non, il ne faut pas, ce n'est pas possible! Vous êtes fiancé à May, et moi, je suis mariée...

--Il est trop tard pour reculer! Nous n'avons pas le droit de mentir aux autres ni à nous-mêmes. Me voyez-vous maintenant épousant May?

Elle resta silencieuse, accoudée à la cheminée, son profil reflété par la glace. Une des boucles de son chignon s'était détachée et tombait sur son cou; subitement elle apparaissait presque vieille.

--Je ne vous vois pas, dit-elle enfin douloureusement, lui posant la question que vous venez de me poser.

--Il est trop tard pour agir autrement...

--Il est trop tard pour changer ce que nous avions décidé tous les deux...

--Je ne vous comprends pas! s'écria-t-il.

Elle s'efforça de sourire, mais son sourire était plus triste que ses larmes.

--Vous ne comprenez pas, parce que vous ne savez pas encore combien j'ai changé depuis que je vous ai connu.

--Ellen!

--Oui. Je ne m'apercevais pas tout d'abord qu'on ne m'accueillait qu'avec réserve, qu'on me trouvait compromettante. Il paraît qu'on a refusé de dîner avec moi chez les Lovell Mingott! Je l'ai su plus tard, et j'ai appris aussi que vous aviez tout raconté aux van der Luyden et que vous aviez voulu que vos fiançailles fussent annoncées au bal des Beaufort, afin que j'aie deux familles pour me soutenir, au lieu d'une... Vous voyez combien j'étais sotte et étourdie: jusqu'à ce que grand'mère m'ait tout raconté, je ne me rendais compte de rien. New-York me représentait simplement la paix et la liberté: je rentrais chez moi. J'étais si contente de m'y retrouver! J'avais l'impression, en arrivant ici, que tout le monde était pour moi plein de bienveillance, heureux de me voir. Cependant, personne ne semblait me comprendre comme vous; personne ne me donnait d'aussi bonnes raisons pour faire ce qui, au premier abord, me révoltait comme inutile et difficile. Les gens trop sages ne me persuadent pas: ils n'ont jamais été tentés... Mais vous, vous compreniez! Vous saviez comment la vie vous tire à elle avec ses mains tentatrices; et pourtant vous haïssiez les concessions qu'elle suggère, vous haïssiez la jouissance achetée au prix du mensonge, de la cruauté, de l'indifférence! Jamais je n'avais connu personne qui vous ressemblât, qui fût aussi loyal, aussi généreux.

Elle parlait d'une voix basse et égale, sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait la robe scintillante. Tout à coup il s'agenouilla et baisa le soulier.

Elle se pencha et plongea dans ses yeux un regard si profond qu'il en fut comme fasciné.

--Ne détruisons pas ce qui est votre œuvre! s'écria-t-elle. Je ne peux pas revenir aux manières de penser que j'avais avant vous. Je ne peux vous aimer, que si je renonce à vous...

Les bras de Newland se levaient, suppliants, mais elle s'éloigna doucement et ils se trouvèrent face à face, séparés par la distance que les paroles de la jeune femme avaient mise entre eux. Puis subitement la colère envahit Archer.

--Et Beaufort? C'est sans doute lui qui va me remplacer auprès de vous?

À peine avait-il prononcé ces paroles qu'il en eut honte. Mais son cœur était gonflé d'amertume, et il souhaita presque une réponse violente. Mme Olenska devint seulement un peu plus pâle et resta immobile, les bras pendants, la tête légèrement inclinée.

--Il vous attend maintenant chez Mrs Struthers. Pourquoi n'allez-vous pas le retrouver? ricana Archer.

Elle alla tirer le cordon de la sonnette.

--Je ne sortirai pas ce soir. Dites à la voiture d'aller chercher la signora marchesa, dit-elle, quand la servante se présenta.

Quand la porte fut refermée, Archer continua à regarder Mme Olenska avec des yeux mauvais.

--Pourquoi ce sacrifice, puisque l'isolement vous pèse? Je n'ai aucun droit de vous retenir loin de vos amis...

Elle sourit sous ses paupières humides.

--Je ne serai pas seule maintenant. J'étais seule; j'avais peur; mais le vide et l'obscurité se sont dissipés. Désormais, quand je rentrerai en moi-même, je serai comme un enfant qui revient la nuit dans une chambre où il y a toujours une lumière.

Archer répéta, impatient:

--May est prête à me rendre ma liberté...

--Quoi! trois jours après que vous êtes allé la supplier à genoux de hâter votre mariage?

--Elle a refusé, ce qui me donne le droit...

--Le droit? Vous m'avez appris combien ce mot-là est un vilain mot, dit-elle.

Archer éprouvait une fatigue indicible. C'était comme s'il eût, pendant des heures, fait des efforts surhumains pour remonter la paroi d'un précipice, et qu'au moment d'en atteindre le bord, son étreinte se relâchant, il retombât dans les ténèbres.

S'il avait pu reprendre la jeune femme dans ses bras, il aurait réfuté ses arguments. Mais toute la personne d'Ellen Olenska semblait enveloppée d'une douceur qui la rendait inaccessible: elle le tenait à distance, lui inspirant, par sa sincérité, un sentiment mêlé de crainte et de respect.

Il insista de nouveau:

--Si nous nous sacrifions, ce sera pire pour tout le monde.

--Non, non, non! cria-t-elle, comme s'il lui faisait peur.

Au même moment, la sonnette de la porte tinta. Ils n'entendirent pas de voiture s'arrêter, et restèrent sans mouvement, les yeux égarés.

Au dehors, le pas rapide de Nastasia traversait le vestibule: la porte d'entrée s'ouvrit, se referma, et, un instant après, la servante parut, portant un télégramme qu'elle remit à la comtesse Olenska.

--La dame a été très heureuse des fleurs, dit Nastasia. Elle a cru que c'était son mari qui les envoyait; elle a pleuré un peu, disant que c'était une folie.

Sa maîtresse sourit et prit l'enveloppe jaune. Puis, quand Nastasia fut partie, et la porte refermée, elle tendit le télégramme à Archer. Daté de Saint-Augustin, à l'adresse de la comtesse Olenska, il annonçait:

«Télégramme de grand'mère plein succès. Parents acceptent mariage après Pâques. Je télégraphie à Newland. Suis bien heureuse. Vous aime tendrement. Votre reconnaissante

May.»

Une demi-heure plus tard, Archer, rentrant chez lui, trouva sur la table du vestibule une autre enveloppe jaune. C'était aussi une dépêche de May Welland.

«Parents consentent mariage mardi de Pâques à midi. Grace church, huit demoiselles d'honneur. Veuillez voir pasteur. Si heureuse! Tendrement

May.»

Archer chiffonna dans le creux de sa main la feuille de papier jaune, comme si, par ce geste, il eût pu annihiler les nouvelles qu'elle annonçait. Puis il tira un petit agenda de sa poche, en tourna les pages avec des doigts tremblants. Il ne trouva pas ce qu'il cherchait, et serrant le télégramme dans sa poche, il monta l'escalier.

Une lumière brillait sous la porte de la petite chambre qui servait à Janey de cabinet de toilette et de boudoir. Newland frappa impatiemment à la porte, et Janey parut dans sa robe de chambre de flanelle violette, ses cheveux roulés sur des épingles à friser. Son visage était pâle et inquiet.

--Newland! J'espère que ce télégramme ne contient pas de mauvaises nouvelles? J'ai attendu exprès.

Sans répondre, il interrogea:

--Dis-moi! Pâques tombe à quelle date cette année?

Elle parut choquée d'une si païenne ignorance.

--Pâques? Mais, la première semaine d'avril! Pourquoi me demandes-tu cela, Newland?

Il tourna encore quelques pages de son agenda, faisant un calcul rapide à voix basse.

--Tu dis: la première semaine?

--Newland! Qu'est-ce que tu as?

--Je n'ai rien... sinon que je me marie dans six semaines.

Janey se jeta sur lui et le pressant contre elle:

--Oh! Newland! Quelle bonne nouvelle! Je suis si heureuse! Mais, mon chéri, pourquoi ris-tu comme ça? Tais-toi. Tu vas réveiller maman.

XIX

La journée de printemps était fraîche et le vent soufflait, chargé d'une poussière pénétrante.

Les vieilles dames des deux familles avaient exhumé leurs zibelines décolorées et leurs hermines jaunies; une odeur de camphre s'élevait des premiers bancs de l'assistance, étouffant le doux parfum de printemps qui montait des lys autour de l'autel.

Newland Archer, sur un signal du suisse, était sorti de la sacristie, et avait pris place, avec son premier garçon d'honneur, le jeune van der Luyden Newland, sur les marches du chœur: le coupé de la mariée était en vue. Mais il fallait s'attendre encore à d'assez longs préliminaires sous le portail, où les huit demoiselles d'honneur se groupaient déjà en un bouquet d'avril.

C'était la règle: le fiancé devait témoigner de son empressement, en s'exposant ainsi seul aux regards de l'assemblée. Archer se résignait à cette formalité, comme à toutes les autres exigences d'un rite qui semblait venir de la nuit des temps. Il obéissait scrupuleusement aux injonctions agitées de son garçon d'honneur, comme autrefois les mariés qu'il avait dirigés à travers le même labyrinthe, lui avaient obéi à lui-même.

Rien n'était oublié, ni les huit bouquets de lilas blanc et de muguet des demoiselles d'honneur, ni les boutons de manchettes (saphirs à montures d'or) des garçons d'honneur, ni l'épingle de cravate (un œil de chat) choisie pour le jeune van der Luyden Newland. Les offrandes destinées à l'évêque et au pasteur étaient en sécurité dans la poche du premier garçon d'honneur. Le déjeuner devait avoir lieu chez Mrs Manson Mingott. Les bagages d'Archer y avaient été envoyés, ainsi que ses vêtements de voyage, et un compartiment avait été réservé dans le train qui devait emmener les jeunes mariés vers une destination inconnue. Le mystère sur le lieu où devait s'écouler la nuit nuptiale était l'élément le plus sacré du rite immémorial.

--Vous avez la bague? chuchota van der Luyden Newland tout neuf dans son rôle, et qui semblait écrasé sous le poids de sa responsabilité.

Archer fit le même geste que tous les mariés avaient fait avant lui: de sa main droite dégantée, il s'assura qu'il avait bien dans la poche de son gilet le petit anneau d'or gravé de leurs deux noms: «Newland à May, avril 187...» Puis il se remit en position, son chapeau haut de forme et ses gants gris-perle, soutachés de noir, serrés dans sa main gauche; et il recommença de surveiller la porte de l'église.

La marche nuptiale de Haendel roulait pompeusement sous les voûtes de stuc, évoquant la vision de tous les mariages auxquels Archer avait assisté avec une sereine indifférence, tandis que d'autres mariés s'avançaient vers l'autel.

--On dirait une première à l'Opéra, pensa-t-il.

Reconnaissant les mêmes figures dans les mêmes loges... (non! c'étaient des bancs)... il se demandait si, lorsque retentirait la trompette du jugement dernier, Mrs Selfridge Merry aurait son même panache de marabout, Mrs Beaufort ses mêmes diamants aux oreilles, son même sourire aux lèvres; et si des avant-scènes étaient déjà réservées pour ces dames dans l'autre monde.

Ensuite, il eut le temps de passer la revue des visages familiers: les femmes curieuses, intéressées; les hommes, maussades d'avoir eu à endosser leur redingote dès le matin, et ennuyés de la perspective d'avoir à jouer des coudes pour s'approcher du buffet après la cérémonie.

Il croyait entendre dire à Reggie Chivers: «C'est malheureux que le lunch soit chez la vieille Catherine; mais on dit que Lovell Mingott l'a fait préparer par son chef: cela sera donc mangeable, si l'on peut s'en approcher.» Et sans doute Sillerton Jackson répondait avec autorité: «Ne vous a-t-on pas dit, mon cher ami, que le lunch sera servi par petites tables, à la nouvelle mode anglaise?»

Les yeux d'Archer s'arrêtèrent un moment sur le banc de gauche, où sa mère, entrée au bras de Mr Henry van der Luyden, était assise. Elle pleurait doucement sous son voile de Chantilly, les mains dans le manchon d'hermine de sa grand'mère.

--Pauvre Janey, songea-t-il en regardant sa sœur, elle a beau se disloquer le cou, elle ne peut voir que les premiers rangs des Newland et des Dagonet, cossus, mais poncifs.

En avant du ruban blanc tendu entre les bancs des deux familles et ceux des invités, il vit Beaufort, grand, haut en couleur, qui dévisageait les femmes de son air arrogant. À côté de lui se trouvait Mrs Beaufort, couronnée de violettes et tout argentée de chinchilla. De l'autre côté du ruban, la tête bien lissée de Lawrence Lefferts semblait monter la garde pour préserver de toute offense l'implacable divinité du «Bon-Ton.» Archer lui-même, en son temps, avait servi ce même dieu; mais tout ce qui l'avait préoccupé alors lui paraissait, maintenant, une parodie enfantine de la vie.

Une discussion s'était élevée sur la question de savoir si les cadeaux de noces seraient exposés: les dernières heures avant le mariage en avaient été assombries. La question avait été résolue par la négative, Mrs Welland ayant dit, des larmes de colère aux yeux: «J'aimerais autant lâcher les reporters dans ma maison!» Archer, autrefois, aurait partagé cette opinion; alors tout ce qui concernait les coutumes de son petit monde lui semblait revêtir le caractère de l'absolu. Il trouvait aujourd'hui inconcevable que l'on s'agitât ainsi pour ces enfantillages. «Et pendant ce temps, pensait-il, il y a dans le monde des êtres réels, qui se débattent dans la vérité de la vie!...

Les voilà! souffla le premier garçon d'honneur;... mais le marié ne s'émut pas. Il savait que la porte de l'église ne s'ouvrait encore que pour le suisse, qui jetait un coup d'œil sur la scène avant de mobiliser ses forces. La porte fut doucement refermée, puis rouverte à deux battants; un murmure courut dans l'assemblée: c'était la famille de la mariée.

Mrs Welland marchait en tête, au bras de son fils aîné. L'expression de sa large figure rose avait la solennité voulue; sa robe prune aux panneaux bleu pâle, sa petite capote de satin ornée de plumes turquoises, éveillèrent l'approbation générale. Mais avant que l'imposant frou-frou des jupes de soie se fût apaisé, les spectateurs se retournaient pour apercevoir la suite du cortège. De vagues rumeurs avaient circulé la veille; on disait que Mrs Manson Mingott, dans son obésité impotente, prétendait assister à la cérémonie. Comment pourrait-elle traverser la nef? Quel siège serait assez vaste pour la contenir? On savait qu'elle avait envoyé son menuisier examiner la possibilité d'élargir le premier banc; mais le résultat avait été négatif. Sa famille avait passé une journée d'angoisse, pendant qu'elle délibérait sur le projet de se faire rouler dans son énorme chaise et de trôner devant le chœur.

L'exhibition de sa monstrueuse personne était apparue si fâcheuse à ses parents, qu'ils auraient volontiers couvert d'or le génie qui avait découvert que la chaise de Mrs Mingott était trop large pour passer entre les supports de la tente dressée à la porte de l'église. L'idée de renoncer à cette tente, d'exposer la mariée à la curiosité des couturières et des journalistes, eut raison du courage de la vieille Catherine. «Comment! on pourrait photographier ma fille et la mettre dans les journaux!» s'était écriée Mrs Welland. Le clan tout entier avait reculé devant une pareille inconvenance. L'ancêtre avait dû céder, mais contre la promesse que le repas de noces aurait lieu sous son toit. Les amis de la famille qui habitaient autour de Washington Square, trouvaient que la maison des Welland aurait été d'accès plus facile, et qu'il était dur d'avoir à débattre avec Brown le prix de la voiture qui les mènerait à l'autre bout de la ville.

Tout le monde connaissait ces négociations par les Jackson; mais une minorité d'esprits hardis croyait encore que Mrs Mingott assisterait à la cérémonie, et un léger refroidissement se manifesta dans l'allégresse générale quand on vit que Mrs Lovell Mingott remplaçait sa belle-mère. Mrs Lovell Mingott avait ce teint échauffé et ce regard vide des femmes d'âge et d'embonpoint engoncées dans des robes neuves; mais quand on fut revenu du désappointement causé par l'absence de Mrs Manson Mingott, on convint que la robe de satin lilas voilée de Chantilly et le chapeau en violettes de Parme de sa belle-fille s'harmonisaient heureusement à la toilette prune et bleue de Mrs Welland. Toute différente était l'impression produite par la grande femme maigre et minaudante qui, dans une étrange confusion de rayures, de franges, d'écharpes flottantes, défilait au bras de Mr Mingott. À cette dernière apparition, le cœur d'Archer se contracta.

Il avait cru que la marquise Manson était depuis six semaines à Washington avec Ellen Olenska. On attribuait leur brusque départ au désir qu'avait eu la nièce de soustraire sa tante à la funeste éloquence du docteur Agathon Carver. N'était-il pas sur le point de faire d'elle une recrue pour la «Vallée de l'Amour?» Archer se demandait qui allait paraître derrière cette fantastique Medora. Mais le cortège finissait là: les parents plus éloignés avaient déjà pris leurs places. Les huit garçons d'honneur se réunissaient pour aller rejoindre au bas de la nef les huit demoiselles d'honneur.

--Newland! La voilà! chuchota son jeune cousin.

Archer sursauta.

Il avait dû perdre conscience de ce qui se passait autour de lui. La procession blanche et rose était déjà parvenue à la moitié de la nef: l'évêque et le pasteur, accompagnés de deux assistants en surplis blancs, se tenaient devant l'autel fleuri, et les premiers accords de la Symphonie de Spohr tombaient sous les pas de la mariée comme des bouquets de roses.

Archer ouvrit les yeux (les avait-il vraiment fermés, comme il le croyait?) et son cœur se desserra. La musique, la senteur printanière des lys, la vision de May, qui flottait vers lui dans un nuage de tulle, le visage de sa mère, baigné d'heureuses larmes, le murmure des paroles du pasteur, les évolutions symétriques du cortège d'honneur, tous ces mouvements, tous ces bruits bien connus, lui semblaient maintenant étranges et dépourvus de sens.

--Mon Dieu! pensa-t-il, ai-je bien la bague? et il refit le geste nerveux de tous les mariés. Un instant après, May se trouvait à côté de lui, et le cœur figé du jeune homme se ranima au contact de cette pureté rayonnante.

«Réunis ici sous le regard de Dieu...» L'office commençait. La bague avait été passée au doigt de May; les mariés avaient reçu la bénédiction de l'évêque; les demoiselles d'honneur se préparaient à reprendre leurs places dans la procession, et la marche nuptiale de Mendelssohn roulait sous la voûte de la nef.

--Votre bras, donnez-lui votre bras! dit, entre ses dents, van der Luyden Newland.

Archer eut de nouveau la sensation de revenir de très loin... Comment son imagination s'égarait-elle ainsi? Était-ce pour avoir aperçu dans la foule anonyme cette masse de cheveux sombres, sous le bord d'un chapeau? Mais, un instant après, ce n'était qu'une dame inconnue au long nez. Il aurait pu rire de s'y être presque trompé, et se demander s'il devenait le jouet d'hallucinations.

Lentement il descendit la nef avec May: les ondes rythmées de la marche les accompagnèrent jusqu'aux portes grandes ouvertes, au travers desquelles la belle journée de printemps semblait les accueillir. Les alezans de Mrs Welland, de gros nœuds de ruban blanc au frontail, piaffaient devant la tente.

Le valet de pied, décoré aussi d'une cocarde blanche, enveloppa May d'un manteau neigeux, et Archer sauta dans le coupé à côté d'elle. Elle se retourna vers lui avec un sourire triomphant et leurs mains s'unirent sous les voiles de tulle.

--Chérie! dit Archer,--et de nouveau l'abîme s'ouvrait devant lui, pendant que sa voix articulait tendrement et gaiement:--J'ai cru avoir perdu la bague. Ce frisson-là fait partie de la cérémonie! C'est un peu votre faute, vous m'avez bien fait attendre! J'ai eu le temps d'imaginer mille catastrophes.

En pleine Cinquième Avenue, May l'étonna en lui jetant les bras autour du cou:

--Mais rien ne peut nous arriver maintenant, dit-elle, puisque nous sommes ensemble!