Au temps de l'innocence

Part 1

Chapter 13,753 wordsPublic domain

EDITH WHARTON

AU TEMPS DE L’INNOCENCE

TRADUCTION PAR MADELEINE SAINT-RENÉ TAILLANDIER

REVUE DES DEUX MONDES

XCe ANNÉE--SIXIÈME PERIODE

TOME SOIXANTIÈME

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

RUE DE L'UNIVERSITÉ, 15

1920

TABLE CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII CHAPITRE XXXIV

I

Un soir de janvier 187..., Christine Nilsson chantait la Marguerite de _Faust_ à l'Académie de Musique de New-York.

Il était déjà question de construire,--bien au loin dans la ville, plus haut même que la Quarantième rue,--un nouvel Opéra, rival en richesses et en splendeur de ceux des grandes capitales européennes. Cependant, le monde élégant se plaisait encore à se rassembler, chaque hiver, dans les loges rouges et or quelque peu défraichies de l'accueillante et vieille Académie. Les sentimentaux y restaient attachés à cause des souvenirs du passé, les musiciens à cause de son excellente acoustique,--une réussite toujours hasardeuse,--et les traditionalistes y tenaient parce que, petite et incommode, elle éloignait, de ce fait même, les nouveaux riches dont New-York commençait à sentir à la fois l'attraction et le danger.

La rentrée de Mme Nilsson avait réuni ce que la presse quotidienne désignait déjà comme un brillant auditoire. Par les rues glissantes de verglas, les uns gagnaient l'Opéra dans leur coupé, les autres dans le spacieux landau familial, d'autres enfin dans des coupés «Brown,» plus modestes, mais plus commodes. Venir à l'Opéra dans un coupé «Brown» était presque aussi honorable que d'y arriver dans sa voiture privée; et au départ on y gagnait de pouvoir grimper dans le premier «Brown» de la file,--avec une plaisante allusion à ses principes démocratiques,--sans attendre de voir luire sous le portique le nez rougi de froid de son cocher. Ç'avait été le coup de génie de Brown, le fameux loueur de voitures, d'avoir compris que les Américains sont encore plus pressés de quitter leurs divertissements que de s'y rendre.

Quand Newland Archer ouvrit la porte de la loge réservée à son cercle, le rideau venait de se lever sur la scène du jardin. Le jeune homme aurait pu arriver plus tôt, car il avait dîné à sept heures, seul avec sa mère et sa sœur, et avait lentement fumé son cigare dans la bibliothèque aux meubles gothiques, la seule pièce où Mrs Archer permettait qu'on fumât. Il s'était attardé, d'abord, parce que New-York n'était pas une de ces villes de second rang où l'on arrive à l'heure à l'Opéra,--et ce «qui se fait» ou «ne se fait pas» jouait un rôle aussi important dans la vie de Newland Archer que les terreurs superstitieuses dans les destinées de ses aïeux, des milliers d'années auparavant.

Le second motif de son retard était tout personnel. Il avait flâné en fumant parce qu'étant au fond un dilettante, savourer d'avance un plaisir lui donnait souvent une satisfaction plus subtile que le plaisir même. Cela était vrai surtout quand il s'agissait d'un plaisir délicat,--comme l'étaient du reste la plupart des siens,--et, dans cette occasion, le moment qu'il escomptait était d'une qualité si rare et si exquise que, s'il avait pu fixer avec le régisseur la minute précise de son arrivée, il n'aurait pu choisir un moment plus propice que celui où la prima-donna chantait: «Il m'aime,--il ne m'aime pas,--il m'aime,» en laissant tomber avec les pétales d'une marguerite des notes limpides comme des gouttes de rosée.

Naturellement, elle chantait «M'ama,» et non «il m'aime,» puisque une loi immuable et incontestée du monde musical voulait que le texte allemand d'un opéra français, chanté par des artistes suédois, fut traduit en italien, afin d'être plus facilement compris d'un public de langue anglaise. Ceci semblait aussi naturel à Newland Archer que toutes les autres conventions sur lesquelles sa vie était fondée: telles que le devoir de se servir de deux brosses à dos d'argent, chiffrées d'émail bleu, pour faire sa raie, et de ne jamais paraître dans le monde sans une fleur à la boutonnière, de préférence un gardénia.

«M'ama,--non m'ama,» chantait la prima-donna, et «_M'ama!_» dans une explosion finale d'amour triomphant. Pressant sur ses lèvres la marguerite effeuillée, elle levait ses grands yeux sur le visage astucieux du petit ténor, Faust-Capoul, qui, sanglé dans un pourpoint de velours violet, coiffé d'une toque emplumée, essayait vainement de paraître aussi sincère que sa candide victime.

Newland Archer détourna les yeux de la scène pour les plonger dans la loge d'en face. C'était celle de la vieille Mrs Manson Mingott, qu'une monstrueuse obésité empêchait depuis longtemps de se rendre à l'opéra, mais qui s'y faisait toujours représenter, les jours de première, par quelques personnes de sa famille. Ce soir-là, le devant de la loge était occupé par sa belle-fille, Mrs Lovell Mingott, et par sa nièce, Mrs Welland; et un peu en arrière des matrones embrocardées était assise une jeune fille en toilette blanche, dont les yeux extasiés ne quittaient pas les amants sur la scène.

Comme le «m'ama» de Mme Nilsson vibrait dans la salle silencieuse,--les loges se taisaient toujours pendant l'air de la marguerite,--un incarnat plus vif monta aux joues de la jeune fille, embrasant son front jusqu'aux racines de ses tresses cendrées et envahissant le contour de sa jeune poitrine, où une modeste guimpe de tulle était attachée par un seul gardénia. Elle abaissa les yeux sur l'énorme bouquet de muguets posé sur ses genoux, et Newland Archer la vit caresser doucement les fleurs du bout de ses doigts gantés de blanc. Il poussa un soupir satisfait, et se retourna vers la scène.

Aucune dépense n'avait été épargnée pour les décors, dont la beauté satisfaisait même les familiers des opéras de Paris et de Vienne. Le devant de la scène, jusqu'à la rampe, était recouvert d'un drap vert émeraude. Au second plan, dans des parterres symétriques, en laine verte moussue, et bordés d'arceaux de croquet, étaient plantés des arbustes en forme d'orangers, mais fleuris de roses variées. Sous ces rosiers, dans la mousse, poussaient des pensées gigantesques, toutes pareilles à ces essuie-plumes que les vieilles filles brodent pour leurs pasteurs. Çà et là une marguerite s'épanouissait sur une branche de rosier, présageant déjà les futurs prodiges du célèbre horticulteur Luther Burbank.

Au centre de ce jardin enchanté, Mme Nilsson écoutait les déclarations passionnées de M. Capoul. Elle était vêtue d'une robe de cachemire blanc, ornée de crevés de satin bleu de ciel. Une aumônière pendait de sa ceinture bleue, et ses épaisses nattes jaunes étaient soigneusement disposées de chaque côté de sa chemisette de mousseline. Elle affectait une ignorance ingénue lorsque, de la parole et du regard, l'amoureux lui indiquait la fenêtre du rez-de-chaussée du pimpant chalet de briques qui sortait de biais de la coulisse droite.

«L'adorable enfant,» pensa Newland Archer, son regard revenant vers la jeune fille aux muguets, «elle ne se doute même pas de ce que cela veut dire.» Et il contempla le joli visage pensif avec un frémissement où l'orgueil de son initiation masculine se mêlait à un tendre respect pour la pureté profonde de la jeune fille. «Nous lirons _Faust_ ensemble au bord des lacs italiens,» se dit-il, les scènes de sa future lune de miel se confondant vaguement dans sa pensée avec les chefs-d'œuvre de la littérature que son privilège d'époux lui réservait de révéler à sa jeune femme. C'était seulement dans ce même après-midi que May Welland lui avait permis de deviner ses sentiments, et déjà les rêves du jeune homme, allant plus loin que la bague de fiançailles, le premier baiser et la _Marche Nuptiale de Lohengrin_, la lui représentaient à ses côtés dans quelque paysage magique de la vieille Europe.

Loin de vouloir que la future Mrs Newland Archer fit preuve de naïveté et d'ignorance, il désirait qu'elle acquît à la lumière de sa propre influence un tact mondain et une vivacité d'esprit la mettant à même de rivaliser avec les plus admirées des jeunes femmes de son entourage: car dans ce milieu c'était un usage consacré d'attirer les hommages masculins, tout en les décourageant. Si Archer avait pu sonder le fond même de sa propre vanité,--ce qui lui arrivait parfois,--il y aurait trouvé le souci que sa femme fût aussi avertie, aussi désireuse de plaire que cette autre femme dont les charmes avaient retenu son caprice pendant deux années. Cependant, chez la compagne de sa vie, il n'admettrait, naturellement, aucune faiblesse semblable à celle qui avait failli gâcher l'avenir de cette malheureuse, et qui avait dérangé ses projets à lui pendant tout un hiver.

Comment créer un tel miracle de feu et de glace, et comment le maintenir en équilibre, Newland Archer ne s'en inquiétait guère. Il se contentait de ce point de vue sans l'analyser, le sachant partagé par tous ces messieurs, giletés de blanc, aux boutonnières fleuries, qui se succédaient dans la loge du cercle, échangeant avec lui de légers propos, et lorgnant en amateur les femmes qui étaient les produits de ce système. Par sa culture intellectuelle et artistique, le jeune homme se sentait nettement supérieur à ces spécimens choisis dans le gratin du vieux New-York. Il avait plus lu, plus pensé, et plus voyagé que la plupart des hommes de son clan. Isolément, ceux-ci trahissaient leur médiocrité intellectuelle; mais en bloc ils représentaient «New-York,» et, par une habitude de solidarité masculine, Newland Archer acceptait leur code en fait de morale. Il sentait instinctivement que sur ce terrain il serait à la fois incommode et de mauvais goût de faire cavalier seul.

--Bon Dieu! s'exclama tout à coup Lawrence Lefferts, détournant sa lorgnette de la scène. Lawrence Lefferts était, somme toute, le premier arbitre de New-York en matière de «bon ton.» Non seulement avait-il probablement consacré plus de temps qu'aucun autre à cette étude compliquée et captivante, mais il y avait un sens inné et particulier du «bon goût» chez cet homme qui savait porter avec tant d'aisance des vêtements impeccables et tirer parti de sa grande taille avec tant de grâce nonchalante. Pour en être convaincu, on n'avait qu'à voir le modelage fuyant de son front chauve, le pli de sa magnifique moustache blonde, les longs escarpins vernis qui terminaient sa mince et élégante personne. Un de ses jeunes admirateurs avait dit: «Si quelqu'un peut décider quand on peut mettre ou non la cravate noire avec l'habit, c'est Larry Lefferts.» De même, sur l'alternative des escarpins ou des souliers «Oxford,» son autorité n'était jamais discutée.

--Bon Dieu! répéta-t-il, et silencieusement il tendit sa lorgnette au vieux Sillerton Jackson.

Newland Archer suivit le regard de Lefferts et vit, avec surprise, que son exclamation avait été occasionnée par l'entrée d'une jeune femme dans la loge de Mrs Mingott. Cette jeune femme était svelte, un peu moins grande que May Welland, et ses cheveux bruns, coiffés en boucles serrées contre ses tempes, étaient encerclés d'une étroite bande de diamants. Le style de cette coiffure, lui donnant ce qu'on appelait alors une «allure Joséphine,» était souligné par la coupe un peu théâtrale de sa robe de velours bleu corbeau, serrée sous la poitrine par une ceinture que retenait une grande agrafe ancienne. La jeune femme, qui semblait inconsciente de l'attention qu'attirait sa toilette originale, s'arrêta un moment, refusant du geste la place que Mrs Welland voulait lui céder à droite de la loge; puis, avec un léger sourire, elle se soumit et s'y installa à côté de Mrs Lovell Mingott.

Mr Sillerton Jackson avait rendu la jumelle à Lawrence Lefferts. Tous les messieurs de la loge se retournèrent pour écouter ce qu'allait dire Mr Jackson, car son autorité sur le chapitre «famille» était aussi incontestée que celle de Lawrence Lefferts sur le chapitre «bon ton.» Il connaissait toutes les ramifications des cousinages de New-York, et pouvait non seulement élucider les parentés compliquées des Mingott (par les Thorley) avec les Dallas de la Caroline du Sud, et celles des Thorley de Philadelphie,--branche aînée,--avec les Chivers d'Albany (dans aucun cas ne confondre avec les Chivers de University Place), mais il pouvait aussi énumérer les caractéristiques de chaque famille: comme, par exemple, la fabuleuse avarice de la branche cadette des Lefferts,--ceux de Long Island,--ou encore, la propension des Rushworth à faire des mariages insensés, ou encore la folie périodique de chaque seconde génération chez les Chivers d'Albany, avec lesquels leurs cousins de New-York avaient toujours refusé de s'entre-allier, à la désastreuse exception de la pauvre Medora Manson, --mais aussi, sa, mère était une Rushworth!

Outre cette forêt d'arbres généalogiques, Mr Sillerton Jackson portait, entre ses tempes étroites et creuses, et sous le chaume de ses cheveux argentés, un registre de la plupart des scandales et mystères qui avaient couvé sous la surface paisible de New-York depuis un demi-siècle. Ses informations s'étendaient, en effet, si loin, et sa mémoire était si fidèle qu'on le croyait seul à pouvoir dire qui était réellement Julius Beaufort, le banquier, et quel avait été le sort de l'élégant Bob Spicer, le père de la vieille Mrs Mingott. Celui-ci, quelques mois après son mariage, avait disparu mystérieusement, emportant une grosse somme d'argent qui lui avait été confiée, justement le même jour où une séduisante danseuse espagnole, qui faisait les délices de New-York, s'était embarquée pour Cuba. Mais ces secrets, et beaucoup d'autres, étaient soigneusement gardés sous clef dans le for intérieur de Mr Jackson. Non seulement son sévère sentiment de l'honneur lui imposait de ne pas répéter ce qui lui avait été confié, mais il se rendait compte que sa réputation de discrétion augmenterait encore les occasions d'apprendre ce qu'il voulait savoir.

Ces messieurs attendaient donc avec un visible intérêt l'oracle qu'allait rendre Mr Sillerton Jackson. De ses yeux bleus troubles, ombragés de vieilles paupières sillonnées de veines, il scruta en silence la loge de Mrs Mingott; puis, relevant sa moustache d'un air songeur, il dit simplement:--Je n'aurais jamais cru que les Mingott oseraient cela.

II

Newland Archer, pendant ce bref incident, s'était senti dans un étrange embarras.

Il lui était désagréable que la loge où sa fiancée se trouvait assise entre sa mère et sa tante devînt le point de mire de toute la curiosité masculine de New-York. Il ne put d'abord identifier la dame en robe Empire, ni comprendre pourquoi sa présence suscitait un tel émoi parmi les initiés. Puis, subitement, il comprit; et il eut un sursaut d'indignation. Non, vraiment, personne n'aurait pu supposer que les Mingott oseraient cela. Ils l'avaient osé cependant: ce n'était que trop évident. Les propos échangés, à voix basse, dans la loge derrière lui, ne laissaient subsister aucun doute: la jeune femme était la cousine de May, cette cousine dont on parlait toujours dans la famille comme de la «pauvre Ellen Olenska.» Archer savait qu'elle venait d'arriver inopinément d'Europe: même, Miss Welland lui avait dit (et il ne l'en avait pas blâmée) qu'elle était allée voir «la pauvre Ellen,» qui était descendue chez la vieille Mrs Mingott. Archer approuvait entièrement la solidarité de famille, et admirait, chez les Mingott, le courage qu'ils montraient à défendre les quelques brebis galeuses que leur souche irréprochable avait produites. Dans le cœur du jeune homme il n'y avait place pour aucun sentiment mesquin ou malveillant, et il lui plaisait que sa future compagne ne fût pas empêchée par une fausse pruderie de témoigner de la sympathie, dans l'intimité, à sa cousine malheureuse. Mais recevoir la comtesse Olenska en famille était bien autre chose que de la produire en public, et surtout à l'Opéra, à côté de la jeune fille qu'il devait épouser, comme tout New-York l'apprendrait le lendemain.--Non, il partageait l'avis du vieux Sillerton Jackson: il n'aurait pas cru que les Mingott oseraient cela.

Archer n'ignorait pourtant pas que Mrs Manson Mingott, la matriarche de la famille, avait l'habitude de pousser son audace jusqu'aux dernières limites. Il avait toujours admiré cette vieille dame hautaine et autoritaire, «qui avait su s'allier au chef de la riche lignée des Mingott, marier ses filles à des étrangers,»--un marquis italien et un banquier anglais,--et, pour comble de témérité, avait fait construire, dans le quartier lointain du Central Park, une grande maison en pierres de taille blanches, alors que la pierre brune n'était pas moins de rigueur que la redingote l'après-midi. Et cependant, elle n'était que Catherine Spicer, sans fortune, ni position sociale suffisante pour faire oublier que son père s'était publiquement déshonoré.

Ses filles mariées à l'étranger avaient passé dans la légende. Elles ne revenaient jamais voir leur mère, et celle-ci, devenue, comme beaucoup de personnes d'esprit actif et de volonté impérieuse, corpulente et sédentaire, restait philosophiquement chez elle. Mais la maison en pierres blanches qui prétendait imiter les hôtels de l'aristocratie parisienne était là, signe visible de son courage. Elle y trônait, entourée de meubles du XVIIIe siècle, et de souvenirs de Louis-Napoléon,--car elle avait brillé aux Tuileries dans son été,--elle y trônait avec une placidité complète, comme s'il n'y avait rien d'extraordinaire à vivre au delà de la Trente-quatrième rue et dans une maison où les fenêtres n'étaient pas à guillotine, mais ouvraient comme des portes à la française.

Tout le monde, y compris Mr Silleton Jackson, était d'accord pour reconnaître que la vieille Catherine n'avait jamais eu de beauté: un don qui, aux yeux de New-York, justifiait tous les succès, et excusait un certain nombre de faiblesses. Des esprits malveillants disaient que, comme son impérial homonyme, elle avait réussi par la force de sa volonté, sa dureté de cœur, et une sorte de hauteur audacieuse qui semblait se justifier par la décence et la dignité parfaite de sa vie. Le vieux Manson Mingott, mort au moment où elle atteignait ses vingt-huit ans, avait lié sa veuve par des dispositions testamentaires dictées par sa défiance à l'égard des Spicer; mais l'audacieuse Catherine poursuivit son chemin sans crainte, se mêla à la société étrangère, maria ses filles dans Dieu sait quels milieux mondains et corrompus, fréquenta des ducs et des ambassadeurs, fraya familièrement avec des catholiques ultramontains, reçut des artistes de l'Opéra, fut l'intime amie de Mme Jenny Lind,--sans que jamais (comme Mr Sillerton Jackson était le premier à la proclamer) aucun souffle eût terni sa réputation,--le seul point, ajoutait-il, sur lequel elle se distinguât de l'autre Catherine.

Mrs Manson Mingott avait réussi, depuis longtemps, à libérer la fortune de son mari, et elle vivait dans l'abondance depuis un demi-siècle. Mais le souvenir de ses embarras financiers l'avait rendue parcimonieuse, et, bien qu'elle montrât un goût luxueux quand elle achetait un vêtement ou un meuble, elle ne pouvait se résoudre à dépenser pour les plaisirs passagers de la table. Sa famille considérait que cette mesquinerie discréditait le nom des Mingott, toujours associé à la conception d'une vie large; mais on continuait à venir chez la vieille dame, en dépit des plats de chez le restaurateur et du champagne de pacotille. Elle répondait en riant aux observations de son fils, qui essayait de remonter le crédit de la famille en ayant le meilleur cuisinier de New-York:--À quoi bon deux chefs dans la famille, maintenant que j'ai marié mes filles et que le beurre me fait mal au foie?

Newland Archer, tout en rêvassant sur ces choses, avait de nouveau porté le regard vers la loge des Mingott. Il vit que Mrs Welland et sa belle-sœur faisaient face aux critiques de la salle avec l'aplomb que la vieille Catherine avait inculqué à toute sa tribu. May Welland, seule,--, peut-être parce qu'elle se sentait regardée par son fiancé,--semblait se rendre compte de la gravité de l'incident. Quant à la cause de cette émotion, elle restait gracieusement assise dans son coin de loge, les yeux fixés sur la scène. Se penchant en avant, elle révélait un peu plus de poitrine et d'épaule que New-York n'avait accoutumé d'en voir, au moins chez les personnes qui avaient des raisons pour vouloir passer inaperçues.

Peu de choses semblaient à Newland Archer plus pénibles qu'une offense au «bon goût,» cette lointaine divinité dont le «bon ton» était comme la représentation visible. Le visage pâle et sérieux de la comtesse Olenska lui semblait convenir à la fois à la circonstance et à son malheur. Par là, elle lui plaisait; mais la manière dont le velours libre du corsage glissait de ses fines épaules le choquait et le troublait. La pensée de May Welland exposée à l'influence d'une jeune femme si insouciante des principes du bon goût lui était insupportable.

--Après tout, entendit-il dire à un tout jeune homme derrière lui (il était entendu que les loges pouvaient causer pendant la scène de Méphistophélès et de Marthe), après tout, qu'est-il arrivé au juste?

--Mais elle l'a planté là tout simplement. Personne ne le nie.

--C'est une affreuse brute, n'est-ce pas? continua le jeune homme, qui, évidemment, se préparait à prendre la défense de la dame.

--La pire des brutes. Je l'ai connu à Nice, dit Lawrence Lefferts avec autorité. Un individu à moitié paralysé, couleur de cire, cynique, méchant. Une tête plutôt distinguée, du reste. Tenez, quand il n'était pas avec les femmes, il collectionnait des porcelaines; voilà le type, et, dans les deux cas, il payait le prix fort.

Il y eut un éclat de rire, et le jeune champion insista:

--Et après?

--Eh bien! elle a décampé avec le secrétaire de son mari.

--Ah!

La figure du champion s'assombrit.

--Ça n'a pas duré longtemps. J'ai entendu dire que, quelques mois plus tard, elle vivait seule à Venise, où j'imagine que Lovell Mingott est allé la chercher. La famille prétend qu'elle était horriblement malheureuse. C'est possible, mais tout de même je ne vois pas la nécessité de la faire parader à l'Opéra.

--Peut-être, hasarda le tout jeune homme, est-elle trop malheureuse pour qu'on la laisse seule à la maison?

Il y eut un nouveau rire, et le jeune homme rougit violemment et fit semblant d'avoir voulu risquer une insinuation malveillante.

--Eh bien! c'est trouvé d'avoir amené Miss Welland le même soir, dit quelqu'un à demi-voix, en jetant un regard de côté sur Newland Archer.

--Oh! cela fait partie du plan de campagne; les ordres de la grand'mère, sûrement, répondit Lafferts en riant. Quand la vieille dame a un but à atteindre, elle n'y va pas par quatre chemins.

L'acte finissait, et il y eut un remue-ménage général dans la loge. Tout à coup, Newland Archer se sentit amené à une action décisive. Son désir d'être le premier à entrer dans la loge de Mrs Welland, de proclamer publiquement ses fiançailles avec May, et de la soutenir au milieu des difficultés, quelles qu'elles fussent, où la situation compromise de sa cousine pouvait la jeter, mit fin d'un seul coup à ses scrupules et à ses hésitations. Il se leva, et par le corridor circulaire gagna l'autre côté de la salle.